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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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--Ca finira, nous serons les maitres, un jour!

Maheu, reste muet depuis les encheres, parut s'eveiller. Il repeta:

--Les maitres... Ah! foutu sort! ce ne serait pas trop tot!



II


C'etait le dernier dimanche de juillet, le jour de la ducasse de
Montsou. Des le samedi soir, les bonnes menageres du coron avaient
lave leur salle a grande eau, un deluge, des seaux jetes a la volee
sur les dalles et contre les murs; et le sol n'etait pas encore sec,
malgre le sable blanc dont on le semait, tout un luxe couteux pour ces
bourses de pauvre. Cependant, la journee s'annoncait tres chaude, un
de ces lourds ciels, ecrasants d'orage, qui etouffent en ete les
campagnes du Nord, plates et nues, a l'infini.

Le dimanche bouleversait les heures du lever, chez les Maheu. Tandis
que le pere, a partir de cinq heures, s'enrageait au lit, s'habillait
quand meme, les enfants faisaient jusqu'a neuf heures la grasse
matinee. Ce jour-la, Maheu alla fumer une pipe dans son jardin, finit
par revenir manger une tartine tout seul, en attendant. Il passa
ainsi la matinee, sans trop savoir a quoi: il raccommoda le baquet qui
fuyait, colla sous le coucou un portrait du prince imperial qu'on
avait donne aux petits. Cependant, les autres descendaient un a un,
le pere Bonnemort avait sorti une chaise pour s'asseoir au soleil, la
mere et Alzire s'etaient mises tout de suite a la cuisine. Catherine
parut, poussant devant elle Lenore et Henri qu'elle venait d'habiller;
et onze heures sonnaient, l'odeur du lapin qui bouillait avec des
pommes de terre, emplissait deja la maison, lorsque Zacharie et
Jeanlin descendirent les derniers, les yeux bouffis, baillant encore.

Du reste, le coron etait en l'air, allume par la fete, dans le coup de
feu du diner, qu'on hatait pour filer en bandes a Montsou. Des
troupes d'enfants galopaient, des hommes en bras de chemise trainaient
des savates, avec le dehanchement paresseux des jours de repos. Les
fenetres et les portes, grandes ouvertes au beau temps, laissaient
voir la file des salles, toutes debordantes, en gestes et en cris, du
grouillement des familles. Et, d'un bout a l'autre des facades, ca
sentait le lapin, un parfum de cuisine riche, qui combattait ce
jour-la l'odeur inveteree de l'oignon frit.

Les Maheu dinerent a midi sonnant. Ils ne menaient pas grand vacarme,
au milieu des bavardages de porte a porte, des voisinages melant les
femmes, dans un continuel remous d'appels, de reponses, d'objets
pretes, de mioches chasses ou ramenes d'une claque. D'ailleurs, ils
etaient en froid depuis trois semaines avec leurs voisins, les
Levaque, au sujet du mariage de Zacharie et de Philomene. Les hommes
se voyaient, mais les femmes affectaient de ne plus se connaitre.
Cette brouille avait resserre les rapports avec la Pierronne.
Seulement, la Pierronne, laissant a sa mere Pierron et Lydie, etait
partie de grand matin pour passer la journee chez une cousine, a
Marchiennes; et l'on plaisantait, car on la connaissait, la cousine:
elle avait des moustaches, elle etait maitre-porion au Voreux. La
Maheude declara que ce n'etait guere propre, de lacher sa famille, un
dimanche de ducasse.

Outre le lapin aux pommes de terre, qu'ils engraissaient dans le carin
depuis un mois, les Maheu avaient une soupe grasse et le boeuf. La
paie de quinzaine etait justement tombee la veille. Ils ne se
souvenaient pas d'un pareil regal. Meme a la derniere Sainte-Barbe,
cette fete des mineurs ou ils ne font rien de trois jours, le lapin
n'avait pas ete si gras ni si tendre. Aussi les dix paires de
machoires, depuis la petite Estelle dont les dents commencaient a
pousser, jusqu'au vieux Bonnemort en train de perdre les siennes,
travaillaient d'un tel coeur, que les os eux-memes disparaissaient.
C'etait bon, la viande; mais ils la digeraient mal, ils en voyaient
trop rarement. Tout y passa, il ne resta qu'un morceau de bouilli
pour le soir. On ajouterait des tartines, si l'on avait faim.

