French Lyrics
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Arthur Graves Canfield >> French Lyrics
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20
Le paresseux s'endort dans les bras de la faim;
Le laboureur conduit sa fertile charrue;
Le savant pense et lit; le guerrier frappe et tue;
Le mendiant s'assied sur le bord du chemin.
Ou vont-ils cependant? Ils vont ou va la feuille
Que chasse devant lui le souffle des hivers.
Ainsi vont se fletrir dans leurs travaux divers
Ces generations que le temps seme et cueille.
Ils luttaient contre lui, mais le temps a vaincu:
Comme un fleuve engloutit le sable de ses rives,
Je l'ai vu devorer leurs ombres fugitives,
Ils sont nes, ils sont morts: Seigneur, ont-ils vecu?
Pour moi, je chanterai le Maitre que j'adore,
Dans le bruit des cites, dans la paix des deserts,
Couche sur le rivage, ou flottant sur les mers,
Au declin du soleil, au reveil de l'aurore.
La terre m'a crie: "Qui donc est le Seigneur?"
Celui dont l'ame immense est partout repandue,
Celui dont un seul pas mesure l'etendue,
Celui dont le soleil emprunte sa splendeur,
Celui qui du neant a tire la matiere,
Celui qui sur le vide a fonde l'univers,
Celui qui sans rivage a renferme les mers,
Celui qui d'un regard a lance la lumiere,
Celui qui ne connait ni jour ni lendemain,
Celui qui de tout temps de soi-meme s'enfante,
Qui vit dans l'avenir comme a l'heure presente,
Et rappelle les temps echappes de sa main:
C'est lui, c'est le Seigneur!... Que ma langue redise
Les cent noms de sa gloire aux enfants des mortels:
Comme la harpe d'or pendue a ses autels,
Je chanterai pour lui jusqu'a ce qu'il me brise...
LES REVOLUTIONS
Marchez! l'humanite ne vit pas d'une idee!
Elle eteint chaque soir celle qui l'a guidee,
Elle en allume une autre a l'immortel flambeau:
Comme ces morts vetus de leur parure immonde,
Les generations emportent de ce monde
Leurs vetements dans le tombeau.
La, c'est leurs dieux; ici, les moeurs de leurs ancetres,
Le glaive des tyrans, l'amulette des pretres,
Vieux lambeaux, vils haillons de cultes ou de lois:
Et quand apres mille ans dans leurs caveaux on fouille,
On est surpris de voir la risible depouille
De ce qui fut l'homme autrefois.
Robes, toges, turbans, tuniques, pourpre, bure,
Sceptres, glaives, faisceaux, haches, houlette, armure,
Symboles vermoulus fondent sous votre main,
Tour a tour au plus fort, au plus fourbe, au plus digne,
Et vous vous demandez vainement sous quel signe
Monte ou baisse le genre humain.
Sous le votre, o chretiens! L'homme en qui Dieu travaille
Change eternellement de formes et de taille:
Geant de l'avenir, a grandir destine,
Il use en vieillissant ses vieux vetements, comme
Des membres elargis font eclater sur l'homme
Les langes ou l'enfant est ne.
L'humanite n'est pas le boeuf a courte haleine
Qui creuse a pas egaux son sillon dans la plaine
Et revient ruminer sur un sillon pareil:
C'est l'aigle rajeuni qui change son plumage,
Et qui monte affronter, de nuage en nuage,
De plus hauts rayons du soleil.
Enfants de six mille ans qu'un peu de bruit etonne,
Ne vous troublez donc pas d'un mot nouveau qui tonne,
D'un empire eboule, d'un siecle qui s'en va!
Que vous font les debris qui jonchent la carriere?
Regardez en avant, et non pas en arriere:
Le courant roule a Jehovah!
Que dans vos coeurs etroits vos esperances vagues
Ne croulent pas sans cesse avec toutes les vagues:
Ces flots vous porteront, hommes de peu de foi!
Qu'importent bruit et vent, poussiere et decadence,
Pourvu qu'au-dessus d'eux la haute Providence
Deroule l'eternelle loi !
Vos siecles page a page epellent l'Evangile:
Vous n'y lisiez qu'un mot, et vous en lirez mille;
Vos enfants plus hardis y liront plus avant!
Ce livre est comme ceux des sibylles antiques,
Dont l'augure trouvait les feuillets prophetiques
Siecle a siecle arraches au vent.
