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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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C'etait quand meme une confiance absolue, une foi religieuse, le don
aveugle d'une population de croyants. Puisqu'on leur avait promis
l'ere de la justice, ils etaient prets a souffrir pour la conquete du
bonheur universel. La faim exaltait les tetes, jamais l'horizon ferme
n'avait ouvert un au-dela plus large a ces hallucines de la misere.
Ils revoyaient la-bas, quand leurs yeux se troublaient de faiblesse,
la cite ideale de leur reve, mais prochaine a cette heure et comme
reelle, avec son peuple de freres, son age d'or de travail et de repas
en commun. Rien n'ebranlait la conviction qu'ils avaient d'y entrer
enfin. La caisse s'etait epuisee, la Compagnie ne cederait pas,
chaque jour devait aggraver la situation, et ils gardaient leur
espoir, et ils montraient le mepris souriant des faits. Si la terre
craquait sous eux, un miracle les sauverait. Cette foi remplacait le
pain et chauffait le ventre. Lorsque les Maheu et les autres avaient
digere trop vite leur soupe d'eau claire, ils montaient ainsi dans un
demi-vertige, l'extase d'une vie meilleure qui jetait les martyrs aux
betes.

Desormais, Etienne etait le chef inconteste. Dans les conversations
du soir, il rendait des oracles, a mesure que l'etude l'affinait et le
faisait trancher en toutes choses. Il passait les nuits a lire, il
recevait un nombre plus grand de lettres; meme il s'etait abonne au
Vengeur, une feuille socialiste de Belgique, et ce journal, le premier
qui entrait dans le coron, lui avait attire, de la part des camarades,
une consideration extraordinaire. Sa popularite croissante le
surexcitait chaque jour davantage. Tenir une correspondance etendue,
discuter du sort des travailleurs aux quatre coins de la province,
donner des consultations aux mineurs du Voreux, surtout devenir un
centre, sentir le monde rouler autour de soi, c'etait un continuel
gonflement de vanite, pour lui, l'ancien mecanicien, le haveur aux
mains grasses et noires. Il montait d'un echelon, il entrait dans
cette bourgeoisie execree, avec des satisfactions d'intelligence et de
bien-etre, qu'il ne s'avouait pas. Un seul malaise lui restait, la
conscience de son manque d'instruction, qui le rendait embarrasse et
timide, des qu'il se trouvait devant un monsieur en redingote. S'il
continuait a s'instruire, devorant tout, le manque de methode rendait
l'assimilation tres lente, une telle confusion se produisait, qu'il
finissait par savoir des choses qu'il n'avait pas comprises. Aussi, a
certaines heures de bon sens, eprouvait-il une inquietude sur sa
mission, la peur de n'etre point l'homme attendu. Peut-etre aurait-il
fallu un avocat, un savant capable de parler et d'agir, sans
compromettre les camarades? Mais une revolte le remettait bientot
d'aplomb. Non, non, pas d'avocats! tous sont des canailles, ils
profitent de leur science pour s'engraisser avec le peuple! Ca
tournerait comme ca tournerait, les ouvriers devaient faire leurs
affaires entre eux. Et son reve de chef populaire le bercait de
nouveau: Montsou a ses pieds, Paris dans un lointain de brouillard,
qui sait? la deputation un jour, la tribune d'une salle riche, ou il
se voyait foudroyant les bourgeois du premier discours prononce par un
ouvrier dans un Parlement.

Depuis quelques jours, Etienne etait perplexe. Pluchart ecrivait
lettre sur lettre, en offrant de se rendre a Montsou, pour chauffer le
zele des grevistes. Il s'agissait d'organiser une reunion privee, que
le mecanicien presiderait; et il y avait, sous ce projet, l'idee
d'exploiter la greve, de gagner a l'Internationale les mineurs, qui,
jusque-la, s'etaient montres mefiants. Etienne redoutait du tapage,
mais il aurait cependant laisse venir Pluchart, si Rasseneur n'avait
blame violemment cette intervention. Malgre sa puissance, le jeune
homme devait compter avec le cabaretier, dont les services etaient
plus anciens, et qui gardait des fideles parmi ses clients. Aussi
hesitait-il encore, ne sachant que repondre.

