Germinal
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Emile Zola >> Germinal
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Author: Emile Zola
Title: Germinal
Remark: n. 13 of "Les Rougon-Macquart"
Language: French
Encoding: ISO-8859-1
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Emile Zola
Germinal
Premiere Partie
I
Dans la plaine rase, sous la nuit sans etoiles, d'une obscurite et
d'une epaisseur d'encre, un homme suivait seul la grande route de
Marchiennes a Montsou, dix kilometres de pave coupant tout droit, a
travers les champs de betteraves. Devant lui, il ne voyait meme pas
le sol noir, et il n'avait la sensation de l'immense horizon plat que
par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une
mer, glacees d'avoir balaye des lieues de marais et de terres nues.
Aucune ombre d'arbre ne tachait le ciel, le pave se deroulait avec la
rectitude d'une jetee, au milieu de l'embrun aveuglant des tenebres.
L'homme etait parti de Marchiennes vers deux heures. Il marchait d'un
pas allonge, grelottant sous le coton aminci de sa veste et de son
pantalon de velours. Un petit paquet, noue dans un mouchoir a
carreaux, le genait beaucoup; et il le serrait contre ses flancs,
tantot d'un coude, tantot de l'autre, pour glisser au fond de ses
poches les deux mains a la fois, des mains gourdes que les lanieres du
vent d'est faisaient saigner. Une seule idee occupait sa tete vide
d'ouvrier sans travail et sans gite, l'espoir que le froid serait
moins vif apres le lever du jour. Depuis une heure, il avancait
ainsi, lorsque sur la gauche, a deux kilometres de Montsou, il apercut
des feux rouges, trois brasiers brulant au plein air, et comme
suspendus. D'abord, il hesita, pris de crainte; puis, il ne put
resister au besoin douloureux de se chauffer un instant les mains.
Un chemin creux s'enfoncait. Tout disparut. L'homme avait a droite
une palissade, quelque mur de grosses planches fermant une voie
ferree; tandis qu'un talus d'herbe s'elevait a gauche, surmonte de
pignons confus, d'une vision de village aux toitures basses et
uniformes. Il fit environ deux cents pas. Brusquement, a un coude du
chemin, les feux reparurent pres de lui, sans qu'il comprit davantage
comment ils brulaient si haut dans le ciel mort, pareils a des lunes
fumeuses. Mais, au ras du sol, un autre spectacle venait de
l'arreter. C'etait une masse lourde, un tas ecrase de constructions,
d'ou se dressait la silhouette d'une cheminee d'usine; de rares lueurs
sortaient des fenetres encrassees, cinq ou six lanternes tristes
etaient pendues dehors, a des charpentes dont les bois noircis
alignaient vaguement des profils de treteaux gigantesques; et, de
cette apparition fantastique, noyee de nuit et de fumee, une seule
voix montait, la respiration grosse et longue d'un echappement de
vapeur, qu'on ne voyait point.
Alors, l'homme reconnut une fosse. Il fut repris de honte: a quoi
bon? il n'y aurait pas de travail. Au lieu de se diriger vers les
batiments, il se risqua enfin a gravir le terri sur lequel brulaient
les trois feux de houille, dans des corbeilles de fonte, pour eclairer
et rechauffer la besogne. Les ouvriers de la coupe a terre avaient du
travailler tard, on sortait encore les debris inutiles. Maintenant,
il entendait les moulineurs pousser les trains sur les treteaux, il
distinguait des ombres vivantes culbutant les berlines, pres de chaque
feu.
--Bonjour, dit-il en s'approchant d'une des corbeilles.
Tournant le dos au brasier, le charretier etait debout, un vieillard
vetu d'un tricot de laine violette, coiffe d'une casquette en poil de
lapin; pendant que son cheval, un gros cheval jaune, attendait, dans
une immobilite de pierre, qu'on eut vide les six berlines montees par
lui. Le manoeuvre employe au culbuteur, un gaillard roux et
efflanque, ne se pressait guere, pesait sur le levier d'une main
endormie. Et, la-haut, le vent redoublait, une bise glaciale, dont
les grandes haleines regulieres passaient comme des coups de faux.
