French Lyrics
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Arthur Graves Canfield >> French Lyrics
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LE POETE.
S'il ne te faut, ma soeur cherie,
Qu'un baiser d'une levre amie
Et qu'une larme de mes yeux,
Je te les donnerai sans peine;
De nos amours qu'il te souvienne,
Si tu remontes dans les cieux.
Je ne chante ni l'esperance,
Ni la gloire, ni le bonheur,
Helas! pas meme la souffrance.
La bouche garde le silence
Pour ecouter parler le coeur.
LA MUSE.
Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne,
Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,
Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau?
O poete! un baiser, c'est moi qui te le donne.
L'herbe que je voulais arracher de ce lieu.
C'est ton oisivete; ta douleur est a Dieu.
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s'elargir, cette sainte blessure
Que les noirs seraphins t'ont faite au fond du coeur;
Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.
Mais, pour en etre atteint, ne crois pas, o poete,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus desesperes sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pelican, lasse d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne a ses roseaux,
Ses petits affames courent sur le rivage
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
Deja, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent a leur pere avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant a pas lents une roche elevee,
De son aile pendante abritant sa couvee,
Pecheur melancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule a longs flots de sa poitrine ouverte;
En vain il a des mers fouille la profondeur:
L'Ocean etait vide et la plage deserte;
Pour toute nourriture il apporte son coeur.
Sombre et silencieux, etendu sur la pierre,
Partageant a ses fils ses entrailles de pere,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,
Ivre de volupte, de tendresse et d'horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigue de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;
Alors il se souleve, ouvre son aile au vent,
Et se frappant le coeur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funebre adieu,
Que les oiseaux de mer desertent le rivage,
Et que le voyageur attarde sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande a Dieu.
Poete, c'est ainsi que font les grands poetes.
Ils laissent s'egayer ceux qui vivent un temps;
Mais les festins humains qu'ils servent a leurs fetes
Ressemblent la plupart a ceux des pelicans.
Quand ils parlent ainsi d'esperances trompees,
De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,
Ce n'est pas un concert a dilater le coeur.
Leurs declamations sont comme des epees:
Elles tracent dans l'air un cercle eblouissant,
Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.
LE POETE.
O Muse! spectre insatiable,
Ne m'en demande pas si long.
L'homme n'ecrit rien sur le sable
A l'heure ou passe l'aquilon.
J'ai vu le temps ou ma jeunesse
Sur mes levres etait sans cesse
Prete a chanter comme un oiseau;
Mais j'ai souffert un dur martyre,
Et le moins que j'en pourrais dire,
Si je l'essayais sur ma lyre,
La briserait comme un roseau.
LA NUIT DE DECEMBRE
Du temps que j'etais ecolier,
Je restais un soir a veiller
Dans notre salle solitaire.
Devant ma table vint s'asseoir
Un pauvre enfant vetu de noir,
Qui me ressemblait comme un frere.
Son visage etait triste et beau:
A la lueur de mon flambeau,
Dans mon livre ouvert il vint lire.
Il pencha son front sur ma main,
Et resta jusqu'au lendemain,
Pensif, avec un doux sourire.
Comme j'allais avoir quinze ans,
Je marchais un jour, a pas lents,
Dans un bois, sur une bruyere.
Au pied d'un arbre vint s'asseoir
Un jeune homme vetu de noir,
Qui me ressemblait comme un frere.
Je lui demandai mon chemin;
Il tenait un luth d'une main,
De l'autre un bouquet d'eglantine.
Il me fit un salut d'ami,
Et, se detournant a demi,
Me montra du doigt la colline.
A l'age ou l'on croit a l'amour,
J'etais seul dans ma chambre un jour,
Pleurant ma premiere misere.
Au coin de mon feu vint s'asseoir
Un etranger vetu de noir,
Qui me ressemblait comme un frere.
Il etait morne et soucieux;
D'une main il montrait les cieux,
Et de l'autre il tenait un glaive.
