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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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Et les jours succedaient aux jours, des semaines, des mois
s'ecoulerent. Maintenant, comme les camarades, il se levait a trois
heures, buvait le cafe, emportait la double tartine que madame
Rasseneur lui preparait des la veille. Regulierement, en se rendant
le matin a la fosse, il rencontrait le vieux Bonnemort qui allait se
coucher, et en sortant l'apres-midi, il se croisait avec Bouteloup qui
arrivait prendre sa tache. Il avait le beguin, la culotte, la veste
de toile, il grelottait et il se chauffait le dos a la baraque, devant
le grand feu. Puis venait l'attente, pieds nus, a la recette,
traversee de furieux courants d'air. Mais la machine, dont les gros
membres d'acier, etoiles de cuivre, luisaient la-haut, dans l'ombre,
ne le preoccupait plus, ni les cables qui filaient d'une aile noire et
muette d'oiseau nocturne, ni les cages emergeant et plongeant sans
cesse, au milieu du vacarme des signaux, des ordres cries, des
berlines ebranlant les dalles de fonte. Sa lampe brulait mal, ce
sacre lampiste n'avait pas du la nettoyer; et il ne se degourdissait
que lorsque Mouquet les emballait tous, avec des claques de farceur
qui sonnaient sur le derriere des filles. La cage se decrochait,
tombait comme une pierre au fond d'un trou, sans qu'il tournat
seulement la tete pour voir fuir le jour. Jamais il ne songeait a une
chute possible, il se retrouvait chez lui a mesure qu'il descendait
dans les tenebres, sous la pluie battante. En bas, a l'accrochage,
lorsque Pierron les avait deballes, de son air de douceur cafarde,
c'etait toujours le meme pietinement de troupeau, les chantiers s'en
allant chacun a sa taille, d'un pas trainard. Lui, desormais,
connaissait les galeries de la mine mieux que les rues de Montsou,
savait qu'il fallait tourner ici, se baisser plus loin, eviter
ailleurs une flaque d'eau. Il avait pris une telle habitude de ces
deux kilometres sous terre, qu'il les aurait faits sans lampe, les
mains dans les poches. Et, toutes les fois, les memes rencontres se
produisaient, un porion eclairant au passage la face des ouvriers, le
pere Mouque amenant un cheval, Bebert conduisant Bataille qui
s'ebrouait, Jeanlin courant derriere le train pour refermer les portes
d'aerage, et la grosse Mouquette, et la maigre Lydie poussant leurs
berlines.

A la longue, Etienne souffrait aussi beaucoup moins de l'humidite et
de l'etouffement de la taille. La cheminee lui semblait tres commode
pour monter, comme s'il eut fondu et qu'il put passer par des fentes,
ou il n'aurait point risque une main jadis. Il respirait sans malaise
les poussieres du charbon, voyait clair dans la nuit, suait
tranquille, fait a la sensation d'avoir du matin au soir ses vetements
trempes sur le corps. Du reste, il ne depensait plus maladroitement
ses forces, une adresse lui etait venue, si rapide, qu'elle etonnait
le chantier. Au bout de trois semaines, on le citait parmi les bons
herscheurs de la fosse: pas un ne roulait sa berline jusqu'au plan
incline, d'un train plus vif, ni ne l'emballait ensuite, avec autant
de correction. Sa petite taille lui permettait de se glisser partout,
et ses bras avaient beau etre fins et blancs comme ceux d'une femme,
ils paraissaient en fer sous la peau delicate, tellement ils menaient
rudement la besogne. Jamais il ne se plaignait, par fierte sans
doute, meme quand il ralait de fatigue. On ne lui reprochait que de
ne pas comprendre la plaisanterie, tout de suite fache, des qu'on
voulait taper sur lui. Au demeurant, il etait accepte, regarde comme
un vrai mineur, dans cet ecrasement de l'habitude qui le reduisait un
peu chaque jour a une fonction de machine.