--Bonjour, repondit le vieux.
Un silence se fit. L'homme, qui se sentait regarde d'un oeil mefiant,
dit son nom tout de suite.
--Je me nomme Etienne Lantier, je suis machineur... Il n'y a pas de
travail ici?
Les flammes l'eclairaient, il devait avoir vingt et un ans, tres brun,
joli homme, l'air fort malgre ses membres menus.
Rassure, le charretier hochait la tete.
--Du travail pour un machineur, non, non... Il s'en est encore
presente deux hier. Il n'y a rien.
Une rafale leur coupa la parole. Puis, Etienne demanda, en montrant
le tas sombre des constructions, au pied du terri:
--C'est une fosse, n'est-ce pas?
Le vieux, cette fois, ne put repondre. Un violent acces de toux
l'etranglait. Enfin, il cracha, et son crachat, sur le sol empourpre,
laissa une tache noire.
--Oui, une fosse, le Voreux... Tenez! le coron est tout pres.
A son tour, de son bras tendu, il designait dans la nuit le village
dont le jeune homme avait devine les toitures. Mais les six berlines
etaient vides, il les suivit sans un claquement de fouet, les jambes
raidies par des rhumatismes; tandis que le gros cheval jaune repartait
tout seul, tirait pesamment entre les rails, sous une nouvelle
bourrasque, qui lui herissait le poil.
Le Voreux, a present, sortait du reve. Etienne, qui s'oubliait devant
le brasier a chauffer ses pauvres mains saignantes, regardait,
retrouvait chaque partie de la fosse, le hangar goudronne du criblage,
le beffroi du puits, la vaste chambre de la machine d'extraction, la
tourelle carree de la pompe d'epuisement. Cette fosse, tassee au fond
d'un creux, avec ses constructions trapues de briques, dressant sa
cheminee comme une corne menacante, lui semblait avoir un air mauvais
de bete goulue, accroupie la pour manger le monde.
Tout en l'examinant, il songeait a lui, a son existence de vagabond,
depuis huit jours qu'il cherchait une place; il se revoyait dans son
atelier du chemin de fer, giflant son chef, chasse de Lille, chasse de
partout; le samedi, il etait arrive a Marchiennes, ou l'on disait
qu'il y avait du travail, aux Forges; et rien, ni aux Forges, ni chez
Sonneville, il avait du passer le dimanche cache sous les bois d'un
chantier de charronnage, dont le surveillant venait de l'expulser, a
deux heures de la nuit. Rien, plus un sou, pas meme une croute:
qu'allait-il faire ainsi par les chemins, sans but, ne sachant
seulement ou s'abriter contre la bise? Oui, c'etait bien une fosse,
les rares lanternes eclairaient le carreau, une porte brusquement
ouverte lui avait permis d'entrevoir les foyers des generateurs, dans
une clarte vive. Il s'expliquait jusqu'a l'echappement de la pompe,
cette respiration grosse et longue, soufflant sans relache, qui etait
comme l'haleine engorgee du monstre.
Le manoeuvre du culbuteur, gonflant le dos, n'avait pas meme leve les
yeux sur Etienne, et celui-ci allait ramasser son petit paquet tombe a
terre, lorsqu'un acces de toux annonca le retour du charretier.
Lentement, on le vit sortir de l'ombre, suivi du cheval jaune, qui
montait six nouvelles berlines pleines.
--Il y a des fabriques a Montsou? demanda le jeune homme.
