Germinal
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Emile Zola >> Germinal
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--Dis donc, Zacharie! et toi, Jeanlin, dis donc! repetait Catherine,
debout devant les deux freres, qui restaient vautres, le nez dans le
traversin.
Elle dut saisir le grand par l'epaule et le secouer; puis, tandis
qu'il machait des injures, elle prit le parti de les decouvrir, en
arrachant le drap. Cela lui parut drole, elle se mit a rire,
lorsqu'elle vit les deux garcons se debattre, les jambes nues.
--C'est bete, lache-moi! grogna Zacharie de mechante humeur, quand il
se fut assis. Je n'aime pas les farces... Dire, nom de Dieu! qu'il
faut se lever!
Il etait maigre, degingande, la figure longue, salie de quelques rares
poils de barbe, avec les cheveux jaunes et la paleur anemique de toute
la famille. Sa chemise lui remontait au ventre, et il la baissa, non
par pudeur, mais parce qu'il n'avait pas chaud.
--C'est sonne en bas, repetait Catherine. Allons, houp! le pere se
fache.
Jeanlin, qui s'etait pelotonne, referma les yeux, en disant:
--Va te faire fiche, je dors!
Elle eut un nouveau rire de bonne fille. Il etait si petit, les
membres greles, avec des articulations enormes, grossies par des
scrofules, qu'elle le prit, a pleins bras. Mais il gigotait, son
masque de singe blafard et crepu, troue de ses yeux verts, elargi par
ses grandes oreilles, palissait de la rage d'etre faible. Il ne dit
rien, il la mordit au sein droit.
--Mechant bougre! murmura-t-elle en retenant un cri et en le posant
par terre.
Alzire, silencieuse, le drap au menton, ne s'etait pas rendormie.
Elle suivait de ses yeux intelligents d'infirme sa soeur et ses deux
freres, qui maintenant s'habillaient. Une autre querelle eclata
autour de la terrine, les garcons bousculerent la jeune fille, parce
qu'elle se lavait trop longtemps. Les chemises volaient, pendant que,
gonfles encore de sommeil, ils se soulageaient sans honte, avec
l'aisance tranquille d'une portee de jeunes chiens, grandis ensemble.
Du reste, Catherine fut prete la premiere. Elle enfila sa culotte de
mineur, passa la veste de toile, noua le beguin bleu autour de son
chignon; et, dans ces vetements propres du lundi, elle avait l'air
d'un petit homme, rien ne lui restait de son sexe, que le dandinement
leger des hanches.
--Quand le vieux rentrera, dit mechamment Zacharie, il sera content de
trouver le lit defait... Tu sais, je lui raconterai que c'est toi.
Le vieux, c'etait le grand-pere, Bonnemort, qui, travaillant la nuit,
se couchait au jour; de sorte que le lit ne refroidissait pas, il y
avait toujours dedans quelqu'un a ronfler.
Sans repondre, Catherine s'etait mise a tirer la couverture et a la
border. Mais, depuis un instant, des bruits s'entendaient derriere le
mur, dans la maison voisine. Ces constructions de briques, installees
economiquement par la Compagnie, etaient si minces, que les moindres
souffles les traversaient. On vivait coude a coude, d'un bout a
l'autre; et rien de la vie intime n'y restait cache, meme aux gamins.
Un pas lourd avait ebranle un escalier, puis il y eut comme une chute
molle, suivie d'un soupir d'aise.
--Bon! dit Catherine, Levaque descend, et voila Bouteloup qui va
retrouver la Levaque.
Jeanlin ricana, les yeux d'Alzire eux-memes brillerent. Chaque matin,
ils s'egayaient ainsi du menage a trois des voisins, un haveur qui
logeait un ouvrier de la coupe a terre, ce qui donnait a la femme deux
hommes, l'un de nuit, l'autre de jour.
--Philomene tousse, reprit Catherine, apres avoir tendu l'oreille.