Justement, le lundi, vers quatre heures, une nouvelle lettre arriva de
Lille, comme Etienne se trouvait seul, avec la Maheude, dans la salle
du bas. Maheu, enerve d'oisivete, etait parti a la peche: s'il avait
la chance de prendre un beau poisson, en dessous de l'ecluse du canal,
on le vendrait et on acheterait du pain. Le vieux Bonnemort et le
petit Jeanlin venaient de filer, pour essayer leurs jambes remises a
neuf; tandis que les enfants etaient sortis avec Alzire, qui passait
des heures sur le terri, a ramasser des escarbilles. Assise pres du
maigre feu, qu'on n'osait plus entretenir, la Maheude, degrafee, un
sein hors du corsage et tombant jusqu'au ventre, faisait teter
Estelle.

Lorsque le jeune homme replia la lettre, elle l'interrogea.

--Est-ce de bonnes nouvelles? va-t-on nous envoyer de l'argent?

Il repondit non du geste, et elle continua:

--Cette semaine, je ne sais comment nous allons faire... Enfin, on
tiendra tout de meme. Quand on a le bon droit de son cote, n'est-ce
pas? ca vous donne du coeur, on finit toujours par etre les plus
forts.

A cette heure, elle etait pour la greve, raisonnablement. Il aurait
mieux valu forcer la Compagnie a etre juste, sans quitter le travail.
Mais, puisqu'on l'avait quitte, on devait ne pas le reprendre, avant
d'obtenir justice. La-dessus, elle se montrait d'une energie
intraitable. Plutot crever que de paraitre avoir eu tort, lorsqu'on
avait raison!

--Ah! s'ecria Etienne, s'il eclatait un bon cholera, qui nous
debarrassat de tous ces exploiteurs de la Compagnie!

--Non, non, repondit-elle, il ne faut souhaiter la mort a personne.
Ca ne nous avancerait guere, il en repousserait d'autres... Moi, je
demande seulement que ceux-la reviennent a des idees plus sensees, et
j'attends ca, car il y a des braves gens partout... Vous savez que je
ne suis pas du tout pour votre politique.

En effet, elle blamait d'habitude ses violences de paroles, elle le
trouvait batailleur. Qu'on voulut se faire payer son travail ce qu'il
valait, c'etait bon; mais pourquoi s'occuper d'un tas de choses, des
bourgeois et du gouvernement? pourquoi se meler des affaires des
autres, ou il n'y avait que de mauvais coups a attraper? Et elle lui
gardait son estime, parce qu'il ne se grisait pas et qu'il lui payait
regulierement ses quarante-cinq francs de pension. Quand un homme
avait de la conduite, on pouvait lui passer le reste.

Etienne, alors, parla de la Republique, qui donnerait du pain a tout
le monde. Mais la Maheude secoua la tete, car elle se souvenait de
48, une annee de chien, qui les avait laisses nus comme des vers, elle
et son homme, dans les premiers temps de leur menage. Elle s'oubliait
a en conter les embetements d'une voix morne, les yeux perdus, la
gorge a l'air, tandis que sa fille Estelle, sans lacher le sein,
s'endormait sur ses genoux. Et, absorbe lui aussi, Etienne regardait
fixement ce sein enorme, dont la blancheur molle tranchait avec le
teint massacre et jauni du visage.

--Pas un liard, murmurait-elle, rien a se mettre sous la dent, et
toutes les fosses qui s'arretaient. Enfin, quoi! la crevaison du
pauvre monde, comme aujourd'hui!