Le vieux cracha noir, puis repondit dans le vent:
--Oh! ce ne sont pas les fabriques qui manquent. Fallait voir ca, il
y a trois ou quatre ans! Tout ronflait, on ne pouvait trouver des
hommes, jamais on n'avait tant gagne... Et voila qu'on se remet a se
serrer le ventre. Une vraie pitie dans le pays, on renvoie le monde,
les ateliers ferment les uns apres les autres... Ce n'est peut-etre
pas la faute de l'empereur; mais pourquoi va-t-il se battre en
Amerique? Sans compter que les betes meurent du cholera, comme les
gens.
Alors, en courtes phrases, l'haleine coupee, tous deux continuerent a
se plaindre. Etienne racontait ses courses inutiles depuis une
semaine: il fallait donc crever de faim? bientot les routes seraient
pleines de mendiants. Oui, disait le vieillard, ca finirait par mal
tourner, car il n'etait pas Dieu permis de jeter tant de chretiens a
la rue.
--On n'a pas de la viande tous les jours.
--Encore si l'on avait du pain!
--C'est vrai, si l'on avait du pain seulement!
Leurs voix se perdaient, des bourrasques emportaient les mots dans un
hurlement melancolique.
--Tenez! reprit tres haut le charretier en se tournant vers le midi,
Montsou est la...
Et, de sa main tendue de nouveau, il designa dans les tenebres des
points invisibles, a mesure qu'il les nommait. La-bas, a Montsou, la
sucrerie Fauvelle marchait encore, mais la sucrerie Hoton venait de
reduire son personnel, il n'y avait guere que la minoterie Dutilleul
et la corderie Bleuze pour les cables de mine, qui tinssent le coup.
Puis, d'un geste large, il indiqua, au nord, toute une moitie de
l'horizon: les ateliers de construction Sonneville n'avaient pas recu
les deux tiers de leurs commandes habituelles; sur les trois hauts
fourneaux des Forges de Marchiennes, deux seulement etaient allumes;
enfin, a la verrerie Gagebois, une greve menacait, car on parlait
d'une reduction de salaire.
--Je sais, je sais, repetait le jeune homme a chaque indication. J'en
viens.
--Nous autres, ca va jusqu'a present, ajouta le charretier. Les
fosses ont pourtant diminue leur extraction. Et regardez, en face, a
la Victoire, il n'y a aussi que deux batteries de fours a coke qui
flambent.
Il cracha, il repartit derriere son cheval somnolent, apres l'avoir
attele aux berlines vides.
Maintenant, Etienne dominait le pays entier. Les tenebres demeuraient
profondes, mais la main du vieillard les avait comme emplies de
grandes miseres, que le jeune homme, inconsciemment, sentait a cette
heure autour de lui, partout, dans l'etendue sans bornes. N'etait-ce
pas un cri de famine que roulait le vent de mars, au travers de cette
campagne nue? Les rafales s'etaient enragees, elles semblaient
apporter la mort du travail, une disette qui tuerait beaucoup
d'hommes. Et, les yeux errants, il s'efforcait de percer les ombres,
tourmente du desir et de la peur de voir. Tout s'aneantissait au fond
de l'inconnu des nuits obscures, il n'apercevait, tres loin, que les
hauts fourneaux et les fours a coke. Ceux-ci, des batteries de cent
cheminees, plantees obliquement, alignaient des rampes de flammes
rouges; tandis que les deux tours, plus a gauche, brulaient toutes
bleues en plein ciel, comme des torches geantes. C'etait d'une
tristesse d'incendie, il n'y avait d'autres levers d'astres, a
l'horizon menacant, que ces feux nocturnes des pays de la houille et
du fer.
--Vous etes peut-etre de la Belgique? reprit derriere Etienne le
charretier, qui etait revenu.
Cette fois, il n'amenait que trois berlines. On pouvait toujours
culbuter celles-la: un accident arrive a la cage d'extraction, un
ecrou casse, allait arreter le travail pendant un grand quart d'heure.