Elle parlait de l'ainee des Levaque, une grande fille de dix-neuf ans,
la maitresse de Zacharie, dont elle avait deux enfants deja, si
delicate de poitrine d'ailleurs, qu'elle etait cribleuse a la fosse,
n'ayant jamais pu travailler au fond.
--Ah, ouiche! Philomene! repondit Zacharie, elle s'en moque, elle
dort!... C'est cochon de dormir jusqu'a six heures!
Il passait sa culotte, lorsqu'il ouvrit une fenetre, preoccupe d'une
idee brusque. Au-dehors, dans les tenebres, le coron s'eveillait, des
lumieres pointaient une a une, entre les lames des persiennes. Et ce
fut encore une dispute: il se penchait pour guetter s'il ne verrait
pas sortir de chez les Pierron, en face, le maitre-porion du Voreux,
qu'on accusait de coucher avec la Pierronne; tandis que sa soeur lui
criait que le mari avait, depuis la veille, pris son service de jour a
l'accrochage, et que bien sur Dansaert n'avait pu coucher, cette
nuit-la. L'air entrait par bouffees glaciales, tous deux
s'emportaient, en soutenant chacun l'exactitude de ses renseignements,
lorsque des cris et des larmes eclaterent. C'etait, dans son berceau,
Estelle que le froid contrariait.
Du coup, Maheu se reveilla. Qu'avait-il donc dans les os? voila qu'il
se rendormait comme un propre a rien! Et il jurait si fort, que les
enfants, a cote, ne soufflaient plus. Zacharie et Jeanlin acheverent
de se laver, avec une lenteur deja lasse. Alzire, les yeux grands
ouverts, regardait toujours. Les deux mioches, Lenore et Henri, aux
bras l'un de l'autre, n'avaient pas remue, respirant du meme petit
souffle, malgre le vacarme.
--Catherine, donne-moi la chandelle! cria Maheu.
Elle finissait de boutonner sa veste, elle porta la chandelle dans le
cabinet, laissant ses freres chercher leurs vetements, au peu de
clarte qui venait de la porte. Son pere sautait du lit. Mais elle ne
s'arreta point, elle descendit en gros bas de laine, a tatons, et
alluma dans la salle une autre chandelle, pour preparer le cafe. Tous
les sabots de la famille etaient sous le buffet.
--Te tairas-tu, vermine! reprit Maheu, exaspere des cris d'Estelle,
qui continuaient.
Il etait petit comme le vieux Bonnemort, et il lui ressemblait en
gras, la tete forte, la face plate et livide, sous les cheveux jaunes,
coupes tres courts. L'enfant hurlait davantage, effrayee par ces
grands bras noueux qui se balancaient au-dessus d'elle.
--Laisse-la, tu sais bien qu'elle ne veut pas se taire, dit la
Maheude, en s'allongeant au milieu du lit.
Elle aussi venait de s'eveiller, et elle se plaignait, c'etait bete de
ne jamais faire sa nuit complete. Ils ne pouvaient donc partir
doucement? Enfouie dans la couverture, elle ne montrait que sa figure
longue, aux grands traits, d'une beaute lourde, deja deformee a
trente-neuf ans par sa vie de misere et les sept enfants qu'elle avait
eus. Les yeux au plafond, elle parla avec lenteur, pendant que son
homme s'habillait. Ni l'un ni l'autre n'entendait plus la petite qui
s'etranglait a crier.
--Hein? tu sais, je suis sans le sou, et nous voici a lundi seulement:
encore six jours a attendre la quinzaine... Il n'y a pas moyen que ca
dure. A vous tous, vous apportez neuf francs. Comment veux-tu que
j'arrive? nous sommes dix a la maison.
--Oh! neuf francs! se recria Maheu. Moi et Zacharie, trois: ca fait
six... Catherine et le pere, deux: ca fait quatre; quatre et six,
dix... Et Jeanlin, un, ca fait onze.
--Oui, onze, mais il y a les dimanches et les jours de chomage...
Jamais plus de neuf, entends-tu?