Mais, a ce moment, la porte s'ouvrit, et ils resterent muets de
surprise devant Catherine qui entrait. Depuis sa fuite avec Chaval,
elle n'avait plus reparu au coron. Son trouble etait si grand,
qu'elle ne referma pas la porte, tremblante et muette. Elle comptait
trouver sa mere seule, la vue du jeune homme derangeait la phrase
preparee en route.

--Qu'est-ce que tu viens ficher ici? cria la Maheude, sans meme
quitter sa chaise. Je ne veux plus de toi, va-t'en!

Alors, Catherine tacha de rattraper des mots.

--Maman, c'est du cafe et du sucre... Oui, pour les enfants... J'ai
fait des heures, j'ai songe a eux...

Elle tirait de ses poches une livre de cafe et une livre de sucre,
qu'elle s'enhardit a poser sur la table. La greve du Voreux la
tourmentait, tandis qu'elle travaillait a Jean-Bart, et elle n'avait
trouve que cette facon d'aider un peu ses parents, sous le pretexte de
songer aux petits. Mais son bon coeur ne desarmait pas sa mere, qui
repliqua:

--Au lieu de nous apporter des douceurs, tu aurais mieux fait de
rester a nous gagner du pain.

Elle l'accabla, elle se soulagea, en lui jetant a la face tout ce
qu'elle repetait contre elle, depuis un mois. Filer avec un homme, se
coller a seize ans, lorsqu'on avait une famille dans le besoin! Il
fallait etre la derniere des filles denaturees. On pouvait pardonner
une betise, mais une mere n'oubliait jamais un pareil tour. Et encore
si on l'avait tenue a l'attache! Pas du tout, elle etait libre comme
l'air, on lui demandait seulement de rentrer coucher.

--Dis? qu'est-ce que tu as dans la peau, a ton age?

Catherine, immobile pres de la table, ecoutait, la tete basse. Un
tressaillement agitait son maigre corps de fille tardive, et elle
tachait de repondre, en paroles entrecoupees.

--Oh! s'il n'y avait que moi, pour ce que ca m'amuse!... C'est lui.
Quand il veut, je suis bien forcee de vouloir, n'est-ce pas? parce
que, vois-tu, il est le plus fort... Est-ce qu'on sait comment les
choses tournent? Enfin, c'est fait, et ce n'est pas a defaire, car
autant lui qu'un autre, maintenant. Faut bien qu'il m'epouse.

Elle se defendait sans revolte, avec la resignation passive des filles
qui subissent le male de bonne heure. N'etait-ce pas la loi commune?
Jamais elle n'avait reve autre chose, une violence derriere le terri,
un enfant a seize ans, puis la misere dans le menage, si son galant
l'epousait. Et elle ne rougissait de honte, elle ne tremblait ainsi,
que bouleversee d'etre traitee en gueuse devant ce garcon, dont la
presence l'oppressait et la desesperait.

Etienne, cependant, s'etait leve, en affectant de secouer le feu a
demi eteint, pour ne pas gener l'explication. Mais leurs regards se
rencontrerent, il la trouvait pale, ereintee, jolie quand meme avec
ses yeux si clairs, dans sa face qui se tannait; et il eprouva un
singulier sentiment, sa rancune etait partie, il aurait simplement
voulu qu'elle fut heureuse, chez cet homme qu'elle lui avait prefere.
C'etait un besoin de s'occuper d'elle encore, une envie d'aller a
Montsou forcer l'autre a des egards. Mais elle ne vit que de la pitie
dans cette tendresse qui s'offrait toujours, il devait la mepriser
pour la devisager de la sorte. Alors, son coeur se serra tellement,
qu'elle etrangla, sans pouvoir begayer d'autres paroles d'excuse.

--C'est ca, tu fais mieux de te taire, reprit la Maheude implacable.
Si tu reviens pour rester, entre; autrement, file tout de suite, et
estime-toi heureuse que je sois embarrassee, car je t'aurais deja
fichu mon pied quelque part.

