French Lyrics
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Arthur Graves Canfield >> French Lyrics
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20
Chasse le daim, chasse la biche,
Cours dans les bois, cours dans la friche,
Voici le soir.
Chasse le czar, chasse l'Autriche,
O chasseur noir!
Les feuilles des bois, etc.
Souffle en ton cor, boucle ta guetre,
Chasse les cerfs qui viennent paitre
Pres du manoir.
Chasse le roi, chasse le pretre,
O chasseur noir.
Les feuilles des bois, etc.
Il tonne, il pleut, c'est le deluge.
Le renard fuit, pas de refuge
Et pas d'espoir!
Chasse l'espion, chasse le juge,
O chasseur noir.
Les feuilles des bois, etc.
Tous les demons de saint Antoine
Bondissent dans la folle avoine
Sans t'emouvoir;
Chasse l'abbe, chasse le moine,
O chasseur noir!
Les feuilles des bois, etc.
Chasse les ours! Ta meute jappe.
Que pas un sanglier n'echappe!
Fais ton devoir!
Chasse Cesar, chasse le pape,
O chasseur noir!
Les feuilles des bois, etc.
Le loup de ton sentier s'ecarte.
Que ta meute a sa suite parte!
Cours! Fais-le choir!
Chasse le brigand Bonaparte,
O chasseur noir!
Les feuilles des bois, du vent remuees,
Tombent ... on dirait
Que le sabbat sombre aux rauques huees
A fui la foret;
Le clair chant du coq perce les nuees;
Ciel! L'aube apparait!
Tout reprend sa force premiere.
Tu redeviens la France altiere
Si belle a voir,
L'ange blanc vetu de lumiere,
O chasseur noir!
Les feuilles des bois, du vent remuees,
Tombent ... on dirait
Que le sabbat sombre aux rauques huees
A fui la foret!
Le clair chant du coq perce les nuees;
Ciel! L'aube apparait!
LUX
Temps futurs! vision sublime!
Les peuples sont hors de l'abime.
Le desert morne est traverse.
Apres les sables, la pelouse;
Et la terre est comme une epouse,
Et l'homme est comme un fiance!
Oh! voyez! la nuit se dissipe.
Sur le monde qui s'emancipe,
Oubliant Cesars et Capets,
Et sur les nations nubiles,
S'ouvrent dans l'azur, immobiles,
Les vastes ailes de la paix!
O libre France enfin surgie
O robe blanche apres l'orgie!
O triomphe apres les douleurs!
Le travail bruit dans les forges,
Le ciel rit, et les rouges-gorges
Chantent dans l'aubepine en fleurs!
Les rancunes sont effacees;
Tous les coeurs, toutes les pensees,
Qu'anime le meme dessin
Ne font plus qu'un faisceau superbe
Dieu prend pour lier cette gerbe
La vieille corde du tocsin.
Au fond des cieux un point scintille.
Regardez, il grandit, il brille,
Il approche, enorme et vermeil.
O Republique universelle,
Tu n'es encor que l'etincelle,
Demain tu seras le soleil.
ULTIMA VERBA
Oh! tant qu'on le verra troner, ce gueux, ce prince,
Par le pape beni, monarque malandrin,
Dans une main le sceptre et dans l'autre la pince,
Charlemagne taille par Satan dans Mandrin;
Tant qu'il se vautrera, broyant dans ses machoires
Le serment, la vertu, l'honneur religieux,
Ivre, affreux, vomissant sa honte sur nos gloires;
Tant qu'on verra cela sous le soleil des cieux;
Quand meme grandirait l'abjection publique
A ce point d'adorer l'execrable trompeur;
Quand meme l'Angleterre et meme l'Amerique
Diraient a l'exile:--Va-t'en! nous avons peur!
Quand meme nous serions comme la feuille morte;
Quand, pour plaire a Cesar, on nous rentrait tous;
Quand le proscrit devrait s'enfuir de porte en porte,
Aux hommes dechire comme un haillon aux clous;
Quand le desert, ou Dieu contre l'homme proteste,
Bannirait les bannis, chasserait les chasses;
Quand meme, infame aussi, lache comme le reste,
Le tombeau jetterait dehors les trepasses;
Je ne flechirai pas! Sans plainte dans la bouche,
Calme, le deuil au coeur, dedaignant le troupeau,
Je vous embrasserai dans mon exil farouche,
Patrie, o mon autel! liberte, mon drapeau!
