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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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--Fermez la porte au moins, fit remarquer Souvarine. On n'a pas
besoin d'entendre.

Apres etre alle lui-meme la fermer, il s'assit tranquillement sur une
des chaises du bureau. Il avait roule une cigarette, il regardait les
deux autres de son oeil doux et fin, les levres pincees d'un mince
sourire.

--Quand tu te facheras, ca n'avance a rien, reprit judicieusement
Rasseneur. Moi, j'ai cru d'abord que tu avais du bon sens. C'etait
tres bien de recommander le calme aux camarades, de les forcer a ne
pas remuer de chez eux, d'user de ton pouvoir enfin pour le maintien
de l'ordre. Et, maintenant, voila que tu vas les jeter dans le
gachis!

A chacune de ses courses au milieu des bancs, Etienne revenait vers le
cabaretier, le saisissait par les epaules, le secouait, en lui criant
ses reponses dans la face.

--Mais, tonnerre de Dieu! je veux bien etre calme. Oui, je leur ai
impose une discipline! oui, je leur conseille encore de ne pas bouger!
Seulement, il ne faut pas qu'on se foute de nous, a la fin!... Tu es
heureux de rester froid. Moi, il y a des heures ou je sens ma tete
qui demenage.

C'etait, de son cote, une confession. Il se raillait de ses illusions
de neophyte, de son reve religieux d'une cite ou la justice allait
regner bientot, entre les hommes devenus freres. Un bon moyen
vraiment, se croiser les bras et attendre, si l'on voulait voir les
hommes se manger entre eux jusqu'a la fin du monde, comme des loups.
Non! il fallait s'en meler, autrement l'injustice serait eternelle,
toujours les riches suceraient le sang des pauvres. Aussi ne se
pardonnait-il pas la betise d'avoir dit autrefois qu'on devait bannir
la politique de la question sociale. Il ne savait rien alors, et
depuis il avait lu, il avait etudie. Maintenant, ses idees etaient
mures, il se vantait d'avoir un systeme. Pourtant, il l'expliquait
mal, en phrases dont la confusion gardait un peu de toutes les
theories traversees et successivement abandonnees. Au sommet, restait
debout l'idee de Karl Marx: le capital etait le resultat de la
spoliation, le travail avait le devoir et le droit de reconquerir
cette richesse volee. Dans la pratique, il s'etait d'abord, avec
Proudhon, laisse prendre par la chimere du credit mutuel, d'une vaste
banque d'echange, qui supprimait les intermediaires; puis, les
societes cooperatives de Lassalle, dotees par l'Etat, transformant peu
a peu la terre en une seule ville industrielle, l'avaient passionne,
jusqu'au jour ou le degout lui en etait venu, devant la difficulte du
controle; et il en arrivait depuis peu au collectivisme, il demandait
que tous les instruments du travail fussent rendus a la collectivite.
Mais cela demeurait vague, il ne savait comment realiser ce nouveau
reve, empeche encore par les scrupules de sa sensibilite et de sa
raison, n'osant risquer les affirmations absolues des sectaires. Il
en etait simplement a dire qu'il s'agissait de s'emparer du
gouvernement, avant tout. Ensuite, on verrait.

--Mais qu'est-ce qu'il te prend? pourquoi passes-tu aux bourgeois?
continua-t-il avec violence, en revenant se planter devant le
cabaretier. Toi-meme, tu le disais: il faut que ca pete!

Rasseneur rougit legerement.

--Oui, je l'ai dit. Et si ca pete, tu verras que je ne suis pas plus
lache qu'un autre... Seulement, je refuse d'etre avec ceux qui
augmentent le gachis, pour y pecher une position.

