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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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--C'est bon, dit-il en la quittant. Ne decommandons rien.

M. Hennebeau etait ne dans les Ardennes. Il avait eu les
commencements difficiles d'un garcon pauvre, jete orphelin sur le pave
de Paris. Apres avoir suivi peniblement les cours de l'Ecole des
Mines, il etait, a vingt-quatre ans, parti pour la Grand-Combe, comme
ingenieur du puits Sainte-Barbe. Trois ans plus tard, il devint
ingenieur divisionnaire, dans le Pas-de-Calais, aux fosses de Marles;
et ce fut la qu'il se maria, epousant, par un de ces coups de fortune
qui sont la regle pour le corps des mines, la fille d'un riche
filateur d'Arras. Pendant quinze annees, le menage habita la meme
petite ville de province, sans qu'un evenement rompit la monotonie de
son existence, pas meme la naissance d'un enfant. Une irritation
croissante detachait madame Hennebeau, elevee dans le respect de
l'argent, dedaigneuse de ce mari qui gagnait durement des
appointements mediocres, et dont elle ne tirait aucune des
satisfactions vaniteuses, revees en pension. Lui, d'une honnetete
stricte, ne speculait point, se tenait a son poste, en soldat. Le
desaccord n'avait fait que grandir, aggrave par un de ces singuliers
malentendus de la chair qui glacent les plus ardents: il adorait sa
femme, elle etait d'une sensualite de blonde gourmande, et deja ils
couchaient a part, mal a l'aise, tout de suite blesses. Elle eut des
lors un amant, qu'il ignora. Enfin, il quitta le Pas-de-Calais, pour
venir occuper a Paris une situation de bureau, dans l'idee qu'elle lui
en serait reconnaissante. Mais Paris devait achever la separation, ce
Paris qu'elle souhaitait depuis sa premiere poupee, et ou elle se lava
en huit jours de sa province, elegante d'un coup, jetee a toutes les
folies luxueuses de l'epoque. Les dix ans qu'elle y passa furent
emplis par une grande passion, une liaison publique avec un homme,
dont l'abandon faillit la tuer. Cette fois, le mari n'avait pu garder
son ignorance, et il se resigna, a la suite de scenes abominables,
desarme devant la tranquille inconscience de cette femme, qui prenait
son bonheur ou elle le trouvait. C'etait apres la rupture, lorsqu'il
l'avait vue malade de chagrin, qu'il avait accepte la direction des
mines de Montsou, esperant encore la corriger la-bas, dans ce desert
des pays noirs.

Les Hennebeau, depuis qu'ils habitaient Montsou, retournaient a
l'ennui irrite des premiers temps de leur mariage. D'abord, elle
parut soulagee par ce grand calme, goutant un apaisement dans la
monotonie plate de l'immense plaine; et elle s'enterrait en femme
finie, elle affectait d'avoir le coeur mort, si detachee du monde,
qu'elle ne souffrait meme plus d'engraisser. Puis, sous cette
indifference, une fievre derniere se declara, un besoin de vivre
encore, qu'elle trompa pendant six mois en organisant et en meublant a
son gout le petit hotel de la Direction. Elle le disait affreux, elle
l'emplit de tapisseries, de bibelots, de tout un luxe d'art, dont on
parla jusqu'a Lille. Maintenant, le pays l'exasperait, ces betes de
champs etales a l'infini, ces eternelles routes noires, sans un arbre,
ou grouillait une population affreuse qui la degoutait et l'effrayait.
Les plaintes de l'exil commencerent, elle accusait son mari de l'avoir
sacrifiee aux appointements de quarante mille francs qu'il touchait,
une misere a peine suffisante pour faire marcher la maison. Est-ce
qu'il n'aurait pas du imiter les autres, exiger une part, obtenir des
actions, reussir a quelque chose enfin? et elle insistait avec une
cruaute d'heritiere qui avait apporte la fortune. Lui, toujours
correct, se refugiant dans sa froideur menteuse d'homme administratif,
etait ravage par le desir de cette creature, un de ces desirs tardifs,
si violents, qui croissent avec l'age. Il ne l'avait jamais possedee
en amant, il etait hante d'une continuelle image, l'avoir une fois a
lui comme elle s'etait donnee a un autre. Chaque matin, il revait de
la conquerir le soir; puis, lorsqu'elle le regardait de ses yeux
froids, lorsqu'il sentait que tout en elle se refusait, il evitait
meme de lui effleurer la main. C'etait une souffrance sans guerison
possible, cachee sous la raideur de son attitude, la souffrance d'une
nature tendre agonisant en secret de n'avoir pas trouve le bonheur
dans son menage. Au bout des six mois, quand l'hotel, definitivement
meuble, n'occupa plus madame Hennebeau, elle tomba a une langueur
d'ennui, en victime que l'exil tuerait et qui se disait heureuse d'en
mourir.