Maheu surtout se prenait d'amitie pour Etienne, car il avait le
respect de l'ouvrage bien fait. Puis, ainsi que les autres, il
sentait que ce garcon avait une instruction superieure a la sienne: il
le voyait lire, ecrire, dessiner des bouts de plan, il l'entendait
causer de choses dont, lui, ignorait jusqu'a l'existence. Cela ne
l'etonnait pas, les houilleurs sont de rudes hommes qui ont la tete
plus dure que les machineurs; mais il etait surpris du courage de ce
petit-la, de la facon gaillarde dont il avait mordu au charbon, pour
ne pas crever de faim. C'etait le premier ouvrier de rencontre qui
s'acclimatait si promptement. Aussi, lorsque l'abattage pressait et
qu'il ne voulait pas deranger un haveur, chargeait-il le jeune homme
du boisage, certain de la proprete et de la solidite du travail. Les
chefs le tracassaient toujours sur cette maudite question des bois, il
craignait a chaque heure de voir apparaitre l'ingenieur Negrel, suivi
de Dansaert, criant, discutant, faisant tout recommencer; et il avait
remarque que le boisage de son herscheur satisfaisait ces messieurs
davantage, malgre leurs airs de n'etre jamais contents et de repeter
que la Compagnie, un jour ou l'autre, prendrait une mesure radicale.
Les choses trainaient, un sourd mecontentement fermentait dans la
fosse, Maheu lui-meme, si calme, finissait par fermer les poings.

Il y avait eu d'abord une rivalite entre Zacharie et Etienne. Un
soir, ils s'etaient menaces d'une paire de gifles. Mais le premier,
brave garcon et se moquant de ce qui n'etait pas son plaisir, tout de
suite apaise par l'offre amicale d'une chope, avait du s'incliner
bientot devant la superiorite du nouveau venu. Levaque, lui aussi,
faisait bon visage maintenant, causait politique avec le herscheur,
qui avait, disait-il, ses idees. Et, parmi les hommes du marchandage,
celui-ci ne sentait plus une hostilite sourde que chez le grand
Chaval, non pas qu'ils parussent se bouder, car ils etaient devenus
camarades au contraire; seulement, leurs regards se mangeaient, quand
ils plaisantaient ensemble. Catherine, entre eux, avait repris son
train de fille lasse et resignee, pliant le dos, poussant sa berline,
gentille toujours pour son compagnon de roulage qui l'aidait a son
tour, soumise d'autre part aux volontes de son amant dont elle
subissait ouvertement les caresses. C'etait une situation acceptee,
un menage reconnu sur lequel la famille elle-meme fermait les yeux, a
ce point que Chaval emmenait chaque soir la herscheuse derriere le
terri, puis la ramenait jusqu'a la porte de ses parents, ou il
l'embrassait une derniere fois, devant tout le coron. Etienne, qui
croyait en avoir pris son parti, la taquinait souvent avec ces
promenades, lachant pour rire des mots crus, comme on en lache entre
garcons et filles, au fond des tailles; et elle repondait sur le meme
ton, disait par cranerie ce que son galant lui avait fait, troublee
cependant et palissante, lorsque les yeux du jeune homme rencontraient
les siens. Tous les deux detournaient la tete, restaient parfois une
heure sans se parler, avec l'air de se hair pour des choses enterrees
en eux, et sur lesquelles ils ne s'expliquaient point.

Le printemps etait venu. Etienne, un jour, au sortir du puits, avait
recu a la face cette bouffee tiede d'avril, une bonne odeur de terre
jeune, de verdure tendre, de grand air pur; et, maintenant, a chaque
sortie, le printemps sentait meilleur et le chauffait davantage, apres
ses dix heures de travail dans l'eternel hiver du fond, au milieu de
ces tenebres humides que jamais ne dissipait aucun ete. Les jours
s'allongeaient encore, il avait fini, en mai, par descendre au soleil
levant, lorsque le ciel vermeil eclairait le Voreux d'une poussiere
d'aurore, ou la vapeur blanche des echappements montait toute rose.
On ne grelottait plus, une haleine tiede soufflait des lointains de la
plaine, pendant que les alouettes, tres haut, chantaient. Puis, a
trois heures, il avait l'eblouissement du soleil devenu brulant,
incendiant l'horizon, rougissant les briques sous la crasse du
charbon. En juin, les bles etaient grands deja, d'un vert bleu qui
tranchait sur le vert noir des betteraves. C'etait une mer sans fin,
ondulante au moindre vent, qu'il voyait s'etaler et croitre de jour en
jour, surpris parfois comme s'il la trouvait le soir plus enflee de
verdure que le matin. Les peupliers du canal s'empanachaient de
feuilles. Des herbes envahissaient le terri, des fleurs couvraient
les pres, toute une vie germait, jaillissait de cette terre, pendant
qu'il geignait sous elle, la-bas, de misere et de fatigue.