Il ne repondit pas, occupe a chercher par terre sa ceinture de cuir.
Puis, il dit en se relevant:
--Faut pas se plaindre, je suis tout de meme solide. Il y en a plus
d'un, a quarante-deux ans, qui passe au raccommodage.
--Possible, mon vieux, mais ca ne nous donne pas du pain... Qu'est-ce
que je vais fiche, dis? Tu n'as rien, toi?
--J'ai deux sous.
--Garde-les pour boire une chope... Mon Dieu! qu'est-ce que je vais
fiche? Six jours, ca n'en finit plus. Nous devons soixante francs a
Maigrat, qui m'a mise a la porte avant-hier. Ca ne m'empechera pas de
retourner le voir. Mais, s'il s'entete a refuser...
Et la Maheude continua d'une voix morne, la tete immobile, fermant par
instants les yeux sous la clarte triste de la chandelle. Elle disait
le buffet vide, les petits demandant des tartines, le cafe meme
manquant, et l'eau qui donnait des coliques, et les longues journees
passees a tromper la faim avec des feuilles de choux bouillies. Peu a
peu, elle avait du hausser le ton, car le hurlement d'Estelle couvrait
ses paroles. Ces cris devenaient insoutenables. Maheu parut tout
d'un coup les entendre, hors de lui, et il saisit la petite dans le
berceau, il la jeta sur le lit de la mere, en balbutiant de fureur:
--Tiens! prends-la, je l'ecraserais... Nom de Dieu d'enfant! ca ne
manque de rien, ca tete, et ca se plaint plus haut que les autres!
Estelle s'etait mise a teter, en effet. Disparue sous la couverture,
calmee par la tiedeur du lit, elle n'avait plus qu'un petit bruit
goulu des levres.
--Est-ce que les bourgeois de la Piolaine ne t'ont pas dit d'aller les
voir? reprit le pere au bout d'un silence.
La mere pinca la bouche, d'un air de doute decourage.
--Oui, ils m'ont rencontree, ils portent des vetements aux enfants
pauvres... Enfin, je menerai ce matin chez eux Lenore et Henri.
S'ils me donnaient cent sous seulement.
Le silence recommenca. Maheu etait pret. Il demeura un moment
immobile, puis il conclut de sa voix sourde:
--Qu'est-ce que tu veux? c'est comme ca, arrange-toi pour la soupe...
Ca n'avance a rien d'en causer, vaut mieux etre la-bas au travail.
--Bien sur, repondit la Maheude. Souffle la chandelle, je n'ai pas
besoin de voir la couleur de mes idees.
Il souffla la chandelle. Deja, Zacharie et Jeanlin descendaient; il
les suivit; et l'escalier de bois craquait sous leurs pieds lourds,
chausses de laine. Derriere eux, le cabinet et la chambre etaient
retombes aux tenebres. Les enfants dormaient, les paupieres d'Alzire
elle-meme s'etaient closes. Mais la mere restait maintenant les yeux
ouverts dans l'obscurite, tandis que, tirant sur sa mamelle pendante
de femme epuisee, Estelle ronronnait comme un petit chat.
En bas, Catherine s'etait d'abord occupee du feu, la cheminee de
fonte, a grille centrale, flanquee de deux fours, et ou brulait
constamment un feu de houille. La Compagnie distribuait par mois, a
chaque famille, huit hectolitres d'escaillage, charbon dur ramasse
dans les voies. Il s'allumait difficilement, et la jeune fille qui
couvrait le feu chaque soir, n'avait qu'a le secouer le matin, en
ajoutant des petits morceaux de charbon tendre, tries avec soin.
Puis, apres avoir pose une bouillotte sur la grille, elle s'accroupit
devant le buffet.
C'etait une salle assez vaste, tenant tout le rez-de-chaussee, peinte
en vert pomme, d'une proprete flamande, avec ses dalles lavees a
grande eau et semees de sable blanc. Outre le buffet de sapin verni,
l'ameublement consistait en une table et des chaises du meme bois.