Dans la foudre et l'eclair votre Verbe aussi vole:
Montez a sa lueur, courez a sa parole,
Attendez sans effroi l'heure lente a venir,
Vous, enfants de celui qui, l'annoncant d'avance,
Du sommet d'une croix vit briller l'esperance
Sur l'horizon de l'avenir!
Cet oracle sanglant chaque jour se revele;
L'esprit, en renversant, eleve et renouvelle.
Passagers ballottes dans vos siecles flottants,
Vous croyez reculer sur l'ocean des ages,
Et vous vous remontrez, apres mille naufrages,
Plus loin sur la route des temps!
Ainsi quand le vaisseau qui vogue entre deux mondes
A perdu tout rivage, et ne voit que les ondes
S'elever et crouler comme deux sombres murs;
Quand le maitre a brouille les noeuds nombreux qu'il file,
Sur la plaine sans borne il se croit immobile
Entre deux abimes obscures.
"C'est toujours, se dit-il dans son coeur plein de doute,
Meme onde que je vois, meme bruit que j'ecoute;
Le flot que j'ai franchi revient pour me bercer;
A les compter en vain mon esprit se consume,
C'est toujours de la vague, et toujours de l'ecume:
Les jours flottent sans avancer!"
Et les jours et les flots semblent ainsi renaitre,
Trop pareils pour que l'oeil puisse les reconnaitre,
Et le regard trompe s'use en les regardant;
Et l'homme, que toujours leur ressemblance abuse,
Les brouille, les confond, les gourmande et t'accuse,
Seigneur!... Ils marchent cependant!
Et quand sur cette mer, las de chercher sa route,
Du firmament splendide il explore la voute,
Des astres inconnus s'y levent a ses yeux;
Et, moins triste, aux parfums qui soufflent des rivages,
Au jour tiede et dore qui glisse des cordages,
Il sent qu'il a change de cieux.
Nous donc, si le sol tremble au vieux toit de nos peres,
Ensevelissons-nous sous des cendres si cheres,
Tombons enveloppes de ces sacres linceuls!
Mais ne ressemblons pas a ces rois d'Assyrie
Qui trainaient au tombeau femmes, enfants, patrie,
Et ne savaient pas mourir seuls;
Qui jetaient au bucher, avant que d'y descendre,
Famille, amis, coursiers, tresors reduits en cendre.
Espoir ou souvenirs de leurs jours plus heureux,
Et, livrant leur empire et leurs dieux a la flamme,
Auraient voulu qu'aussi l'univers n'eut qu'une ame,
Pour que tout mourut avec eux!
ALFRED DE VIGNY
LE COR
I.
J'aime le son du cor, le soir, au fond des bois,
Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois,
Ou l'adieu du chasseur que l'echo faible accueille
Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.
Que de fois, seul, dans l'ombre a minuit demeure,
J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleure!
Car je croyais ouir de ces bruits prophetiques
Qui precedaient la mort des paladins antiques.
O montagnes d'azur! o pays adore,
Rocs de la Frazona, cirque du Marbore,
Cascades qui tombez des neiges entrainees,
Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrenees;
Monts geles et fleuris, trones des deux saisons,
Dont le front est de glace et le pied de gazons!
C'est la qu'il faut s'asseoir, c'est la qu'il faut entendre
Les airs lointains d'un cor melancolique et tendre.
Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit,
De cette voix d'airain fait retentir la nuit;
A ses chants cadences autour de lui se mele
L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bele.
Une biche attentive, au lieu de se cacher,
Se suspend immobile au sommet du rocher,
Et la cascade unit, dans une chute immense,
Son eternelle plainte aux chants de la romance.
Ames des chevaliers, revenez-vous encor?
Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor?
Roncevaux! Roncevaux! dans ta sombre vallee
L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolee?
II.
Tous les preux etaient morts, mais aucun n'avait fui,
Il reste seul deboit, Olivier pres de lui;
L'Afrique sur le mont l'entoure et tremble encore.
"Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More;
"Tous tes pairs sont couches dans les eaux des torrents."
Il rugit comme un tigre, et dit: "Si je me rends,
Africain, ce sera lorsque les Pyrenees
Sur l'onde avec leurs corps rouleront entrainees.
--Rends-toi donc, repond-il, ou meurs, car les voila;"
Et du plus haut des monts un grand rocher roula.
Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abime,
Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime.
"Merci! cria Roland; tu m'as fait un chemin."
Et, jusqu'au pied des monts le roulant d'une main,
Sur le roc affermi comme un geant s'elance;
Et, prete a fuir, l'armee a ce seul pas balance.
