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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.
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Germinal
E >> Emile Zola >> Germinal Pages: 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41
Deja, Zacharie poussait Philomene dans ce meme chemin ecarte, malgre
sa resistance. Elle etait pressee, une autre fois; et ils se
disputaient tous deux, en vieux menage. Ca n'avait rien de drole, de
ne se voir que dehors, surtout l'hiver, lorsque la terre est mouillee
et qu'on n'a pas les bles pour se coucher dedans.
--Mais non, ce n'est pas ca, murmura-t-il impatiente. J'ai a te dire
une chose.
Il la tenait a la taille, il l'emmenait doucement. Puis, lorsqu'ils
furent dans l'ombre du terri, il voulut savoir si elle avait de
l'argent.
--Pour quoi faire? demanda-t-elle.
Lui, alors, s'embrouilla, parla d'une dette de deux francs qui allait
desesperer sa famille.
--Tais-toi donc!... J'ai vu Mouquet, tu vas encore au Volcan, ou il y
a ces sales femmes de chanteuses.
Il se defendit, tapa sur sa poitrine, donna sa parole d'honneur.
Puis, comme elle haussait les epaules, il dit brusquement:
--Viens avec nous, si ca t'amuse... Tu vois que tu ne me deranges
pas. Pour ce que j'en veux faire, des chanteuses!... Viens-tu?
--Et le petit? repondit-elle. Est-ce qu'on peut remuer, avec un
enfant qui crie toujours?... Laisse-moi rentrer, je parie qu'ils ne
s'entendent plus, a la maison.
Mais il la retint, il la supplia. Voyons, c'etait pour ne pas avoir
l'air bete devant Mouquet, auquel il avait promis. Un homme ne
pouvait pas, tous les soirs, se coucher comme les poules. Vaincue,
elle avait retrousse une basque de son caraco, elle coupait de l'ongle
le fil et tirait des pieces de dix sous d'un coin de la bordure. De
crainte d'etre volee par sa mere, elle cachait la le gain des heures
qu'elle faisait en plus, a la fosse.
--J'en ai cinq, tu vois, dit-elle. Je veux bien t'en donner trois...
Seulement, il faut me jurer que tu vas decider ta mere a nous marier.
En voila assez, de cette vie en l'air! Avec ca, maman me reproche
toutes les bouchees que je mange... Jure, jure d'abord.
Elle parlait de sa voix molle de grande fille maladive, sans passion,
simplement lasse de son existence. Lui, jura, cria que c'etait une
chose promise, sacree; puis, lorsqu'il tint les trois pieces, il la
baisa, la chatouilla, la fit rire, et il aurait pousse les choses
jusqu'au bout, dans ce coin du terri qui etait la chambre d'hiver de
leur vieux menage, si elle n'avait repete que non, que ca ne lui
causerait aucun plaisir. Elle retourna au coron toute seule, pendant
qu'il coupait a travers champs, pour rejoindre son camarade.
Etienne, machinalement, les avait suivis de loin, sans comprendre,
croyant a un simple rendez-vous. Les filles etaient precoces, aux
fosses; et il se rappelait les ouvrieres de Lille, qu'il attendait
derriere les fabriques, ces bandes de filles gatees des quatorze ans,
dans les abandons de la misere. Mais une autre rencontre le surprit
davantage. Il s'arreta.
C'etait, en bas du terri, dans un creux ou de grosses pierres avaient
glisse, le petit Jeanlin qui rabrouait violemment Lydie et Bebert,
assis l'une a sa droite, l'autre a sa gauche.
--Hein? vous dites?... Je vas ajouter une gifle pour chacun, moi, si
vous reclamez... Qui est-ce qui a eu l'idee, voyons!