Mes nobles compagnons, je garde votre culte;
Bannis, la republique est la qui nous unit.
J'attacherai la gloire a tout ce qu'on insulte;
Je jetterai l'opprobre a tout ce qu'on benit!
Je serai, sous le sac de cendre qui me couvre,
La voix qui dit: malheur! la bouche qui dit: non!
Tandis que tes valets te montreront ton Louvre,
Moi, je te montrerai, Cesar, ton cabanon.
Devant les trahisons et les tetes courbees,
Je croiserai les bras, indigne, mais serein.
Sombre fidelite pour les choses tombees,
Sois ma force et ma joie et mon pilier d'airain!
Oui, tant qu'il sera la, qu'on cede ou qu'on persiste,
O France! France aimee et qu'on pleure toujours,
Je ne reverrai pas ta terre douce et triste,
Tombeau de mes aieux et nid de mes amours!
Je ne reverrai pas ta rive qui nous tente,
France! hors le devoir, helas! j'oublirai tout.
Parmi les eprouves je planterai ma tente.
Je resterai proscrit, voulant rester debout.
J'accepte l'apre exil, n'eut-il ni fin ni terme,
Sans chercher a savoir et sans considerer
Si quelqu'un a plie qu'on aurait cru plus ferme,
Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer.
Si l'on n'est plus que mille, eh bien, j'en suis! Si meme
Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla;
S'il en demeure dix, je serai le dixieme;
Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-la!
CHANSON
Proscrit, regarde les roses;
Mai joyeux, de l'aube en pleurs
Les recoit toutes ecloses;
Proscrit, regarde les fleurs.
--Je pense
Aux roses que je semai.
Le mois de mai sans la France,
Ce n'est pas le mois de mai.
Proscrit, regarde les tombes;
Mai, qui rit aux cieux si beaux,
Sous les baisers des colombes
Fait palpiter les tombeaux.
--Je pense
Aux yeux chers que je fermai.
Le mois de mai sans la France
Ce n'est pas le mois de mai.
Proscrit, regarde les branches,
Les branches ou sont les nids;
Mai les remplit d'ailes blanches
Et de soupirs infinis.
--Je pense
Aux nids charmants ou j'aimai.
Le mois de mai sans la France,
Ce n'est pas le mois de mai.
EXIL
Si je pouvais voir, o patrie,
Tes amandiers et tes lilas,
Et fouler ton herbe fleurie,
Helas!
Si je pouvais,--mais o mon pere,
O ma mere, je ne peux pas,--
Prendre pour chevet votre pierre,
Helas!
Dans le froid cercueil qui vous gene,
Si je pouvais vous parler bas,
Mon frere Abel, mon frere Eugene,
Helas!
Si je pouvais, o ma colombe,
Et toi, mere, qui t'envolas,
M'agenouiller sur votre tombe,
Helas!
Oh! vers l'etoile solitaire,
Comme je leverais les bras!
Comme je baiserais la terre,
Helas!
Loin de vous, o morts que je pleure,
Des flots noirs j'ecoute le glas;
Je voudrais fuir, mais je demeure,
Helas!
Pourtant le sort, cache dans l'ombre,
Se trompe si, comptant mes pas,
Il croit que le vieux marcheur sombre
Est las.
SAISON DES SEMAILLES
LE SOIR
C'est le moment crepusculaire.
J'admire, assis sous un portail,
Ce reste de jour dont s'eclaire
La derniere heure du travail.
Dans les terres, de nuit baignees,
Je contemple, emu, les haillons
D'un vieillard qui jette a poignees
La moisson future aux sillons.
Sa haute silhouette noire
Domine les profonds labours.
On sent a quel point il doit croire
A la fuite utile des jours.
Il marche dans la plaine immense,
Va, vient, lance la graine au loin,
Rouvre sa main et recommence,
Et je medite, obscur temoin,
Pendant que, deployant ses voiles,
L'ombre, ou se mele une rumeur,
Semble elargir jusqu'aux etoiles
Le geste auguste du semeur.