Justement, Paul Negrel debarquait a Montsou. Sa mere, veuve d'un
capitaine provencal, vivant a Avignon d'une maigre rente, avait du se
contenter de pain et d'eau pour le pousser jusqu'a l'Ecole
polytechnique. Il en etait sorti dans un mauvais rang, et son oncle,
M. Hennebeau, venait de lui faire donner sa demission, en offrant de
le prendre comme ingenieur, au Voreux. Des lors, traite en enfant de
la maison, il y eut meme sa chambre, y mangea, y vecut, ce qui lui
permettait d'envoyer a sa mere la moitie de ses appointements de trois
mille francs. Pour deguiser ce bienfait, M. Hennebeau parlait de
l'embarras ou etait un jeune homme, oblige de se monter un menage,
dans un des petits chalets reserves aux ingenieurs des fosses. madame
Hennebeau, tout de suite, avait pris un role de bonne tante, tutoyant
son neveu, veillant a son bien-etre. Les premiers mois surtout, elle
montra une maternite debordante de conseils, aux moindres sujets.
Mais elle restait femme pourtant, elle glissait a des confidences
personnelles. Ce garcon si jeune et si pratique, d'une intelligence
sans scrupule, professant sur l'amour des theories de philosophe,
l'amusait, grace a la vivacite de son pessimisme, dont s'aiguisait sa
face mince, au nez pointu. Naturellement, un soir, il se trouva dans
ses bras; et elle parut se livrer par bonte, tout en lui disant
qu'elle n'avait plus de coeur et qu'elle voulait etre uniquement son
amie. En effet, elle ne fut pas jalouse, elle le plaisantait sur les
herscheuses qu'il declarait abominables, le boudait presque, parce
qu'il n'avait pas des farces de jeune homme a lui conter. Puis,
l'idee de le marier la passionna, elle reva de se devouer, de le
donner elle-meme a une fille riche. Leurs rapports continuaient, un
joujou de recreation, ou elle mettait ses tendresses dernieres de
femme oisive et finie.

Deux ans s'etaient ecoules. Une nuit, M. Hennebeau, en entendant des
pieds nus froler sa porte, eut un soupcon. Mais cette nouvelle
aventure le revoltait, chez lui, dans sa demeure, entre cette mere et
ce fils! Et, du reste, le lendemain, sa femme lui parla precisement du
choix qu'elle avait fait de Cecile Gregoire pour leur neveu. Elle
s'employait a ce mariage avec une telle ardeur, qu'il rougit de son
imagination monstrueuse. Il garda simplement au jeune homme une
reconnaissance de ce que la maison, depuis son arrivee, etait moins
triste.

Comme il descendait du cabinet de toilette, M. Hennebeau trouva
justement, dans le vestibule, Paul qui rentrait. Celui-ci avait l'air
tout amuse par cette histoire de greve.

--Eh bien? lui demanda son oncle.

--Eh bien, j'ai fait le tour des corons. Ils paraissent tres sages,
la-dedans... Je crois seulement qu'ils vont t'envoyer des delegues.