Ce fut Jeanlin qui disparut le premier. Bebert l'attendait, derriere
l'ecole. Et ils roderent longtemps avant de debaucher Lydie, que la
Brule voulait retenir pres d'elle, decidee a ne pas sortir. Quand
elle s'apercut de la fuite de l'enfant, elle hurla, agita ses bras
maigres, pendant que Pierron, ennuye de ce tapage, s'en allait flaner
tranquillement, d'un air de mari qui s'amuse sans remords, en sachant
que sa femme, elle aussi, a du plaisir.

Le vieux Bonnemort partit ensuite, et Maheu se decida a prendre l'air,
apres avoir demande a la Maheude si elle le rejoindrait, la-bas. Non,
elle ne pouvait guere, c'etait une vraie corvee, avec les petits;
peut-etre que oui tout de meme, elle reflechirait, on se retrouverait
toujours. Lorsqu'il fut dehors, il hesita, puis il entra chez les
voisins, pour voir si Levaque etait pret. Mais il trouva Zacharie qui
attendait Philomene; et la Levaque venait d'entamer l'eternel sujet du
mariage, criait qu'on se fichait d'elle, qu'elle aurait une derniere
explication avec la Maheude. Etait-ce une existence, de garder les
enfants sans pere de sa fille, lorsque celle-ci roulait avec son
amoureux? Philomene ayant tranquillement fini de mettre son bonnet,
Zacharie l'emmena, en repetant que lui voulait bien, si sa mere
voulait. Du reste, Levaque avait deja file, Maheu renvoya aussi la
voisine a sa femme et se hata de sortir. Bouteloup, qui achevait un
morceau de fromage, les deux coudes sur la table, refusa obstinement
l'offre amicale d'une chope. Il restait a la maison, en bon mari.

Peu a peu, cependant, le coron se vidait, tous les hommes s'en
allaient les uns derriere les autres; tandis que les filles, guettant
sur les portes, partaient du cote oppose, au bras de leurs galants.
Comme son pere tournait le coin de l'eglise, Catherine, qui apercut
Chaval, se hata de le rejoindre, pour prendre avec lui la route de
Montsou. Et la mere demeuree seule, au milieu des enfants debandes,
ne trouvait pas la force de quitter sa chaise, se versait un second
verre de cafe brulant, qu'elle buvait a petits coups. Dans le coron,
il n'y avait plus que les femmes, s'invitant, achevant d'egoutter les
cafetieres, autour des tables encore chaudes et grasses du diner.

Maheu flairait que Levaque etait a l'Avantage, et il descendit chez
Rasseneur, sans hate. En effet, derriere le debit, dans le jardin
etroit ferme d'une haie, Levaque faisait une partie de quilles avec
des camarades. Debout, ne jouant pas, le pere Bonnemort et le vieux
Mouque suivaient la boule, tellement absorbes, qu'ils oubliaient meme
de se pousser du coude. Un soleil ardent tapait d'aplomb, il n'y
avait qu'une raie d'ombre, le long du cabaret; et Etienne etait la,
buvant sa chope devant une table, ennuye de ce que Souvarine venait de
le lacher pour monter dans sa chambre. Presque tous les dimanches, le
machineur s'enfermait, ecrivait ou lisait.

--Joues-tu? demanda Levaque a Maheu.

Mais celui-ci refusa. Il avait trop chaud, il crevait deja de soif.

--Rasseneur! appela Etienne. Apporte donc une chope.

Et, se retournant vers Maheu:

--Tu sais, c'est moi qui paie.

