A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41



--Et, si nous nous mettons en greve, tu comprends l'utilite de cette
caisse. Nous nous fichons de la Compagnie, nous trouvons la les
premiers fonds pour lui resister... Hein? c'est dit, tu en es?

Pierron avait baisse les yeux, palissant. Il begaya:

--Je reflechirai... Quand on se conduit bien, c'est la meilleure
caisse de secours.

Alors, Maheu s'empara d'Etienne et lui proposa de le prendre comme
logeur, carrement, en brave homme. Le jeune homme accepta de meme,
tres desireux d'habiter le coron, dans l'idee de vivre davantage avec
les camarades. On regla l'affaire en trois mots, la Maheude declara
qu'on attendrait le mariage des enfants.

Et, justement, Zacharie revenait enfin, avec Mouquet et Levaque. Tous
les trois rapportaient les odeurs du Volcan, une haleine de genievre,
une aigreur musquee de filles mal tenues. Ils etaient tres ivres,
l'air content d'eux-memes, se poussant du coude et ricanant.
Lorsqu'il sut qu'on le mariait enfin, Zacharie se mit a rire si fort,
qu'il en etranglait. Paisiblement, Philomene declara qu'elle aimait
mieux le voir rire que pleurer. Comme il n'y avait plus de chaise,
Bouteloup s'etait recule pour ceder la moitie de la sienne a Levaque.
Et celui-ci, soudainement tres attendri de voir qu'on etait tous la,
en famille, fit une fois de plus servir de la biere.

--Nom de Dieu! on ne s'amuse pas si souvent! gueulait-il.

Jusqu'a dix heures, on resta. Des femmes arrivaient toujours, pour
rejoindre et emmener leurs hommes; des bandes d'enfants suivaient a la
queue; et les meres ne se genaient plus, sortaient des mamelles
longues et blondes comme des sacs d'avoine, barbouillaient de lait les
poupons joufflus; tandis que les petits qui marchaient deja, gorges de
biere et a quatre pattes sous les tables, se soulageaient sans honte.
C'etait une mer montante de biere, les tonnes de la veuve Desir
eventrees, la biere arrondissant les panses, coulant de partout, du
nez, des yeux et d'ailleurs. On gonflait si fort, dans le tas, que
chacun avait une epaule ou un genou qui entrait chez le voisin, tous
egayes, epanouis de se sentir ainsi les coudes. Un rire continu
tenait les bouches ouvertes, fendues jusqu'aux oreilles. Il faisait
une chaleur de four, on cuisait, on se mettait a l'aise, la chair
dehors, doree dans l'epaisse fumee des pipes; et le seul inconvenient
etait de se deranger, une fille se levait de temps a autre, allait au
fond, pres de la pompe, se troussait, puis revenait. Sous les
guirlandes de papier peint, les danseurs ne se voyaient plus,
tellement ils suaient; ce qui encourageait les galibots a culbuter les
herscheuses, au hasard des coups de reins. Mais, lorsqu'une gaillarde
tombait avec un homme par-dessus elle, le piston couvrait leur chute
de sa sonnerie enragee, le branle des pieds les roulait, comme si le
bal se fut eboule sur eux.

Quelqu'un, en passant, avertit Pierron que sa fille Lydie dormait a la
porte, en travers du trottoir. Elle avait bu sa part de la bouteille
volee, elle etait saoule, et il dut l'emporter a son cou, pendant que
Jeanlin et Bebert, plus solides, le suivaient de loin, trouvant ca
tres farce. Ce fut le signal du depart, des familles sortirent du
Bon-Joyeux, les Maheu et les Levaque se deciderent a retourner au
coron. A ce moment, le pere Bonnemort et le vieux Mouque quittaient
aussi Montsou, du meme pas de somnambules, entetes dans le silence de
leurs souvenirs. Et l'on rentra tous ensemble, on traversa une
derniere fois la ducasse, les poeles de friture qui se figeaient, les
estaminets d'ou les dernieres chopes coulaient en ruisseaux, jusqu'au
milieu de la route. L'orage menacait toujours, des rires monterent,
des qu'on eut quitte les maisons eclairees, pour se perdre dans la
campagne noire. Un souffle ardent sortait des bles murs, il dut se
faire beaucoup d'enfants, cette nuit-la. On arriva debande au coron.
Ni les Levaque ni les Maheu ne souperent avec appetit, et ceux-ci
dormaient en achevant leur bouilli du matin.