De ma peine il semblait souffrir,
Mais il ne poussa qu'un soupir,
Et s'evanouit comme un reve.
A l'age ou l'on est libertin,
Pour boire un toast en un festin,
Un jour je soulevai mon verre.
En face de moi vint s'asseoir
Un convive vetu de noir,
Qui me ressemblait comme un frere.
Il secouait sous son manteau
Un haillon de pourpre en lambeau,
Sur sa tete un myrte sterile.
Son bras maigre cherchait le mien,
Et mon verre, en touchant le sien,
Se brisa dans ma main debile.
Un an apres, il etait nuit,
J'etais a genoux pres du lit
Ou venait de mourir mon pere.
Au chevet du lit vint s'asseoir
Un orphelin vetu de noir,
Qui me ressemblait comme un frere.
Ses yeux etaient noyes de pleurs;
Comme les anges de douleurs,
Il etait couronne d'epine;
Son luth a terre etait gisant,
Sa pourpre de couleur de sang,
Et son glaive dans sa poitrine.
Je m'en suis si bien souvenu,
Que je l'ai toujours reconnu
A tous les instants de ma vie.
C'est une etrange vision,
Et cependant, ange ou demon,
J'ai vu partout cette ombre amie.
Lorsque plus tard, las de souffrir,
Pour renaitre ou pour en finir,
J'ai voulu m'exiler de France;
Lorsqu' impatient de marcher,
J'ai voulu partir, et chercher
Les vestiges d'une esperance;
A Pise, au pied de l'Apennin;
A Cologne, en face du Rhin ;
A Nice, au penchant des vallees;
A Florence, au fond des palais;
A Brigues, dans les vieux chalets;
Au sein des Alpes desolees;
A Genes sous les citronniers;
A Vevay, sous les verts pommiers;
Au Havre, devant l'Atlantique;
A Venise, a l'affreux Lido,
Ou vient sur l'herbe d'un tombeau
Mourir la pale Adriatique;
Partout ou, sous ces vastes cieux,
J'ai lasse mon coeur et mes yeux,
Saignant d'une eternelle plaie;
Partout ou le boiteux Ennui,
Trainant ma fatigue apres lui,
M'a promene sur une claie;
Partout ou, sans cesse altere
De la soif d'un monde ignore,
J'ai suivi l'ombre de mes songes;
Partout ou, sans avoir vecu,
J'ai revu ce que j'avais vu,
La face humaine et ses mensonges;
Partout ou, le long des chemins,
J'ai pose mon front dans mes mains.
Et sanglote comme une femme;
Partout ou j'ai, comme un mouton.
Qui laisse sa laine au buisson,
Senti se denuer mon ame;
Partout ou j'ai voulu dormir,
Partout ou j'ai voulu mourir,
Partout ou j'ai touche la terre,
Sur ma route est venu s'asseoir
Un malheureux vetu de noir,
Qui me ressemblait comme un frere.
Qui donc es-tu, toi que dans cette vie
Je vois toujours sur mon chemin?
Je ne puis croire, a ta melancolie,
Que tu sois mon mauvais Destin.
Ton doux sourire a trop de patience,
Tes larmes ont trop de pitie.
En te voyant, j'aime la Providence.
Ta douleur meme est soeur de ma souffrance;
Elle ressemble a l'Amitie.
Qui donc es-tu?--Tu n'es pas mon bon ange;
Jamais tu ne viens m'avertir.
Tu vois mes maux (c'est une chose etrange!),
Et tu me regardes souffrir.
Depuis vingt ans tu marches dans ma voie,
Et je ne saurais t'appeler.
Qui donc es-tu, si c'est Dieu qui t'envoie?
Tu me souris sans partager ma joie,
Tu me plains sans me consoler!
Ce soir encor je t'ai vu m'apparaitre.
C'etait par une triste nuit.
L'aile des vents battait a ma fenetre;
J'etais seul, courbe sur mon lit.