UN HYMNE HARMONIEUX
Un hymne harmonieux sort des feuilles du tremble;
Les voyageurs craintifs, qui vont la nuit ensemble,
Haussent la voix dans l'ombre ou l'on doit se hater.
Laissez tout ce qui tremble
Chanter!
Les marins fatigues sommeillent sur le gouffre.
La mer bleue ou Vesuve epand ses flots de soufre
Se tait des qu'il s'eteint, et cesse de gemir.
Laissez tout ce qui souffre
Dormir!
Quand la vie est mauvaise on la reve meilleure.
Les yeux en pleurs au ciel se levent a toute heure;
L'espoir vers Dieu se tourne et Dieu l'entend crier.
Laissez tout ce qui pleure
Prier!
C'est pour renaitre ailleurs qu'ici-bas on succombe.
Tout ce qui tourbillonne appartient a la tombe.
Il faut dans le grand tout tot ou tard s'absorber.
Laissez tout ce qui tombe
Tomber!
PROMENADES DANS LES ROCHERS
i.
Un tourbillon d'ecume, au centre de la baie
Forme par de secrets et profonds entonnoirs,
Se berce mollement sur l'onde qu'il egaie,
Vasque immense d'albatre au milieu des flots noirs.
Seigneur, que faites-vous de cette urne de neige?
Qu'y versez-vous des l'aube et qu'en sort-il la nuit?
La mer lui jette en vain sa vague qui l'assiege,
Le nuage sa brume et l'ouragan son bruit.
L'orage avec son bruit, le flot avec sa fange,
Passent; le tourbillon, venere du pecheur,
Reparait, conservant, dans l'abime ou tout change,
Toujours la meme place et la meme blancheur.
Le pecheur dit: "C'est la qu'en une onde benie,
Les petits enfants morts, chaque nuit de Noel,
Viennent blanchir leur aile au souffle humain ternie.
Avant de s'envoler pour etre anges au ciel."
Moi, je dis: "Dieu mit la cette coupe si pure,
Blanche en depit des flots et des rochers penchants,
Pour etre dans le sein de la grande nature,
La figure du juste au milieu des mechants."
ii.
La mer donne l'ecume et la terre le sable.
L'or se mele a l'argent dans les plis du flot vert.
J'entends le bruit que fait l'ether infranchissable,
Bruit immense et lointain, de silence couvert.
Un enfant chante aupres de la mer qui murmure.
Rien n'est grand, ni petit. Vous avez mis, mon Dieu,
Sur la creation et sur la creature
Les memes astres d'or et le meme ciel bleu.
Notre sort est chetif; nos visions sont belles.
L'esprit saisit le corps et l'enleve au grand jour.
L'homme est un point qui vole avec deux grandes ailes,
Dont l'une est la pensee et dont l'autre est l'amour.
Serenite de tout! majeste! force et grace!
La voile rentre au port et les oiseaux aux nids.
Tout va se reposer, et j'entends dans l'espace
Palpiter vaguement des baisers infinis.
Le vent courbe les joncs sur le rocher superbe,
Et de l'enfant qui chante il emporte la voix.
O vent! que vous courbez a la fois de brins d'herbe
Et que vous emportez de chansons a la fois!
Qu'importe! Ici tout berce, et rassure, et caresse.
Plus d'ombre dans le coeur! plus de soucis amers!
Une ineffable paix monte et descend sans cesse
Du bleu profond de l'ame au bleu profond des mers.
iii.
Le soleil declinait; le soir prompt a le suivre
Brunissait l'horizon; sur la pierre d'un champ,
Un vieillard, qui n'a plus que peu de temps a vivre,
S'etait assis pensif, tourne vers le couchant.
C'etait un vieux pasteur, berger dans la montagne,
Qui jadis, jeune et pauvre, heureux, libre et sans lois,
A l'heure ou le mont fuit sous l'ombre qui le gagne,
Faisait gaiment chanter sa flute dans les bois.
Maintenant riche et vieux, l'ame du passe pleine,
D'une grande famille aieul laborieux,
Tandis que ses troupeaux revenaient dans la plaine,
Detache de la terre, il contemplait les cieux.
Le jour qui va finir vaut le jour qui commence.
Le vieux penseur revait sous cet azur si beau.