Comme si, brusquement, cette menace se realisait, Catherine recut dans
le derriere, a toute volee, un coup de pied dont la violence
l'etourdit de surprise et de douleur. C'etait Chaval, entre d'un bond
par la porte ouverte, qui lui allongeait une ruade de bete mauvaise.
Depuis une minute, il la guettait du dehors.

--Ah! salope, hurla-t-il, je t'ai suivie, je savais bien que tu
revenais ici t'en faire foutre jusqu'au nez! Et c'est toi qui le
paies, hein? Tu l'arroses de cafe avec mon argent!

La Maheude et Etienne, stupefies, ne bougeaient pas. D'un geste
furibond, Chaval chassait Catherine vers la porte.

--Sortiras-tu, nom de Dieu!

Et, comme elle se refugiait dans un angle, il retomba sur la mere.

--Un joli metier de garder la maison, pendant que ta putain de fille
est la-haut, les jambes en l'air!

Enfin, il tenait le poignet de Catherine, il la secouait, la trainait
dehors. A la porte, il se retourna de nouveau vers la Maheude, clouee
sur sa chaise. Elle en avait oublie de rentrer son sein. Estelle
s'etait endormie, le nez glisse en avant, dans la jupe de laine; et le
sein enorme pendait, libre et nu, comme une mamelle de vache
puissante.

--Quand la fille n'y est pas, c'est la mere qui se fait tamponner,
cria Chaval. Va, montre-lui ta viande! Il n'est pas degoute, ton
salaud de logeur!

Du coup, Etienne voulut gifler le camarade. La peur d'ameuter le
coron par une bataille l'avait retenu de lui arracher Catherine des
mains. Mais, a son tour, une rage l'emportait, et les deux hommes se
trouverent face a face, le sang dans les yeux. C'etait une vieille
haine, une jalousie longtemps inavouee, qui eclatait. Maintenant, il
fallait que l'un des deux mangeat l'autre.

--Prends garde! balbutia Etienne, les dents serrees. J'aurai ta peau.

--Essaie! repondit Chaval.

Ils se regarderent encore pendant quelques secondes, de si pres, que
leur souffle ardent brulait leur visage. Et ce fut Catherine,
suppliante, qui reprit la main de son amant pour l'entrainer. Elle le
tirait hors du coron, elle fuyait, sans tourner la tete.

--Quelle brute! murmura Etienne en fermant la porte violemment, agite
d'une telle colere, qu'il dut se rasseoir.

En face de lui, la Maheude n'avait pas remue. Elle eut un grand
geste, et un silence se fit, penible et lourd des choses qu'ils ne
disaient pas. Malgre son effort, il revenait quand meme a sa gorge, a
cette coulee de chair blanche, dont l'eclat maintenant le genait.
Sans doute, elle avait quarante ans et elle etait deformee, comme une
bonne femelle qui produisait trop; mais beaucoup la desiraient encore,
large, solide, avec sa grosse figure longue d'ancienne belle fille.
Lentement, d'un air tranquille, elle avait pris a deux mains sa
mamelle et la rentrait. Un coin rose s'obstinait, elle le renfonca du
doigt, puis se boutonna, toute noire a present, avachie dans son vieux
caraco.

--C'est un cochon, dit-elle enfin. Il n'y a qu'un sale cochon pour
avoir des idees si degoutantes... Moi, je m'en fiche! Ca ne meritait
pas de reponse.

Puis, d'une voix franche, elle ajouta, sans quitter le jeune homme du
regard:

--J'ai mes defauts bien sur, mais je n'ai pas celui-la... Il n'y a
que deux hommes qui m'ont touchee, un herscheur autrefois, a quinze
ans, et Maheu ensuite. S'il m'avait lachee comme l'autre, dame! je ne
sais trop ce qu'il serait arrive, et je ne suis pas plus fiere pour
m'etre bien conduite avec lui depuis notre mariage, parce que,
lorsqu'on n'a point fait le mal, c'est souvent que les occasions ont
manque... Seulement, je dis ce qui est, et je connais des voisines
qui n'en pourraient dire autant, n'est-ce pas?