A son tour, Etienne fut pris de rougeur. Les deux hommes ne crierent
plus, devenus aigres et mauvais, gagnes par le froid de leur rivalite.
C'etait, au fond, ce qui outrait les systemes, jetant l'un a une
exageration revolutionnaire, poussant l'autre a une affectation de
prudence, les emportant malgre eux au-dela de leurs idees vraies, dans
ces fatalites des roles qu'on ne choisit pas soi-meme. Et Souvarine,
qui les ecoutait, laissa voir, sur son visage de fille blonde, un
mepris silencieux, l'ecrasant mepris de l'homme pret a donner sa vie,
obscurement, sans meme en tirer l'eclat du martyre.

--Alors, c'est pour moi que tu dis ca? demanda Etienne. Tu es jaloux?

--Jaloux de quoi? repondit Rasseneur. Je ne me pose pas en grand
homme, je ne cherche pas a creer une section a Montsou, pour en
devenir le secretaire.

L'autre voulut l'interrompre, mais il ajouta:

--Sois donc franc! tu te fiches de l'Internationale, tu brules
seulement d'etre a notre tete, de faire le monsieur en correspondant
avec le fameux Conseil federal du Nord!

Un silence regna. Etienne, fremissant, reprit:

--C'est bon... Je croyais n'avoir rien a me reprocher. Toujours je
te consultais, car je savais que tu avais combattu ici, longtemps
avant moi. Mais, puisque tu ne peux souffrir personne a ton cote,
j'agirai desormais tout seul... Et, d'abord, je t'avertis que la
reunion aura lieu, meme si Pluchart ne vient pas, et que les camarades
adhereront malgre toi.

--Oh! adherer, murmura le cabaretier, ce n'est pas fait... Il faudra
les decider a payer la cotisation.

--Nullement. L'Internationale accorde du temps aux ouvriers en greve.
Nous paierons plus tard, et c'est elle qui, tout de suite, viendra a
notre secours.

Rasseneur, du coup, s'emporta.

--Eh bien! nous allons voir... J'en suis, de ta reunion, et je
parlerai. Oui, je ne te laisserai pas tourner la tete aux amis, je
les eclairerai sur leurs interets veritables. Nous saurons lequel ils
entendent suivre, de moi, qu'ils connaissent depuis trente ans, ou de
toi, qui as tout bouleverse chez nous, en moins d'une annee... Non!
non! fous-moi la paix! c'est maintenant a qui ecrasera l'autre!

Et il sortit, en faisant claquer la porte. Les guirlandes de fleurs
tremblerent au plafond, les ecussons dores sauterent contre les murs.
Puis, la grande salle retomba a sa paix lourde.

Souvarine fumait de son air doux, assis devant la table. Apres avoir
marche un instant en silence, Etienne se soulageait longuement.
Etait-ce sa faute, si on lachait ce gros faineant pour venir a lui? et
il se defendait d'avoir recherche la popularite, il ne savait pas meme
comment tout cela s'etait fait, la bonne amitie du coron, la confiance
des mineurs, le pouvoir qu'il avait sur eux, a cette heure. Il
s'indignait qu'on l'accusat de vouloir pousser au gachis par ambition,
il tapait sur sa poitrine, en protestant de sa fraternite.

Brusquement, il s'arreta devant Souvarine, il cria:

--Vois-tu, si je savais couter une goutte de sang a un ami, je
filerais tout de suite en Amerique!

Le machineur haussa les epaules, et un sourire amincit de nouveau ses
levres.

--Oh! du sang, murmura-t-il, qu'est-ce que ca fait? la terre en a
besoin.

Etienne, se calmant, prit une chaise et s'accouda de l'autre cote de
la table. Cette face blonde, dont les yeux reveurs s'ensauvageaient
parfois d'une clarte rouge, l'inquietait, exercait sur sa volonte une
action singuliere. Sans que le camarade parlat, conquis par ce
silence meme, il se sentait absorbe peu a peu.

--Voyons, demanda-t-il, que ferais-tu a ma place? N'ai-je pas raison
de vouloir agir?... Le mieux, n'est-ce pas? est de nous mettre de
cette Association.