Mais, a ce moment, la voix de madame Hennebeau appela, du premier
etage.

--C'est toi, Paul?... Monte donc me donner des nouvelles. Sont-ils
droles de faire les mechants, ces gens qui sont si heureux!

Et le directeur dut renoncer a en savoir davantage, puisque sa femme
lui prenait son messager. Il revint s'asseoir devant son bureau, sur
lequel s'etait amasse un nouveau paquet de depeches.

A onze heures, lorsque les Gregoire arriverent, ils s'etonnerent
qu'Hippolyte, le valet de chambre, pose en sentinelle, les bousculat
pour les introduire, apres avoir jete des regards inquiets aux deux
bouts de la route. Les rideaux du salon etaient fermes, on les fit
passer directement dans le cabinet de travail, ou M. Hennebeau
s'excusa de les recevoir ainsi; mais le salon donnait sur le pave, et
il etait inutile d'avoir l'air de provoquer les gens.

--Comment! vous ne savez pas? continua-t-il, en voyant leur surprise.

M. Gregoire, quand il apprit que la greve avait enfin eclate, haussa
les epaules de son air placide. Bah! ce ne serait rien, la population
etait honnete. D'un hochement du menton, madame Gregoire approuvait
sa confiance dans la resignation seculaire des charbonniers; tandis
que Cecile, tres gaie ce jour-la, belle de sante dans une toilette de
drap capucine, souriait a ce mot de greve, qui lui rappelait des
visites et des distributions d'aumones dans les corons.

Mais madame Hennebeau, suivie de Negrel, parut, toute en soie noire.

--Hein! est-ce ennuyeux! cria-t-elle des la porte. Comme s'ils
n'auraient pas du attendre, ces hommes!... Vous savez que Paul refuse
de nous conduire a Saint-Thomas.

--Nous resterons ici, dit obligeamment M. Gregoire. Ce sera tout
plaisir.

Paul s'etait contente de saluer Cecile et sa mere. Fachee de ce peu
d'empressement, sa tante le lanca d'un coup d'oeil sur la jeune fille;
et, quand elle les entendit rire ensemble, elle les enveloppa d'un
regard maternel.

Cependant, M. Hennebeau acheva de lire les depeches et redigea
quelques reponses. On causait pres de lui, sa femme expliquait
qu'elle ne s'etait pas occupee de ce cabinet de travail, qui avait en
effet garde son ancien papier rouge deteint, ses lourds meubles
d'acajou, ses cartonniers erafles par l'usage. Trois quarts d'heure
se passerent, on allait se mettre a table, lorsque le valet de chambre
annonca M. Deneulin. Celui-ci, l'air excite, entra et s'inclina
devant madame Hennebeau.

--Tiens! vous voila? dit-il en apercevant les Gregoire.

Et, vivement, il s'adressa au directeur.

--Ca y est donc? Je viens de l'apprendre par mon ingenieur... Chez
moi, tous les hommes sont descendus, ce matin. Mais ca peut gagner.
Je ne suis pas tranquille... Voyons, ou en etes-vous?

Il accourait a cheval, et son inquietude se trahissait dans son verbe
haut et son geste cassant, qui le faisaient ressembler a un officier
de cavalerie en retraite.

M. Hennebeau commencait a le renseigner sur la situation exacte,
lorsque Hippolyte ouvrit la porte de la salle a manger. Alors, il
s'interrompit pour dire:

--Dejeunez avec nous. Je vous continuerai ca au dessert.

--Oui, comme il vous plaira, repondit Deneulin, si plein de son idee,
qu'il acceptait sans autres facons.