Etienne avait emmene Chaval boire encore chez Rasseneur.

--J'en suis! dit Chaval, quand le camarade lui eut explique l'affaire
de la caisse de prevoyance. Tape la-dedans, tu es un bon!

Un commencement d'ivresse faisait flamber les yeux d'Etienne. Il
cria:

--Oui, soyons d'accord... Vois-tu, moi, pour la justice je donnerais
tout, la boisson et les filles. Il n'y a qu'une chose qui me chauffe
le coeur, c'est l'idee que nous allons balayer les bourgeois.



III


Vers le milieu d'aout, Etienne s'installa chez les Maheu, lorsque
Zacharie marie put obtenir de la Compagnie, pour Philomene et ses deux
enfants, une maison libre du coron; et, dans les premiers temps, le
jeune homme eprouva une gene en face de Catherine.

C'etait une intimite de chaque minute, il remplacait partout le frere
aine, partageait le lit de Jeanlin, devant le lit de la grande soeur.
Au coucher, au lever, il devait se deshabiller, se rhabiller pres
d'elle, la voyait elle-meme oter et remettre ses vetements. Quand le
dernier jupon tombait, elle apparaissait d'une blancheur pale, de
cette neige transparente des blondes anemiques; et il eprouvait une
continuelle emotion, a la trouver si blanche, les mains et le visage
deja gates, comme trempee dans du lait, de ses talons a son col, ou la
ligne du hale tranchait nettement en un collier d'ambre. Il affectait
de se detourner; mais il la connaissait peu a peu: les pieds d'abord
que ses yeux baisses rencontraient; puis, un genou entrevu,
lorsqu'elle se glissait sous la couverture; puis, la gorge aux petits
seins rigides, des qu'elle se penchait le matin sur la terrine. Elle,
sans le regarder, se hatait pourtant, etait en dix secondes devetue et
allongee pres d'Alzire, d'un mouvement si souple de couleuvre, qu'il
retirait a peine ses souliers, quand elle disparaissait, tournant le
dos, ne montrant plus que son lourd chignon.

Jamais, du reste, elle n'eut a se facher. Si une sorte d'obsession le
faisait, malgre lui, guetter de l'oeil l'instant ou elle se couchait,
il evitait les plaisanteries, les jeux de main dangereux. Les parents
etaient la, et il gardait en outre pour elle un sentiment fait
d'amitie et de rancune, qui l'empechait de la traiter en fille qu'on
desire, au milieu des abandons de leur vie devenue commune, a la
toilette, aux repas, pendant le travail, sans que rien d'eux ne leur
restat secret, pas meme les besoins intimes. Toute la pudeur de la
famille s'etait refugiee dans le lavage quotidien, auquel la jeune
fille maintenant procedait seule dans la piece du haut, tandis que les
hommes se baignaient en bas, l'un apres l'autre.