J'y regardais une place cherie,
Tiede encor d'un baiser brulant;
Et je songeais comme la femme oublie,
Et je sentais un lambeau de ma vie,
Qui se dechirait lentement.
Je rassemblais des lettres de la veille,
Des cheveux, des debris d'amour.
Tout ce passe me criait a l'oreille
Ses eternels serments d'un jour.
Je contemplais ces reliques sacrees,
Qui me faisaient trembler la main ;
Larmes du coeur par le coeur devorees,
Et que les yeux qui les avaient pleurees
Ne reconnaitront plus demain!
J'enveloppais dans un morceau de bure
Ces ruines des jours heureux.
Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,
C'est une meche de cheveux.
Comme un plongeur dans une mer profonde,
Je me perdais dans tant d'oubli.
De tous cotes j'y retournais la sonde,
Et je pleurais seul, loin des yeux du monde,
Mon pauvre amour enseveli.
J'allais poser le sceau de cire noire
Sur ce fragile et cher tresor.
J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire,
En pleurant j'en doutais encor.
Ah! faible femme, orgueilleuse insensee,
Malgre toi, tu t'en souviendras!
Pourquoi, grand Dieu! mentir a sa pensee?
Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressee,
Ces sanglots, si tu n'aimais pas?
Oui, tu languis, tu souffres, et tu pleures;
Mais ta chimere est entre nous.
Eh bien, adieu! Vous compterez les heures
Qui me separeront de vous.
Partez, partez, et dans ce coeur de glace
Emportez l'orgueil satisfait.
Je sens encor le mien jeune et vivace,
Et bien des maux pourront y trouver place
Sur le mal que vous m'avez fait.
Partez, partez! la Nature immortelle
N'a pas tout voulu nous donner.
Ah! pauvre enfant, qui voulez etre belle,
Et ne savez pas pardonner!
Allez, allez, suivez la destinee;
Qui vous perd n'a pas tout perdu.
Jetez au vent notre amour consumee;--
Eternel Dieu! toi que j'ai tant aimee,
Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?
Mais tout a coup j'ai vu dans la nuit sombre
Une forme glisser sans bruit.
Sur mon rideau j'ai vu passer une ombre;
Elle vient s'asseoir sur mon lit.
Qui donc es-tu, morne et pale visage,
Sombre portrait vetu de noir?
Que me veux-tu, triste oiseau de passage?
Est-ce un vain reve? est-ce ma propre image
Que j'apercois dans ce miroir?
Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse,
Pelerin que rien n'a lasse?
Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse
Assis dans l'ombre ou j'ai passe.
Qui donc es-tu, visiteur solitaire,
Hote assidu de mes douleurs?
Qu'as-tu donc fait pour me suivre sur terre?
Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frere,
Qui n'apparais qu'au jour des pleurs?
LA VISION.
Ami, notre pere est le tien.
Je ne suis ni l'ange gardien,
Ni le mauvais destin des hommes.
Ceux que j'aime, je ne sais pas
De quel cote s'en vont leurs pas
Sur ce peu de fange ou nous sommes.
Je ne suis ni dieu ni demon,
Et tu m'as nomme par mon nom
Quand tu m'as appele ton frere;
Ou tu vas, j'y serai toujours,
Jusques au dernier de tes jours,
Ou j'irai m'asseoir sur ta pierre.
Le ciel m'a confie ton coeur.
Quand tu seras dans la douleur,
Viens a moi sans inquietude,
Je te suivrai sur le chemin;
Mais je ne puis toucher ta main;
Ami, je suis la Solitude.
STANCES A LA MALIBRAN
Sans doute il est trop tard pour parier encor d'elle;
Depuis qu'elle n'est plus quinze jours sont passes,
Et dans ce pays-ci quinze jours, je le sais,
Font d'une mort recente une vieille nouvelle.
De quelque nom d'ailleurs que le regret s'appelle,
L'homme, par tout pays, en a bien vite assez.
O Maria-Felicia! le peintre et le poete
Laissent, en expirant, d'immortels heritiers;
Jamais l'affreuse nuit ne les prend tout entiers.