En bas du terri, un silence s'etait fait, les moulineurs n'ebranlaient
plus les treteaux d'un roulement prolonge. On entendait seulement
sortir de la fosse le bruit lointain d'un marteau, tapant sur de la
tole.
--Non, je suis du Midi, repondit le jeune homme.
Le manoeuvre, apres avoir vide les berlines, s'etait assis a terre,
heureux de l'accident; et il gardait sa sauvagerie muette, il avait
simplement leve de gros yeux eteints sur le charretier, comme gene par
tant de paroles. Ce dernier, en effet, n'en disait pas si long
d'habitude. Il fallait que le visage de l'inconnu lui convint et
qu'il fut pris d'une de ces demangeaisons de confidences, qui font
parfois causer les vieilles gens tout seuls, a haute voix.
--Moi, dit-il, je suis de Montsou, je m'appelle Bonnemort.
--C'est un surnom? demanda Etienne etonne.
Le vieux eut un ricanement d'aise, et montrant le Voreux:
--Oui, oui... On m'a retire trois fois de la-dedans en morceaux, une
fois avec tout le poil roussi, une autre avec de la terre jusque dans
le gesier, la troisieme avec le ventre gonfle d'eau comme une
grenouille... Alors, quand ils ont vu que je ne voulais pas crever,
ils m'ont appele Bonnemort, pour rire.
Sa gaiete redoubla, un grincement de poulie mal graissee, qui finit
par degenerer en un acces terrible de toux. La corbeille de feu,
maintenant, eclairait en plein sa grosse tete, aux cheveux blancs et
rares, a la face plate, d'une paleur livide, maculee de taches
bleuatres. Il etait petit, le cou enorme, les mollets et les talons
en dehors, avec de longs bras dont les mains carrees tombaient a ses
genoux. Du reste, comme son cheval qui demeurait immobile sur les
pieds, sans paraitre souffrir du vent, il semblait en pierre, il
n'avait l'air de se douter ni du froid ni des bourrasques sifflant a
ses oreilles. Quand il eut tousse, la gorge arrachee par un raclement
profond, il cracha au pied de la corbeille, et la terre noircit.
Etienne le regardait, regardait le sol qu'il tachait de la sorte.
--Il y a longtemps, reprit-il, que vous travaillez a la mine?
Bonnemort ouvrit tout grands les deux bras.
--Longtemps, ah! oui!... Je n'avais pas huit ans, lorsque je suis
descendu, tenez! juste dans le Voreux, et j'en ai cinquante-huit, a
cette heure. Calculez un peu... J'ai tout fait la-dedans, galibot
d'abord, puis herscheur, quand j'ai eu la force de rouler, puis haveur
pendant dix-huit ans. Ensuite, a cause de mes sacrees jambes, ils
m'ont mis de la coupe a terre, remblayeur, raccommodeur, jusqu'au
moment ou il leur a fallu me sortir du fond, parce que le medecin
disait que j'allais y rester. Alors, il y a cinq annees de cela, ils
m'ont fait charretier... Hein? c'est joli, cinquante ans de mine,
dont quarante-cinq au fond!
Tandis qu'il parlait, des morceaux de houille enflammes, qui, par
moments, tombaient de la corbeille, allumaient sa face bleme d'un
reflet sanglant.
--Ils me disent de me reposer, continua-t-il. Moi, je ne veux pas,
ils me croient trop bete!... J'irai bien deux annees, jusqu'a ma
soixantaine, pour avoir la pension de cent quatre-vingts francs. Si
je leur souhaitais le bonsoir aujourd'hui, ils m'accorderaient tout de
suite celle de cent cinquante. Ils sont malins, les bougres!...
D'ailleurs, je suis solide, a part les jambes. C'est, voyez-vous,
l'eau qui m'est entree sous la peau, a force d'etre arrose dans les
tailles. Il y a des jours ou je ne peux pas remuer une patte sans
crier.
Une crise de toux l'interrompit encore.
--Et ca vous fait tousser aussi? dit Etienne.