Souvarine, apres avoir souffle lentement un jet de fumee, repondit par
son mot favori:

--Oui, des betises! mais, en attendant, c'est toujours ca...
D'ailleurs, leur Internationale va marcher bientot. Il s'en occupe.

--Qui donc?

--Lui!

Il avait prononce ce mot a demi-voix, d'un air de ferveur religieuse,
en jetant un regard vers l'Orient. C'etait du maitre qu'il parlait,
de Bakounine l'exterminateur.

--Lui seul peut donner le coup de massue, continua-t-il, tandis que
tes savants sont des laches, avec leur evolution... Avant trois ans,
l'Internationale, sous ses ordres, doit ecraser le vieux monde.

Etienne tendait les oreilles, tres attentif. Il brulait de
s'instruire, de comprendre ce culte de la destruction, sur lequel le
machineur ne lachait que de rares paroles obscures, comme s'il en eut
garde pour lui les mysteres.

--Mais enfin explique-moi... Quel est votre but?

--Tout detruire... Plus de nations, plus de gouvernements, plus de
propriete, plus de Dieu ni de culte.

--J'entends bien. Seulement, a quoi ca vous mene-t-il?

--A la commune primitive et sans forme, a un monde nouveau, au
recommencement de tout.

--Et les moyens d'execution? comment comptez-vous vous y prendre?

--Par le feu, par le poison, par le poignard. Le brigand est le vrai
heros, le vengeur populaire, le revolutionnaire en action, sans
phrases puisees dans les livres. Il faut qu'une serie d'effroyables
attentats epouvantent les puissants et reveillent le peuple.

En parlant, Souvarine devenait terrible. Une extase le soulevait sur
sa chaise, une flamme mystique sortait de ses yeux pales, et ses mains
delicates etreignaient le bord de la table, a la briser. Saisi de
peur, l'autre le regardait, songeait aux histoires dont il avait recu
la vague confidence, des mines chargees sous les palais du tzar, des
chefs de la police abattus a coups de couteau ainsi que des sangliers,
une maitresse a lui, la seule femme qu'il eut aimee, pendue a Moscou,
un matin de pluie, pendant que, dans la foule, il la baisait des yeux,
une derniere fois.

--Non! non! murmura Etienne, avec un grand geste qui ecartait ces
abominables visions, nous n'en sommes pas encore la, chez nous.
L'assassinat, l'incendie, jamais! C'est monstrueux, c'est injuste,
tous les camarades se leveraient pour etrangler le coupable!

Et puis, il ne comprenait toujours pas, sa race se refusait au reve
sombre de cette extermination du monde, fauche comme un champ de
seigle, a ras de terre. Ensuite, que ferait-on, comment
repousseraient les peuples? Il exigeait une reponse.

--Dis-moi ton programme. Nous voulons savoir ou nous allons, nous
autres.

Alors, Souvarine conclut paisiblement, avec son regard noye et perdu:

--Tous les raisonnements sur l'avenir sont criminels, parce qu'ils
empechent la destruction pure et entravent la marche de la revolution.

Cela fit rire Etienne, malgre le froid que la reponse lui avait
souffle sur la chair. Du reste, il confessait volontiers qu'il y
avait du bon dans ces idees, dont l'effrayante simplicite l'attirait.
Seulement, ce serait donner la partie trop belle a Rasseneur, si l'on
en contait de pareilles aux camarades. Il s'agissait d'etre pratique.

La veuve Desir leur proposa de dejeuner. Ils accepterent, ils
passerent dans la salle du cabaret, qu'une cloison mobile separait du
bal, pendant la semaine. Lorsqu'ils eurent fini leur omelette et leur
fromage, le machineur voulut partir; et, comme l'autre le retenait:

--A quoi bon? pour vous entendre dire des betises inutiles!... J'en
ai assez vu. Bonsoir!

Il s'en alla de son air doux et obstine, une cigarette aux levres.