A defaut d'action, leur grande ame inquiete
De la mort et du temps entreprend la conquete,
Et, frappes dans la lutte, ils tombent en guerriers.
Celui-la sur l'airain a grave sa pensee;
Dans un rhythme dore l'autre l'a cadencee;
Du moment qu'on l'ecoute, on lui devient ami.
Sur sa toile, en mourant, Raphael l'a laissee;
Et, pour que le neant ne touche point a lui,
C'est assez d'un enfant sur sa mere endormi.
Comme dans une lampe une flamme fidele,
Au fond du Parthenon le marbre inhabite
Garde de Phidias la memoire eternelle,
Et la jeune Venus, fille de Praxitele,
Sourit encor, debout dans sa divinite,
Aux siecles impuissants qu'a vaincus sa beaute.
Recevant d'age en age une nouvelle vie,
Ainsi s'en vont a Dieu les gloires d'autrefois;
Ainsi le vaste echo de la voix du genie
Devient du genre humain l'universelle voix....
Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie,
Au fond d'une chapelle il nous reste une croix!
Une croix! et l'oubli, la nuit et le silence!
Ecoutez! c'est le vent, c'est l'Ocean immense;
C'est un pecheur qui chante au bord du grand chemin.
Et de tant de beaute, de gloire et d'esperance,
De tant d'accords si doux d'un instrument divin,
Pas un faible soupir, pas un echo lointain!
Une croix, et ton nom ecrit sur une pierre,
Non pas meme le tien, mais celui d'un epoux,
Voila ce qu'apres toi tu laisses sur la terre;
Et ceux qui t'iront voir a ta maison derniere,
N'y trouvant pas ce nom qui fut aime de nous,
Ne sauront pour prier ou poser les genoux.
O Ninette! ou sont-ils, belle muse adoree,
Ces accents pleins d'amour, de charme et de terreur,
Qui voltigeaient le soir sur ta levre inspiree,
Comme un parfum leger sur l'aubepine en fleur?
Ou vibre maintenant cette voix eploree,
Cette harpe vivante attachee a ton coeur?
N'etait-ce pas hier, fille joyeuse et folle,
Que ta verve railleuse animait Corilla,
Et que tu nous lancais avec la Rosina
La roulade amoureuse et l'oeillade espagnole ?
Ces pleurs sur tes bras nus, quand tu chantais _le Saule_,
N'etait-ce pas hier, pale Desdemona?
N'etait-ce pas hier qu'a la fleur de ton age
Tu traversais l'Europe, une lyre a la main;
Dans la mer, en riant, te jetant a la nage,
Chantant la tarentelle au ciel napolitain,
Coeur d'ange et de lion, libre oiseau de passage,
Espiegle enfant ce soir, sainte artiste demain?
N'etait-ce pas hier qu'enivree et benie
Tu trainais a ton char un peuple transporte,
Et que Londre et Madrid, la France et l'Italie
Apportaient a tes pieds cet or tant convoite,
Cet or deux fois sacre qui payait ton genie,
Et qu'a tes pieds souvent laissa ta charite?
Qu'as-tu fait pour mourir, o noble creature,
Belle image de Dieu, qui donnais en chemin
Au riche un peu de joie, au malheureux du pain?
Ah! qui donc frappe ainsi dans la mere nature,
Et quel faucheur aveugle, affame de pature,
Sur les meilleurs de nous ose porter la main?
Ne suffit-il donc pas a l'ange des tenebres
Qu'a peine de ce temps il nous reste un grand nom?
Que Gericault, Cuvier, Schiller, Goethe et Byron
Soient endormis d'hier sous les dalles funebres,
Et que nous ayons vu tant d'autres morts celebres
Dans l'abime entr'ouvert suivre Napoleon?
Nous faut-il perdre encor nos tetes les plus cheres,
Et venir en pleurant leur fermer les paupieres,
Des qu'un rayon d'espoir a brille dans leurs yeux?