III.
Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux
Descendaient la montagne et se parlaient entre eux.
A l'horizon deja, par leurs eaux signalees,
De Luz et d'Argeles se montraient les vallees.
L'armee applaudissait. Le luth du troubadour
S'accordait pour chanter les saules de l'Adour;
Le vin francais coulait dans la coupe etrangere;
Le soldat, en riant, parlait a la bergere.
Roland gardait les monts: tous passaient sans effroi.
Assis nonchalamment sur un noir palefroi
Qui marchait revetu de housses violettes,
Turpin disait, tenant les saintes amulettes:
"Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu;
Suspendez votre marche; il ne faut tenter Dieu.
Par monsieur saint Denis! certes ce sont des ames
Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.
"Deux eclairs ont relui, puis deux autres encor."
Ici l'on entendit le son lointain du cor.
L'empereur etonne, se jetant en arriere,
Suspend du destrier la marche aventuriere.
"Entendez-vous? dit-il.-- Oui, ce sont des pasteurs
Rappelant les troupeaux epars sur les hauteurs,
Repondit l'archeveque, ou la voix etouffee
Du nain vert Oberon, qui parle avec sa fee."
Et l'empereur poursuit; mais son front soucieux
Est plus sombre et plus noir que l'orage des cieux;
Il craint la trahison, et, tandis qu'il y songe,
Le cor eclate et meurt, renait et se prolonge.
"Malheur! c'est mon neveu! malheur! car, si Roland
Appelle a son secours, ce doit etre en mourant.
Arriere, chevaliers, repassons la montagne!
Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne!"
IV.
Sur le plus haut des monts s'arretent les chevaux;
L'ecume les blanchit; sous leurs pieds, Roncevaux
Des feux mourants du jour a peine se colore.
A l'horizon lointain fuit l'etendard du More.
"Turpin, n'as-tu rien vu dans le fond du torrent?
--J'y vois deux chevaliers: l'un mort, l'autre expirant.
Tous deux sont ecrases sous une roche noire;
Le plus fort, dans sa main, eleve un cor d'ivoire,
Son ame en s'exhalant nous appela deux fois."
Dieu! que le son du cor est triste au fond des bois!
LA BOUTEILLE A LA MER
Courage, o faible enfant de qui ma solitude
Recoit ces chants plaintifs, sans nom, que vous jetez
Sous mes yeux ombrages du camail de l'etude.
Oubliez les enfants par la mort arretes;
Oubliez Chatterton, Gilbert et Malfilatre;
De l'oeuvre d'avenir saintement idolatre,
Enfin, oubliez l'homme en vous-meme.--Ecoutez:
Quand un grave marin voit que le vent l'emporte
Et que les mats brises pendent tous sur le pont,
Que dans son grand duel la mer est la plus forte
Et que par des calculs l'esprit en vain repond;
Que le courant l'ecrase et le roule en sa course,
Qu'il est sans gouvernail et, partant, sans ressource,
Il se croise les bras dans un calme profond.
Il voit les masses d'eau, les toise et les mesure,
Les meprise en sachant qu'il en est ecrase,
Soumet son ame au poids de la matiere impure
Et se sent mort ainsi que son vaisseau rase.
--A de certains moments, l'ame est sans resistance;
Mais le penseur s'isole et n'attend d'assistance
Que de la forte foi dont il est embrase.
Dans les heures du soir, le jeune Capitaine
A fait ce qu'il a pu pour le salut des siens.
Nul vaisseau n'apparait sur la vague lointaine,
La nuit tombe, et le brick court aux rocs indiens.
--Il se resigne, il prie; il se recueille, il pense
A celui qui soutient les poles et balance
L'equateur herisse des longs meridiens.
Son sacrifice est fait; mais il faut que la terre
Recueille du travail le pieux monument.
C'est le journal savant, le calcul solitaire,
Plus rare que la perle et que le diamant;
C'est la carte des flots faite dans la tempete,
La carte de recueil qui va briser sa tete:
Aux voyageurs futurs sublime testament.
Il ecrit: "Aujourd'hui, le courant nous entraine,
Desempares, perdus, sur la Terre-de-Feu.
Le courant porte a l'est. Notre mort est certaine:
Il faut cingler au nord pour bien passer ce lieu.
--Ci-joint est mon journal, portant quelques etudes
Des constellations des hautes latitudes.
Qu'il aborde, si c'est la volonte de Dieu!"