L'inquietude d'Etienne croissait. Il etait une heure, decidement
Pluchart lui manquait de parole. Vers une heure et demie, les
delegues commencerent a paraitre, et il dut les recevoir, car il
desirait veiller aux entrees, de peur que la Compagnie n'envoyat ses
mouchards habituels. Il examinait chaque lettre d'invitation,
devisageait les gens; beaucoup, d'ailleurs, penetraient sans lettre,
il suffisait qu'il les connut, pour qu'on leur ouvrit la porte. Comme
deux heures sonnaient, il vit arriver Rasseneur, qui acheva sa pipe
devant le comptoir, en causant, sans hate. Ce calme goguenard acheva
de l'enerver, d'autant plus que des farceurs etaient venus, simplement
pour la rigolade, Zacharie, Mouquet, d'autres encore: ceux-la se
fichaient de la greve, trouvaient drole de ne rien faire; et,
attables, depensant leurs derniers deux sous a une chope, ils
ricanaient, ils blaguaient les camarades, les convaincus, qui allaient
avaler leur langue d'embetement.

Un nouveau quart d'heure s'ecoula. On s'impatientait dans la salle.
Alors, Etienne, desespere, eut un geste de resolution. Et il se
decidait a entrer, quand la veuve Desir, qui allongeait la tete
au-dehors, s'ecria:

--Mais le voila, votre monsieur!

C'etait Pluchart, en effet. Il arrivait en voiture, traine par un
cheval poussif. Tout de suite, il sauta sur le pave, mince, bellatre,
la tete carree et trop grosse, ayant sous sa redingote de drap noir
l'endimanchement d'un ouvrier cossu. Depuis cinq ans, il n'avait plus
donne un coup de lime, et il se soignait, se peignait surtout avec
correction, vaniteux de ses succes de tribune; mais il gardait des
raideurs de membres, les ongles de ses mains larges ne repoussaient
pas, manges par le fer. Tres actif, il servait son ambition, en
battant la province sans relache, pour le placement de ses idees.

--Ah! ne m'en veuillez pas! dit-il, devancant les questions et les
reproches. Hier, conference a Preuilly le matin, reunion le soir a
Valencay. Aujourd'hui, dejeuner a Marchiennes, avec Sauvagnat...
Enfin, j'ai pu prendre une voiture. Je suis extenue, vous entendez ma
voix. Mais ca ne fait rien, je parlerai tout de meme.

Il etait sur le seuil du Bon-Joyeux, lorsqu'il se ravisa.

--Sapristi! et les cartes que j'oublie! Nous serions propres!

Il revint a la voiture, que le cocher remisait, et il tira du coffre
une petite caisse de bois noir, qu'il emporta sous son bras.

Etienne, rayonnant, marchait dans son ombre, tandis que Rasseneur,
consterne, n'osait lui tendre la main. L'autre la lui serrait deja,
et il dit a peine un mot rapide de la lettre: quelle drole d'idee!
pourquoi ne pas faire cette reunion? on devait toujours faire une
reunion, quand on le pouvait. La veuve Desir lui offrit de prendre
quelque chose, mais il refusa. Inutile! il parlait sans boire.
Seulement, il etait presse, parce que, le soir, il comptait pousser
jusqu'a Joiselle, ou il voulait s'entendre avec Legoujeux. Tous alors
entrerent en paquet dans la salle de bal. Maheu et Levaque, qui
arrivaient en retard, suivirent ces messieurs. Et la porte fut fermee
a clef, pour etre chez soi, ce qui fit ricaner plus haut les
blagueurs, Zacharie ayant crie a Mouquet qu'ils allaient peut-etre
bien foutre un enfant a eux tous, la-dedans.

Une centaine de mineurs attendaient sur les banquettes, dans l'air
enferme de la salle, ou les odeurs chaudes du dernier bal remontaient
du parquet. Des chuchotements coururent, les tetes se tournerent,
pendant que les nouveaux venus s'asseyaient aux places vides. On
regardait le monsieur de Lille, la redingote noire causait une
surprise et un malaise.