Mais il repondit non de la tete, violemment. Puis, quand il put
parler:
--Non, non, je me suis enrhume, l'autre mois. Jamais je ne toussais,
a present je ne peux plus me debarrasser... Et le drole, c'est que je
crache, c'est que je crache...
Un raclement monta de sa gorge, il cracha noir.
--Est-ce que c'est du sang? demanda Etienne, osant enfin le
questionner.
Lentement, Bonnemort s'essuyait la bouche d'un revers de main.
--C'est du charbon... J'en ai dans la carcasse de quoi me chauffer
jusqu'a la fin de mes jours. Et voila cinq ans que je ne remets pas
les pieds au fond. J'avais ca en magasin, parait-il, sans meme m'en
douter. Bah! ca conserve!
Il y eut un silence, le marteau lointain battait a coups reguliers
dans la fosse, le vent passait avec sa plainte, comme un cri de faim
et de lassitude venu des profondeurs de la nuit. Devant les flammes
qui s'effaraient, le vieux continuait plus bas, remachant des
souvenirs. Ah! bien sur, ce n'etait pas d'hier que lui et les siens
tapaient a la veine! La famille travaillait pour la Compagnie des
mines de Montsou, depuis la creation; et cela datait de loin, il y
avait deja cent six ans. Son aieul, Guillaume Maheu, un gamin de
quinze ans alors, avait trouve le charbon gras a Requillart, la
premiere fosse de la Compagnie, une vieille fosse aujourd'hui
abandonnee, la-bas, pres de la sucrerie Fauvelle. Tout le pays le
savait, a preuve que la veine decouverte s'appelait la veine
Guillaume, du prenom de son grand-pere. Il ne l'avait pas connu, un
gros a ce qu'on racontait, tres fort, mort de vieillesse a soixante
ans. Puis, son pere, Nicolas Maheu dit le Rouge, age de quarante ans
a peine, etait reste dans le Voreux, que l'on foncait en ce temps-la:
un eboulement, un aplatissement complet, le sang bu et les os avales
par les roches. Deux de ses oncles et ses trois freres, plus tard, y
avaient aussi laisse leur peau. Lui, Vincent Maheu, qui en etait
sorti a peu pres entier, les jambes mal d'aplomb seulement, passait
pour un malin. Quoi faire, d'ailleurs? Il fallait travailler. On
faisait ca de pere en fils, comme on aurait fait autre chose. Son
fils, Toussaint Maheu, y crevait maintenant, et ses petits-fils, et
tout son monde, qui logeait en face, dans le coron. Cent six ans
d'abattage, les mioches apres les vieux, pour le meme patron: hein?
beaucoup de bourgeois n'auraient pas su dire si bien leur histoire!
--Encore, lorsqu'on mange! murmura de nouveau Etienne.
--C'est ce que je dis, tant qu'on a du pain a manger, on peut vivre.
Bonnemort se tut, les yeux tournes vers le coron, ou des lueurs
s'allumaient une a une. Quatre heures sonnaient au clocher de
Montsou, le froid devenait plus vif.
--Et elle est riche, votre Compagnie? reprit Etienne.
Le vieux haussa les epaules, puis les laissa retomber, comme accable
sous un ecroulement d'ecus.
--Ah! oui, ah! oui... Pas aussi riche peut-etre que sa voisine, la
Compagnie d'Anzin. Mais des millions et des millions tout de meme.
On ne compte plus... Dix-neuf fosses, dont treize pour
l'exploitation, le Voreux, la Victoire, Crevecoeur, Mirou,
Saint-Thomas, Madeleine, Feutry-Cantel, d'autres encore, et six pour
l'epuisement ou l'aerage, comme Requillart... Dix mille ouvriers, des
concessions qui s'etendent sur soixante-sept communes, une extraction
de cinq mille tonnes par jour, un chemin de fer reliant toutes les
fosses, et des ateliers, et des fabriques!... Ah! oui, ah! oui, il y
en a, de l'argent!