--Ca, c'est bien vrai, repondit Etienne en se levant.

Et il sortit, pendant qu'elle se decidait a rallumer le feu, apres
avoir pose Estelle endormie sur deux chaises. Si le pere attrapait et
vendait un poisson, on ferait tout de meme de la soupe.

Dehors, la nuit tombait deja, une nuit glaciale, et la tete basse,
Etienne marchait, pris d'une tristesse noire. Ce n'etait plus de la
colere contre l'homme, de la pitie pour la pauvre fille maltraitee.
La scene brutale s'effacait, se noyait, le rejetait a la souffrance de
tous, aux abominations de la misere. Il revoyait le coron sans pain,
ces femmes, ces petits qui ne mangeraient pas le soir, tout ce peuple
luttant, le ventre vide. Et le doute dont il etait effleure parfois,
s'eveillait en lui, dans la melancolie affreuse du crepuscule, le
torturait d'un malaise qu'il n'avait jamais ressenti si violent. De
quelle terrible responsabilite il se chargeait! Allait-il les pousser
encore, les faire s'enteter a la resistance, maintenant qu'il n'y
avait ni argent ni credit? et quel serait le denouement, s'il
n'arrivait aucun secours, si la faim abattait les courages?
Brusquement, il venait d'avoir la vision du desastre: des enfants qui
mouraient, des meres qui sanglotaient, tandis que les hommes, haves et
maigris, redescendaient dans les fosses. Il marchait toujours, ses
pieds butaient sur les pierres, l'idee que la Compagnie serait la plus
forte et qu'il aurait fait le malheur des camarades, l'emplissait
d'une insupportable angoisse.

Lorsqu'il leva la tete, il vit qu'il etait devant le Voreux. La masse
sombre des batiments s'alourdissait sous les tenebres croissantes. Au
milieu du carreau desert, obstrue de grandes ombres immobiles, on eut
dit un coin de forteresse abandonnee. Des que la machine d'extraction
s'arretait, l'ame s'en allait des murs. A cette heure de nuit, rien
n'y vivait plus, pas une lanterne, pas une voix; et l'echappement de
la pompe lui-meme n'etait qu'un rale lointain, venu on ne savait d'ou,
dans cet aneantissement de la fosse entiere.

Etienne regardait, et le sang lui remontait au coeur. Si les ouvriers
souffraient la faim, la Compagnie entamait ses millions. Pourquoi
serait-elle la plus forte, dans cette guerre du travail contre
l'argent? En tout cas, la victoire lui couterait cher. On compterait
ses cadavres, ensuite. Il etait repris d'une fureur de bataille, du
besoin farouche d'en finir avec la misere, meme au prix de la mort.
Autant valait-il que le coron crevat d'un coup, si l'on devait
continuer a crever en detail, de famine et d'injustice. Des lectures
mal digerees lui revenaient, des exemples de peuples qui avaient
incendie leurs villes pour arreter l'ennemi, des histoires vagues ou
les meres sauvaient les enfants de l'esclavage, en leur cassant la
tete sur le pave, ou les hommes se laissaient mourir d'inanition,
plutot que de manger le pain des tyrans. Cela l'exaltait, une gaiete
rouge se degageait de sa crise de noire tristesse, chassant le doute,
lui faisant honte de cette lachete d'une heure. Et, dans ce reveil de
sa foi, des bouffees d'orgueil reparaissaient et l'emportaient plus
haut, la joie d'etre le chef, de se voir obei jusqu'au sacrifice, le
reve elargi de sa puissance, le soir du triomphe. Deja, il imaginait
une scene d'une grandeur simple, son refus du pouvoir, l'autorite
remise entre les mains du peuple, quand il serait le maitre.