Mais, immediatement, sur la proposition d'Etienne, on constitua le
bureau. Il lancait des noms, les autres approuvaient en levant la
main. Pluchart fut nomme president, puis on designa comme assesseurs
Maheu et Etienne lui-meme. Il y eut un remuement de chaises, le
bureau s'installait; et l'on chercha un instant le president disparu
derriere la table, sous laquelle il glissait la caisse, qu'il n'avait
pas lachee. Quand il reparut, il tapa legerement du poing pour
reclamer l'attention; ensuite, il commenca d'une voix enrouee:

--Citoyens...

Une petite porte s'ouvrit, il dut s'interrompre. C'etait la veuve
Desir, qui, faisant le tour par la cuisine, apportait six chopes sur
un plateau.

--Ne vous derangez pas, murmura-t-elle. Lorsqu'on parle, on a soif.

Maheu la debarrassa et Pluchart put continuer. Il se dit tres touche
du bon accueil des travailleurs de Montsou, il s'excusa de son retard,
en parlant de sa fatigue et de sa gorge malade. Puis, il donna la
parole au citoyen Rasseneur, qui la demandait.

Deja, Rasseneur se plantait a cote de la table, pres des chopes. Une
chaise retournee lui servait de tribune. Il semblait tres emu, il
toussa avant de lancer a pleine voix:

--Camarades...

Ce qui faisait son influence sur les ouvriers des fosses, c'etait la
facilite de sa parole, la bonhomie avec laquelle il pouvait leur
parler pendant des heures, sans jamais se lasser. Il ne risquait
aucun geste, restait lourd et souriant, les noyait, les etourdissait,
jusqu'a ce que tous criassent: <raison!>> Pourtant, ce jour-la, des les premiers mots, il avait senti
une opposition sourde. Aussi avancait-il prudemment. Il ne discutait
que la continuation de la greve, il attendait d'etre applaudi, avant
de s'attaquer a l'Internationale. Certes, l'honneur defendait de
ceder aux exigences de la Compagnie; mais, que de miseres! quel avenir
terrible, s'il fallait s'obstiner longtemps encore! Et, sans se
prononcer pour la soumission, il amollissait les courages, il montrait
les corons mourant de faim, il demandait sur quelles ressources
comptaient les partisans de la resistance. Trois ou quatre amis
essayerent de l'approuver, ce qui accentua le silence froid du plus
grand nombre, la desapprobation peu a peu irritee qui accueillait ses
phrases. Alors, desesperant de les reconquerir, la colere l'emporta,
il leur predit des malheurs, s'ils se laissaient tourner la tete par
des provocations venues de l'etranger. Les deux tiers s'etaient
leves, se fachaient, voulaient l'empecher d'en dire davantage,
puisqu'il les insultait, en les traitant comme des enfants incapables
de se conduire. Et lui, buvant coup sur coup des gorgees de biere,
parlait quand meme au milieu du tumulte, criait violemment qu'il
n'etait pas ne, bien sur, le gaillard qui l'empecherait de faire son
devoir!

Pluchart etait debout. Comme il n'avait pas de sonnette, il tapait du
poing sur la table, il repetait de sa voix etranglee:

--Citoyens... citoyens...

Enfin, il obtint un peu de calme, et la reunion, consultee, retira la
parole a Rasseneur. Les delegues qui avaient represente les fosses,
dans l'entrevue avec le directeur, menaient les autres, tous enrages
par la faim, travailles d'idees nouvelles. C'etait un vote regle a
l'avance.

--Tu t'en fous, toi! tu manges! hurla Levaque, en montrant le poing a
Rasseneur.

Etienne s'etait penche, derriere le dos du president, pour apaiser
Maheu, tres rouge, mis hors de lui par ce discours d'hypocrite.

--Citoyens, dit Pluchart, permettez-moi de prendre la parole.