Collees sur les murs, des enluminures violentes, les portraits de
l'Empereur et de l'Imperatrice donnes par la Compagnie, des soldats et
des saints, barioles d'or, tranchaient crument dans la nudite claire
de la piece; et il n'y avait d'autres ornements qu'une boite de carton
rose sur le buffet, et que le coucou a cadran peinturlure, dont le
gros tic-tac semblait emplir le vide du plafond. Pres de la porte de
l'escalier, une autre porte conduisait a la cave. Malgre la proprete,
une odeur d'oignon cuit, enfermee depuis la veille, empoisonnait l'air
chaud, cet air alourdi, toujours charge d'une acrete de houille.
Devant le buffet ouvert, Catherine reflechissait. Il ne restait qu'un
bout de pain, du fromage blanc en suffisance, mais a peine une
lichette de beurre; et il s'agissait de faire les tartines pour eux
quatre. Enfin, elle se decida, coupa les tranches, en prit une
qu'elle couvrit de fromage, en frotta une autre de beurre, puis les
colla ensemble: c'etait <
>, la double tartine emportee
chaque matin a la fosse. Bientot, les quatre briquets furent en rang
sur la table, repartis avec une severe justice, depuis le gros du pere
jusqu'au petit de Jeanlin.
Catherine, qui paraissait toute a son menage, devait pourtant revasser
aux histoires que Zacharie racontait sur le maitre-porion et la
Pierronne, car elle entrebailla la porte d'entree et jeta un coup
d'oeil dehors. Le vent soufflait toujours, des clartes plus
nombreuses couraient sur les facades basses du coron, d'ou montait une
vague trepidation de reveil. Deja des portes se refermaient, des
files noires d'ouvriers s'eloignaient dans la nuit. Etait-elle bete,
de se refroidir, puisque le chargeur a l'accrochage dormait bien sur,
en attendant d'aller prendre son service, a six heures! Et elle
restait, elle regardait la maison, de l'autre cote des jardins. La
porte s'ouvrit, sa curiosite s'alluma. Mais ce ne pouvait etre que la
petite des Pierron, Lydie, qui partait pour la fosse.
Un bruit sifflant de vapeur la fit se tourner. Elle ferma, se hata de
courir: l'eau bouillait et se repandait, eteignant le feu. Il ne
restait plus de cafe, elle dut se contenter de passer l'eau sur le
marc de la veille; puis, elle sucra dans la cafetiere, avec de la
cassonade. Justement, son pere et ses deux freres descendaient.
--Fichtre! declara Zacharie, quand il eut mis le nez dans son bol, en
voila un qui ne nous cassera pas la tete!
Maheu haussa les epaules d'un air resigne.
--Bah! c'est chaud, c'est bon tout de meme.
Jeanlin avait ramasse les miettes des tartines et trempait une soupe.
Apres avoir bu, Catherine acheva de vider la cafetiere dans les
gourdes de fer-blanc. Tous quatre, debout, mal eclaires par la
chandelle fumeuse, avalaient en hate.
--Y sommes-nous a la fin! dit le pere. On croirait qu'on a des
rentes!
Mais une voix vint de l'escalier, dont ils avaient laisse la porte
ouverte. C'etait la Maheude qui criait:
--Prenez tout le pain, j'ai un peu de vermicelle pour les enfants!
--Oui, oui! repondit Catherine.
Elle avait recouvert le feu, en calant, sur un coin de la grille, un
restant de soupe, que le grand-pere trouverait chaude, lorsqu'il
rentrerait a six heures. Chacun prit sa paire de sabots sous le
buffet, se passa la ficelle de sa gourde a l'epaule, et fourra son
briquet dans son dos, entre la chemise et la veste. Et ils sortirent,
les hommes devant, la fille derriere, soufflant la chandelle, donnant
un tour de clef. La maison redevint noire.
--Tiens! nous filons ensemble, dit un homme qui refermait la porte de
la maison voisine.