Et, au bout du premier mois, Etienne et Catherine semblaient deja ne
plus se voir, quand, le soir, avant d'eteindre la chandelle, ils
voyageaient deshabilles par la chambre. Elle avait cesse de se hater,
elle reprenait son habitude ancienne de nouer ses cheveux au bord de
son lit, les bras en l'air, remontant sa chemise jusqu'a ses cuisses;
et lui, sans pantalon, l'aidait parfois, cherchait les epingles
qu'elle perdait. L'habitude tuait la honte d'etre nu, ils trouvaient
naturel d'etre ainsi, car ils ne faisaient point de mal et ce n'etait
pas leur faute, s'il n'y avait qu'une chambre pour tant de monde. Des
troubles cependant leur revenaient, tout d'un coup, aux moments ou ils
ne songeaient a rien de coupable. Apres ne plus avoir vu la paleur de
son corps pendant des soirees, il la revoyait brusquement toute
blanche, de cette blancheur qui le secouait d'un frisson, qui
l'obligeait a se detourner, par crainte de ceder a l'envie de la
prendre. Elle, d'autres soirs, sans raison apparente, tombait dans un
emoi pudique, fuyait, se coulait entre les draps, comme si elle avait
senti les mains de ce garcon la saisir. Puis, la chandelle eteinte,
ils comprenaient qu'ils ne s'endormaient pas, qu'ils songeaient l'un a
l'autre, malgre leur fatigue. Cela les laissait inquiets et boudeurs
tout le lendemain, car ils preferaient les soirs de tranquillite, ou
ils se mettaient a l'aise, en camarades.

Etienne ne se plaignait guere que de Jeanlin, qui dormait en chien de
fusil. Alzire respirait d'un leger souffle, on retrouvait le matin
Lenore et Henri aux bras l'un de l'autre, tels qu'on les avait
couches. Dans la maison noire, il n'y avait d'autre bruit que les
ronflements de Maheu et de la Maheude, roulant a intervalles
reguliers, comme des soufflets de forge. En somme, Etienne se
trouvait mieux que chez Rasseneur, le lit n'etait pas mauvais, et l'on
changeait les draps une fois par mois. Il mangeait aussi de meilleure
soupe, il souffrait seulement de la rarete de la viande. Mais tous en
etaient la, il ne pouvait exiger, pour quarante-cinq francs de
pension, d'avoir un lapin a chaque repas. Ces quarante-cinq francs
aidaient la famille, on finissait par joindre les deux bouts, en
laissant toujours de petites dettes en arriere; et les Maheu se
montraient reconnaissants envers leur logeur, son linge etait lave,
raccommode, ses boutons recousus, ses affaires mises en ordre; enfin,
il sentait autour de lui la proprete et les bons soins d'une femme.

Ce fut l'epoque ou Etienne entendit les idees qui bourdonnaient dans
son crane. Jusque-la, il n'avait eu que la revolte de l'instinct, au
milieu de la sourde fermentation des camarades. Toutes sortes de
questions confuses se posaient a lui: pourquoi la misere des uns?
pourquoi la richesse des autres? pourquoi ceux-ci sous le talon de
ceux-la, sans l'espoir de jamais prendre leur place? Et sa premiere
etape fut de comprendre son ignorance. Une honte secrete, un chagrin
cache le rongerent des lors: il ne savait rien, il n'osait causer de
ces choses qui le passionnaient, l'egalite de tous les hommes,
l'equite qui voulait un partage entre eux des biens de la terre.
Aussi se prit-il pour l'etude du gout sans methode des ignorants
affoles de science. Maintenant, il etait en correspondance reguliere
avec Pluchart, plus instruit, tres lance dans le mouvement socialiste.
Il se fit envoyer des livres, dont la lecture mal digeree acheva de
l'exalter: un livre de medecine surtout, _l'Hygiene du mineur, ou un
docteur belge avait resume les maux dont se meurt le peuple des
houilleres; sans compter des traites d'economie politique d'une
aridite technique incomprehensible, des brochures anarchistes qui le
bouleversaient, d'anciens numeros de journaux qu'il gardait ensuite
comme des arguments irrefutables, dans des discussions possibles.
Souvarine, du reste, lui pretait aussi des volumes, et l'ouvrage sur
les Societes cooperatives l'avait fait rever pendant un mois d'une
association universelle d'echange, abolissant l'argent, basant sur le
travail la vie sociale entiere. La honte de son ignorance s'en
allait, il lui venait un orgueil, depuis qu'il se sentait penser.