Un silence profond se fit. Il parla. Sa voix sortait, penible et
rauque; mais il s'y etait habitue, toujours en course, promenant sa
laryngite avec son programme. Peu a peu, il l'enflait et en tirait
des effets pathetiques. Les bras ouverts, accompagnant les periodes
d'un balancement d'epaules, il avait une eloquence qui tenait du
prone, une facon religieuse de laisser tomber la fin des phrases, dont
le ronflement monotone finissait par convaincre.

Et il placa son discours sur la grandeur et les bienfaits de
l'Internationale, celui qu'il deballait d'abord, dans les localites ou
il debutait. Il en expliqua le but, l'emancipation des travailleurs;
il en montra la structure grandiose, en bas la commune, plus haut la
province, plus haut encore la nation, et tout au sommet l'humanite.
Ses bras s'agitaient lentement, entassaient les etages, dressaient
l'immense cathedrale du monde futur. Puis, c'etait l'administration
interieure: il lut les statuts, parla des congres, indiqua
l'importance croissante de l'oeuvre, l'elargissement du programme,
qui, parti de la discussion des salaires, s'attaquait maintenant a la
liquidation sociale, pour en finir avec le salariat. Plus de
nationalites, les ouvriers du monde entier reunis dans un besoin
commun de justice, balayant la pourriture bourgeoise, fondant enfin la
societe libre, ou celui qui ne travaillerait pas, ne recolterait pas!
Il mugissait, son haleine effarait les fleurs de papier peint, sous le
plafond enfume dont l'ecrasement rabattait les eclats de sa voix.

Une houle agita les tetes. Quelques-uns crierent:

--C'est ca!... Nous en sommes!

Lui, continuait. C'etait la conquete du monde avant trois ans. Et il
enumerait les peuples conquis. De tous cotes pleuvaient les
adhesions. Jamais religion naissante n'avait fait tant de fideles.
Puis, quand on serait les maitres, on dicterait des lois aux patrons,
ils auraient a leur tour le poing sur la gorge.

--Oui! oui!... C'est eux qui descendront!

D'un geste, il reclama le silence. Maintenant, il abordait la
question des greves. En principe, il les desapprouvait, elles etaient
un moyen trop lent, qui aggravait plutot les souffrances de l'ouvrier.
Mais, en attendant mieux, quand elles devenaient inevitables, il
fallait s'y resoudre, car elles avaient l'avantage de desorganiser le
capital. Et, dans ce cas, il montrait l'Internationale comme une
providence pour les grevistes, il citait des exemples: a Paris, lors
de la greve des bronziers, les patrons avaient tout accorde d'un coup,
pris de terreur a la nouvelle que l'Internationale envoyait des
secours; a Londres, elle avait sauve les mineurs d'une houillere, en
rapatriant a ses frais un convoi de Belges, appeles par le
proprietaire de la mine. Il suffisait d'adherer, les Compagnies
tremblaient, les ouvriers entraient dans la grande armee des
travailleurs, decides a mourir les uns pour les autres, plutot que de
rester les esclaves de la societe capitaliste.

Des applaudissements l'interrompirent. Il s'essuyait le front avec
son mouchoir, tout en refusant une chope que Maheu lui passait. Quand
il voulut reprendre, de nouveaux applaudissements lui couperent la
parole.

--Ca y est! dit-il rapidement a Etienne. Ils en ont assez... Vite!
les cartes!

Il avait plonge sous la table, il reparut avec la petite caisse de
bois noir.

--Citoyens, cria-t-il, dominant le vacarme, voici les cartes de
membres. Que vos delegues s'approchent, je les leur remettrai, et ils
les distribueront... Plus tard, on reglera tout.

Rasseneur s'elanca, protesta encore. De son cote, Etienne s'agitait,
ayant a prononcer un discours. Une confusion extreme s'ensuivit.
Levaque lancait les poings en avant, comme pour se battre. Debout,
Maheu parlait, sans qu'on put distinguer un seul mot. Dans ce
redoublement de tumulte, une poussiere montait du parquet, la
poussiere volante des anciens bals, empoisonnant l'air de l'odeur
forte des herscheuses et des galibots.