L'Ocean devant lui se prolongeait, immense,
Comme l'espoir du juste aux portes du tombeau.
O moment solennel! les monts, la mer farouche,
Les vents faisaient silence et cessaient leur clameur.
Le vieillard regardait le soleil qui se couche;
Le soleil regardait le vieillard qui se meurt.
iv.
Dieu! que les monts sont beaux avec ces taches d'ombre!
Que la mer a de grace et le ciel de clarte!
De mes jours passagers que m'importe le nombre!
Je touche l'infini, je vois l'eternite.
Orages! passions! taisez-vous dans mon ame!
Jamais si pres de Dieu mon coeur n'a penetre.
Le couchant me regarde avec ses yeux de flamme,
La vaste mer me parle, et je me sens sacre.
Beni soit qui me hait et beni soit qui m'aime!
A l'amour, a l'esprit donnons tous nos instants.
Fou qui poursuit la gloire ou qui creuse un probleme!
Moi, je ne veux qu'aimer, car j'ai si peu de temps!
L'etoile sort des flots ou le soleil se noie;
Le nid chante; la vague a mes pieds retentit;
Dans toute sa splendeur le soleil se deploie.
Mon Dieu, que l'ame est grande et que l'homme est petit!
Tous les objets crees, feu qui luit, mer qui tremble,
Ne savent qu'a demi le grand nom du Tres-Haut.
Ils jettent vaguement des sons que seul j'assemble;
Chacun dit sa syllabe, et moi je dis le mot.
Ma voix s'eleve aux cieux, comme la tienne, abime!
Mer, je reve avec toi! Monts, je prie avec vous!
La nature est l'encens, pur, eternel, sublime;
Moi je suis l'encensoir intelligent et doux.
BRIZEUX
LE LIVRE BLANC
J'entrais dans mes seize ans, leger de corps et d'ame,
Mes cheveux entouraient mon front d'un filet d'or,
Tout mon etre etait vierge et pourtant plein de flamme,
Et vers mille bonheurs je tentais mon essor.
Lors m'apparut mon ange, aimante creature;
Un beau livre brillait sur sa robe de lin,
Livre blanc; chaque feuille etait unie et pure:
"C'est a toi, me dit-il, d'en remplir le velin.
"Tache de n'y laisser aucune page vide,
Que l'an, le mois, le jour, attestent ton labeur.
Point de ligne surtout et tremblante et livide
Que l'oeil fuit, que la main ne tourne qu'avec peur.
"Fais une histoire calme et doucement suivie;
Pense, chaque matin, a la page du soir:
Vieillard, tu souriras au livre de ta vie,
Et Dieu te sourira lui-meme en ton miroir."
AUGUSTE BARBIER
L'IDOLE
O Corse a cheveux plats! que ta France etait belle
Au grand soleil de messidor!
C'etait une cavale indomptable et rebelle,
Sans freins d'acier ni renes d'or;
Une jument sauvage a la croupe rustique,
Fumante encor du sang des rois,
Mais fiere, et d'un pied fort heurtant le sol antique,
Libre pour la premiere fois.
Jamais aucune main n'avait passe sur elle
Pour la fletrir et l'outrager;
Jamais ses larges flancs n'avaient porte la selle
Et le harnais de l'etranger;
Tout son poil etait vierge, et, belle vagabonde,
L'oeil haut, la croupe en mouvement,
Sur ses jarrets dressee, elle effrayait le monde
Du bruit de son hennissement.
Tu parus, et sitot que tu vis son allure,
Ses reins si souples et dispos,
Centaure impetueux, tu pris sa chevelure,
Tu montas botte sur son dos.
Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,
La poudre, les tambours battants,
Pour champ de course, alors, tu lui donnas la terre
Et des combats pour passe-temps:
Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes;
Toujours l'air, toujours le travail,
Toujours comme du sable ecraser des corps d'hommes,
Toujours du sang jusqu'au poitrail;
Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide,
Broya les generations;
Quinze ans elle passa, fumante, a toute bride,
Sur le ventre des nations;
Enfin, lasse d'aller sans finir sa carriere,
D'aller sans user son chemin,
De petrir l'univers, et comme une poussiere
De soulever le genre humain;
Les jarrets epuises, haletante et sans force,
Pres de flechir a chaque pas,
Elle demanda grace a son cavalier corse;
Mais, bourreau, tu n'ecoutas pas!
Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse;
Pour etouffer ses cris ardents,
Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse,
De fureur tu brisas ses dents;
Elle se releva: mais un jour de bataille,
Ne pouvant plus mordre ses freins,
Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille
Et du coup te cassa les reins.
MME. D'AGOULT
L'ADIEU
Non, tu n'entendras pas, de ta levre trop fiere,
Dans l'adieu dechirant un reproche, un regret,
Nul trouble, nul remords pour ton ame legere
En cet adieu muet.
Tu croiras qu'elle aussi, d'un vain bruit enivree,
Et des larmes d'hier oublieuse demain,
Elle a d'un ris moqueur rompu la foi juree
Et passe son chemin;
Et tu ne sauras pas qu'implacable et fidele,
Pour un sombre voyage elle part sans retour,
Et qu'en fuyant l'amant, dans la nuit eternelle
Elle emporte l'amour.
ARVERS
UN SECRET
Mon ame a son secret, ma vie a son mystere:
Un amour eternel en un moment concu.
Le mal est sans espoir, aussi j'ai du le taire,
Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.
Helas! j'aurai passe pres d'elle inapercu,
Toujours a ses cotes et toujours solitaire;
Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre,
N'osant rien demander et n'ayant rien recu.
Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre,
Elle suit son chemin, distraite et sans entendre
Ce murmure d'amour eleve sur ses pas.
A l'austere devoir pieusement fidele,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle:
"Quelle est donc cette femme?" et ne comprendra pas.
GERARD DE NERVAL
FANTASIE
Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart, tout Weber,
Un air tres vieux, languissant et funebre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.
Or, chaque fois que je viens a l'entendre,
De deux cents ans mon ame rajeunit;
C'est sous Louis treize ... et je crois voir s'etendre
Un coteau vert que le couchant jaunit.
Puis un chateau de brique a coins de pierres,
Aux vitraux teints de rougeatres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une riviere
Baignant ses pieds, qui coule entre les fleurs.
Puis une dame a sa haute fenetre,
Blonde, aux yeux noirs, en ses habits anciens....
Que dans une autre existence, peut-etre,
J'ai deja vue!... et dont je me souviens.
VERS DORES
Homme, libre penseur! te crois-tu seul pensant
Dans ce monde ou la vie eclate en toute chose?
Des forces que tu tiens ta liberte dispose,
Mais de tous tes conseils l'univers est absent.
Respecte dans la bete un esprit agissant.
Chaque fleur est une ame a la nature eclose;
Un mystere d'amour dans le metal repose.
"Tout est sensible!" et tout sur ton etre est puissant.
Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'epie;
A la matiere meme un verbe est attache....
Ne le fais pas servir a quelque usage impie!
Souvent, dans l'etre obscur habite un Dieu cache;
Et comme un oeil naissant couvert par ses paupieres,
Un pur esprit s'accroit sous l'ecorce des pierres.
HEGESIPPE MOREAU
LA FERMIERE
Amour a la fermiere! elle est
Si gentille et si douce!
C'est l'oiseau des bois qui se plait
Loin du bruit dans la mousse.
Vieux vagabond qui tends la main,
Enfant pauvre et sans mere,
Puissiez-vous trouver en chemin
La ferme et la fermiere!
De l'escabeau vide au foyer,
La, le pauvre s'empare,
Et le grand bahut de noyer
Pour lui n'est point avare;
C'est la qu'un jour je vins m'asseoir,
Les pieds blancs de poussiere;
Un jour ... puis en marche! et bonsoir,
La ferme et la fermiere!
Mon seul beau jour a du finir,
Finir des son aurore;
Mais pour moi ce doux souvenir
Est du bonheur encore:
En fermant les yeux, je revois
L'enclos plein de lumiere,
La haie en fleur, le petit bois,
La ferme et la fermiere!
Si Dieu, comme notre cure
Au prone le repete,
Paie un bienfait (meme egare),
Ah! qu'il songe a ma dette!
Qu'il prodigue au vallon les fleurs,
La joie a la chaumiere,
Et garde des vents et des pleurs
La ferme et la fermiere!