Il eut pourtant conscience de son impolitesse, il se tourna vers
madame Hennebeau, en s'excusant. Elle fut d'ailleurs charmante.
Quand elle eut fait mettre un septieme couvert, elle installa ses
convives: madame Gregoire et Cecile aux cotes de son mari, puis,
M. Gregoire et Deneulin a sa droite et a sa gauche; enfin, Paul,
qu'elle placa entre la jeune fille et son pere. Comme on attaquait
les hors-d'oeuvre, elle reprit avec un sourire:

--Vous m'excuserez, je voulais vous donner des huitres... Le lundi,
vous savez qu'il y a un arrivage d'ostendes a Marchiennes, et j'avais
projete d'envoyer la cuisiniere avec la voiture... Mais elle a eu
peur de recevoir des pierres...

Tous l'interrompirent d'un grand eclat de gaiete. On trouvait
l'histoire drole.

--Chut! dit M. Hennebeau contrarie, en regardant les fenetres, d'ou
l'on voyait la route. Le pays n'a pas besoin de savoir que nous
recevons, ce matin.

--Voici toujours un rond de saucisson qu'ils n'auront pas, declara M.
Gregoire.

Les rires recommencerent, mais plus discrets. Chaque convive se
mettait a l'aise, dans cette salle tendue de tapisseries flamandes,
meublee de vieux bahuts de chene. Des pieces d'argenterie luisaient
derriere les vitraux des credences; et il y avait une grande
suspension en cuivre rouge, dont les rondeurs polies refletaient un
palmier et un aspidistra, verdissant dans des pots de majolique.
Dehors, la journee de decembre etait glacee par une aigre bise du
nord-est. Mais pas un souffle n'entrait, il faisait la une tiedeur de
serre, qui developpait l'odeur fine d'un ananas, coupe au fond d'une
jatte de cristal.

--Si l'on fermait les rideaux? proposa Negrel, que l'idee de terrifier
les Gregoire amusait.

La femme de chambre, qui aidait le domestique, crut a un ordre et alla
tirer un des rideaux. Ce furent, des lors, des plaisanteries
interminables: on ne posa plus un verre ni une fourchette, sans
prendre des precautions; on salua chaque plat, ainsi qu'une epave
echappee a un pillage, dans une ville conquise; et, derriere cette
gaiete forcee, il y avait une sourde peur, qui se trahissait par des
coups d'oeil involontaires jetes vers la route, comme si une bande de
meurt-de-faim eut guette la table du dehors.

Apres les oeufs brouilles aux truffes, parurent des truites de
riviere. La conversation etait tombee sur la crise industrielle, qui
s'aggravait depuis dix-huit mois.

--C'etait fatal, dit Deneulin, la prosperite trop grande des dernieres
annees devait nous amener la... Songez donc aux enormes capitaux
immobilises, aux chemins de fer, aux ports et aux canaux, a tout
l'argent enfoui dans les speculations les plus folles. Rien que chez
nous, on a installe des sucreries comme si le departement devait
donner trois recoltes de betteraves... Et, dame! aujourd'hui,
l'argent s'est fait rare, il faut attendre qu'on rattrape l'interet
des millions depenses: de la, un engorgement mortel et la stagnation
finale des affaires.

M. Hennebeau combattit cette theorie, mais il convint que les annees
heureuses avaient gate l'ouvrier.

--Quand je songe, cria-t-il, que ces gaillards, dans nos fosses,
pouvaient se faire jusqu'a six francs par jour, le double de ce qu'ils
gagnent a present! Et ils vivaient bien, et ils prenaient des gouts de
luxe... Aujourd'hui, naturellement, ca leur semble dur, de revenir a
leur frugalite ancienne.

--Monsieur Gregoire, interrompit madame Hennebeau, je vous en prie,
encore un peu de ces truites... Elles sont delicates, n'est-ce pas?

Le directeur continuait:

--Mais, en verite, est-ce notre faute? Nous sommes atteints
cruellement, nous aussi... Depuis que les usines ferment une a une,
nous avons un mal du diable a nous debarrasser de notre stock; et,
devant la reduction croissante des demandes, nous nous trouvons bien
forces d'abaisser le prix de revient... C'est ce que les ouvriers ne
veulent pas comprendre.

