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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

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--Faites-les entrer dans le salon, dit M. Hennebeau.

Autour de la table, les convives s'etaient regardes, avec un
vacillement d'inquietude. Un silence regna. Puis, ils voulurent
reprendre leurs plaisanteries: on feignit de mettre le reste du sucre
dans sa poche, on parla de cacher les couverts. Mais le directeur
restait grave, et les rires tomberent, les voix devinrent des
chuchotements, pendant que les pas lourds des delegues, qu'on
introduisait, ecrasaient a cote le tapis du salon.

Madame Hennebeau dit a son mari, en baissant la voix:

--J'espere que vous allez boire votre cafe.

--Sans doute, repondit-il. Qu'ils attendent!

Il etait nerveux, il pretait l'oreille aux bruits, l'air uniquement
occupe de sa tasse.

Paul et Cecile venaient de se lever, et il lui avait fait risquer un
oeil a la serrure. Ils etouffaient des rires, ils parlaient tres bas.

--Les voyez-vous?

--Oui... J'en vois un gros, avec deux autres petits, derriere.

--Hein? ils ont des figures abominables.

--Mais non, ils sont tres gentils.

Brusquement, M. Hennebeau quitta sa chaise, en disant que le cafe
etait trop chaud et qu'il le boirait apres. Comme il sortait, il posa
un doigt sur sa bouche, pour recommander la prudence. Tous s'etaient
rassis, et ils resterent a table, muets, n'osant plus remuer, ecoutant
de loin, l'oreille tendue, dans le malaise de ces grosses voix
d'homme.



II


Des la veille, dans une reunion tenue chez Rasseneur, Etienne et
quelques camarades avaient choisi les delegues qui devaient se rendre
le lendemain a la Direction. Lorsque, le soir, la Maheude sut que son
homme en etait, elle fut desolee, elle lui demanda s'il voulait qu'on
les jetat a la rue. Maheu lui-meme n'avait point accepte sans
repugnance. Tous deux, au moment d'agir, malgre l'injustice de leur
misere, retombaient a la resignation de la race, tremblant devant le
lendemain, preferant encore plier l'echine. D'habitude, lui, pour la
conduite de l'existence, s'en remettait au jugement de sa femme, qui
etait de bon conseil. Cette fois, cependant, il finit par se facher,
d'autant plus qu'il partageait secretement ses craintes.

--Fiche-moi la paix, hein! lui dit-il en se couchant et en tournant le
dos. Ce serait propre, de lacher les camarades!... Je fais mon
devoir.

Elle se coucha a son tour. Ni l'un ni l'autre ne parlait. Puis,
apres un long silence, elle repondit:

--Tu as raison, vas-y. Seulement, mon pauvre vieux, nous sommes
foutus.

Midi sonnait, lorsqu'on dejeuna, car le rendez-vous etait pour une
heure, a l'Avantage, d'ou l'on irait ensuite chez M. Hennebeau. Il y
avait des pommes de terre. Comme il ne restait qu'un petit morceau de
beurre, personne n'y toucha. Le soir, on aurait des tartines.

--Tu sais que nous comptons sur toi pour parler, dit tout d'un coup
Etienne a Maheu.

Ce dernier demeura saisi, la voix coupee par l'emotion.

--Ah! non, c'est trop! s'ecria la Maheude. Je veux bien qu'il y
aille, mais je lui defends de faire le chef... Tiens! pourquoi lui
plutot qu'un autre?

Alors, Etienne s'expliqua, avec sa fougue eloquente. Maheu etait le
meilleur ouvrier de la fosse, le plus aime, le plus respecte, celui
qu'on citait pour son bon sens. Aussi les reclamations des mineurs
prendraient-elles, dans sa bouche, un poids decisif. D'abord, lui,
Etienne, devait parler; mais il etait a Montsou depuis trop peu de
temps. On ecouterait davantage un ancien du pays. Enfin, les
camarades confiaient leurs interets au plus digne: il ne pouvait pas
refuser, ce serait lache.