Le ciel de ses elus devient-il envieux?
Ou faut-il croire, helas! ce que disaient nos peres,
Que lorsqu'on meurt si jeune on est aime des dieux?
Ah! combien, depuis peu, sont partis pleins de vie!
Sous les cypres anciens que de saules nouveaux!
La cendre de Robert a peine refroidie,
Bellini tombe et meurt!--Une lente agonie
Traine Carrel sanglant a l'eternel repos.
Le seuil de notre siecle est pave de tombeaux.
Que nous restera-t-il si l'ombre insatiable,
Des que nous batissons, vient tout ensevelir?
Nous qui sentons deja le sol si variable,
Et, sur tant de debris, marchons vers l'avenir,
Si le vent, sous nos pas, balaye ainsi le sable,
De quel deuil le Seigneur veut-il donc nous vetir?
Helas! Marietta, tu nous restais encore.
Lorsque, sur le sillon, l'oiseau chante a l'aurore,
Le laboureur s'arrete, et, le front en sueur,
Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur.
Ainsi nous consolait ta voix fraiche et sonore,
Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur.
Ce qu'il nous faut pleurer sur ta tombe hative,
Ce n'est pas l'art divin, ni ses savants secrets:
Quelque autre etudiera cet art que tu creais;
C'est ton ame, Ninette, et ta grandeur naive,
C'est cette voix du coeur qui seule au coeur arrive,
Que nul autre, apres toi, ne nous rendra jamais.
Ah! tu vivrais encor sans cette ame indomptable.
Ce fut la ton seul mal, et le secret fardeau
Sous lequel ton beau corps plia comme un roseau.
Il en soutint longtemps la lutte inexorable.
C'est le Dieu tout-puissant, c'est la Muse implacable
Qui dans ses bras en feu t'a portee au tombeau.
Que ne l'etouffais-tu, cette flamme brulante
Que ton sein palpitant ne pouvait contenir!
Tu vivrais, tu verrais te suivre et t'applaudir
De ce public blase la foule indifferente,
Qui prodigue aujourd'hui sa faveur inconstante
A des gens dont pas un, certes, n'en doit mourir.
Connaissais-tu si peu l'ingratitude humaine?
Quel reve as-tu donc fait de te tuer pour eux!
Quelques bouquets de fleurs te rendaient-ils si vaine,
Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scene,
Lorsque tant d'histrions et d'artistes fameux,
Couronnes mille fois, n'en ont pas dans les yeux?
Que ne detournais-tu la tete pour sourire,
Comme on en use ici quand on feint d'etre emu?
Helas! on t'aimait tant, qu'on n'en aurait rien vu.
Quand tu chantais _le Saule_, au lieu de ce delire,
Que ne t'occupais-tu de bien porter ta lyre?
La Pasta fait ainsi: que ne l'imitais-tu?
Ne savais-tu donc pas, comedienne imprudente,
Que ces cris insenses qui te sortaient du coeur
De ta joue amaigrie augmentaient la paleur?
Ne savais-tu donc pas que, sur ta tempe ardente,
Ta main de jour en jour se posait plus tremblante,
Et que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur?
Ne sentais-tu donc pas que ta belle jeunesse
De tes yeux fatigues s'ecoulait en ruisseaux,
Et de ton noble coeur s'exhalait en sanglots?
Quand de ceux qui t'aimaient tu voyais la tristesse,
Ne sentais-tu donc pas qu'une fatale ivresse
Bercait ta vie errante a ses derniers rameaux?
Oui, oui, tu le savais, qu'au sortir du theatre,
Un soir dans ton linceul il faudrait te coucher.
Lorsqu'on te rapportait plus froide que l'albatre,
Lorsque le medecin, de ta veine bleuatre,
Regardait goutte a goutte un sang noir s'epancher,
Tu savais quelle main venait de te toucher.
Oui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie,
Rien n'est bon que d'aimer, n'est vrai que de souffrir.
Chaque soir dans tes chants tu te sentais palir.