Un silence regna. Le domestique presentait des perdreaux rotis,
tandis que la femme de chambre commencait a verser du chambertin aux
convives.

--Il y a eu une famine dans l'Inde, reprit Deneulin a demi-voix, comme
s'il se fut parle a lui-meme. L'Amerique, en cessant ses commandes de
fer et de fonte, a porte un rude coup a nos hauts fourneaux. Tout se
tient, une secousse lointaine suffit a ebranler le monde... Et
l'Empire qui etait si fier de cette fievre chaude de l'industrie!

Il attaqua son aile de perdreau. Puis, haussant la voix:

--Le pis est que, pour abaisser le prix de revient, il faudrait
logiquement produire davantage: autrement, la baisse se porte sur les
salaires, et l'ouvrier a raison de dire qu'il paie les pots casses.

Cet aveu, arrache a sa franchise, souleva une discussion. Les dames
ne s'amusaient guere. Chacun, du reste, s'occupait de son assiette,
dans le feu du premier appetit. Comme le domestique rentrait, il
sembla vouloir parler, puis il hesita.

--Qu'y a-t-il? demanda M. Hennebeau. Si ce sont des depeches,
donnez-les-moi... J'attends des reponses.

--Non, Monsieur, c'est M. Dansaert qui est dans le vestibule... Mais
il craint de deranger.

Le directeur s'excusa et fit entrer le maitre-porion. Celui-ci se
tint debout, a quelques pas de la table; tandis que tous se tournaient
pour le voir, enorme, essouffle des nouvelles qu'il apportait. Les
corons restaient tranquilles; seulement, c'etait une chose decidee,
une delegation allait venir. Peut-etre, dans quelques minutes,
serait-elle la.

--C'est bien, merci, dit M. Hennebeau. Je veux un rapport matin et
soir, entendez-vous!

Et, des que Dansaert fut parti, on se remit a plaisanter, on se jeta
sur la salade russe, en declarant qu'il fallait ne pas perdre une
seconde, si l'on voulait la finir. Mais la gaiete ne connut plus de
borne, lorsque Negrel ayant demande du pain a la femme de chambre,
celle-ci lui repondit un: <>, si bas et si terrifie,
qu'elle semblait avoir derriere elle une bande, prete au massacre et
au viol.

--Vous pouvez parler, dit madame Hennebeau complaisamment. Ils ne
sont pas encore ici.

Le directeur, auquel on apportait un paquet de lettres et de depeches,
voulut lire une des lettres tout haut. C'etait une lettre de Pierron,
dans laquelle, en phrases respectueuses, il avertissait qu'il se
voyait oblige de se mettre en greve avec les camarades, pour ne pas
etre maltraite; et il ajoutait qu'il n'avait meme pu refuser de faire
partie de la delegation, bien qu'il blamat cette demarche.

--Voila la liberte du travail! s'ecria M. Hennebeau.

Alors, on revint sur la greve, on lui demanda son opinion.

--Oh! repondit-il, nous en avons vu d'autres... Ce sera une semaine,
une quinzaine au plus de paresse, comme la derniere fois. Ils vont
rouler les cabarets; puis, quand ils auront trop faim, ils
retourneront aux fosses.

Deneulin hocha la tete.

--Je ne suis pas si tranquille... Cette fois, ils paraissent mieux
organises. N'ont-ils pas une caisse de prevoyance?

--Oui, a peine trois mille francs: ou voulez-vous qu'ils aillent avec
ca?... Je soupconne un nomme Etienne Lantier d'etre leur chef. C'est
un bon ouvrier, cela m'ennuierait d'avoir a lui rendre son livret,
comme jadis au fameux Rasseneur, qui continue a empoisonner le Voreux,
avec ses idees et sa biere... N'importe, dans huit jours, la moitie
des hommes redescendra, et dans quinze, les dix mille seront au fond.