Maintenant, tous se tutoyaient. Rasseneur ne se pressait guere, il
fallut l'appeler a trois reprises; et ce fut madame Rasseneur qui
apporta de la biere tiede. Le jeune homme avait baisse la voix pour
se plaindre de la maison: des braves gens sans doute, des gens dont
les idees etaient bonnes; seulement, la biere ne valait rien, et des
soupes execrables! Dix fois deja, il aurait change de pension, s'il
n'avait pas recule devant la course de Montsou. Un jour ou l'autre,
il finirait par chercher au coron une famille.

--Bien sur, repetait Maheu de sa voix lente, bien sur, tu serais mieux
dans une famille.

Mais des cris eclaterent, Levaque avait abattu toutes les quilles d'un
coup. Mouque et Bonnemort, le nez vers la terre, gardaient au milieu
du tumulte un silence de profonde approbation. Et la joie d'un tel
coup deborda en plaisanteries, surtout lorsque les joueurs apercurent,
par-dessus la haie, la face joyeuse de la Mouquette. Elle rodait la
depuis une heure, elle s'etait enhardie a s'approcher, en entendant
les rires.

--Comment! tu es seule? cria Levaque. Et tes amoureux?

--Mes amoureux, je les ai remises, repondit-elle avec une belle gaiete
impudente. J'en cherche un.

Tous s'offrirent, la chaufferent de gros mots. Elle refusait de la
tete, riait plus fort, faisait la gentille. Son pere, du reste,
assistait a ce jeu, sans meme quitter des yeux les quilles abattues.

--Va! continua Levaque en jetant un regard vers Etienne, on se doute
bien de celui que tu reluques, ma fille!... Faudra le prendre de
force.

Etienne, alors, s'egaya. C'etait en effet autour de lui que tournait
la herscheuse. Et il disait non, amuse pourtant, mais sans avoir la
moindre envie d'elle. Quelques minutes encore, elle resta plantee
derriere la haie, le regardant de ses grands yeux fixes; puis, elle
s'en alla avec lenteur, le visage brusquement serieux, comme accablee
par le lourd soleil.

A demi-voix, Etienne avait repris de longues explications qu'il
donnait a Maheu, sur la necessite, pour les charbonniers de Montsou,
de fonder une caisse de prevoyance.

--Puisque la Compagnie pretend qu'elle nous laisse libres,
repetait-il, que craignons-nous? Nous n'avons que ses pensions, et
elle les distribue a son gre, du moment ou elle ne nous fait aucune
retenue. Eh bien! il serait prudent de creer, a cote de son bon
plaisir, une association mutuelle de secours, sur laquelle nous
pourrions compter au moins, dans les cas de besoins immediats.

Et il precisait des details, discutait l'organisation, promettait de
prendre toute la peine.

--Moi, je veux bien, dit enfin Maheu convaincu. Seulement, ce sont
les autres... Tache de decider les autres.

Levaque avait gagne, on lacha les quilles pour vider les chopes. Mais
Maheu refusa d'en boire une seconde: on verrait plus tard, la journee
n'etait pas finie. Il venait de songer a Pierron. Ou pouvait-il
etre, Pierron? sans doute a l'estaminet Lenfant. Et il decida Etienne
et Levaque, tous trois partirent pour Montsou, au moment ou une
nouvelle bande envahissait le jeu de quilles de l'Avantage.