Tu connaissais le monde, et la foule et l'envie,
Et, dans ce corps brise concentrant ton genie,
Tu regardais aussi la Malibran mourir.
Meurs donc! ta mort est douce et ta tache est remplie
Ce que l'homme ici-bas appelle le genie,
C'est le besoin d'aimer; hors de la tout est vain.
Et, puisque tot ou tard l'amour humain s'oublie,
Il est d'une grande ame et d'un heureux destin
D'expirer comme toi pour un amour divin!
CHANSON DE BARBERINE
Beau chevalier qui partez pour la guerre,
Qu'allez-vous faire
Si loin d'ici?
Voyez-vous pas que la nuit est profonde.
Et que le monde
N'est que souci?
Vous qui croyez qu'une amour delaissee
De la pensee
S'enfuit ainsi,
Helas! helas! chercheurs de renommee,
Votre fumee
S'envole aussi.
Beau chevalier qui partez pour la guerre,
Qu'allez-vous faire
Si loin de nous?
J'en vais pleurer, moi qui me laissais dire
Que mon sourire
Etait si doux.
CHANSON DE FORTUNIO
Si vous croyez que je vais dire
Qui j'ose aimer,
Je ne saurais, pour un empire,
Vous la nommer.
Nous allons chanter a la ronde,
Si vous voulez,
Que je l'adore et qu'elle est blonde
Comme les bles.
Je fais ce que sa fantaisie
Veut m'ordonner,
Et je puis, s'il lui faut ma vie,
La lui donner.
Du mal qu'une amour ignoree
Nous fait souffrir,
J'en porte l'ame dechiree
Jusqu'a mourir.
Mais j'aime trop pour que je die
Qui j'ose aimer,
Et je veux mourir pour ma mie
Sans la nommer.
TRISTESSE
J'ai perdu ma force et ma vie,
Et mes amis et ma gaite;
J'ai perdu jusqu' a la fierte
Qui faisait croire a mon genie.
Quand j'ai connu la Verite,
J'ai cru que c'etait une amie;
Quand je l'ai comprise et sentie,
J'en etais deja degoute.
Et pourtant elle est eternelle,
Et ceux qui se sont passes d'elle
Ici-bas ont tout ignore.
Dieu parle, il faut qu'on lui reponde;
Le seul bien qui me reste au monde
Est d'avoir quelquefois pleure.
RAPPELLE-TOI
(Vergiss mein nicht.)
PAROLES FAITES SUR LA MUSIQUE DE MOZART.
Rapelle-toi, quand l'Aurore craintive
Ouvre au Soleil son palais enchante;
Rappelle-toi, lorsque la nuit pensive
Passe en revant sous son voile argente;
A l'appel du plaisir lorsque ton sein palpite,
Aux doux songes du soir lorsque l'ombre t'invite.
Ecoute au fond des bois
Murmurer une voix:
Rappelle-toi.
Rappelle-toi, lorsque les destinees
M'auront de toi pour jamais separe,
Quand le chagrin, l'exil et les annees
Auront fletri ce coeur desespere;
Songe a mon triste amour, songe a l'adieu supreme!
L'absence ni le temps ne sont rien quand on aime.
Tant que mon coeur battra,
Toujours il te dira:
Rappelle-toi.
Rappelle-toi, quand sous la froide terre
Mon coeur brise pour toujours dormira;
Rappelle-toi, quand la fleur solitaire
Sur mon tombeau doucement s'ouvrira.
Je ne te verrai plus; mais mon ame immortelle
Reviendra pres de toi comme une soeur fidele.
Ecoute, dans la nuit,
Une voix qui gemit:
Rappelle-toi.
SOUVENIR
J'esperais bien pleurer, mais je croyais souffrir
En osant te revoir, place a jamais sacree,
O la plus chere tombe et la plus ignoree
Ou dorme un souvenir!
Que redoutiez-vous donc de cette solitude,
Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main?
Alors qu'une si douce et si vieille habitude
Me montrait ce chemin?