Chaque hiver, qu'un groupe d'enfants
A son fuseau sourie,
Comme les anges aux fils blancs
De la Vierge Marie;
Que tous, par la main, pas a pas,
Guidant un petit frere,
Rejouissent de leurs ebats
La ferme et la fermiere!
ENVOI.
Ma chansonnette, prends ton vol!
Tu n'es qu'un faible hommage;
Mais qu'en avril le rossignol
Chante, et la dedommage;
Qu'effraye par ses chants d'amour,
L'oiseau du cimetiere
Longtemps, longtemps, se taise pour
La ferme et la fermiere!
ALFRED DE MUSSET
AU LECTEUR
Ce livre est toute ma jeunesse;
Je l'ai fait sans presque y songer.
Il y parait, je le confesse,
Et j'aurais pu le corriger.
Mais quand l'homme change sans cesse,
Au passe pourquoi rien changer?
Va-t'en, pauvre oiseau passager;
Que Dieu te mene a ton adresse!
Qui que tu sois, qui me liras,
Lis-en le plus que tu pourras,
Et ne me condamne qu'en somme.
Mes premiers vers sont d'un enfant,
Les seconds d'un adolescent,
Les derniers a peine d'un homme.
STANCES
Que j'aime a voir, dans la vallee
Desolee,
Se lever comme un mausolee
Les quatre ailes d'un noir moutier!
Que j'aime a voir, pres de l'austere
Monastere,
Au seuil du baron feudataire,
La croix blanche et le benitier!
Vous, des antiques Pyrenees
Les ainees,
Vieilles eglises decharnees,
Maigres et tristes monuments,
Vous que le temps n'a pu dissoudre,
Ni la foudre,
De quelques grands monts mis en poudre
N'etes-vous pas les ossements?
J'aime vos tours a tete grise,
Ou se brise
L'eclair qui passe avec la brise.
J'aime vos profonds escaliers
Qui, tournoyant dans les entrailles
Des murailles,
A l'hymne eclatant des ouailles
Font repondre tous les piliers!
Oh! lorsque l'ouragan qui gagne
La campagne,
Prend par les cheveux la montagne,
Que le temps d'automne jaunit,
Que j'aime, dans le bois qui crie
Et se plie,
Les vieux clochers de l'abbaye,
Comme deux arbres de granit!
Que j'aime a voir dans les vesprees
Empourprees,
Jaillir en veines diaprees
Les rosaces d'or des couvents!
Oh! que j'aime, aux voutes gothiques
Des portiques,
Les vieux saints de pierre athletiques
Priant tout bas pour les vivants!
LA NUIT DE MAI
LA MUSE.
Poete, prends ton luth et me donne un baiser;
La fleur de l'eglantier sent ses bourgeons eclore.
Le printemps nait ce soir; les vents vont s'embraser;
Et la bergeronnette, en attendant l'aurore,
Aux premiers buissons verts commence a se poser.
Poete, prends ton luth, et me donne un baiser.
LE POETE.
Comme il fait noir dans la vallee!
J'ai cru qu'une forme voilee
Flottait la-bas sur la foret.
Elle sortait de la prairie;
Son pied rasait l'herbe fleurie;
C'est une etrange reverie;
Elle s'efface et disparait.
LA MUSE.
Poete, prends ton luth; la nuit, sur la pelouse,
Balance le zephyr dans son voile odorant.
La rose, vierge encor, se referme jalouse
Sur le frelon nacre qu'elle enivre en mourant.
Ecoute! tout se tait; songe a ta bien-aimee.
Ce soir, sous les tilleuls, a la sombre ramee
Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux.
Ce soir, tout va fleurir: l'immortelle nature
Se remplit de parfums, d'amour et de murmure
Comme le lit joyeux de deux jeunes epoux.
LE POETE.
Pourquoi mon coeur bat-il si vite?
Qu'ai-je donc en moi qui s'agite
Dont je me sens epouvante?
Ne frappe-t-on pas a ma porte?
Pourquoi ma lampe a demi morte
M'eblouit-elle de clarte?
Dieu puissant! tout mon corps frissonne.
Qui vient? qui m'appelle?--Personne.
Je suis seul; c'est l'heure qui sonne;
O solitude! o pauvrete!
LA MUSE.
Poete, prends ton luth; le vin de la jeunesse
Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.