La Maheude eut un geste desespere.

--Va, va, mon homme, fais-toi crever pour les autres. Moi, je
consens, apres tout!

--Mais je ne saurai jamais, balbutia Maheu. Je dirai des betises.

Etienne, heureux de l'avoir decide, lui tapa sur l'epaule.

--Tu diras ce que tu sens, et ce sera tres bien.

La bouche pleine, le pere Bonnemort, dont les jambes desenflaient,
ecoutait, en hochant la tete. Un silence se fit. Quand on mangeait
des pommes de terre, les enfants s'etouffaient et restaient tres
sages. Puis, apres avoir avale, le vieux murmura lentement:

--Dis ce que tu voudras, et ce sera comme si tu n'avais rien dit...
Ah! j'en ai vu, j'en ai vu, de ces affaires! Il y a quarante ans, on
nous flanquait a la porte de la Direction, et a coups de sabre encore!
Aujourd'hui, ils vous recevront peut-etre; mais ils ne vous repondront
pas plus que ce mur... Dame! ils ont l'argent, ils s'en fichent!

Le silence retomba, Maheu et Etienne se leverent et laisserent la
famille morne, devant les assiettes vides. En sortant, ils prirent
Pierron et Levaque, puis tous quatre se rendirent chez Rasseneur, ou
les delegues des corons voisins arrivaient par petits groupes. La,
quand les vingt membres de la delegation furent rassembles, on arreta
les conditions qu'on opposerait a celles de la Compagnie; et l'on
partit pour Montsou. L'aigre bise du nord-est balayait le pave. Deux
heures sonnerent, comme on arrivait.

D'abord, le domestique leur dit d'attendre, en refermant la porte sur
eux; puis, lorsqu'il revint, il les introduisit dans le salon, dont il
ouvrit les rideaux. Un jour fin entra, tamise par les guipures. Et
les mineurs, restes seuls, n'oserent s'asseoir, embarrasses, tous tres
propres, vetus de drap, rases du matin, avec leurs cheveux et leurs
moustaches jaunes. Ils roulaient leurs casquettes entre les doigts,
ils jetaient des regards obliques sur le mobilier, une de ces
confusions de tous les styles, que le gout de l'antiquaille a mises a
la mode: des fauteuils Henri II, des chaises Louis XV, un cabinet
italien du dix-septieme siecle, un contador espagnol du quinzieme, et
un devant d'autel pour le lambrequin de la cheminee, et des chamarres
d'anciennes chasubles reappliquees sur les portieres. Ces vieux ors,
ces vieilles soies aux tons fauves, tout ce luxe de chapelle, les
avait saisis d'un malaise respectueux. Les tapis d'Orient semblaient
les lier aux pieds de leur haute laine. Mais ce qui les suffoquait
surtout, c'etait la chaleur, une chaleur egale de calorifere, dont
l'enveloppement les surprenait, les joues glacees du vent de la route.
Cinq minutes s'ecoulerent. Leur gene augmentait, dans le bien-etre de
cette piece riche, si confortablement close.

Enfin, M. Hennebeau entra, boutonne militairement, portant a sa
redingote le petit noeud correct de sa decoration. Il parla le
premier.

--Ah! vous voila!... Vous vous revoltez, a ce qu'il parait...

Et il s'interrompit, pour ajouter avec une raideur polie:

--Asseyez-vous, je ne demande pas mieux que de causer.

Les mineurs se tournerent, chercherent des sieges du regard.
Quelques-uns se risquerent sur les chaises; tandis que les autres,
inquietes par les soies brodees, preferaient se tenir debout.

Il y eut un silence. M. Hennebeau, qui avait roule son fauteuil
devant la cheminee, les denombrait vivement, tachait de se rappeler
leurs visages. Il venait de reconnaitre Pierron, cache au dernier
rang; et ses yeux s'etaient arretes sur Etienne, assis en face de lui.

--Voyons, demanda-t-il, qu'avez-vous a me dire?