Durant ces premiers mois, Etienne en resta au ravissement des
neophytes, le coeur debordant d'indignations genereuses contre les
oppresseurs, se jetant a l'esperance du prochain triomphe des
opprimes. Il n'en etait point encore a se fabriquer un systeme, dans
le vague de ses lectures. Les revendications pratiques de Rasseneur
se melaient en lui aux violences destructives de Souvarine; et, quand
il sortait du cabaret de l'Avantage, ou il continuait presque chaque
jour a deblaterer avec eux contre la Compagnie, il marchait dans un
reve, il assistait a la regeneration radicale des peuples, sans que
cela dut couter une vitre cassee ni une goutte de sang. D'ailleurs,
les moyens d'execution demeuraient obscurs, il preferait croire que
les choses iraient tres bien, car sa tete se perdait, des qu'il
voulait formuler un programme de reconstruction. Il se montrait meme
plein de moderation et d'inconsequence, il repetait parfois qu'il
fallait bannir la politique de la question sociale, une phrase qu'il
avait lue et qui lui semblait bonne a dire, dans le milieu de
houilleurs flegmatiques ou il vivait.

Maintenant, chaque soir, chez les Maheu, on s'attardait une
demi-heure, avant de monter se coucher. Toujours Etienne reprenait la
meme causerie. Depuis que sa nature s'affinait, il se trouvait blesse
davantage par les promiscuites du coron. Est-ce qu'on etait des
betes, pour etre ainsi parques, les uns contre les autres, au milieu
des champs, si entasses qu'on ne pouvait changer de chemise sans
montrer son derriere aux voisins! Et comme c'etait bon pour la sante,
et comme les filles et les garcons s'y pourrissaient forcement
ensemble!

--Dame! repondait Maheu, si l'on avait plus d'argent, on aurait plus
d'aise... Tout de meme, c'est bien vrai que ca ne vaut rien pour
personne, de vivre les uns sur les autres. Ca finit toujours par des
hommes saouls et par des filles pleines.

Et la famille partait de la, chacun disait son mot, pendant que le
petrole de la lampe viciait l'air de la salle, deja empuantie d'oignon
frit. Non, surement, la vie n'etait pas drole. On travaillait en
vraies brutes a un travail qui etait la punition des galeriens
autrefois, on y laissait la peau plus souvent qu'a son tour, tout ca
pour ne pas meme avoir de la viande sur sa table, le soir. Sans doute
on avait sa patee quand meme, on mangeait, mais si peu, juste de quoi
souffrir sans crever, ecrase de dettes, poursuivi comme si l'on volait
son pain. Quand arrivait le dimanche, on dormait de fatigue. Les
seuls plaisirs, c'etait de se saouler ou de faire un enfant a sa
femme; encore la biere vous engraissait trop le ventre, et l'enfant,
plus tard, se foutait de vous. Non, non, ca n'avait rien de drole.

Alors, la Maheude s'en melait.

--L'embetant, voyez-vous, c'est lorsqu'on se dit que ca ne peut pas
changer... Quand on est jeune, on s'imagine que le bonheur viendra,
on espere des choses; et puis, la misere recommence toujours, on reste
enferme la-dedans... Moi, je ne veux du mal a personne, mais il y a
des fois ou cette injustice me revolte.

Un silence se faisait, tous soufflaient un instant, dans le malaise
vague de cet horizon ferme. Seul, le pere Bonnemort, s'il etait la,
ouvrait des yeux surpris, car de son temps on ne se tracassait pas de
la sorte: on naissait dans le charbon, on tapait a la veine, sans en
demander davantage; tandis que, maintenant, il passait un air qui
donnait de l'ambition aux charbonniers.

--Faut cracher sur rien, murmurait-il. Une bonne chope est une bonne
chope... Les chefs, c'est souvent de la canaille; mais il y aura
toujours des chefs, pas vrai? inutile de se casser la tete a reflechir
la-dessus.