Il etait convaincu. Sa seule inquietude venait de sa disgrace
possible, si la Regie lui laissait la responsabilite de la greve.
Depuis quelque temps, il se sentait moins en faveur. Aussi,
abandonnant la cuilleree de salade russe qu'il avait prise,
relisait-il les depeches recues de Paris, des reponses dont il tachait
de penetrer chaque mot. On l'excusait, le repas tournait a un
dejeuner militaire, mange sur un champ de bataille, avant les premiers
coups de feu.

Les dames, des lors, se melerent a la conversation. Madame Gregoire
s'apitoya sur ces pauvres gens qui allaient souffrir de la faim; et
deja Cecile faisait la partie de distribuer des bons de pain et de
viande. Mais madame Hennebeau s'etonnait, en entendant parler de la
misere des charbonniers de Montsou. Est-ce qu'ils n'etaient pas tres
heureux? Des gens loges, chauffes, soignes aux frais de la Compagnie!
Dans son indifference pour ce troupeau, elle ne savait de lui que la
lecon apprise, dont elle emerveillait les Parisiens en visite; et elle
avait fini par y croire, elle s'indignait de l'ingratitude du peuple.

Negrel, pendant ce temps, continuait a effrayer M. Gregoire. Cecile
ne lui deplaisait pas, et il voulait bien l'epouser, pour etre
agreable a sa tante; mais il n'y apportait aucune fievre amoureuse, en
garcon d'experience qui ne s'emballait plus, comme il disait. Lui, se
pretendait republicain, ce qui ne l'empechait pas de conduire ses
ouvriers avec une rigueur extreme, et de les plaisanter finement, en
compagnie des dames.

--Je n'ai pas non plus l'optimisme de mon oncle, reprit-il. Je crains
de graves desordres... Ainsi, monsieur Gregoire, je vous conseille de
verrouiller la Piolaine. On pourrait vous piller.

Justement, sans quitter le sourire qui eclairait son bon visage,
M. Gregoire rencherissait sur sa femme en sentiments paternels a
l'egard des mineurs.

--Me piller! s'ecria-t-il, stupefait. Et pourquoi me piller?

--N'etes-vous pas un actionnaire de Montsou? Vous ne faites rien, vous
vivez du travail des autres. Enfin, vous etes l'infame capital, et
cela suffit... Soyez certain que, si la revolution triomphait, elle
vous forcerait a restituer votre fortune, comme de l'argent vole.

Du coup, il perdit la tranquillite d'enfant, la serenite
d'inconscience ou il vivait. Il begaya:

--De l'argent vole, ma fortune! Est-ce que mon bisaieul n'avait pas
gagne, et durement, la somme placee autrefois? Est-ce que nous n'avons
pas couru tous les risques de l'entreprise? Est-ce que je fais un
mauvais usage des rentes, aujourd'hui?

Madame Hennebeau, alarmee en voyant la mere et la fille blanches de
peur, elles aussi, se hata d'intervenir, en disant:

--Paul plaisante, cher Monsieur.

Mais M. Gregoire etait hors de lui. Comme le domestique passait un
buisson d'ecrevisses, il en prit trois, sans savoir ce qu'il faisait,
et se mit a briser les pattes avec les dents.

--Ah! je ne dis pas, il y a des actionnaires qui abusent. Par
exemple, on m'a conte que des ministres ont recu des deniers de
Montsou, en pot-de-vin, pour services rendus a la Compagnie. C'est
comme ce grand seigneur que je ne nommerai pas, un duc, le plus fort
de nos actionnaires, dont la vie est un scandale de prodigalite,
millions jetes a la rue en femmes, en bombances, en luxe inutile...
Mais nous, mais nous qui vivons sans fracas, comme de braves gens que
nous sommes! nous qui ne speculons pas, qui nous contentons de vivre
sainement avec ce que nous avons, en faisant la part des pauvres!...
Allons donc! il faudrait que vos ouvriers fussent de fameux brigands
pour voler chez nous une epingle!