Maintenant, lorsque Etienne se promenait, le soir, ce n'etait plus
derriere le terri qu'il effarouchait des amoureux. Il suivait leurs
sillages dans les bles, il devinait leurs nids d'oiseaux paillards,
aux remous des epis jaunissants et des grands coquelicots rouges.
Zacharie et Philomene y retournaient par une habitude de vieux menage;
la mere Brule, toujours aux trousses de Lydie, la denichait a chaque
instant avec Jeanlin, terres si profondement ensemble, qu'il fallait
mettre le pied sur eux pour les decider a s'envoler; et, quant a la
Mouquette, elle gitait partout, on ne pouvait traverser un champ, sans
voir sa tete plonger, tandis que ses pieds seuls surnageaient, dans
des culbutes a pleine echine. Mais tous ceux-la etaient bien libres,
le jeune homme ne trouvait ca coupable que les soirs ou il rencontrait
Catherine et Chaval. Deux fois, il les vit, a son approche, s'abattre
au milieu d'une piece, dont les tiges immobiles resterent mortes
ensuite. Une autre fois, comme il suivait un etroit chemin, les yeux
clairs de Catherine lui apparurent au ras des bles, puis se noyerent.
Alors, la plaine immense lui semblait trop petite, il preferait passer
la soiree chez Rasseneur, a l'Avantage.

--Madame Rasseneur, donnez-moi une chope... Non, je ne sortirai pas
ce soir, j'ai les jambes cassees.

Et il se tournait vers un camarade, qui se tenait d'habitude assis a
la table du fond, la tete contre le mur.

--Souvarine, tu n'en prends pas une?

--Merci, rien du tout.

Etienne avait fait la connaissance de Souvarine, en vivant la, cote a
cote. C'etait un machineur du Voreux, qui occupait en haut la chambre
meublee, voisine de la sienne. Il devait avoir une trentaine
d'annees, mince, blond, avec une figure fine, encadree de grands
cheveux et d'une barbe legere. Ses dents blanches et pointues, sa
bouche et son nez minces, le rose de son teint, lui donnaient un air
de fille, un air de douceur entetee, que le reflet gris de ses yeux
d'acier ensauvageait par eclairs. Dans sa chambre d'ouvrier pauvre,
il n'avait qu'une caisse de papiers et de livres. Il etait Russe, ne
parlait jamais de lui, laissait courir des legendes sur son compte.
Les houilleurs, tres defiants devant les etrangers, le flairant d'une
autre classe a ses mains petites de bourgeois, avaient d'abord imagine
une aventure, un assassinat dont il fuyait le chatiment. Puis, il
s'etait montre si fraternel pour eux, sans fierte, distribuant a la
marmaille du coron tous les sous de ses poches, qu'ils l'acceptaient a
cette heure, rassures par le mot de refugie politique qui circulait,
mot vague ou ils voyaient une excuse, meme au crime, et comme une
camaraderie de souffrance.

Les premieres semaines, Etienne l'avait trouve d'une reserve farouche.
Aussi ne connut-il son histoire que plus tard. Souvarine etait le
dernier-ne d'une famille noble du gouvernement de Toula. A
Saint-Petersbourg, ou il faisait sa medecine, la passion socialiste
qui emportait alors toute la jeunesse russe l'avait decide a apprendre
un metier manuel, celui de mecanicien, pour se meler au peuple, pour
le connaitre et l'aider en frere. Et c'etait de ce metier qu'il
vivait maintenant, apres s'etre enfui a la suite d'un attentat manque
contre la vie de l'empereur: pendant un mois, il avait vecu dans la
cave d'un fruitier, creusant une mine au travers de la rue, chargeant
des bombes, sous la continuelle menace de sauter avec la maison.
Renie par sa famille, sans argent, mis comme etranger a l'index des
ateliers francais qui voyaient en lui un espion, il mourait de faim,
lorsque la Compagnie de Montsou l'avait enfin embauche, dans une heure
de presse. Depuis un an, il y travaillait en bon ouvrier, sobre,
silencieux, faisant une semaine le service de jour et une semaine le
service de nuit, si exact, que les chefs le citaient en exemple.

--Tu n'as donc jamais soif? lui demandait Etienne en riant.

Et il repondait de sa voix douce, presque sans accent:

--J'ai soif quand je mange.

Son compagnon le plaisantait aussi sur les filles, jurait l'avoir vu
avec une herscheuse dans les bles, du cote des Bas-de-Soie. Alors, il
haussait les epaules, plein d'une indifference tranquille. Une
herscheuse, pour quoi faire? La femme etait pour lui un garcon, un
camarade, quand elle avait la fraternite et le courage d'un homme.
Autrement, a quoi bon se mettre au coeur une lachete possible? Ni
femme, ni ami, il ne voulait aucun lien, il etait libre de son sang et
du sang des autres.