Du coup, Etienne s'animait. Comment! la reflexion serait defendue a
l'ouvrier! Eh! justement, les choses changeraient bientot, parce que
l'ouvrier reflechissait a cette heure. Du temps du vieux, le mineur
vivait dans la mine comme une brute, comme une machine a extraire la
houille, toujours sous la terre, les oreilles et les yeux bouches aux
evenements du dehors. Aussi les riches qui gouvernent, avaient-ils
beau jeu de s'entendre, de le vendre et de l'acheter, pour lui manger
la chair: il ne s'en doutait meme pas. Mais, a present, le mineur
s'eveillait au fond, germait dans la terre ainsi qu'une vraie graine;
et l'on verrait un matin ce qu'il pousserait au beau milieu des
champs: oui, il pousserait des hommes, une armee d'hommes qui
retabliraient la justice. Est-ce que tous les citoyens n'etaient pas
egaux depuis la Revolution? puisqu'on votait ensemble, est-ce que
l'ouvrier devait rester l'esclave du patron qui le payait? Les grandes
Compagnies, avec leurs machines, ecrasaient tout, et l'on n'avait meme
plus contre elles les garanties de l'ancien temps, lorsque les gens du
meme metier, reunis en corps, savaient se defendre. C'etait pour ca,
nom de Dieu! et pour d'autres choses, que tout peterait un jour,
grace a l'instruction. On n'avait qu'a voir dans le coron meme: les
grands-peres n'auraient pu signer leur nom, les peres le signaient
deja, et quant aux fils, ils lisaient et ecrivaient comme des
professeurs. Ah! ca poussait, ca poussait petit a petit, une rude
moisson d'hommes, qui murissait au soleil! Du moment qu'on n'etait
plus colle chacun a sa place pour l'existence entiere, et qu'on
pouvait avoir l'ambition de prendre la place du voisin, pourquoi donc
n'aurait-on pas joue des poings, en tachant d'etre le plus fort?

Maheu, ebranle, restait cependant plein de defiance.

--Des qu'on bouge, on vous rend votre livret, disait-il. Le vieux a
raison, ce sera toujours le mineur qui aura la peine, sans l'espoir
d'un gigot de temps a autre, en recompense.

Muette depuis un moment, la Maheude sortait comme d'un songe.

--Encore si ce que les cures racontent etait vrai, si les pauvres gens
de ce monde etaient les riches dans l'autre!

Un eclat de rire l'interrompait, les enfants eux-memes haussaient les
epaules, tous devenus incredules au vent du dehors, gardant la peur
secrete des revenants de la fosse, mais s'egayant du ciel vide.

--Ah! ouiche, les cures! s'ecriait Maheu. S'ils croyaient ca, ils
mangeraient moins et ils travailleraient davantage, pour se reserver
la-haut une bonne place... Non, quand on est mort, on est mort.

La Maheude poussait de grands soupirs.

--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu!

Puis, les mains tombees sur les genoux, d'un air d'accablement
immense:

--Alors, c'est bien vrai, nous sommes foutus, nous autres.

Tous se regardaient. Le pere Bonnemort crachait dans son mouchoir,
tandis que Maheu, sa pipe eteinte, l'oubliait a sa bouche. Alzire
ecoutait, entre Lenore et Henri, endormis au bord de la table. Mais
Catherine surtout, le menton dans la main, ne quittait pas Etienne de
ses grands yeux clairs, lorsqu'il se recriait, disant sa foi, ouvrant
l'avenir enchante de son reve social. Autour d'eux, le coron se
couchait, on n'entendait plus que les pleurs perdus d'un enfant ou la
querelle d'un ivrogne attarde. Dans la salle, le coucou battait
lentement, une fraicheur d'humidite montait des dalles sablees, malgre
l'etouffement de l'air.