Brusquement, la petite porte s'ouvrit, la veuve Desir l'emplit de son
ventre et de sa gorge, en disant d'une voix tonnante:

--Taisez-vous donc, nom de Dieu!... V'la les gendarmes!

C'etait le commissaire de l'arrondissement qui arrivait, un peu tard,
pour dresser proces-verbal et dissoudre la reunion. Quatre gendarmes
l'accompagnaient. Depuis cinq minutes, la veuve les amusait a la
porte, en repondant qu'elle etait chez elle, qu'on avait bien le droit
de reunir des amis. Mais on l'avait bousculee, et elle accourait
prevenir ses enfants.

--Faut filer par ici, reprit-elle. Il y a un sale gendarme qui garde
la cour. Ca ne fait rien, mon petit bucher ouvre sur la ruelle...
Depechez-vous donc!

Deja, le commissaire frappait a coups de poing; et, comme on n'ouvrait
pas, il menacait d'enfoncer la porte. Un mouchard avait du parler,
car il criait que la reunion etait illegale, un grand nombre de
mineurs se trouvant la sans lettre d'invitation.

Dans la salle, le trouble augmentait. On ne pouvait se sauver ainsi,
on n'avait pas meme vote, ni pour l'adhesion, ni pour la continuation
de la greve. Tous s'entetaient a parler a la fois. Enfin, le
president eut l'idee d'un vote par acclamation. Des bras se leverent,
les delegues declarerent en hate qu'ils adheraient au nom des
camarades absents. Et ce fut ainsi que les dix mille charbonniers de
Montsou devinrent membres de l'Internationale.

Cependant, la debandade commencait. Protegeant la retraite, la veuve
Desir etait allee s'accoter contre la porte, que les crosses des
gendarmes ebranlaient dans son dos. Les mineurs enjambaient les
bancs, s'echappaient a la file, par la cuisine et le bucher.
Rasseneur disparut un des premiers, et Levaque le suivit, oublieux de
ses injures, revant de se faire offrir une chope, pour se remettre.
Etienne, apres s'etre empare de la petite caisse, attendait avec
Pluchart et Maheu, qui tenaient a honneur de sortir les derniers.
Comme ils partaient, la serrure sauta, le commissaire se trouva en
presence de la veuve, dont la gorge et le ventre faisaient encore
barricade.

--Ca vous avance a grand-chose, de tout casser chez moi! dit-elle.
Vous voyez bien qu'il n'y a personne.

Le commissaire, un homme lent, que les drames ennuyaient, menaca
simplement de la conduire en prison. Et il s'en alla pour verbaliser,
il remmena ses quatre gendarmes, sous les ricanements de Zacharie et
de Mouquet, qui, pris d'admiration devant la bonne blague des
camarades, se fichaient de la force armee.

Dehors, dans la ruelle, Etienne, embarrasse de la caisse, galopa,
suivi des autres. L'idee brusque de Pierron lui vint, il demanda
pourquoi on ne l'avait pas vu; et Maheu, tout en courant, repondit
qu'il etait malade: une maladie complaisante, la peur de se
compromettre. On voulait retenir Pluchart; mais, sans s'arreter, il
declara qu'il repartait a l'instant pour Joiselle, ou Legoujeux
attendait des ordres. Alors, on lui cria bon voyage, on ne ralentit
pas la course, les talons en l'air, tous lances au travers de Montsou.
Des mots s'echangeaient, entrecoupes par le haletement des poitrines.
Etienne et Maheu riaient de confiance, certains desormais du triomphe:
lorsque l'Internationale aurait envoye des secours, ce serait la
Compagnie qui les supplierait de reprendre le travail. Et, dans cet
elan d'espoir, dans ce galop de gros souliers sonnant sur le pave des
routes, il y avait autre chose encore, quelque chose d'assombri et de
farouche, une violence dont le vent allait enfievrer les corons, aux
quatre coins du pays.

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