C'etait Levaque, avec son fils Bebert, un gamin de douze ans, grand
ami de Jeanlin. Catherine, etonnee, etouffa un rire, a l'oreille de
Zacharie: quoi donc? Bouteloup n'attendait meme plus que le mari fut
parti!
Maintenant, dans le coron, les lumieres s'eteignaient. Une derniere
porte claqua, tout dormait de nouveau, les femmes et les petits
reprenaient leur somme, au fond des lits plus larges. Et, du village
eteint au Voreux qui soufflait, c'etait sous les rafales un lent
defile d'ombres, le depart des charbonniers pour le travail, roulant
des epaules, embarrasses de leurs bras, qu'ils croisaient sur la
poitrine; tandis que, derriere, le briquet faisait a chacun une bosse.
Vetus de toile mince, ils grelottaient de froid, sans se hater
davantage, debandes le long de la route, avec un pietinement de
troupeau.
III
Etienne, descendu enfin du terri, venait d'entrer au Voreux; et les
hommes auxquels il s'adressait, demandant s'il y avait du travail,
hochaient la tete, lui disaient tous d'attendre le maitre-porion. On
le laissait libre, au milieu des batiments mal eclaires, pleins de
trous noirs, inquietants avec la complication de leurs salles et de
leurs etages. Apres avoir monte un escalier obscur a moitie detruit,
il s'etait trouve sur une passerelle branlante, puis avait traverse le
hangar du criblage, plonge dans une nuit si profonde, qu'il marchait
les mains en avant, pour ne pas se heurter. Devant lui, brusquement,
deux yeux jaunes, enormes, trouerent les tenebres. Il etait sous le
beffroi, dans la salle de recette, a la bouche meme du puits.
Un porion, le pere Richomme, un gros a figure de bon gendarme, barree
de moustaches grises, se dirigeait justement vers le bureau du
receveur.
--On n'a pas besoin d'un ouvrier ici, pour n'importe quel travail?
demanda de nouveau Etienne.
Richomme allait dire non; mais il se reprit et repondit comme les
autres, en s'eloignant:
--Attendez monsieur Dansaert, le maitre-porion.
Quatre lanternes etaient plantees la, et les reflecteurs, qui jetaient
toute la lumiere sur le puits, eclairaient vivement les rampes de fer,
les leviers des signaux et des verrous, les madriers des guides, ou
glissaient les deux cages. Le reste, la vaste salle, pareille a une
nef d'eglise, se noyait, peuplee de grandes ombres flottantes. Seule,
la lampisterie flambait au fond, tandis que, dans le bureau du
receveur, une maigre lampe mettait comme une etoile pres de
s'eteindre. L'extraction venait d'etre reprise; et, sur les dalles de
fonte, c'etait un tonnerre continu, les berlines de charbon roulees
sans cesse, les courses des moulineurs, dont on distinguait les
longues echines penchees, dans le remuement de toutes ces choses
noires et bruyantes qui s'agitaient.
Un instant, Etienne resta immobile, assourdi, aveugle. Il etait
glace, des courants d'air entraient de partout. Alors, il fit
quelques pas, attire par la machine, dont il voyait maintenant luire
les aciers et les cuivres. Elle se trouvait en arriere du puits, a
vingt-cinq metres, dans une salle plus haute, et assise si carrement
sur son massif de briques, qu'elle marchait a toute vapeur, de toute
sa force de quatre cents chevaux, sans que le mouvement de sa bielle
enorme, emergeant et plongeant avec une douceur huilee, donnat un
frisson aux murs. Le machineur, debout a la barre de mise en train,
ecoutait les sonneries des signaux, ne quittait pas des yeux le
tableau indicateur, ou le puits etait figure, avec ses etages
differents, par une rainure verticale, que parcouraient des plombs
pendus a des ficelles, representant les cages. Et, a chaque depart,
quand la machine se remettait en branle, les bobines, les deux
immenses roues de cinq metres de rayon, aux moyeux desquels les deux
cables d'acier s'enroulaient et se deroulaient en sens contraire,
tournaient d'une telle vitesse, qu'elles n'etaient plus qu'une
poussiere grise.