--En voila encore des idees! disait le jeune homme. Est-ce que vous
avez besoin d'un bon Dieu et de son paradis pour etre heureux? est-ce
que vous ne pouvez pas vous faire a vous-memes le bonheur sur la
terre?

D'une voix ardente, il parlait sans fin. C'etait, brusquement,
l'horizon ferme qui eclatait, une trouee de lumiere s'ouvrait dans la
vie sombre de ces pauvres gens. L'eternel recommencement de la
misere, le travail de brute, ce destin de betail qui donne sa laine et
qu'on egorge, tout le malheur disparaissait, comme balaye par un grand
coup de soleil; et, sous un eblouissement de feerie, la justice
descendait du ciel. Puisque le bon Dieu etait mort, la justice allait
assurer le bonheur des hommes, en faisant regner l'egalite et la
fraternite. Une societe nouvelle poussait en un jour, ainsi que dans
les songes, une ville immense, d'une splendeur de mirage, ou chaque
citoyen vivait de sa tache et prenait sa part des joies communes. Le
vieux monde pourri etait tombe en poudre, une humanite jeune, purgee
de ses crimes, ne formait plus qu'un seul peuple de travailleurs, qui
avait pour devise: a chacun suivant son merite, et a chaque merite
suivant ses oeuvres. Et, continuellement, ce reve s'elargissait,
s'embellissait, d'autant plus seducteur, qu'il montait plus haut dans
l'impossible.

D'abord, la Maheude refusait d'entendre, prise d'une sourde epouvante.
Non, non, c'etait trop beau, on ne devait pas s'embarquer dans ces
idees, car elles rendaient la vie abominable ensuite, et l'on aurait
tout massacre alors, pour etre heureux. Quand elle voyait luire les
yeux de Maheu, trouble, conquis, elle s'inquietait, elle criait, en
interrompant Etienne:

--N'ecoute pas, mon homme! Tu vois bien qu'il nous fait des contes...
Est-ce que les bourgeois consentiront jamais a travailler comme nous?

Mais, peu a peu, le charme agissait aussi sur elle. Elle finissait
par sourire, l'imagination eveillee, entrant dans ce monde merveilleux
de l'espoir. Il etait si doux d'oublier pendant une heure la realite
triste! Lorsqu'on vit comme des betes, le nez a terre, il faut bien
un coin de mensonge, ou l'on s'amuse a se regaler des choses qu'on ne
possedera jamais. Et ce qui la passionnait, ce qui la mettait
d'accord avec le jeune homme, c'etait l'idee de la justice.

--Ca, vous avez raison! criait-elle. Moi, quand une affaire est
juste, je me ferais hacher... Et, vrai! ce serait juste, de jouir a
notre tour.

Maheu, alors, osait s'enflammer.

--Tonnerre de Dieu! je ne suis pas riche, mais je donnerais bien cent
sous pour ne pas mourir avant d'avoir vu tout ca... Quel
chambardement! Hein? sera-ce bientot, et comment s'y prendra-t-on?

Etienne recommencait a parler. La vieille societe craquait, ca ne
pouvait durer au-dela de quelques mois, affirmait-il carrement. Sur
les moyens d'execution, il se montrait plus vague, melant ses
lectures, ne craignant pas, devant des ignorants, de se lancer dans
des explications ou il se perdait lui-meme. Tous les systemes y
passaient, adoucis d'une certitude de triomphe facile, d'un baiser
universel qui terminerait le malentendu des classes; sans tenir compte
pourtant des mauvaises tetes, parmi les patrons et les bourgeois,
qu'on serait peut-etre force de mettre a la raison. Et les Maheu
avaient l'air de comprendre, approuvaient, acceptaient les solutions
miraculeuses, avec la foi aveugle des nouveaux croyants, pareils a ces
chretiens des premiers temps de l'Eglise, qui attendaient la venue
d'une societe parfaite, sur le fumier du monde antique. La petite
Alzire accrochait des mots, s'imaginait le bonheur sous l'image d'une
maison tres chaude, ou les enfants jouaient et mangeaient tant qu'ils
voulaient. Catherine, sans bouger, le menton toujours dans la main,
restait les yeux fixes sur Etienne, et quand il se taisait, elle avait
un leger frisson, toute pale, comme prise de froid.