En effet, Jeanlin avait eu une idee. Apres s'etre, pendant une heure,
le long du canal, roule dans les pres en cueillant des pissenlits avec
les deux autres, il venait de songer, devant le tas de salade, qu'on
ne mangerait jamais tout ca chez lui; et, au lieu de rentrer au coron,
il etait alle a Montsou, gardant Bebert pour faire le guet, poussant
Lydie a sonner chez les bourgeois, ou elle offrait les pissenlits. Il
disait, experimente deja, que les filles vendaient ce qu'elles
voulaient. Dans l'ardeur du negoce, le tas entier y avait passe; mais
la gamine avait fait onze sous. Et, maintenant, les mains nettes,
tous trois partageaient le gain.
--C'est injuste! declara Bebert. Faut diviser en trois... Si tu
gardes sept sous, nous n'en aurons plus que deux chacun.
--De quoi, injuste? repliqua Jeanlin furieux. J'en ai cueilli
davantage, d'abord!
L'autre d'ordinaire se soumettait, avec une admiration craintive, une
credulite qui le rendait continuellement victime. Plus age et plus
fort, il se laissait meme gifler. Mais, cette fois, l'idee de tout
cet argent l'excitait a la resistance.
--N'est-ce pas? Lydie, il nous vole... S'il ne partage pas, nous le
dirons a sa mere.
Du coup, Jeanlin lui mit le poing sous le nez.
--Repete un peu. C'est moi qui irai dire chez vous que vous avez
vendu la salade a maman... Et puis, bougre de bete, est-ce que je
puis diviser onze sous en trois? essaie pour voir, toi qui es malin...
Voila chacun vos deux sous. Depechez-vous de les prendre ou je les
recolle dans ma poche.
Dompte, Bebert accepta les deux sous. Lydie, tremblante, n'avait rien
dit, car elle eprouvait, devant Jeanlin, une peur et une tendresse de
petite femme battue. Comme il lui tendait les deux sous, elle avanca
la main avec un rire soumis. Mais il se ravisa brusquement.
--Hein? qu'est-ce que tu vas fiche de tout ca?... Ta mere te le
chipera bien sur, si tu ne sais pas le cacher... Vaut mieux que je te
le garde. Quand tu auras besoin d'argent, tu m'en demanderas.
Et les neuf sous disparurent. Pour lui fermer la bouche, il l'avait
empoignee en riant, il se roulait avec elle sur le terri. C'etait sa
petite femme, ils essayaient ensemble, dans les coins noirs, l'amour
qu'ils entendaient et qu'ils voyaient chez eux, derriere les cloisons,
par les fentes des portes. Ils savaient tout, mais ils ne pouvaient
guere, trop jeunes, tatonnant, jouant, pendant des heures, a des jeux
de petits chiens vicieux. Lui appelait ca < >; et,
quand il l'emmenait, elle galopait, elle se laissait prendre avec le
tremblement delicieux de l'instinct, souvent fachee, mais cedant
toujours dans l'attente de quelque chose qui ne venait point.
Comme Bebert n'etait pas admis a ces parties-la, et qu'il recevait une
bourrade, des qu'il voulait tater de Lydie, il restait gene, travaille
de colere et de malaise, quand les deux autres s'amusaient, ce dont
ils ne se genaient nullement en sa presence. Aussi n'avait-il qu'une
idee, les effrayer, les deranger, en leur criant qu'on les voyait.
--C'est foutu, v'la un homme qui regarde!
Cette fois, il ne mentait pas, c'etait Etienne qui se decidait a
continuer son chemin. Les enfants bondirent, se sauverent, et il
passa, tournant le terri, suivant le canal, amuse de la belle peur de
ces polissons. Sans doute, c'etait trop tot a leur age; mais quoi?
ils en voyaient tant, ils en entendaient de si raides, qu'il aurait
fallu les attacher, pour les tenir. Au fond cependant, Etienne
devenait triste.