--Attention donc! crierent trois moulineurs, qui trainaient une
echelle gigantesque.
Etienne avait manque d'etre ecrase. Ses yeux s'habituaient, il
regardait en l'air filer les cables, plus de trente metres de ruban
d'acier, qui montaient d'une volee dans le beffroi, ou ils passaient
sur les molettes, pour descendre a pic dans le puits s'attacher aux
cages d'extraction. Une charpente de fer, pareille a la haute
charpente d'un clocher, portait les molettes. C'etait un glissement
d'oiseau, sans un bruit, sans un heurt, la fuite rapide, le continuel
va-et-vient d'un fil de poids enorme, qui pouvait enlever jusqu'a
douze mille kilogrammes, avec une vitesse de dix metres a la seconde.
--Attention donc, nom de Dieu! crierent de nouveau les moulineurs, qui
poussaient l'echelle de l'autre cote, pour visiter la molette de
gauche.
Lentement, Etienne revint a la recette. Ce vol geant sur sa tete
l'ahurissait. Et, grelottant dans les courants d'air, il regarda la
manoeuvre des cages, les oreilles cassees par le roulement des
berlines. Pres du puits, le signal fonctionnait, un lourd marteau a
levier, qu'une corde tiree du fond laissait tomber sur un billot. Un
coup pour arreter, deux pour descendre, trois pour monter: c'etait
sans relache comme des coups de massue dominant le tumulte,
accompagnes d'une claire sonnerie de timbre; pendant que le moulineur,
dirigeant la manoeuvre, augmentait encore le tapage, en criant des
ordres au machineur, dans un porte-voix. Les cages, au milieu de ce
branle-bas, apparaissaient et s'enfoncaient, se vidaient et se
remplissaient, sans qu'Etienne comprit rien a ces besognes
compliquees.
Il ne comprenait bien qu'une chose: le puits avalait des hommes par
bouchees de vingt et de trente, et d'un coup de gosier si facile,
qu'il semblait ne pas les sentir passer. Des quatre heures, la
descente des ouvriers commencait. Ils arrivaient de la baraque, pieds
nus, la lampe a la main, attendant par petits groupes d'etre en nombre
suffisant. Sans un bruit, d'un jaillissement doux de bete nocturne,
la cage de fer montait du noir, se calait sur les verrous, avec ses
quatre etages contenant chacun deux berlines pleines de charbon. Des
moulineurs, aux differents paliers, sortaient les berlines, les
remplacaient par d'autres, vides ou chargees a l'avance des bois de
taille. Et c'etait dans les berlines vides que s'empilaient les
ouvriers, cinq par cinq, jusqu'a quarante d'un coup, lorsqu'ils
tenaient toutes les cases. Un ordre partait du porte-voix, un
beuglement sourd et indistinct, pendant qu'on tirait quatre fois la
corde du signal d'en bas, <>, pour prevenir de ce
chargement de chair humaine. Puis, apres un leger sursaut, la cage
plongeait silencieuse, tombait comme une pierre, ne laissait derriere
elle que la fuite vibrante du cable.
--C'est profond? demanda Etienne a un mineur, qui attendait pres de
lui, l'air somnolent.
--Cinq cent cinquante-quatre metres, repondit l'homme. Mais il y a
quatre accrochages au-dessus, le premier a trois cent vingt.
Tous deux se turent, les yeux sur le cable qui remontait. Etienne
reprit:
--Et quand ca casse?
--Ah! quand ca casse...
Le mineur acheva d'un geste. Son tour etait arrive, la cage avait
reparu, de son mouvement aise et sans fatigue. Il s'y accroupit avec
des camarades, elle replongea, puis jaillit de nouveau au bout de
quatre minutes a peine, pour engloutir une autre charge d'hommes.