Il s'attendait a entendre le jeune homme prendre la parole, et il fut
tellement surpris de voir Maheu s'avancer, qu'il ne put s'empecher
d'ajouter encore:

--Comment! c'est vous, un bon ouvrier qui s'est toujours montre si
raisonnable, un ancien de Montsou dont la famille travaille au fond
depuis le premier coup de pioche!... Ah! c'est mal, ca me chagrine
que vous soyez a la tete des mecontents!

Maheu ecoutait, les yeux baisses. Puis, il commenca, la voix
hesitante et sourde d'abord.

--Monsieur le directeur, c'est justement parce que je suis un homme
tranquille, auquel on n'a rien a reprocher, que les camarades m'ont
choisi. Cela doit vous prouver qu'il ne s'agit pas d'une revolte de
tapageurs, de mauvaises tetes cherchant a faire du desordre. Nous
voulons seulement la justice, nous sommes las de crever de faim, et il
nous semble qu'il serait temps de s'arranger, pour que nous ayons au
moins du pain tous les jours.

Sa voix se raffermissait. Il leva les yeux, il continua, en regardant
le directeur:

--Vous savez bien que nous ne pouvons accepter votre nouveau
systeme... On nous accuse de mal boiser. C'est vrai, nous ne donnons
pas a ce travail le temps necessaire. Mais, si nous le donnions,
notre journee se trouverait reduite encore, et comme elle n'arrive
deja pas a nous nourrir, ce serait donc la fin de tout, le coup de
torchon qui nettoierait vos hommes. Payez-nous davantage, nous
boiserons mieux, nous mettrons aux bois les heures voulues, au lieu de
nous acharner a l'abattage, la seule besogne productive. Il n'y a pas
d'autre arrangement possible, il faut que le travail soit paye pour
etre fait... Et qu'est-ce que vous avez invente a la place? une chose
qui ne peut pas nous entrer dans la tete, voyez-vous! Vous baissez le
prix de la berline, puis vous pretendez compenser cette baisse en
payant le boisage a part. Si cela etait vrai, nous n'en serions pas
moins voles, car le boisage nous prendrait toujours plus de temps.
Mais ce qui nous enrage, c'est que cela n'est pas meme vrai: la
Compagnie ne compense rien du tout, elle met simplement deux centimes
par berline dans sa poche, voila!

--Oui, oui, c'est la verite, murmurerent les autres delegues, en
voyant M. Hennebeau faire un geste violent, comme pour interrompre.

Du reste, Maheu coupa la parole au directeur. Maintenant, il etait
lance, les mots venaient tout seuls. Par moments, il s'ecoutait avec
surprise, comme si un etranger avait parle en lui. C'etaient des
choses amassees au fond de sa poitrine, des choses qu'il ne savait
meme pas la, et qui sortaient, dans un gonflement de son coeur. Il
disait leur misere a tous, le travail dur, la vie de brute, la femme
et les petits criant la faim a la maison. Il cita les dernieres paies
desastreuses, les quinzaines derisoires, mangees par les amendes et
les chomages, rapportees aux familles en larmes. Est-ce qu'on avait
resolu de les detruire?

--Alors, monsieur le directeur, finit-il par conclure, nous sommes
donc venus vous dire que, crever pour crever, nous preferons crever a
ne rien faire. Ce sera de la fatigue de moins... Nous avons quitte
les fosses, nous ne redescendrons que si la Compagnie accepte nos
conditions. Elle veut baisser le prix de la berline, payer le boisage
a part. Nous autres, nous voulons que les choses restent comme elles
etaient, et nous voulons encore qu'on nous donne cinq centimes de plus
par berline... Maintenant, c'est a vous de voir si vous etes pour la
justice et pour le travail.

Des voix, parmi les mineurs, s'eleverent.

--C'est cela... Il a dit notre idee a tous... Nous ne demandons que
la raison.