Cent pas plus loin, il tomba encore sur des couples. Il arrivait a
Requillart, et la, autour de la vieille fosse en ruine, toutes les
filles de Montsou rodaient avec leurs amoureux. C'etait le
rendez-vous commun, le coin ecarte et desert, ou les herscheuses
venaient faire leur premier enfant, quand elles n'osaient se risquer
sur le carin. Les palissades rompues ouvraient a chacun l'ancien
carreau, change en un terrain vague, obstrue par les debris de deux
hangars qui s'etaient ecroules, et par les carcasses des grands
chevalets restes debout. Des berlines hors d'usage trainaient,
d'anciens bois a moitie pourris entassaient des meules; tandis qu'une
vegetation drue reconquerait ce coin de terre, s'etalait en herbe
epaisse, jaillissait en jeunes arbres deja forts. Aussi chaque fille
s'y trouvait-elle chez elle, il y avait des trous perdus pour toutes,
les galants les culbutaient sur les poutres, derriere les bois, dans
les berlines. On se logeait quand meme, coudes a coudes, sans
s'occuper des voisins. Et il semblait que ce fut, autour de la
machine eteinte, pres de ce puits las de degorger de la houille, une
revanche de la creation, le libre amour qui, sous le coup de fouet de
l'instinct, plantait des enfants dans les ventres de ces filles, a
peine femmes.
Pourtant, un gardien habitait la, le vieux Mouque, auquel la Compagnie
abandonnait, presque sous le beffroi detruit, deux pieces, que la
chute attendue des dernieres charpentes menacait d'un continuel
ecrasement. Il avait meme du etayer une partie du plafond; et il y
vivait tres bien, en famille, lui et Mouquet dans une chambre, la
Mouquette dans l'autre. Comme les fenetres n'avaient plus une seule
vitre, il s'etait decide a les boucher en clouant des planches: on ne
voyait pas clair, mais il faisait chaud. Du reste, ce gardien ne
gardait rien, allait soigner ses chevaux au Voreux, ne s'occupait
jamais des ruines de Requillart, dont on conservait seulement le puits
pour servir de cheminee a un foyer, qui aerait la fosse voisine.
Et c'etait ainsi que le pere Mouque achevait de vieillir, au milieu
des amours. Des dix ans, la Mouquette avait fait la culbute dans tous
les coins des decombres, non en galopine effarouchee et encore verte
comme Lydie, mais en fille deja grasse, bonne pour des garcons barbus.
Le pere n'avait rien a dire, car elle se montrait respectueuse, jamais
elle n'introduisait un galant chez lui. Puis, il etait habitue a ces
accidents-la. Quand il se rendait au Voreux ou qu'il en revenait,
chaque fois qu'il sortait de son trou, il ne pouvait risquer un pied,
sans le mettre sur un couple, dans l'herbe; et c'etait pis, s'il
voulait ramasser du bois pour sa soupe, ou chercher des glaiterons
pour son lapin, a l'autre bout du clos: alors, il voyait se lever, un
a un, les nez gourmands de toutes les filles de Montsou, tandis qu'il
devait se mefier de ne pas buter contre les jambes, tendues au ras des
sentiers. D'ailleurs, peu a peu, ces rencontres-la n'avaient plus
derange personne, ni lui qui veillait simplement a ne pas tomber, ni
les filles qu'il laissait achever leur affaire, s'eloignant a petits
pas discrets, en brave homme paisible devant les choses de la nature.
Seulement, de meme qu'elles le connaissaient a cette heure, lui avait
egalement fini par les connaitre, ainsi que l'on connait les pies
polissonnes qui se debauchent dans les poiriers des jardins. Ah!
cette jeunesse, comme elle en prenait, comme elle se bourrait!
Parfois, il hochait le menton avec des regrets silencieux, en se
detournant des gaillardes bruyantes, soufflant trop haut, au fond des
tenebres. Une seule chose lui causait de l'humeur: deux amoureux
avaient pris la mauvaise habitude de s'embrasser contre le mur de sa
chambre. Ce n'etait pas que ca l'empechat de dormir, mais ils
poussaient si fort, qu'a la longue ils degradaient le mur.
Chaque soir, le vieux Mouque recevait la visite de son ami, le pere
Bonnemort, qui, regulierement, avant son diner, faisait la meme
promenade. Les deux anciens ne se parlaient guere, echangeaient a
peine dix paroles, pendant la demi-heure qu'ils passaient ensemble.