En chemin, sur le pave, il fallut entrer au debit Casimir, puis a
l'estaminet du Progres. Des camarades les appelaient par les portes
ouvertes: pas moyen de dire non. Chaque fois, c'etait une chope, deux
s'ils faisaient la politesse de rendre. Ils restaient la dix minutes,
ils echangeaient quatre paroles, et ils recommencaient plus loin, tres
raisonnables, connaissant la biere, dont ils pouvaient s'emplir, sans
autre ennui que de la pisser trop vite, au fur et a mesure, claire
comme de l'eau de roche. A l'estaminet Lenfant, ils tomberent droit
sur Pierron qui achevait sa deuxieme chope, et qui, pour ne pas
refuser de trinquer, en avala une troisieme. Eux, burent
naturellement la leur. Maintenant, ils etaient quatre, ils sortirent
avec le projet de voir si Zacharie ne serait pas a l'estaminet Tison.
La salle etait vide, ils demanderent une chope pour l'attendre un
moment. Ensuite, ils songerent a l'estaminet Saint-Eloi, y
accepterent une tournee du porion Richomme, vaguerent des lors de
debit en debit, sans pretexte, histoire uniquement de se promener.

--Faut aller au Volcan! dit tout d'un coup Levaque, qui s'allumait.

Les autres se mirent a rire, hesitants, puis accompagnerent le
camarade, au milieu de la cohue croissante de la ducasse. Dans la
salle etroite et longue du Volcan, sur une estrade de planches dressee
au fond, cinq chanteuses, le rebut des filles publiques de Lille,
defilaient, avec des gestes et un decolletage de monstres; et les
consommateurs donnaient dix sous, lorsqu'ils en voulaient une,
derriere les planches de l'estrade. Il y avait surtout la des
herscheurs, des moulineurs, jusqu'a des galibots de quatorze ans,
toute la jeunesse des fosses, buvant plus de genievre que de biere.
Quelques vieux mineurs se risquaient aussi, les maris paillards des
corons, ceux dont les menages tombaient a l'ordure.

Des que leur societe fut assise autour d'une petite table, Etienne
s'empara de Levaque, pour lui expliquer son idee d'une caisse de
prevoyance. Il avait la propagande obstinee des nouveaux convertis,
qui se creent une mission.

--Chaque membre, repetait-il, pourrait bien verser vingt sous par
mois. Avec ces vingt sous accumules, on aurait, en quatre ou cinq
ans, un magot; et, quand on a de l'argent, on est fort, n'est-ce pas?
dans n'importe quelle occasion... Hein! qu'en dis-tu?

--Moi, je ne dis pas non, repondait Levaque d'un air distrait. On en
causera.

Une blonde enorme l'excitait; et il s'enteta a rester, lorsque Maheu
et Pierron, apres avoir bu leur chope, voulurent partir, sans attendre
une seconde romance.

Dehors, Etienne, sorti avec eux, retrouva la Mouquette, qui semblait
les suivre. Elle etait toujours la, a le regarder de ses grands yeux
fixes, riant de son rire de bonne fille, comme pour dire: <>
Le jeune homme plaisanta, haussa les epaules. Alors, elle eut un
geste de colere et se perdit dans la foule.

--Ou donc est Chaval? demanda Pierron.

--C'est vrai, dit Maheu. Il est pour sur chez Piquette... Allons
chez Piquette.

Mais, comme ils arrivaient tous trois a l'estaminet Piquette, un bruit
de bataille, sur la porte, les arreta. Zacharie menacait du poing un
cloutier wallon, trapu et flegmatique; tandis que Chaval, les mains
dans les poches, regardait.

--Tiens! le voila, Chaval, reprit tranquillement Maheu. Il est avec
Catherine.

Depuis cinq grandes heures, la herscheuse et son galant se promenaient
a travers la ducasse. C'etait, le long de la route de Montsou, de
cette large rue aux maisons basses et peinturlurees, devalant en
lacet, un flot de peuple qui roulait sous le soleil, pareil a une
trainee de fourmis, perdues dans la nudite rase de la plaine.
L'eternelle boue noire avait seche, une poussiere noire montait,
volait ainsi qu'une nuee d'orage. Aux deux bords, les cabarets
crevaient de monde, rallongeaient leurs tables jusqu'au pave, ou
stationnait un double rang de camelots, des bazars en plein vent, des
fichus et des miroirs pour les filles, des couteaux et des casquettes
pour les garcons; sans compter les douceurs, des dragees et des
biscuits. Devant l'eglise, on tirait de l'arc. Il y avait des jeux
de boules, en face des Chantiers. Au coin de la route de Joiselle, a
cote de la Regie, dans un enclos de planches, on se ruait a un combat
de coqs, deux grands coqs rouges, armes d'eperons de fer, dont la
gorge ouverte saignait. Plus loin, chez Maigrat, on gagnait des
tabliers et des culottes, au billard. Et il se faisait de longs
silences, la cohue buvait, s'empiffrait sans un cri, une muette
indigestion de biere et de pommes de terre frites s'elargissait, dans
la grosse chaleur, que les poeles de friture, bouillant en plein air,
augmentaient encore.