Les voila, ces coteaux, ces bruyeres fleuries,
Et ces pas argentins sur le sable muet,
Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,
Ou son bras m'enlacait.
Les voila, ces sapins a la sombre verdure,
Cette gorge profonde aux nonchalants detours,
Ces sauvages amis, dont l'antique murmure
A berce mes beaux jours.
Les voila, ces buissons ou toute ma jeunesse,
Comme un essaim d'oiseaux, chante au bruit de mes pas.
Lieux charmants, beau desert ou passa ma maitresse,
Ne m'attendiez-vous pas?
Ah! laissez-les couler, elles me sont bien cheres,
Ces larmes que souleve un coeur encor blesse!
Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupieres
Ce voile du passe!
Je ne viens point jeter un regret inutile
Dans l'echo de ces bois temoins de mon bonheur.
Fiere est cette foret dans sa beaute tranquille,
Et fier aussi mon coeur.
Que celui-la se livre a des plaintes ameres,
Qui s'agenouille et prie au tombeau d'un ami.
Tout respire en ces lieux; les fleurs des cimetieres
Ne poussent point ici.
Voyez! la lune monte a travers ces ombrages.
Ton regard tremble encor, belle reine des nuits;
Mais du sombre horizon deja tu te degages,
Et tu t'epanouis.
Ainsi de cette terre, humide encor de pluie,
Sortent, sous tes rayons, tous les parfums du jour;
Aussi calme, aussi pur, de mon ame attendrie
Sort mon ancien amour.
Que sont-ils devenus, les chagrins de ma vie?
Tout ce qui m'a fait vieux est bien loin maintenant;
Et rien qu'en regardant cette vallee amie,
Je redeviens enfant.
O puissance du temps! o legeres annees!
Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets;
Mais la pitie vous prend, et sur nos fleurs fanees
Vous ne marchez jamais.
Tout mon coeur te benit, bonte consolatrice!
Je n'aurais jamais cru que l'on put tant souffrir
D'une telle blessure, et que sa cicatrice
Fut si douce a sentir.
Loin de moi les vains mots, les frivoles pensees,
Des vulgaires douleurs linceul accoutume,
Que viennent etaler sur leurs amours passees
Ceux qui n'ont point aime!
Dante, pourquoi dis-tu qu'il n'est pire misere
Qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur?
Quel chagrin t'a dicte cette parole amere,
Cette offense au malheur?
En est-il donc moins vrai que la lumiere existe,
Et faut-il l'oublier du moment qu'il fait nuit?
Est-ce bien toi, grande ame immortellement triste,
Est-ce toi qui l'as dit?
Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m'eclaire,
Ce blaspheme vante ne vient pas de ton coeur.
Un souvenir heureux est peut-etre sur terre
Plus vrai que le bonheur.
Eh quoi! l'infortune qui trouve une etincelle
Dans la cendre brulante ou dorment ses ennuis,
Qui saisit cette flamme et qui fixe sur elle
Ses regards eblouis;
Dans ce passe perdu quand son ame se noie,
Sur ce miroir brise lorsqu'il reve en pleurant,
Tu lui dis qu'il se trompe, et que sa faible joie
N'est qu'un affreux tourment!
Et c'est a ta Francoise, a ton ange de gloire,
Que tu pouvais donner ces mots a prononcer,
Elle qui s'interrompt, pour conter son histoire,
D'un eternel baiser!
Qu'est-ce donc, juste Dieu, que la pensee humaine,
Et qui pourra jamais aimer la verite,
S'il n'est joie ou douleur si juste et si certaine
Dont quelqu'un n'ait doute?
Comment vivez-vous donc, etranges creatures?
Vous riez, vous chantez, vous marchez a grands pas;
Le ciel et sa beaute, le monde et ses souillures
Ne vous derangent pas;
Mais, lorsque par hasard le destin vous ramene
Vers quelque monument d'un amour oublie,
Ce caillou vous arrete, et cela vous fait peine
Qu'il vous heurte le pie.
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