Chaque soir, vers neuf heures, lorsque le cabaret se vidait, Etienne
restait ainsi a causer avec Souvarine. Lui buvait sa biere a petits
coups, le machineur fumait de continuelles cigarettes, dont le tabac
avait, a la longue, roussi ses doigts minces. Ses yeux vagues de
mystique suivaient la fumee au travers d'un reve; sa main gauche, pour
s'occuper, tatonnante et nerveuse, cherchait dans le vide; et il
finissait, d'habitude, par installer sur ses genoux un lapin familier,
une grosse mere toujours pleine, qui vivait lachee en liberte, dans la
maison. Cette lapine, qu'il avait lui-meme appelee Pologne, s'etait
mise a l'adorer, venait flairer son pantalon, se dressait, le grattait
de ses pattes, jusqu'a ce qu'il l'eut prise comme un enfant. Puis,
tassee contre lui, les oreilles rabattues, elle fermait les yeux;
tandis que, sans se lasser, d'un geste de caresse inconscient, il
passait la main sur la soie grise de son poil, l'air calme par cette
douceur tiede et vivante.

--Vous savez, dit un soir Etienne, j'ai recu une lettre de Pluchart.

Il n'y avait plus la que Rasseneur. Le dernier client etait parti,
rentrant au coron qui se couchait.

--Ah! s'ecria le cabaretier, debout devant ses deux locataires. Ou en
est-il, Pluchart?

Etienne, depuis deux mois, entretenait une correspondance suivie avec
le mecanicien de Lille, auquel il avait eu l'idee d'apprendre son
embauchement a Montsou, et qui maintenant l'endoctrinait, frappe de la
propagande qu'il pouvait faire au milieu des mineurs.

--Il en est, que l'association en question marche tres bien. On
adhere de tous les cotes, parait-il.

--Qu'est-ce que tu en dis, toi, de leur societe? demanda Rasseneur a
Souvarine.

Celui-ci, qui grattait tendrement la tete de Pologne, souffla un jet
de fumee, en murmurant de son air tranquille:

--Encore des betises!

Mais Etienne s'enflammait. Toute une predisposition de revolte le
jetait a la lutte du travail contre le capital, dans les illusions
premieres de son ignorance. C'etait de l'Association internationale
des travailleurs qu'il s'agissait, de cette fameuse Internationale qui
venait de se creer a Londres. N'y avait-il pas la un effort superbe,
une campagne ou la justice allait enfin triompher? Plus de frontieres,
les travailleurs du monde entier se levant, s'unissant, pour assurer a
l'ouvrier le pain qu'il gagne. Et quelle organisation simple et
grande: en bas, la section, qui represente la commune; puis, la
federation, qui groupe les sections d'une meme province; puis, la
nation, et au-dessus, enfin, l'humanite, incarnee dans un Conseil
general, ou chaque nation etait representee par un secretaire
correspondant. Avant six mois, on aurait conquis la terre, on
dicterait des lois aux patrons, s'ils faisaient les mechants.

--Des betises! repeta Souvarine. Votre Karl Marx en est encore a
vouloir laisser agir les forces naturelles. Pas de politique, pas de
conspiration, n'est-ce pas? tout au grand jour, et uniquement pour la
hausse des salaires... Fichez-moi donc la paix, avec votre evolution!
Allumez le feu aux quatre coins des villes, fauchez les peuples, rasez
tout, et quand il ne restera plus rien de ce monde pourri, peut-etre
en repoussera-t-il un meilleur.

Etienne se mit a rire. Il n'entendait pas toujours les paroles de son
camarade, cette theorie de la destruction lui semblait une pose.
Rasseneur, encore plus pratique, et d'un bon sens d'homme etabli, ne
daigna pas se facher. Il voulait seulement preciser les choses.

--Alors, quoi? tu vas tenter de creer une section a Montsou?

C'etait ce que desirait Pluchart, qui etait secretaire de la
Federation du Nord. Il insistait particulierement sur les services
que l'Association rendrait aux mineurs, s'ils se mettaient un jour en
greve. Etienne, justement, croyait la greve prochaine: l'affaire des
bois finirait mal, il ne fallait plus qu'une exigence de la Compagnie
pour revolter toutes les fosses.