Chaval acheta un miroir de dix-neuf sous et un fichu de trois francs a
Catherine. A chaque tour, ils rencontraient Mouque et Bonnemort, qui
etaient venus a la fete, et qui, reflechis, la traversaient cote a
cote, de leurs jambes lourdes. Mais une autre rencontre les indigna,
ils apercurent Jeanlin en train d'exciter Bebert et Lydie a voler les
bouteilles de genievre d'un debit de hasard, installe au bord d'un
terrain vague. Catherine ne put que gifler son frere, la petite
galopait deja avec une bouteille. Ces satanes enfants finiraient au
bagne.

Alors, en arrivant devant le debit de la Tete-Coupee, Chaval eut
l'idee d'y faire entrer son amoureuse, pour assister a un concours de
pinsons, affiche sur la porte depuis huit jours. Quinze cloutiers,
des clouteries de Marchiennes, s'etaient rendus a l'appel, chacun avec
une douzaine de cages; et les petites cages obscures, ou les pinsons
aveugles restaient immobiles, se trouvaient deja accrochees a une
palissade, dans la cour du cabaret. Il s'agissait de compter celui
qui, pendant une heure, repeterait le plus de fois la phrase de son
chant. Chaque cloutier, avec une ardoise, se tenait pres de ses
cages, marquant, surveillant ses voisins, surveille lui-meme. Et les
pinsons etaient partis, les <> au chant plus gras, les
<> d'une sonorite aigue, tout d'abord timides, ne risquant
que de rares phrases, puis s'excitant les uns les autres, pressant le
rythme, puis emportes enfin d'une telle rage d'emulation, qu'on en
voyait tomber et mourir. Violemment, les cloutiers les fouettaient de
la voix, leur criaient en wallon de chanter encore, encore, encore un
petit coup; tandis que les spectateurs, une centaine de personnes,
demeuraient muets, passionnes, au milieu de cette musique infernale de
cent quatre-vingts pinsons repetant tous la meme cadence, a
contretemps. Ce fut un <> qui gagna le premier prix, une
cafetiere en fer battu.

Catherine et Chaval etaient la, lorsque Zacharie et Philomene
entrerent. On se serra la main, on resta ensemble. Mais,
brusquement, Zacharie se facha, en surprenant un cloutier, venu par
curiosite avec les camarades, qui pincait les cuisses de sa soeur; et
elle, tres rouge, le faisait taire, tremblante a l'idee d'une tuerie,
de tous ces cloutiers se jetant sur Chaval, s'il ne voulait pas qu'on
la pincat. Elle avait bien senti l'homme, elle ne disait rien, par
prudence. Du reste, son galant se contentait de ricaner, tous les
quatre sortirent, l'affaire sembla finie. Et, a peine etaient-ils
entres chez Piquette boire une chope, voila que le cloutier avait
reparu, se fichant d'eux, leur soufflant sous le nez, d'un air de
provocation. Zacharie, outre dans ses bons sentiments de famille,
s'etait rue sur l'insolent.

--C'est ma soeur, cochon!... Attends, nom de Dieu! je vas te la faire
respecter!

On se precipita entre les deux hommes, tandis que Chaval, tres calme,
repetait:

--Laisse donc, ca me regarde... Je te dis que je me fous de lui!