D'autres, sans parler, approuvaient d'un hochement de tete. La piece
luxueuse avait disparu, avec ses ors et ses broderies, son entassement
mysterieux d'antiquailles; et ils ne sentaient meme plus le tapis,
qu'ils ecrasaient sous leurs chaussures lourdes.

--Laissez-moi donc repondre, finit par crier M. Hennebeau, qui se
fachait. Avant tout, il n'est pas vrai que la Compagnie gagne deux
centimes par berline... Voyons les chiffres.

Une discussion confuse suivit. Le directeur, pour tacher de les
diviser, interpella Pierron, qui se deroba, en begayant. Au
contraire, Levaque etait a la tete des plus agressifs, embrouillant
les choses, affirmant des faits qu'il ignorait. Le gros murmure des
voix s'etouffait sous les tentures, dans la chaleur de serre.

--Si vous causez tous a la fois, reprit M. Hennebeau, jamais nous ne
nous entendrons.

Il avait retrouve son calme, sa politesse rude, sans aigreur, de
gerant qui a recu une consigne et qui entend la faire respecter.
Depuis les premiers mots, il ne quittait pas Etienne du regard, il
manoeuvrait pour le tirer du silence ou le jeune homme se renfermait.
Aussi, abandonnant la discussion des deux centimes, elargit-il
brusquement la question.

--Non, avouez donc la verite, vous obeissez a des excitations
detestables. C'est une peste, maintenant, qui souffle sur tous les
ouvriers et qui corrompt les meilleurs... Oh! je n'ai besoin de la
confession de personne, je vois bien qu'on vous a changes, vous si
tranquilles autrefois. N'est-ce-pas? on vous a promis plus de beurre
que de pain, on vous a dit que votre tour etait venu d'etre les
maitres... Enfin, on vous enregimente dans cette fameuse
Internationale, cette armee de brigands dont le reve est la
destruction de la societe...

Etienne, alors, l'interrompit.

--Vous vous trompez, monsieur le directeur. Pas un charbonnier de
Montsou n'a encore adhere. Mais, si on les y pousse, toutes les
fosses s'enroleront. Ca depend de la Compagnie.

Des ce moment, la lutte continua entre M. Hennebeau et lui, comme si
les autres mineurs n'avaient plus ete la.

--La Compagnie est une providence pour ses hommes, vous avez tort de
la menacer. Cette annee, elle a depense trois cent mille francs a
batir des corons, qui ne lui rapportent pas le deux pour cent, et je
ne parle ni des pensions qu'elle sert, ni du charbon, ni des
medicaments qu'elle donne... Vous qui paraissez intelligent, qui etes
devenu en peu de mois un de nos ouvriers les plus habiles, ne
feriez-vous pas mieux de repandre ces verites-la que de vous perdre,
en frequentant des gens de mauvaise reputation? Oui, je veux parler de
Rasseneur, dont nous avons du nous separer, afin de sauver nos fosses
de la pourriture socialiste... On vous voit toujours chez lui, et
c'est lui assurement qui vous a pousse a creer cette caisse de
prevoyance, que nous tolererions bien volontiers si elle etait
seulement une epargne, mais ou nous sentons une arme contre nous, un
fonds de reserve pour payer les frais de la guerre. Et, a ce propos,
je dois ajouter que la Compagnie entend avoir un controle sur cette
caisse.

Etienne le laissait aller, les yeux sur les siens, les levres agitees
d'un petit battement nerveux. Il sourit a la derniere phrase, il
repondit simplement:

--C'est donc une nouvelle exigence, car monsieur le directeur avait
jusqu'ici neglige de reclamer ce controle... Notre desir, par
malheur, est que la Compagnie s'occupe moins de nous, et qu'au lieu de
jouer le role de providence, elle se montre tout bonnement juste en
nous donnant ce qui nous revient, notre gain qu'elle se partage.
Est-ce honnete, a chaque crise, de laisser mourir de faim les
travailleurs pour sauver les dividendes des actionnaires?... Monsieur
le directeur aura beau dire, le nouveau systeme est une baisse de
salaire deguisee, et c'est ce qui nous revolte, car si la Compagnie a
des economies a faire, elle agit tres mal en les realisant uniquement
sur l'ouvrier.