--L'embetant, c'est les cotisations, declara Rasseneur d'un ton
judicieux. Cinquante centimes par an pour le fonds general, deux
francs pour la section, ca n'a l'air de rien, et je parie que beaucoup
refuseront de les donner.

--D'autant plus, ajouta Etienne, qu'on devrait d'abord creer ici une
caisse de prevoyance, dont nous ferions a l'occasion une caisse de
resistance... N'importe, il est temps de songer a ces choses. Moi,
je suis pret, si les autres sont prets.

Il y eut un silence. La lampe a petrole fumait sur le comptoir. Par
la porte grande ouverte, on entendait distinctement la pelle d'un
chauffeur du Voreux chargeant un foyer de la machine.

--Tout est si cher! reprit madame Rasseneur, qui etait entree et qui
ecoutait d'un air sombre, comme grandie dans son eternelle robe noire.
Si je vous disais que j'ai paye les oeufs vingt-deux sous... Il
faudra que ca pete.

Les trois hommes, cette fois, furent du meme avis. Ils parlaient l'un
apres l'autre, d'une voix desolee, et les doleances commencerent.
L'ouvrier ne pouvait pas tenir le coup, la revolution n'avait fait
qu'aggraver ses miseres, c'etaient les bourgeois qui s'engraissaient
depuis 89, si goulument, qu'ils ne lui laissaient meme pas le fond des
plats a torcher. Qu'on dise un peu si les travailleurs avaient eu
leur part raisonnable, dans l'extraordinaire accroissement de la
richesse et du bien-etre, depuis cent ans? On s'etait fichu d'eux en
les declarant libres: oui, libres de crever de faim, ce dont ils ne se
privaient guere. Ca ne mettait pas du pain dans la huche, de voter
pour des gaillards qui se gobergeaient ensuite, sans plus songer aux
miserables qu'a leurs vieilles bottes. Non, d'une facon ou d'une
autre, il fallait en finir, que ce fut gentiment, par des lois, par
une entente de bonne amitie, ou que ce fut en sauvages, en brulant
tout et en se mangeant les uns les autres. Les enfants verraient
surement cela, si les vieux ne le voyaient pas, car le siecle ne
pouvait s'achever sans qu'il y eut une autre revolution, celle des
ouvriers cette fois, un chambardement qui nettoierait la societe du
haut en bas, et qui la rebatirait avec plus de proprete et de justice.

--Il faut que ca pete, repeta energiquement madame Rasseneur.

--Oui, oui, crierent-ils tous les trois, il faut que ca pete.

Souvarine flattait maintenant les oreilles de Pologne, dont le nez se
frisait de plaisir. Il dit a demi-voix, les yeux perdus, comme pour
lui-meme:

--Augmenter le salaire, est-ce qu'on peut? Il est fixe par la loi
d'airain a la plus petite somme indispensable, juste le necessaire
pour que les ouvriers mangent du pain sec et fabriquent des enfants...
S'il tombe trop bas, les ouvriers crevent, et la demande de nouveaux
hommes le fait remonter. S'il monte trop haut, l'offre trop grande le
fait baisser... C'est l'equilibre des ventres vides, la condamnation
perpetuelle au bagne de la faim.

Quand il s'oubliait de la sorte, abordant des sujets de socialiste
instruit, Etienne et Rasseneur demeuraient inquiets, troubles par ses
affirmations desolantes, auxquelles ils ne savaient que repondre.

--Entendez-vous! reprit-il avec son calme habituel, en les regardant,
il faut tout detruire, ou la faim repoussera. Oui! l'anarchie, plus
rien, la terre lavee par le sang, purifiee par l'incendie!... On
verra ensuite.

--Monsieur a bien raison, declara madame Rasseneur, qui, dans ses
violences revolutionnaires, se montrait d'une grande politesse.

Etienne, desespere de son ignorance, ne voulut pas discuter davantage.
Il se leva, en disant:

--Allons nous coucher. Tout ca ne m'empechera pas de me lever a trois
heures.

Deja Souvarine, apres avoir souffle le bout de cigarette colle a ses
levres, prenait delicatement la grosse lapine sous le ventre, pour la
poser a terre. Rasseneur fermait la maison. Ils se separerent en
silence, les oreilles bourdonnantes, la tete comme enflee des
questions graves qu'ils remuaient.