Mais cela les egayait, d'etre ainsi, de songer a de vieilles choses,
qu'ils remachaient en commun, sans avoir besoin d'en causer. A
Requillart, ils s'asseyaient sur une poutre, cote a cote, lachaient un
mot, puis partaient pour leurs revasseries, le nez vers la terre.
Sans doute, ils redevenaient jeunes. Autour d'eux, des galants
troussaient leurs amoureuses, des baisers et des rires chuchotaient,
une odeur chaude de filles montait, dans la fraicheur des herbes
ecrasees. C'etait deja derriere la fosse, quarante-trois ans plus
tot, que le pere Bonnemort avait pris sa femme, une herscheuse si
chetive, qu'il la posait sur une berline, pour l'embrasser a l'aise.
Ah! il y avait beau temps! Et les deux vieux, branlant la tete, se
quittaient enfin, souvent meme sans se dire bonsoir.
Ce soir-la, toutefois, comme Etienne arrivait, le pere Bonnemort, qui
se levait de la poutre, pour retourner au coron, disait a Mouque:
--Bonne nuit, vieux!... Dis donc, tu as connu la Roussie?
Mouque resta un instant muet, dodelina des epaules, puis, en rentrant
dans sa maison:
--Bonne nuit, bonne nuit, vieux!
Etienne, a son tour, vint s'asseoir sur la poutre. Sa tristesse
augmentait, sans qu'il sut pourquoi. Le vieil homme, dont il
regardait disparaitre le dos, lui rappelait son arrivee du matin, le
flot de paroles que l'enervement du vent avait arrachees a ce
silencieux. Que de misere! et toutes ces filles, ereintees de
fatigue, qui etaient encore assez betes, le soir, pour fabriquer des
petits, de la chair a travail et a souffrance! Jamais ca ne finirait,
si elles s'emplissaient toujours de meurt-de-faim. Est-ce qu'elles
n'auraient pas du plutot se boucher le ventre, serrer les cuisses,
ainsi qu'a l'approche du malheur? Peut-etre ne remuait-il confusement
ces idees moroses que dans l'ennui d'etre seul, lorsque les autres, a
cette heure, s'en allaient deux a deux prendre du plaisir. Le temps
mou l'etouffait un peu, des gouttes de pluie, rares encore, tombaient
sur ses mains fievreuses. Oui, toutes y passaient, c'etait plus fort
que la raison.
Justement, comme Etienne restait assis, immobile dans l'ombre, un
couple qui descendait de Montsou le frola sans le voir, en s'engageant
dans le terrain vague de Requillart. La fille, une pucelle bien sur,
se debattait, resistait, avec des supplications basses, chuchotees;
tandis que le garcon, muet, la poussait quand meme vers les tenebres
d'un coin de hangar, demeure debout, sous lequel d'anciens cordages
moisis s'entassaient. C'etaient Catherine et le grand Chaval. Mais
Etienne ne les avait pas reconnus au passage, et il les suivait des
yeux, il guettait la fin de l'histoire, pris d'une sensualite, qui
changeait le cours de ses reflexions. Pourquoi serait-il intervenu?
lorsque les filles disent non, c'est qu'elles aiment a etre bourrees
d'abord.
En quittant le coron des Deux-Cent-Quarante, Catherine etait allee a
Montsou par le pave. Depuis l'age de dix ans, depuis qu'elle gagnait
sa vie a la fosse, elle courait ainsi le pays toute seule, dans la
complete liberte des familles de houilleurs; et, si aucun homme ne
l'avait eue, a quinze ans, c'etait grace a l'eveil tardif de sa
puberte, dont elle attendait encore la crise. Quand elle fut devant
les Chantiers de la Compagnie, elle traversa la rue et entra chez une
blanchisseuse, ou elle etait certaine de trouver la Mouquette; car
celle-ci vivait la, avec des femmes qui se payaient des tournees de
cafe, du matin au soir. Mais elle eut un chagrin, la Mouquette,
precisement, avait regale a son tour, si bien qu'elle ne put lui
preter les dix sous promis. Pour la consoler, on lui offrit vainement
un verre de cafe tout chaud. Elle ne voulut meme pas que sa camarade
empruntat a une autre femme. Une pensee d'economie lui etait venue,
une sorte de crainte superstitieuse, la certitude que, si elle
l'achetait maintenant, ce ruban lui porterait malheur.