Mais la Maheude regardait le coucou.

--Neuf heures passees, est-il permis! Jamais on ne se levera demain.

Et les Maheu quittaient la table, le coeur mal a l'aise, desesperes.
Il leur semblait qu'ils venaient d'etre riches, et qu'ils retombaient
d'un coup dans leur crotte. Le pere Bonnemort, qui partait pour la
fosse, grognait que ces histoires-la ne rendaient pas la soupe
meilleure; tandis que les autres montaient a la file, en s'apercevant
de l'humidite des murs et de l'etouffement empeste de l'air. En haut,
dans le sommeil lourd du coron, Etienne, lorsque Catherine s'etait
mise au lit la derniere et avait souffle la chandelle, l'entendait se
retourner fievreusement, avant de s'endormir.

Souvent, a ces causeries, des voisins se pressaient, Levaque qui
s'exaltait aux idees de partage, Pierron que la prudence faisait aller
se coucher, des qu'on s'attaquait a la Compagnie. De loin en loin,
Zacharie entrait un instant; mais la politique l'assommait, il
preferait descendre a l'Avantage, pour boire une chope. Quant a
Chaval, il rencherissait, voulait du sang. Presque tous les soirs, il
passait une heure chez les Maheu; et, dans cette assiduite, il y avait
une jalousie inavouee, la peur qu'on ne lui volat Catherine. Cette
fille, dont il se lassait deja, lui etait devenue chere, depuis qu'un
homme couchait pres d'elle et pouvait la prendre, la nuit.

L'influence d'Etienne s'elargissait, il revolutionnait peu a peu le
coron. C'etait une propagande sourde, d'autant plus sure, qu'il
grandissait dans l'estime de tous. La Maheude, malgre sa defiance de
menagere prudente, le traitait avec consideration, en jeune homme qui
la payait exactement, qui ne buvait ni ne jouait, le nez toujours dans
un livre; et elle lui faisait, chez les voisines, une reputation de
garcon instruit, dont celles-ci abusaient, en le priant d'ecrire leurs
lettres. Il etait une sorte d'homme d'affaires, charge des
correspondances, consulte par les menages sur les cas delicats.
Aussi, des le mois de septembre, avait-il cree enfin sa fameuse caisse
de prevoyance, tres precaire encore, ne comptant que les habitants du
coron; mais il esperait bien obtenir l'adhesion des charbonniers de
toutes les fosses, surtout si la Compagnie, restee passive, ne le
genait pas davantage. On venait de le nommer secretaire de
l'association, et il touchait meme de petits appointements, pour ses
ecritures. Cela le rendait presque riche. Si un mineur marie
n'arrive pas a joindre les deux bouts, un garcon sobre, n'ayant aucune
charge, peut realiser des economies.

Des lors, il s'opera chez Etienne une transformation lente. Des
instincts de coquetterie et de bien-etre, endormis dans sa pauvrete,
se revelerent, lui firent acheter des vetements de drap. Il se paya
une paire de bottes fines, et du coup il passa chef, tout le coron se
groupa autour de lui. Ce furent des satisfactions d'amour-propre
delicieuses, il se grisa de ces premieres jouissances de la
popularite: etre a la tete des autres, commander, lui si jeune et qui
la veille encore etait un manoeuvre, l'emplissait d'orgueil,
agrandissait son reve d'une revolution prochaine, ou il jouerait un
role. Son visage changea, il devint grave, il s'ecouta parler; tandis
que son ambition naissante enfievrait ses theories et le poussait aux
idees de bataille.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41
Copyright (c) 2007. topboookz.com. All rights reserved.