Et, chaque soir, c'etaient des conversations semblables, dans la salle
nue, autour de l'unique chope qu'Etienne mettait une heure a vider.
Un fonds d'idees obscures, endormies en lui, s'agitait, s'elargissait.
Devore surtout du besoin de savoir, il avait hesite longtemps a
emprunter des livres a son voisin, qui malheureusement ne possedait
guere que des ouvrages allemands et russes. Enfin, il s'etait fait
preter un livre francais sur les Societes cooperatives, encore des
betises, disait Souvarine; et il lisait aussi regulierement un journal
que ce dernier recevait, _Le Combat_, feuille anarchiste publiee a
Geneve. D'ailleurs, malgre leurs rapports quotidiens, il le trouvait
toujours aussi ferme, avec son air de camper dans la vie, sans
interets, ni sentiments, ni biens d'aucune sorte.

Ce fut vers les premiers jours de juillet que la situation d'Etienne
s'ameliora. Au milieu de cette vie monotone, sans cesse recommencante
de la mine, un accident s'etait produit: les chantiers de la veine
Guillaume venaient de tomber sur un brouillage, toute une perturbation
dans la couche, qui annoncait certainement l'approche d'une faille;
et, en effet, on avait bientot rencontre cette faille, que les
ingenieurs, malgre leur grande connaissance du terrain, ignoraient
encore. Cela bouleversait la fosse, on ne causait que de la veine
disparue, glissee sans doute plus bas, de l'autre cote de la faille.
Les vieux mineurs ouvraient deja les narines, comme de bons chiens
lances a la chasse de la houille. Mais, en attendant, les chantiers
ne pouvaient rester les bras croises, et des affiches annoncerent que
la Compagnie allait mettre aux encheres de nouveaux marchandages.

Maheu, un jour, a la sortie, accompagna Etienne et lui offrit d'entrer
comme haveur dans son marchandage, a la place de Levaque passe a un
autre chantier. L'affaire etait deja arrangee avec le maitre-porion
et l'ingenieur, qui se montraient tres contents du jeune homme. Aussi
Etienne n'eut-il qu'a accepter ce rapide avancement, heureux de
l'estime croissante ou Maheu le tenait.

Des le soir, ils retournerent ensemble a la fosse prendre connaissance
des affiches. Les tailles mises aux encheres se trouvaient a la veine
Filonniere, dans la galerie nord du Voreux. Elles semblaient peu
avantageuses, le mineur hochait la tete a la lecture que le jeune
homme lui faisait des conditions. En effet, le lendemain, quand ils
furent descendus et qu'il l'eut emmene visiter la veine, il lui fit
remarquer l'eloignement de l'accrochage, la nature ebouleuse du
terrain, le peu d'epaisseur et la durete du charbon. Pourtant, si
l'on voulait manger, il fallait travailler. Aussi, le dimanche
suivant, allerent-ils aux encheres, qui avaient lieu dans la baraque,
et que l'ingenieur de la fosse, assiste du maitre-porion, presidait,
en l'absence de l'ingenieur divisionnaire. Cinq a six cents
charbonniers se trouvaient la, en face de la petite estrade, plantee
dans un coin; et les adjudications marchaient d'un tel train, qu'on
entendait seulement un sourd tumulte de voix, des chiffres cries,
etouffes par d'autres chiffres.

Un instant, Maheu eut peur de ne pouvoir obtenir un des quarante
marchandages offerts par la Compagnie. Tous les concurrents
baissaient, inquiets des bruits de crise, pris de la panique du
chomage. L'ingenieur Negrel ne se pressait pas devant cet
acharnement, laissait tomber les encheres aux plus bas chiffres
possibles, tandis que Dansaert, desireux de hater encore les choses,
mentait sur l'excellence des marches. Il fallut que Maheu, pour avoir
ses cinquante metres d'avancement, luttat contre un camarade, qui
s'obstinait, lui aussi; a tour de role, ils retiraient chacun un
centime de la berline; et, s'il demeura vainqueur, ce fut en abaissant
tellement le salaire, que le porion Richomme, debout derriere lui, se
fachait entre ses dents, le poussait du coude, en grognant avec colere
que jamais il ne s'en tirerait, a ce prix-la.

Quand ils sortirent, Etienne jurait. Et il eclata devant Chaval, qui
revenait des bles en compagnie de Catherine, flanant, pendant que le
beau-pere s'occupait des affaires serieuses.

--Nom de Dieu! cria-t-il, en voila un egorgement!... Alors,
aujourd'hui, c'est l'ouvrier qu'on force a manger l'ouvrier!

Chaval s'emporta; jamais il n'aurait baisse, lui! Et Zacharie, venu
par curiosite, declara que c'etait degoutant. Mais Etienne les fit
taire d'un geste de sourde violence.

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