Maheu arrivait avec sa societe, et il calma Catherine et Philomene,
deja en larmes. On riait maintenant dans la foule, le cloutier avait
disparu. Pour achever de noyer ca, Chaval, qui etait chez lui a
l'estaminet Piquette, offrit des chopes. Etienne dut trinquer avec
Catherine, tous burent ensemble, le pere, la fille et son galant, le
fils et sa maitresse, en disant poliment: <compagnie!>> Pierron ensuite s'obstina a payer sa tournee. Et l'on
etait tres d'accord, lorsque Zacharie fut repris d'une rage, a la vue
de son camarade Mouquet. Il l'appela, pour aller faire, disait-il,
son affaire au cloutier.

--Faut que je le creve!... Tiens! Chaval, garde Philomene avec
Catherine. Je vais revenir.

Maheu, a son tour, offrait des chopes. Apres tout, si le garcon
voulait venger sa soeur, ce n'etait pas d'un mauvais exemple. Mais,
depuis qu'elle avait vu Mouquet, Philomene, tranquillisee, hochait la
tete. Bien sur que les deux bougres avaient file au Volcan.

Les soirs de ducasse, on terminait la fete au bal du Bon-Joyeux.
C'etait la veuve Desir qui tenait ce bal, une forte mere de cinquante
ans, d'une rotondite de tonneau, mais d'une telle verdeur, qu'elle
avait encore six amoureux, un pour chaque jour de la semaine,
disait-elle, et les six a la fois le dimanche. Elle appelait tous les
charbonniers ses enfants, attendrie a l'idee du fleuve de biere
qu'elle leur versait depuis trente annees; et elle se vantait aussi
que pas une herscheuse ne devenait grosse, sans s'etre, a l'avance,
degourdi les jambes chez elle. Le Bon-Joyeux se composait de deux
salles: le cabaret, ou se trouvaient le comptoir et des tables; puis,
communiquant de plain-pied par une large baie, le bal, vaste piece
plancheiee au milieu seulement, dallee de briques autour. Une
decoration l'ornait, deux guirlandes de fleurs en papier qui se
croisaient d'un angle a l'autre du plafond, et que reunissait, au
centre, une couronne des memes fleurs; tandis que, le long des murs,
s'alignaient des ecussons dores, portant des noms de saints, saint
Eloi, patron des ouvriers du fer, saint Crepin, patron des
cordonniers, sainte Barbe, patronne des mineurs, tout le calendrier
des corporations. Le plafond etait si bas, que les trois musiciens,
dans leur tribune, grande comme une chaire a precher, s'ecrasaient la
tete. Pour eclairer, le soir, on accrochait quatre lampes a petrole,
aux quatre coins du bal.

Ce dimanche-la, des cinq heures, on dansait, au plein jour des
fenetres. Mais ce fut vers sept heures que les salles s'emplirent.
Dehors, un vent d'orage s'etait leve, soufflant de grandes poussieres
noires, qui aveuglaient le monde et gresillaient dans les poeles de
friture. Maheu, Etienne et Pierron, entres pour s'asseoir, venaient
de retrouver au Bon-Joyeux Chaval, dansant avec Catherine, tandis que
Philomene, toute seule, les regardait. Ni Levaque ni Zacharie
n'avaient reparu. Comme il n'y avait pas de bancs autour du bal,
Catherine, apres chaque danse, se reposait a la table de son pere. On
appela Philomene, mais elle etait mieux debout. Le jour tombait, les
trois musiciens faisaient rage, on ne voyait plus, dans la salle, que
le remuement des hanches et des gorges, au milieu d'une confusion de
bras. Un vacarme accueillit les quatre lampes, et brusquement tout
s'eclaira, les faces rouges, les cheveux depeignes, colles a la peau,
les jupes volantes, balayant l'odeur forte des couples en sueur.
Maheu montra a Etienne la Mouquette, qui, ronde et grasse comme une
vessie de saindoux, tournait violemment aux bras d'un grand moulineur
maigre: elle avait du se consoler et prendre un homme.