--Ah! nous y voila! cria M. Hennebeau. Je l'attendais, cette
accusation d'affamer le peuple et de vivre de sa sueur! Comment
pouvez-vous dire des betises pareilles, vous qui devriez savoir les
risques enormes que les capitaux courent dans l'industrie, dans les
mines par exemple? Une fosse tout equipee, aujourd'hui, coute de
quinze cent mille francs a deux millions; et que de peine avant de
retirer un interet mediocre d'une telle somme engloutie! Presque la
moitie des societes minieres, en France, font faillite... Du reste,
c'est stupide d'accuser de cruaute celles qui reussissent. Quand
leurs ouvriers souffrent, elles souffrent elles-memes. Croyez-vous
que la Compagnie n'a pas autant a perdre que vous, dans la crise
actuelle? Elle n'est pas la maitresse du salaire, elle obeit a la
concurrence, sous peine de ruine. Prenez-vous-en aux faits, et non a
elle... Mais vous ne voulez pas entendre, vous ne voulez pas
comprendre!

--Si, dit le jeune homme, nous comprenons tres bien qu'il n'y a pas
d'amelioration possible pour nous, tant que les choses iront comme
elles vont, et c'est meme a cause de ca que les ouvriers finiront, un
jour ou l'autre, par s'arranger de facon a ce qu'elles aillent
autrement.

Cette parole, si moderee de forme, fut prononcee a demi-voix, avec une
telle conviction, tremblante de menace, qu'il se fit un grand silence.
Une gene, un souffle de peur passa dans le recueillement du salon.
Les autres delegues, qui comprenaient mal, sentaient pourtant que le
camarade venait de reclamer leur part, au milieu de ce bien-etre; et
ils recommencaient a jeter des regards obliques sur les tentures
chaudes, sur les sieges confortables, sur tout ce luxe dont la moindre
babiole aurait paye leur soupe pendant un mois.

Enfin, M. Hennebeau, qui etait reste pensif, se leva, pour les
congedier. Tous l'imiterent. Etienne, legerement, avait pousse le
coude de Maheu; et celui-ci reprit, la langue deja empatee et
maladroite:

--Alors, monsieur, c'est tout ce que vous repondez... Nous allons
dire aux autres que vous repoussez nos conditions.

--Moi, mon brave, s'ecria le directeur, mais je ne repousse rien!...
Je suis un salarie comme vous, je n'ai pas plus de volonte ici que le
dernier de vos galibots. On me donne des ordres, et mon seul role est
de veiller a leur bonne execution. Je vous ai dit ce que j'ai cru
devoir vous dire, mais je me garderais bien de decider... Vous
m'apportez vos exigences, je les ferai connaitre a la Regie, puis je
vous transmettrai la reponse.

Il parlait de son air correct de haut fonctionnaire, evitant de se
passionner dans les questions, d'une secheresse courtoise de simple
instrument d'autorite. Et les mineurs, maintenant, le regardaient
avec defiance, se demandaient d'ou il venait, quel interet il pouvait
avoir a mentir, ce qu'il devait voler, en se mettant ainsi entre eux
et les vrais patrons. Un intrigant peut-etre, un homme qu'on payait
comme un ouvrier, et qui vivait si bien!

Etienne osa de nouveau intervenir.

--Voyez donc, monsieur le directeur, comme il est regrettable que nous
ne puissions plaider notre cause en personne. Nous expliquerions
beaucoup de choses, nous trouverions des raisons qui vous echappent
forcement... Si nous savions seulement ou nous adresser!

M. Hennebeau ne se facha point. Il eut meme un sourire.

--Ah! dame! cela se complique, du moment ou vous n'avez pas confiance
en moi... Il faut aller la-bas.