Mais il s'eveilla, il tressaillit a la voix de Maheu qui lui contait
sa chance, une truite superbe pechee et vendue trois francs. On
aurait de la soupe. Alors, il laissa le camarade retourner seul au
coron, en lui disant qu'il le suivait; et il entra s'attabler a
l'Avantage, il attendit le depart d'un client pour avertir nettement
Rasseneur qu'il allait ecrire a Pluchart de venir tout de suite. Sa
resolution etait prise, il voulait organiser une reunion privee, car
la victoire lui semblait certaine, si les charbonniers de Montsou
adheraient en masse a l'Internationale.



IV


Ce fut au Bon-Joyeux, chez la veuve Desir, qu'on organisa la reunion
privee, pour le jeudi, a deux heures. La veuve, outree des miseres
qu'on faisait a ses enfants, les charbonniers, ne decolerait plus,
depuis surtout que son cabaret se vidait. Jamais greve n'avait eu
moins soif, les soulards s'enfermaient chez eux, par crainte de
desobeir au mot d'ordre de sagesse. Aussi Montsou, qui grouillait de
monde les jours de ducasse, allongeait-il sa large rue, muette et
morne, d'un air de desolation. Plus de biere coulant des comptoirs et
des ventres, les ruisseaux etaient secs. Sur le pave, au debit
Casimir et a l'estaminet du Progres, on ne voyait que les faces pales
des cabaretieres interrogeant la route; puis, dans Montsou meme, toute
la ligne s'etendait deserte, de l'estaminet Lenfant a l'estaminet
Tison, en passant par l'estaminet Piquette et le debit de la
Tete-Coupee; seul, l'estaminet Saint-Eloi, que des porions
frequentaient, versait encore quelques chopes; et la solitude gagnait
jusqu'au Volcan, dont les dames chomaient, faute d'amateurs, bien
qu'elles eussent baisse leur prix de dix sous a cinq sous, vu la
rigueur des temps. C'etait un vrai deuil qui crevait le coeur du pays
entier.

--Nom de Dieu! s'etait ecriee la veuve Desir, en tapant des deux mains
sur ses cuisses, c'est la faute aux gendarmes! Qu'ils me foutent en
prison, s'ils le veulent, mais il faut que je les embete!

Pour elle, toutes les autorites, tous les patrons, c'etaient des
gendarmes, un terme de mepris general, dans lequel elle enveloppait
les ennemis du peuple. Et elle avait accueilli avec transport la
demande d'Etienne: sa maison entiere appartenait aux mineurs, elle
preterait gratuitement la salle de bal, elle lancerait elle-meme les
invitations, puisque la loi l'exigeait. D'ailleurs, tant mieux, si la
loi n'etait pas contente! on verrait sa gueule. Des le lendemain, le
jeune homme lui apporta a signer une cinquantaine de lettres, qu'il
avait fait copier par les voisins du coron sachant ecrire; et l'on
envoya ces lettres, dans les fosses, aux delegues et a des hommes dont
on etait sur. L'ordre du jour avoue etait de discuter la continuation
de la greve; mais, en realite, on attendait Pluchart, on comptait sur
un discours de lui, pour enlever l'adhesion en masse a l'Internationale.

Le jeudi matin, Etienne fut pris d'inquietude, en ne voyant pas
arriver son ancien contremaitre, qui avait promis par depeche d'etre
la le mercredi soir. Que se passait-il donc? Il etait desole de ne
pouvoir s'entendre avec lui, avant la reunion. Des neuf heures, il se
rendit a Montsou, dans l'idee que le mecanicien y etait peut-etre alle
tout droit, sans s'arreter au Voreux.

--Non, je n'ai pas vu votre ami, repondit la veuve Desir. Mais tout
est pret, venez donc voir.

Elle le conduisit dans la salle de bal. La decoration en etait restee
la meme, des guirlandes qui soutenaient, au plafond, une couronne de
fleurs en papier peint, et des ecussons de carton dore alignant des
noms de saints et de saintes, le long des murs. Seulement, on avait
remplace la tribune des musiciens par une table et trois chaises, dans
un angle; et, ranges de biais, des bancs garnissaient la salle.

--C'est parfait, declara Etienne.