Un roulement de berlines, sur les treteaux, fit dresser les oreilles
du gros cheval jaune. En bas, la cage devait etre reparee, les
moulineurs avaient repris leur besogne. Pendant qu'il attelait sa
bete, pour redescendre, le charretier ajouta doucement, en s'adressant
a elle:
--Faut pas t'habituer a bavarder, fichu paresseux!... Si monsieur
Hennebeau savait a quoi tu perds le temps!
Etienne, songeur, regardait la nuit. Il demanda:
--Alors, c'est a monsieur Hennebeau, la mine?
--Non, expliqua le vieux, monsieur Hennebeau n'est que le directeur
general. Il est paye comme nous.
D'un geste, le jeune homme montra l'immensite des tenebres.
--A qui est-ce donc, tout ca?
Mais Bonnemort resta un instant suffoque par une nouvelle crise, d'une
telle violence, qu'il ne pouvait reprendre haleine. Enfin, quand il
eut crache et essuye l'ecume noire de ses levres, il dit, dans le vent
qui redoublait:
--Hein? a qui tout ca?... On n'en sait rien. A des gens.
Et, de la main, il designait dans l'ombre un point vague, un lieu
ignore et recule, peuple de ces gens, pour qui les Maheu tapaient a la
veine depuis plus d'un siecle. Sa voix avait pris une sorte de peur
religieuse, c'etait comme s'il eut parle d'un tabernacle inaccessible,
ou se cachait le dieu repu et accroupi, auquel ils donnaient tous leur
chair, et qu'ils n'avaient jamais vu.
--Au moins si l'on mangeait du pain a sa suffisance! repeta pour la
troisieme fois Etienne, sans transition apparente.
--Dame, oui! si l'on mangeait toujours du pain, ce serait trop beau!
Le cheval etait parti, le charretier disparut a son tour, d'un pas
trainard d'invalide. Pres du culbuteur, le manoeuvre n'avait point
bouge, ramasse en boule, enfoncant le menton entre ses genoux, fixant
sur le vide ses gros yeux eteints.
Quand il eut repris son paquet, Etienne ne s'eloigna pas encore. Il
sentait les rafales lui glacer le dos, pendant que sa poitrine
brulait, devant le grand feu. Peut-etre, tout de meme, ferait-il bien
de s'adresser a la fosse: le vieux pouvait ne pas savoir; puis, il se
resignait, il accepterait n'importe quelle besogne. Ou aller et que
devenir, a travers ce pays affame par le chomage? laisser derriere un
mur sa carcasse de chien perdu? Cependant, une hesitation le
troublait, une peur du Voreux, au milieu de cette plaine rase, noyee
sous une nuit si epaisse. A chaque bourrasque, le vent paraissait
grandir, comme s'il eut souffle d'un horizon sans cesse elargi.
Aucune aube ne blanchissait dans le ciel mort, les hauts fourneaux
seuls flambaient, ainsi que les fours a coke, ensanglantant les
tenebres, sans en eclairer l'inconnu. Et le Voreux, au fond de son
trou, avec son tassement de bete mechante, s'ecrasait davantage,
respirait d'une haleine plus grosse et plus longue, l'air gene par sa
digestion penible de chair humaine.
II
Au milieu des champs de ble et de betteraves, le coron des
Deux-Cent-Quarante dormait sous la nuit noire. On distinguait
vaguement les quatre immenses corps de petites maisons adossees, des
corps de caserne ou d'hopital, geometriques, paralleles, que
separaient les trois larges avenues, divisees en jardins egaux. Et,
sur le plateau desert, on entendait la seule plainte des rafales, dans
les treillages arraches des clotures.