Les delegues avaient suivi son geste vague, sa main tendue vers une
des fenetres. Ou etait-ce, la-bas? Paris sans doute. Mais ils ne le
savaient pas au juste, cela se reculait dans un lointain terrifiant,
dans une contree inaccessible et religieuse, ou tronait le dieu
inconnu, accroupi au fond de son tabernacle. Jamais ils ne le
verraient, ils le sentaient seulement comme une force qui, de loin,
pesait sur les dix mille charbonniers de Montsou. Et, quand le
directeur parlait, c'etait cette force qu'il avait derriere lui,
cachee et rendant des oracles.

Un decouragement les accabla, Etienne lui-meme eut un haussement
d'epaules pour leur dire que le mieux etait de s'en aller; tandis que
M. Hennebeau tapait amicalement sur le bras de Maheu, en lui demandant
des nouvelles de Jeanlin.

--En voila une rude lecon cependant, et c'est vous qui defendez les
mauvais boisages!... Vous reflechirez, mes amis, vous comprendrez
qu'une greve serait un desastre pour tout le monde. Avant une
semaine, vous mourrez de faim: comment ferez-vous?... Je compte sur
votre sagesse d'ailleurs, et je suis convaincu que vous redescendrez
lundi au plus tard.

Tous partaient, quittaient le salon dans un pietinement de troupeau,
le dos arrondi, sans repondre un mot a cet espoir de soumission. Le
directeur, qui les accompagnait, fut oblige de resumer l'entretien: la
Compagnie d'un cote avec son nouveau tarif, les ouvriers de l'autre
avec leur demande d'une augmentation de cinq centimes par berline.
Pour ne leur laisser aucune illusion, il crut devoir les prevenir que
leurs conditions seraient certainement repoussees par la Regie.

--Reflechissez avant de faire des betises, repeta-t-il, inquiet de
leur silence.

Dans le vestibule, Pierron salua tres bas, pendant que Levaque
affectait de remettre sa casquette. Maheu cherchait un mot pour
partir, lorsque Etienne, de nouveau, le toucha du coude. Et tous s'en
allerent, au milieu de ce silence menacant. La porte seule retomba, a
grand bruit.

Lorsque M. Hennebeau rentra dans la salle a manger, il retrouva ses
convives immobiles et muets, devant les liqueurs. En deux mots, il
mit au courant Deneulin, dont le visage acheva de s'assombrir. Puis,
tandis qu'il buvait son cafe froid, on tacha de parler d'autre chose.
Mais les Gregoire eux-memes revinrent a la greve, etonnes qu'il n'y
eut pas des lois pour defendre aux ouvriers de quitter leur travail.
Paul rassurait Cecile, affirmait qu'on attendait les gendarmes.

Enfin, madame Hennebeau appela le domestique.

--Hippolyte, avant que nous passions au salon, ouvrez les fenetres et
donnez de l'air.



III


Quinze jours s'etaient ecoules; et, le lundi de la troisieme semaine,
les feuilles de presence, envoyees a la Direction, indiquerent une
diminution nouvelle dans le nombre des ouvriers descendus. Ce
matin-la, on comptait sur la reprise du travail; mais l'obstination de
la Regie a ne pas ceder exasperait les mineurs. Le Voreux,
Crevecoeur, Mirou, Madeleine n'etaient plus les seuls qui chomaient; a
la Victoire et a Feutry-Cantel, la descente comptait a peine
maintenant le quart des hommes; et Saint-Thomas lui-meme se trouvait
atteint. Peu a peu, la greve devenait generale.