Elle se hata de reprendre le chemin du coron, et elle etait aux
dernieres maisons de Montsou, lorsqu'un homme, sur la porte de
l'estaminet Piquette, l'appela.
--Eh! Catherine, ou cours-tu si vite?
C'etait le grand Chaval. Elle fut contrariee, non qu'il lui deplut,
mais parce qu'elle n'etait pas en train de rire.
--Entre donc boire quelque chose... Un petit verre de doux, veux-tu?
Gentiment, elle refusa: la nuit allait tomber, on l'attendait chez
elle. Lui, s'etait avance, la suppliait a voix basse, au milieu de la
rue. Son idee, depuis longtemps, etait de la decider a monter dans la
chambre qu'il occupait au premier etage de l'estaminet Piquette, une
belle chambre qui avait un grand lit, pour un menage. Il lui faisait
donc peur, qu'elle refusait toujours. Elle, bonne fille, riait,
disait qu'elle monterait la semaine ou les enfants ne poussent pas.
Puis, d'une chose a une autre, elle en arriva, sans savoir comment, a
parler du ruban bleu qu'elle n'avait pu acheter.
--Mais je vais t'en payer un, moi! cria-t-il.
Elle rougit, sentant qu'elle ferait bien de refuser encore, travaillee
au fond du gros desir d'avoir son ruban. L'idee d'un emprunt lui
revint, elle finit par accepter, a la condition qu'elle lui rendrait
ce qu'il depenserait pour elle. Cela les fit plaisanter de nouveau:
il fut convenu que, si elle ne couchait pas avec lui, elle lui
rendrait l'argent. Mais il y eut une autre difficulte, quand il parla
d'aller chez Maigrat.
--Non, pas chez Maigrat, maman me l'a defendu.
--Laisse donc, est-ce qu'on a besoin de dire ou l'on va!... C'est lui
qui tient les plus beaux rubans de Montsou.
Lorsque Maigrat vit entrer dans sa boutique le grand Chaval et
Catherine, comme deux galants qui achetent leur cadeau de noces, il
devint tres rouge, il montra ses pieces de ruban bleu avec la rage
d'un homme dont on se moque. Puis, les jeunes gens servis, il se
planta sur la porte pour les regarder s'eloigner dans le crepuscule;
et, comme sa femme venait d'une voix timide lui demander un
renseignement, il tomba sur elle, l'injuria, cria qu'il ferait se
repentir un jour le sale monde qui manquait de reconnaissance, lorsque
tous auraient du etre par terre, a lui lecher les pieds.
Sur la route, le grand Chaval accompagnait Catherine. Il marchait
pres d'elle, les bras ballants; seulement, il la poussait de la
hanche, il la conduisait, sans en avoir l'air. Elle s'apercut tout
d'un coup qu'il lui avait fait quitter le pave et qu'ils s'engageaient
ensemble dans l'etroit chemin de Requillart. Mais elle n'eut pas le
temps de se facher: deja, il la tenait a la taille, il l'etourdissait
d'une caresse de mots continue. Etait-elle bete, d'avoir peur! est-ce
qu'il voulait du mal a un petit mignon comme elle, aussi douce que de
la soie, si tendre qu'il l'aurait mangee? Et il lui soufflait derriere
l'oreille, dans le cou, il lui faisait passer un frisson sur toute la
peau du corps. Elle, etouffee, ne trouvait rien a repondre. C'etait
vrai, qu'il semblait l'aimer. Le samedi soir, apres avoir eteint la
chandelle, elle s'etait justement demande ce qu'il arriverait, s'il la
prenait ainsi; puis, en s'endormant, elle avait reve qu'elle ne disait
plus non, toute lache de plaisir. Pourquoi donc, a la meme idee,
aujourd'hui, eprouvait-elle une repugnance et comme un regret? Pendant
qu'il lui chatouillait la nuque avec ses moustaches, si doucement,
qu'elle en fermait les yeux, l'ombre d'un autre homme, du garcon
entrevu le matin, passait dans le noir de ses paupieres closes.