Puis, immobile et froid, comme le cap des brumes
Qui sert de sentinelle au detroit Magellan,
Sombre comme ces rocs au front charge d'ecumes,
Ces pics noirs dont chacun porte un deuil castillan,
Il ouvre une Bouteille et la choisit tres forte,
Tandis que son vaisseau que le courant emporte
Tourne en un cercle etroit comme un vol de milan.
Il tient dans une main cette vieille compagne,
Ferme, de l'autre main, son flanc noir et terni.
Le cachet porte encor le blason de Champagne,
De la mousse de Reims son col vert est jauni.
D'un regard, le marin en soi-meme rappelle
Quel jour il assembla l'equipage autour d'elle,
Pour porter un grand toste au pavillon beni.
On avait mis en panne, et c'etait grande fete;
Chaque homme sur son mat tenait le verre en main;
Chacun a son signal se decouvrit la tete,
Et repondit d'en haut par un hourra soudain.
Le soleil souriant dorait les voiles blanches;
L'air emu repetait ces voix males et franches,
Ce noble appel de l'homme a son pays lointain.
Apres le cri de tous, chacun reve en silence.
Dans la mousse d'Ai luit l'eclair d'un bonheur;
Tout au fond de son verre il apercoit la France.
La France est pour chacun ce qu'y laissa son coeur:
L'un y voit son vieux pere assis au coin de l'atre,
Comptant ses jours d'absence; a la table du patre,
Il voit sa chaise vide a cote de sa soeur.
Un autre y voit Paris, ou sa fille penchee
Marque avec les compas tous les souffles de l'air,
Ternit de pleurs la glace ou l'aiguille est cachee,
Et cherche a ramener l'aimant avec le fer.
Un autre y voit Marseille. Une femme se leve,
Court au port et lui tend un mouchoir de la greve,
Et ne sent pas ses pieds enfonces dans la mer.
O superstition des amours ineffables,
Murmures de nos coeurs qui nous semblez des voix,
Calculs de la science, o decevantes fables!
Pourquoi nous apparaitre en un jour tant de fois?
Pourquoi vers l'horizon nous tendre ainsi des pieges?
Esperances roulant comme roulent les neiges;
Globes toujours petris et fondus sous nos doigts!
Ou sont-ils a present? ou sont ces trois cents braves?
Renverses par le vent dans les courants maudits,
Aux harpons indiens ils portent pour epaves
Leurs habits dechires sur leurs corps refroidis.
Les savants officiers, la hache a la ceinture,
Ont peri les premiers en coupant la mature:
Ainsi, de ces trois cents, il n'en reste que dix!
Le capitaine encor jette un regard au pole
Dont il vient d'explorer les detroits inconnus.
L'eau monte a ses genoux et frappe son epaule;
Il peut lever au ciel l'un de ses deux bras nus.
Son navire est coule, sa vie est revolue:
Il lance la Bouteille a la mer, et salue
Les jours de l'avenir qui pour lui sont venus.
Il sourit en songeant que ce fragile verre
Portera sa pensee et son nom jusqu'au port;
Que d'une ile inconnue il agrandit la terre;
Qu'il marque un nouvel astre et le confie au sort;
Que Dieu peut bien permettre a des eaux insensees
De perdre des vaisseaux, mais non pas des pensees;
Et qu'avec un flacon il a vaincu la mort.
Tout est dit! A present, que Dieu lui soit en aide!
Sur le brick englouti l'onde a pris son niveau.
Au large flot de l'est le flot de l'ouest succede,
Et la Bouteille y roule en son vaste berceau.
Seule dans l'Ocean la frele passagere
N'a pas pour se guider une brise legere;
Mais elle vient de l'arche et porte le rameau.
Les courants l'emportaient, les glacons la retiennent
Et la couvrent des plis d'un epais manteau blanc.
Les noirs chevaux de mer la heurtent, puis reviennent
La flairer avec crainte, et passent en soufflant.
Elle attend que l'ete, changeant ses destinees,
Vienne ouvrir le rempart des glaces obstinees,
Et vers la ligne ardente elle monte en roulant.
Un jour tout etait calme et la mer Pacifique,
Par ses vagues d'azur, d'or et de diamant,
Renvoyait ses splendeurs au soleil du tropique.
Un navire y passait majestueusement;
Il a vu la Bouteille aux gens de mer sacree:
Il couvre de signaux sa flamme diapree,
Lance un canot en mer et s'arrete un moment.
Mais on entend au loin le canon des Corsaires;
Le Negrier va fuir s'il peut prendre le vent.