Au Voreux, un lourd silence pesait sur le carreau. C'etait l'usine
morte, ce vide et cet abandon des grands chantiers, ou dort le
travail. Dans le ciel gris de decembre, le long des hautes
passerelles, trois ou quatre berlines oubliees avaient la tristesse
muette des choses. En bas, entre les jambes maigres des treteaux, le
stock de charbon s'epuisait, laissant la terre nue et noire; tandis
que la provision des bois pourrissait sous les averses. A
l'embarcadere du canal, il etait reste une peniche a moitie chargee,
comme assoupie dans l'eau trouble; et, sur le terri desert, dont les
sulfures decomposes fumaient malgre la pluie, une charrette dressait
melancoliquement ses brancards. Mais les batiments surtout
s'engourdissaient, le criblage aux persiennes closes, le beffroi ou ne
montaient plus les grondements de la recette, et la chambre refroidie
des generateurs, et la cheminee geante trop large pour les rares
fumees. On ne chauffait la machine d'extraction que le matin. Les
palefreniers descendaient la nourriture des chevaux, les porions
travaillaient seuls au fond, redevenus ouvriers, veillant aux
desastres qui endommagent les voies, des qu'on cesse de les
entretenir; puis, a partir de neuf heures, le reste du service se
faisait par les echelles. Et, au-dessus de cette mort des batiments
ensevelis dans leur drap de poussiere noire, il n'y avait toujours que
l'echappement de la pompe soufflant son haleine grosse et longue, le
reste de vie de la fosse, que les eaux auraient detruite, si le
souffle s'etait arrete.

En face, sur le plateau, le coron des Deux-Cent-Quarante, lui aussi,
semblait mort. Le prefet de Lille etait accouru, des gendarmes
avaient battu les routes; mais, devant le calme des grevistes, prefet
et gendarmes s'etaient decides a rentrer chez eux. Jamais le coron
n'avait donne un si bel exemple, dans la vaste plaine. Les hommes,
pour eviter d'aller au cabaret, dormaient la journee entiere; les
femmes, en se rationnant de cafe, devenaient raisonnables, moins
enragees de bavardages et de querelles; et jusqu'aux bandes d'enfants
qui avaient l'air de comprendre, d'une telle sagesse, qu'elles
couraient pieds nus et se giflaient sans bruit. C'etait le mot
d'ordre, repete, circulant de bouche en bouche: on voulait etre sage.

Pourtant, un continuel va-et-vient emplissait de monde la maison des
Maheu. Etienne, a titre de secretaire, y avait partage les trois
mille francs de la caisse de prevoyance, entre les familles
necessiteuses; ensuite, de divers cotes, etaient arrivees quelques
centaines de francs, produites par des souscriptions et des quetes.
Mais, aujourd'hui, toutes les ressources s'epuisaient, les mineurs
n'avaient plus d'argent pour soutenir la greve, et la faim etait la,
menacante. Maigrat, apres avoir promis un credit d'une quinzaine,
s'etait brusquement ravise au bout de huit jours, coupant les vivres.
D'habitude, il prenait les ordres de la Compagnie; peut-etre celle-ci
desirait-elle en finir tout de suite, en affamant les corons. Il
agissait d'ailleurs en tyran capricieux, donnait ou refusait du pain,
suivant la figure de la fille que les parents envoyaient aux
provisions; et il fermait surtout sa porte a la Maheude, plein de
rancune, voulant la punir de ce qu'il n'avait pas eu Catherine. Pour
comble de misere, il gelait tres fort, les femmes voyaient diminuer
leur tas de charbon, avec la pensee inquiete qu'on ne le
renouvellerait plus aux fosses, tant que les hommes ne redescendraient
pas. Ce n'etait point assez de crever de faim, on allait aussi crever
de froid.

Chez les Maheu, deja tout manquait. Les Levaque mangeaient encore,
sur une piece de vingt francs pretee par Bouteloup. Quant aux
Pierron, ils avaient toujours de l'argent; mais, pour paraitre aussi
affames que les autres, dans la crainte des emprunts, ils se
fournissaient a credit chez Maigrat, qui aurait jete son magasin a la
Pierronne, si elle avait tendu sa jupe. Des le samedi, beaucoup de
familles s'etaient couchees sans souper. Et, en face des jours
terribles qui commencaient, pas une plainte ne se faisait entendre,
tous obeissaient au mot d'ordre, avec un tranquille courage.

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