Negrel lui-meme dut le calmer, tres egaye de sa colere. Les
ecrevisses passaient toujours, on entendait les petits craquements des
carapaces, pendant que la conversation tombait sur la politique.
Malgre tout, fremissant encore, M. Gregoire se disait liberal; et il
regrettait Louis-Philippe. Quant a Deneulin, il etait pour un
gouvernement fort, il declarait que l'empereur glissait sur la pente
des concessions dangereuses.

--Rappelez-vous 89, dit-il. C'est la noblesse qui a rendu la
Revolution possible par sa complicite, par son gout des nouveautes
philosophiques... Eh bien, la bourgeoisie joue aujourd'hui le meme
jeu imbecile, avec sa fureur de liberalisme, sa rage de destruction,
ses flatteries au peuple... Oui, oui, vous aiguisez les dents du
monstre pour qu'il nous devore. Et il nous devorera, soyez
tranquilles!

Les dames le firent taire et voulurent changer d'entretien, en lui
demandant des nouvelles de ses filles. Lucie etait a Marchiennes, ou
elle chantait avec une amie; Jeanne peignait la tete d'un vieux
mendiant. Mais il disait ces choses d'un air distrait, il ne quittait
pas du regard le directeur, absorbe dans la lecture de ses depeches,
oublieux de ses invites. Derriere ces minces feuilles, il sentait
Paris, les ordres des regisseurs, qui decideraient de la greve. Aussi
ne put-il s'empecher de ceder encore a sa preoccupation.

--Enfin, qu'allez-vous faire? demanda-t-il brusquement.

M. Hennebeau tressaillit, puis s'en tira par une phrase vague.

--Nous allons voir.

--Sans doute, vous avez les reins solides, vous pouvez attendre, se
mit a penser tout haut Deneulin. Mais moi, j'y resterai, si la greve
gagne Vandame. J'ai eu beau reinstaller Jean-Bart a neuf, je ne puis
m'en tirer, avec cette fosse unique, que par une production
incessante... Ah! je ne me vois pas a la noce, je vous assure!

Cette confession involontaire parut frapper M. Hennebeau. Il
ecoutait, et un plan germait en lui: dans le cas ou la greve
tournerait mal, pourquoi ne pas l'utiliser, laisser les choses se
gater jusqu'a la ruine du voisin, puis lui racheter sa concession a
bas prix? C'etait le moyen le plus sur de regagner les bonnes graces
des regisseurs, qui, depuis des annees, revaient de posseder Vandame.

--Si Jean-Bart vous gene tant que ca, dit-il en riant, pourquoi ne
nous le cedez-vous pas?

Mais Deneulin regrettait deja ses plaintes. Il cria:

--Jamais de la vie!

On s'egaya de sa violence, on oublia enfin la greve, au moment ou le
dessert paraissait. Une charlotte de pommes meringuee fut comblee
d'eloges. Ensuite, les dames discuterent une recette, au sujet de
l'ananas, qu'on declara egalement exquis. Les fruits, du raisin et
des poires, acheverent cet heureux abandon des fins de dejeuner
copieux. Tous causaient a la fois, attendris, pendant que le
domestique versait un vin du Rhin, pour remplacer le champagne, juge
commun.

Et le mariage de Paul et de Cecile fit certainement un pas serieux,
dans cette sympathie du dessert. Sa tante lui avait jete des regards
si pressants, que le jeune homme se montrait aimable, reconquerant de
son air calin les Gregoire atterres par ses histoires de pillage. Un
instant, M. Hennebeau, devant l'entente si etroite de sa femme et de
son neveu, sentit se reveiller l'abominable soupcon, comme s'il avait
surpris un attouchement, dans les coups d'oeil echanges. Mais, de
nouveau, l'idee de ce mariage, fait la, devant lui, le rassura.

Hippolyte servait le cafe, lorsque la femme de chambre accourut,
pleine d'effarement.

--Monsieur, Monsieur, les voici!

C'etaient les delegues. Des portes battirent, on entendit passer un
souffle d'effroi, au travers des pieces voisines.

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