--Et, vous savez, reprit la veuve, vous etes chez vous. Gueulez tant
que ca vous plaira... Faudra que les gendarmes me passent sur le
corps, s'ils viennent.

Malgre son inquietude, il ne put s'empecher de sourire en la
regardant, tellement elle lui parut vaste, avec une paire de seins
dont un seul reclamait un homme, pour etre embrasse; ce qui faisait
dire que, maintenant, sur les six galants de la semaine, elle en
prenait deux chaque soir, a cause de la besogne.

Mais Etienne s'etonna de voir entrer Rasseneur et Souvarine; et, comme
la veuve les laissait tous trois dans la grande salle vide, il
s'ecria:

--Tiens! c'est deja vous!

Souvarine, qui avait travaille la nuit au Voreux, les machineurs
n'etant pas en greve, venait simplement par curiosite. Quant a
Rasseneur, il semblait gene depuis deux jours, sa grasse figure ronde
avait perdu son rire debonnaire.

--Pluchart n'est pas arrive, je suis tres inquiet, ajouta Etienne.

Le cabaretier detourna les yeux et repondit entre ses dents:

--Ca ne m'etonne pas, je ne l'attends plus.

--Comment?

Alors, il se decida, il regarda l'autre en face, et d'un air brave:

--C'est que, moi aussi, je lui ai envoye une lettre, si tu veux que je
te le dise; et, dans cette lettre, je l'ai supplie de ne pas venir...
Oui, je trouve que nous devons faire nos affaires nous-memes, sans
nous adresser aux etrangers.

Etienne, hors de lui, tremblant de colere, les yeux dans les yeux du
camarade, repetait en begayant:

--Tu as fait ca! tu as fait ca!

--J'ai fait ca, parfaitement! Et tu sais pourtant si j'ai confiance en
Pluchart! C'est un malin et un solide, on peut marcher avec lui...
Mais, vois-tu, je me fous de vos idees, moi! La politique, le
gouvernement, tout ca, je m'en fous! Ce que je desire, c'est que le
mineur soit mieux traite. J'ai travaille au fond pendant vingt ans,
j'y ai sue tellement de misere et de fatigue, que je me suis jure
d'obtenir des douceurs pour les pauvres bougres qui y sont encore; et,
je le sens bien, vous n'obtiendrez rien du tout avec vos histoires,
vous allez rendre le sort de l'ouvrier encore plus miserable...Quand
il sera force par la faim de redescendre, on le salera davantage, la
Compagnie le paiera a coups de trique, comme un chien echappe qu'on
fait rentrer a la niche... Voila ce que je veux empecher, entends-tu!

Il haussait la voix, le ventre en avant, plante carrement sur ses
grosses jambes. Et toute sa nature d'homme raisonnable et patient se
confessait en phrases claires, qui coulaient abondantes, sans effort.
Est-ce que ce n'etait pas stupide de croire qu'on pouvait d'un coup
changer le monde, mettre les ouvriers a la place des patrons, partager
l'argent comme on partage une pomme? Il faudrait des mille ans et des
mille ans pour que ca se realisat peut-etre. Alors, qu'on lui fichat
la paix, avec les miracles! Le parti le plus sage, quand on ne voulait
pas se casser le nez, c'etait de marcher droit, d'exiger les reformes
possibles, d'ameliorer enfin le sort des travailleurs, dans toutes les
occasions. Ainsi, lui se faisait fort, s'il s'en occupait, d'amener
la Compagnie a des conditions meilleures; au lieu que, va te faire
fiche! on y creverait tous, en s'obstinant.

Etienne l'avait laisse parler, la parole coupee par l'indignation.
Puis, il cria:

--Nom de Dieu! tu n'as donc pas de sang dans les veines?

Un instant, il l'aurait gifle; et, pour resister a la tentation, il se
lanca dans la salle a grands pas, il soulagea sa fureur sur les bancs,
au travers desquels il s'ouvrait un passage.

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