Pendant une demi-heure, le puits en devora de la sorte, d'une gueule
plus ou moins gloutonne, selon la profondeur de l'accrochage ou ils
descendaient, mais sans un arret, toujours affame, de boyaux geants
capables de digerer un peuple. Cela s'emplissait, s'emplissait
encore, et les tenebres restaient mortes, la cage montait du vide dans
le meme silence vorace.
Etienne, a la longue, fut repris du malaise qu'il avait eprouve deja
sur le terri. Pourquoi s'enteter? ce maitre porion le congedierait
comme les autres. Une peur vague le decida brusquement: il s'en alla,
il ne s'arreta dehors que devant le batiment des generateurs. La
porte, grande ouverte, laissait voir sept chaudieres a deux foyers.
Au milieu de la buee blanche, dans le sifflement des fuites, un
chauffeur etait occupe a charger un des foyers, dont l'ardente
fournaise se faisait sentir jusque sur le seuil; et le jeune homme,
heureux d'avoir chaud, s'approchait, lorsqu'il rencontra une nouvelle
bande de charbonniers, qui arrivait a la fosse. C'etaient les Maheu
et les Levaque. Quand il apercut, en tete, Catherine avec son air
doux de garcon, l'idee superstitieuse lui vint de risquer une derniere
demande.
--Dites donc, camarade, on n'a pas besoin d'un ouvrier ici, pour
n'importe quel travail?
Elle le regarda, surprise, un peu effrayee de cette voix brusque qui
sortait de l'ombre. Mais, derriere elle, Maheu avait entendu, et il
repondit, il causa un instant. Non, on n'avait besoin de personne.
Ce pauvre diable d'ouvrier, perdu sur les routes, l'interessait.
Lorsqu'il le quitta, il dit aux autres:
--Hein! on pourrait etre comme ca... Faut pas se plaindre, tous n'ont
pas du travail a crever.
La bande entra et alla droit a la baraque, vaste salle grossierement
crepie, entouree d'armoires que fermaient des cadenas. Au centre, une
cheminee de fer, une sorte de poele sans porte, etait rouge, si
bourree de houille incandescente, que des morceaux craquaient et
deboulaient sur la terre battue du sol. La salle ne se trouvait
eclairee que par ce brasier, dont les reflets sanglants dansaient le
long des boiseries crasseuses, jusqu'au plafond sali d'une poussiere
noire.
Comme les Maheu arrivaient, des rires eclataient dans la grosse
chaleur. Une trentaine d'ouvriers etaient debout, le dos tourne a la
flamme, se rotissant d'un air de jouissance. Avant la descente, tous
venaient ainsi prendre et emporter dans la peau un bon coup de feu,
pour braver l'humidite du puits. Mais, ce matin-la, on s'egayait
davantage, on plaisantait la Mouquette, une herscheuse de dix-huit
ans, bonne fille dont la gorge et le derriere enormes crevaient la
veste et la culotte. Elle habitait Requillart avec son pere, le vieux
Mouque, palefrenier, et Mouquet son frere, moulineur; seulement, les
heures de travail n'etant pas les memes, elle se rendait seule a la
fosse; et, au milieu des bles en ete, contre un mur en hiver, elle se
donnait du plaisir, en compagnie de son amoureux de la semaine. Toute
la mine y passait, une vraie tournee de camarades, sans autre
consequence. Un jour qu'on lui reprochait un cloutier de Marchiennes,
elle avait failli crever de colere, criant qu'elle se respectait trop,
qu'elle se couperait un bras, si quelqu'un pouvait se flatter de
l'avoir vue avec un autre qu'un charbonnier.
--Ce n'est donc plus le grand Chaval? disait un mineur en ricanant.
T'as pris ce petiot-la? Mais lui faudrait une echelle!... Je vous ai
apercus derriere Requillart. A preuve qu'il est monte sur une borne.
--Apres? repondait la Mouquette en belle humeur. Qu'est-ce que ca te
fiche? On ne t'a pas appele pour que tu pousses.
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