Enfin, il etait huit heures, lorsque la Maheude parut, ayant au sein
Estelle et suivie de sa marmaille, Alzire, Henri et Lenore. Elle
venait tout droit retrouver la son homme, sans craindre de se tromper.
On souperait plus tard, personne n'avait faim, l'estomac noye de cafe,
epaissi de biere. D'autres femmes arrivaient, on chuchota en voyant,
derriere la Maheude, entrer la Levaque, accompagnee de Bouteloup, qui
amenait par la main Achille et Desiree, les petits de Philomene. Et
les deux voisines semblaient tres d'accord, l'une se retournait,
causait avec l'autre. En chemin, il y avait eu une grosse
explication, la Maheude s'etait resignee au mariage de Zacharie,
desolee de perdre le gain de son aine, mais vaincue par cette raison
qu'elle ne pouvait le garder davantage sans injustice. Elle tachait
donc de faire bon visage, le coeur anxieux, en menagere qui se
demandait comment elle joindrait les deux bouts, maintenant que
commencait a partir le plus clair de sa bourse.

--Mets-toi la, voisine, dit-elle en montrant une table, pres de celle
ou Maheu buvait avec Etienne et Pierron.

--Mon mari n'est pas avec vous? demanda la Levaque.

Les camarades lui conterent qu'il allait revenir. Tout le monde se
tassait, Bouteloup, les mioches, si a l'etroit dans l'ecrasement des
buveurs, que les deux tables n'en formaient qu'une. On demanda des
chopes. En apercevant sa mere et ses enfants, Philomene s'etait
decidee a s'approcher. Elle accepta une chaise, elle parut contente
d'apprendre qu'on la mariait enfin; puis, comme on cherchait Zacharie,
elle repondit de sa voix molle:

--Je l'attends, il est par la.

Maheu avait echange un regard avec sa femme. Elle consentait donc? Il
devint serieux, fuma en silence. Lui aussi etait pris de l'inquietude
du lendemain, devant l'ingratitude de ces enfants qui se marieraient
un a un, en laissant leurs parents dans la misere.

On dansait toujours, une fin de quadrille noyait le bal dans une
poussiere rousse; les murs craquaient, un piston poussait des coups de
sifflet aigus, pareil a une locomotive en detresse; et, quand les
danseurs s'arreterent, ils fumaient comme des chevaux.

--Tu te souviens? dit la Levaque en se penchant a l'oreille de la
Maheude, toi qui parlais d'etrangler Catherine, si elle faisait la
betise!

Chaval ramenait Catherine a la table de la famille, et tous deux,
debout derriere le pere, achevaient leur chope.

--Bah! murmura la Maheude d'un air resigne, on dit ca... Mais ce qui
me tranquillise, c'est qu'elle ne peut pas avoir d'enfant, ah! ca,
j'en suis bien sure!... Vois-tu qu'elle accouche aussi, celle-la, et
que je sois forcee de la marier! Qu'est-ce que nous mangerions, alors?

Maintenant, c'etait une polka que sifflait le piston; et, pendant que
l'assourdissement recommencait, Maheu communiqua tout bas a sa femme
une idee. Pourquoi ne prenaient-ils pas un logeur, Etienne par
exemple, qui cherchait une pension? Ils auraient de la place, puisque
Zacharie allait les quitter, et l'argent qu'ils perdraient de ce
cote-la, ils le regagneraient en partie de l'autre. Le visage de la
Maheude s'eclairait: sans doute, bonne idee, il fallait arranger ca.
Elle semblait sauvee de la faim une fois encore, sa belle humeur
revint si vive, qu'elle commanda une nouvelle tournee de chopes.

Etienne, cependant, tachait d'endoctriner Pierron, auquel il
expliquait son projet d'une caisse de prevoyance. Il lui avait fait
promettre d'adherer, lorsqu'il eut l'imprudence de decouvrir son
veritable but.

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