Brusquement, Catherine regarda autour d'elle. Chaval l'avait conduite
dans les decombres de Requillart, et elle eut un recul frissonnant
devant les tenebres du hangar effondre.
--Oh! non, oh! non, murmura-t-elle, je t'en prie, laisse-moi!
La peur du male l'affolait, cette peur qui raidit les muscles dans un
instinct de defense, meme lorsque les filles veulent bien, et qu'elles
sentent l'approche conquerante de l'homme. Sa virginite, qui n'avait
rien a apprendre pourtant, s'epouvantait, comme a la menace d'un coup,
d'une blessure dont elle redoutait la douleur encore inconnue.
--Non, non, je ne veux pas! Je te dis que je suis trop jeune... Vrai!
plus tard, quand je serai faite au moins.
Il grogna sourdement:
--Bete! rien a craindre alors... Qu'est-ce que ca te fiche?
Mais il ne parla pas davantage. Il l'avait empoignee solidement, il
la jetait sous le hangar. Et elle tomba a la renverse sur les vieux
cordages, elle cessa de se defendre, subissant le male avant l'age,
avec cette soumission hereditaire, qui, des l'enfance, culbutait en
plein vent les filles de sa race. Ses begaiements effrayes
s'eteignirent, on n'entendit plus que le souffle ardent de l'homme.
Etienne, cependant, avait ecoute, sans bouger. Encore une qui faisait
le saut! Et, maintenant qu'il avait vu la comedie, il se leva, envahi
d'un malaise, d'une sorte d'excitation jalouse ou montait de la
colere. Il ne se genait plus, il enjambait les poutres, car ces
deux-la etaient bien trop occupes a cette heure, pour se deranger.
Aussi fut-il surpris, lorsqu'il eut fait une centaine de pas sur la
route, de voir, en se tournant, qu'ils etaient debout deja et qu'ils
paraissaient, comme lui, revenir vers le coron. L'homme avait repris
la fille a la taille, la serrant d'un air de reconnaissance, lui
parlant toujours dans le cou; et c'etait elle qui semblait pressee,
qui voulait rentrer vite, l'air fache surtout du retard.
Alors, Etienne fut tourmente d'une envie, celle de voir leurs figures.
C'etait imbecile, il hata le pas pour ne point y ceder. Mais ses
pieds se ralentissaient d'eux-memes, il finit, au premier reverbere,
par se cacher dans l'ombre. Une stupeur le cloua, lorsqu'il reconnut
au passage Catherine et le grand Chaval. Il hesitait d'abord:
etait-ce bien elle, cette jeune fille en robe gros bleu, avec ce
bonnet? etait-ce le galopin qu'il avait vu en culotte, la tete serree
dans le beguin de toile? Voila pourquoi elle avait pu le froler, sans
qu'il la devinat. Mais il ne doutait plus, il venait de retrouver ses
yeux, la limpidite verdatre de cette eau de source, si claire et si
profonde. Quelle catin! et il eprouvait un furieux besoin de se
venger d'elle, sans motif, en la meprisant. D'ailleurs, ca ne lui
allait pas d'etre en fille: elle etait affreuse.