Alerte! et coulez bas ces sombres adversaires!
Noyez or et bourreaux du couchant au levant!
La Fregate reprend ses canots et les jette
En son sein, comme fait la sarigue inquiete,
Et par voile et vapeur vole et roule en avant.
Seule dans l'Ocean, seule toujours!--Perdue
Comme un point invisible en un mouvant desert,
L'aventuriere passe errant dans l'etendue,
Et voit tel cap secret qui n'est pas decouvert.
Tremblante voyageuse a flotter condamnee,
Elle sent sur son col que depuis une annee
L'algue et les goemons lui font un manteau vert.
Un soir enfin, les vents qui soufflent des Florides
L'entrainent vers la France et ses bords pluvieux.
Un pecheur accroupi sous des rochers arides
Tire dans ses filets le flacon precieux.
Il court, cherche un savant et lui montre sa prise,
Et, sans l'oser ouvrir, demande qu'on lui dise
Quel est cet elixir noir et mysterieux.
Quel est cet elixir? Pecheur, c'est la science,
C'est l'elixir divin que boivent les esprits,
Tresor de la pensee et de l'experience;
Et, si tes lourds filets, o pecheur, avaient pris
L'or qui toujours serpente aux veines du Mexique,
Les diamants de l'Inde et les perles d'Afrique,
Ton labeur de ce jour aurait eu moins de prix.
Regarde.--Quelle joie ardente et serieuse!
Une gloire de plus luit dans la nation.
Le canon tout-puissant et la cloche pieuse
Font sur les toits tremblants bondir l'emotion.
Aux heros du savoir plus qu'a ceux des batailles
On va faire aujourd'hui de grandes funerailles.
Lis ce mot sur les murs: "Commemoration!"
Souvenir eternel! gloire a la decouverte
Dans l'homme ou la nature egaux en profondeur,
Dans le Juste et le Bien, source a peine entr'ouverte,
Dans l'Art inepuisable, abime de splendeur!
Qu'importe oubli, morsure, injustice insensee,
Glaces et tourbillons de notre traversee?
Sur la pierre des morts croit l'arbre de grandeur.
Cet arbre est le plus beau de la terre promise,
C'est votre phare a tous, Penseurs laborieux!
Voguez sans jamais craindre ou les flots ou la brise
Pour tout tresor scelle du cachet precieux.
L'or pur doit surnager, et sa gloire est certaine;
Dites en souriant comme ce capitaine:
"Qu'il aborde, si c'est la volonte des dieux!"
Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des idees.
Sur nos fronts ou le germe est jete par le sort,
Repandons le Savoir en fecondes ondees;
Puis, recueillant le fruit tel que de l'ame il sort,
Tout empreint des parfums des saintes solitudes,
Jetons l'oeuvre a la mer, la mer des multitudes:
--Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.
VICTOR HUGO
LES DJINNS
Et come i gru van cantando lor lai
Facendo in aer di se lunga riga,
Cosi vid' io venir, traendo guai,
Ombre portate dalla detta briga,--DANTE.
Et comme les grues qui font dans l'air de longues files vont chantant
leur plainte, ainsi je vis venir trainant des gemissements des ombres
emportees par cette tempete.
Murs, ville,
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Ou brise
La brise,
Tout dort.
Dans la plaine
Nait un bruit.
C'est l'haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une ame
Qu'une flamme
Toujours suit.
La voix plus haute
Semble un grelot.
D'un nain qui saute
C'est le galop.
Il fuit, s'elance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d'un flot.
La rumeur approche,
L'echo la redit.
C'est comme la cloche
D'un couvent maudit,
Comme un bruit de foule
Qui tonne et qui roule,
Et tantot s'ecroule,
Et tantot grandit.
Dieu! la voix sepulcrale
Des Djinns! Quel bruit ils font!
Fuyons sous la spirale
De l'escalier profond!
Deja s'eteint ma lampe,
Et l'ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu'au plafond.
C'est l'essaim des Djinns qui passe
Et tourbillonne en sifflant.
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brulant.
Leur troupeau lourd et rapide,
Volant dans l'espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un eclair au flanc.
Ils sont tout pres!--Tenons fermee
Cette salle ou nous les narguons.
Quel bruit dehors! Hideuse armee
De vampires et de dragons!
La poutre du toit descellee
Ploie ainsi qu'une herbe mouillee,
Et la vieille porte rouillee
Tremble a deraciner ses gonds.
Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure!