Mon sein est inquiet; la volupte l'oppresse,
Et les vents alteres m'ont mis la levre en feu.
O paresseux enfant! regarde, je suis belle.
Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas,
Quand je te vis si pale au toucher de mon aile,
Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras?
Ah! je t'ai console d'une amere souffrance!
Helas! bien jeune encor, tu te mourais d'amour.
Console-moi ce soir, je me meurs d'esperance;
J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour.
LE POETE.
Est-ce toi dont la voix m'appelle,
O ma pauvre Muse! est-ce toi?
O ma fleur! o mon immortelle!
Seul etre pudique et fidele
Ou vive encor l'amour de moi!
Oui, te voila, c'est toi, ma blonde,
C'est toi, ma maitresse et ma soeur!
Et je sens, dans la nuit profonde,
De ta robe d'or qui m'inonde
Les rayons glisser dans mon coeur.
LA MUSE.
Poete, prends ton luth; c'est moi, ton immortelle,
Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux,
Et qui, comme un oiseau que sa couvee appelle,
Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.
Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire
Te ronge, quelque chose a gemi dans ton coeur;
Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre,
Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.
Viens, chantons devant Dieu; chantons dans tes pensees;
Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passees;
Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu.
Eveillons au hasard les echos de ta vie,
Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,
Et que ce soit un reve, et le premier venu.
Inventons quelque part des lieux ou l'on oublie;
Partons, nous sommes seuls, l'univers est a nous.
Voici la verte Ecosse et la brune Italie,
Et la Grece, ma mere, ou le miel est si doux,
Argos, et Pteleon, ville des hecatombes,
Et Messa, la divine, agreable aux colombes;
Et le front chevelu du Pelion changeant;
Et le bleu Titarese, et le golfe d'argent
Qui montre dans ses eaux, ou le cygne se mire,
La blanche Oloossone a la blanche Camyre.
Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer?
D'ou vont venir les pleurs que nous allons verser?
Ce matin, quand le jour a frappe ta paupiere,
Quel seraphin pensif, courbe sur ton chevet,
Secouait des lilas dans sa robe legere,
Et te contait tout bas les amours qu'il revait?
Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie?
Tremperons nous de sang les bataillons d'acier?
Suspendrons-nous l'amant sur l'echelle de soie?
Jetterons-nous au vent l'ecume du coursier?
Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre
De la maison celeste, allume nuit et jour
L'huile sainte de vie et d'eternel amour
Crierons-nous a Tarquin: "Il est temps, voici l'ombre!"
Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers?
Menerons-nous la chevre aux ebeniers amers?
Montrerons-nous le ciel a la Melancolie?
Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpes?
La biche le regarde; elle pleure et supplie;
Sa bruyere l'attend; ses faons sont nouveau-nes;
Il se baisse, il l'egorge, il jette a la curee
Sur les chiens en sueur son coeur encor vivant.
Peindrons-nous une vierge a la joue empourpree,
S'en allant a la messe, un page la suivant,
Et d'un regard distrait, a cote de sa mere,
Sur sa levre entr'ouverte oubliant sa priere?
Elle ecoute en tremblant, dans l'echo du pilier,
Resonner l'eperon d'un hardi cavalier.
Dirons-nous aux heros des vieux temps de la France
De monter tout armes aux creneaux de leurs tours,
Et de ressusciter la naive romance
Que leur gloire oubliee apprit aux troubadours?
Vetirons-nous de blanc une molle elegie?
L'homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie,
Et ce qu'il a fauche du troupeau des humains
Avant que l'envoye de la nuit eternelle
Vint sur son tertre vert l'abattre d'un coup d'aile,
Et sur son coeur de fer lui croiser les deux mains?
Clouerons-nous au poteau d'une satire altiere
Le nom sept fois vendu d'un pale pamphletaire,
Qui, pousse par la faim, du fond de son oubli,
S'en vient, tout grelottant d'envie et d'impuissance,
Sur le front du genie insulter l'esperance,
Et mordre le laurier que son souffle a sali?
Prends ton luth! prends ton luth! je ne peux plus me taire;
Mon aile me souleve au souffle du printemps.
Le vent va m'emporter; je vais quitter la terre.
Une larme de toi! Dieu m'ecoute; il est temps.
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