Lentement, Catherine et Chaval etaient passes. Ils ne se savaient
point guettes de la sorte, lui la retenait pour la baiser derriere
l'oreille, tandis qu'elle recommencait a s'attarder sous les caresses,
qui la faisaient rire. Reste en arriere, Etienne etait bien oblige de
les suivre, irrite de ce qu'ils barraient le chemin, assistant quand
meme a ces choses dont la vue l'exasperait. C'etait donc vrai, ce
qu'elle lui avait jure le matin: elle n'etait encore la maitresse de
personne; et lui qui ne l'avait pas crue, qui s'etait prive d'elle
pour ne pas faire comme l'autre! et lui qui venait de se la laisser
prendre sous le nez, qui avait pousse la betise jusqu'a s'egayer
salement a les voir! Cela le rendait fou, il serrait les poings, il
aurait mange cet homme, dans un de ces besoins de tuer ou il voyait
rouge.
Pendant une demi-heure, la promenade dura. Lorsque Chaval et
Catherine approcherent du Voreux, ils ralentirent encore leur marche,
ils s'arreterent deux fois au bord du canal, trois fois le long du
terri, tres gais maintenant, s'amusant a de petits jeux tendres.
Etienne devait s'arreter lui aussi, faire les memes stations, de peur
d'etre apercu. Il s'efforcait de n'avoir plus qu'un regret brutal: ca
lui apprendrait a menager les filles, par bonne education. Puis,
apres le Voreux, libre enfin d'aller diner chez Rasseneur, il continua
de les suivre, il les accompagna au coron, demeura la, debout dans
l'ombre, pendant un quart d'heure, a attendre que Chaval laissat
Catherine rentrer chez elle. Et, lorsqu'il fut bien sur qu'ils
n'etaient plus ensemble, il marcha de nouveau, il poussa tres loin sur
la route de Marchiennes, pietinant, ne songeant a rien, trop etouffe
et trop triste pour s'enfermer dans une chambre.
Une heure plus tard seulement, vers neuf heures, Etienne retraversa le
coron, en se disant qu'il fallait manger et se coucher, s'il voulait
etre debout le matin, a quatre heures. Le village dormait deja, tout
noir dans la nuit. Pas une lueur ne glissait des persiennes closes,
les longues facades s'alignaient, avec le sommeil pesant des casernes
qui ronflent. Seul, un chat se sauva au travers des jardins vides.
C'etait la fin de la journee, l'ecrasement des travailleurs tombant de
la table au lit, assommes de fatigue et de nourriture.
Chez Rasseneur, dans la salle eclairee, un machineur et deux ouvriers
du jour buvaient des chopes. Mais, avant de rentrer, Etienne
s'arreta, jeta un dernier regard aux tenebres. Il retrouvait la meme
immensite noire que le matin, lorsqu'il etait arrive par le grand
vent. Devant lui, le Voreux s'accroupissait de son air de bete
mauvaise, vague, pique de quelques lueurs de lanterne. Les trois
brasiers du terri brulaient en l'air, pareils a des lunes sanglantes,
detachant par instants les silhouettes demesurees du pere Bonnemort et
de son cheval jaune. Et, au-dela, dans la plaine rase, l'ombre avait
tout submerge, Montsou, Marchiennes, la foret de Vandame, la vaste mer
de betteraves et de ble, ou ne luisaient plus, comme des phares
lointains, que les feux bleus des hauts fourneaux et les feux rouges
des fours a coke. Peu a peu, la nuit se noyait, la pluie tombait
maintenant, lente, continue, abimant ce neant au fond de son
ruissellement monotone; tandis qu'une seule voix s'entendait encore,
la respiration grosse et lente de la machine d'epuisement, qui jour et
nuit soufflait.
Troisieme partie
I
Le lendemain, les jours suivants, Etienne reprit son travail a la
fosse. Il s'accoutumait, son existence se reglait sur cette besogne
et ces habitudes nouvelles, qui lui avaient paru si dures au debut.
Une seule aventure coupa la monotonie de la premiere quinzaine, une
fievre ephemere qui le tint quarante-huit heures au lit, les membres
brises, la tete brulante, revassant, dans un demi-delire, qu'il
poussait sa berline au fond d'une voie trop etroite, ou son corps ne
pouvait passer. C'etait simplement la courbature de l'apprentissage,
un exces de fatigue dont il se remit tout de suite.
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