L'horrible essaim, pousse par l'aquilon,
Sans doute, o ciel! s'abat sur ma demeure.
Le mur flechit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchee,
Et l'on dirait que, du sol arrachee,
Ainsi qu'il chasse une feuille sechee,
Le vent la roule avec leur tourbillon!
Prophete! si ta main me sauve
De ces impurs demons des soirs,
J'irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacres encensoirs!
Fais que sur ces portes fideles
Meure leur souffle d'etincelles,
Et qu'en vain l'ongle de leurs ailes
Grince et crie a ces vitraux noirs!
Ils sont passes!--Leur cohorte
S'envole et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multiplies.
L'air est plein d'un bruit de chaines,
Et dans les forets prochaines
Frissonnent tous les grands chenes,
Sous leur vol de feu plies!
De leurs ailes lointaines
Le battement decroit,
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l'on croit
Ouir la sauterelle
Crier d'une voix grele
Ou petiller la grele
Sur le plomb d'un vieux toit.
D'etranges syllabes
Nous viennent encor:
Ainsi, des arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la greve
Par instants s'eleve,
Et l'enfant qui reve
Fait des reves d'or.
Les Djinns funebres,
Fils du trepas,
Dans les tenebres
Pressent leurs pas;
Leur essaim gronde:
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu'on ne voit pas.
Ce bruit vague
Qui s'endort,
C'est la vague
Sur le bord;
C'est la plainte
Presque eteinte
D'une sainte
Pour un mort.
On doute
La nuit...
J'ecoute:--
Tout fuit.
Tout passe;
L'espace
Efface
Le bruit.
ATTENTE
Esperaba, desperada.
Monte, ecureuil, monte au grand chene,
Sur la branche des cieux prochaine,
Qui plie et tremble comme un jonc.
Cigogne, aux vieilles tours fidele,
Oh! vole et monte a tire-d'aile
De l'eglise a la citadelle,
Du haut clocher au grand donjon.
Vieux aigle, monte de ton aire
A la montagne centenaire
Que blanchit l'hiver eternel.
Et toi qu'en ta couche inquiete
Jamais l'aube ne vit muette,
Monte, monte, vive alouette,
Vive alouette, monte au ciel.
Et maintenant, du haut de l'arbre,
Des fleches de la tour de marbre,
Du grand mont, du ciel enflamme,
A l'horizon, parmi la brume,
Voyez-vous flotter une plume,
Et courir un cheval qui fume,
Et revenir mon bien-aime?
EXTASE
Et j'entendis une grande voix. _Apocalypse._
J'etais seul pres des flots, par une nuit d'etoiles.
Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles.
Mes yeux plongeaient plus loin que le monde reel.
Et les bois, et les monts, et toute la nature,
Semblaient interroger dans un confus murmure
Les flots des mers, les feux du ciel.
Et les etoiles d'or, legions infinies,
A voix haute, a voix basse, avec mille harmonies,
Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu;
Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n'arrete,
Disaient, en recourbant l'ecume de leur crete:
--C'est le Seigneur, le Seigneur Dieu!
LORSQUE L'ENFANT PARAIT
Lorsque l'enfant parait, le cercle de famille
Applaudit a grands cris. Son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux,
Et les plus tristes fronts, les plus souilles peut-etre,
Se derident soudain a voir l'enfant paraitre,
Innocent et joyeux.
Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre
Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre
Les chaises se toucher,
Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous eclaire.
On rit, on se recrie, on l'appelle, et sa mere
Tremble a le voir marcher.
Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme,
De patrie et de Dieu, des poetes, de l'ame
Qui s'eleve en priant;
L'enfant parait, adieu le ciel et la patrie
Et les poetes saints! la grave causerie
S'arrete en souriant.
La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit reve, a l'heure
Ou l'on entend gemir, comme une voix qui pleure,
L'onde entre les roseaux,
Si l'aube tout a coup la-bas luit comme un phare,
Sa clarte dans les champs eveille une fanfare
De cloches et d'oiseaux.
Enfant, vous etes l'aube et mon ame est la plaine
Qui des plus douces fleurs embaume son haleine
Quand vous la respirez;
Mon ame est la foret dont les sombres ramures
S'emplissent pour vous seul de suaves murmures
Et de rayons dores.
Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies,
Car vos petites mains, joyeuses et benies,
N'ont point mal fait encor;
Jamais vos jeunes pas n'ont touche notre fange,
Tete sacree! enfant aux cheveux blonds! bel ange
A l'aureole d'or!
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