Chez les Maheu, au numero 16 du deuxieme corps, rien ne bougeait. Des
tenebres epaisses noyaient l'unique chambre du premier etage, comme
ecrasant de leur poids le sommeil des etres que l'on sentait la, en
tas, la bouche ouverte, assommes de fatigue. Malgre le froid vif du
dehors, l'air alourdi avait une chaleur vivante, cet etouffement chaud
des chambrees les mieux tenues, qui sentent le betail humain.
Quatre heures sonnerent au coucou de la salle du rez-de-chaussee, rien
encore ne remua, des haleines greles sifflaient, accompagnees de deux
ronflements sonores. Et, brusquement, ce fut Catherine qui se leva.
Dans sa fatigue, elle avait, par habitude, compte les quatre coups du
timbre, a travers le plancher, sans trouver la force de s'eveiller
completement. Puis, les jambes jetees hors des couvertures, elle
tatonna, frotta enfin une allumette et alluma la chandelle. Mais elle
restait assise, la tete si pesante, qu'elle se renversait entre les
deux epaules, cedant au besoin invincible de retomber sur le
traversin.
Maintenant, la chandelle eclairait la chambre, carree, a deux
fenetres, que trois lits emplissaient. Il y avait une armoire, une
table, deux chaises de vieux noyer, dont le ton fumeux tachait
durement les murs, peints en jaune clair. Et rien autre, des hardes
pendues a des clous, une cruche posee sur le carreau, pres d'une
terrine rouge servant de cuvette. Dans le lit de gauche, Zacharie,
l'aine, un garcon de vingt et un ans, etait couche avec son frere
Jeanlin, qui achevait sa onzieme annee; dans celui de droite, deux
mioches, Lenore et Henri, la premiere de six ans, le second de quatre,
dormaient aux bras l'un de l'autre; tandis que Catherine partageait le
troisieme lit avec sa soeur Alzire, si chetive pour ses neuf ans,
qu'elle ne l'aurait meme pas sentie pres d'elle, sans la bosse de la
petite infirme qui lui enfoncait les cotes. La porte vitree etait
ouverte, on apercevait le couloir du palier, l'espece de boyau ou le
pere et la mere occupaient un quatrieme lit, contre lequel ils avaient
du installer le berceau de la derniere venue, Estelle, agee de trois
mois a peine.
Cependant, Catherine fit un effort desespere. Elle s'etirait,
elle crispait ses deux mains dans ses cheveux roux, qui lui
embroussaillaient le front et la nuque. Fluette pour ses quinze
ans, elle ne montrait de ses membres, hors du fourreau etroit de sa
chemise, que des pieds bleuis, comme tatoues de charbon, et des bras
delicats, dont la blancheur de lait tranchait sur le teint bleme du
visage, deja gate par les continuels lavages au savon noir. Un
dernier baillement ouvrit sa bouche un peu grande, aux dents superbes
dans la paleur chlorotique des gencives; pendant que ses yeux gris
pleuraient de sommeil combattu, avec une expression douloureuse et
brisee, qui semblait enfler de fatigue sa nudite entiere.
Mais un grognement arriva du palier, la voix de Maheu begayait,
empatee:
--Sacre nom! il est l'heure... C'est toi qui allumes, Catherine?
--Oui, pere... Ca vient de sonner, en bas.
--Depeche-toi donc, faineante! Si tu avais moins danse hier dimanche,
tu nous aurais reveilles plus tot... En voila une vie de paresse!
Et il continua de gronder, mais le sommeil le reprit a son tour, ses
reproches s'embarrasserent, s'eteignirent dans un nouveau ronflement.
La jeune fille, en chemise, pieds nus sur le carreau, allait et venait
par la chambre. Comme elle passait devant le lit d'Henri et de
Lenore, elle rejeta sur eux la couverture, qui avait glisse; et ils ne
s'eveillaient pas, aneantis dans le gros sommeil de l'enfance.
Alzire, les yeux ouverts, s'etait retournee pour prendre la place
chaude de sa grande soeur, sans prononcer un mot.
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