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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

French Lyrics

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Car toi-meme, elisant ton epoux eternel,
Tu m'abandonneras des son premier appel,
Quand passera son ombre avec la foule humaine;

Et nous nous oublirons, comme les passagers
Que le meme navire a leurs foyers ramene,
Ne s'y souviennent plus de leurs liens legers.


LES AMOURS TERRESTRES

Nos yeux se sont croises et nous nous sommes plu.
Nee au siecle ou je vis et passant ou je passe,
Dans le double infini du temps et de l'espace
Tu ne me cherchais point, tu ne m'as point elu;

Moi, pour te joindre ici le jour qu'il a fallu,
Dans le monde eternel je n'avais point ta trace,
J'ignorais ta naissance et le lieu de ta race:
Le sort a donc tout fait, nous n'avons rien voulu.

Les terrestres amours ne sont qu'une aventure:
Ton epoux a venir et ma femme future
Soupirent vainement, et nous pleurons loin d'eux;

C'est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble,
Ce qui m'attire en toi, c'est elle, et tous les deux
Nous croyons nous aimer en les cherchant ensemble.


L'ALPHABET

Il git au fond de quelque armoire
Ce vieil alphabet tout jauni,
Ma premiere lecon d'histoire,
Mon premier pas vers l'infini.

Toute la Genese y figure;
Le lion, l'ours et l'elephant;
Du monde la grandeur obscure
Y troublait mon ame d'enfant.

Sur chaque bete un mot enorme
Et d'un sens toujours inconnu,
Posait l'enigme de sa forme
A mon desespoir ingenu.

Ah! dans ce lent apprentissage
La cause de mes pleurs, c'etait
La lettre noire, et non l'image
Ou la Nature me tentait.

Maintenant j'ai vu la Nature
Et ses splendeurs, j'en ai regret:
Je ressens toujours la torture
De la merveille et du secret,

Car il est un mot que j'ignore
Au beau front de ce sphinx ecrit,
J'en epelle la lettre encore
Et n'en saurai jamais l'esprit.


NOUS PROSPERONS

Nous prosperons! Qu'importe aux anciens malheureux,
Aux hommes nes trop tot, a qui le sort fut traitre,
Qui n'ont fait qu'aspirer, souffrir et disparaitre,
Dont meme les tombeaux aujourd'hui sonnent creux!

Helas! leurs descendants ne peuvent rien pour eux,
Car nous n'inventons rien qui les fasse renaitre.
Quand je songe a ces morts, le moderne bien-etre
Par leur injuste exil m'est rendu douloureux.

La tache humaine est longue et sa fin decevante:
Des generations la derniere vivante
Seule aura sans tourment tous ses greniers combles,

Et les premiers auteurs de la glebe feconde
N'auront pas vu courir sur la face du monde
Le sourire paisible et rassurant des bles.


LE COMPLICE

J'ai bon coeur, je ne veux a nul etre aucun mal,
Mais je retiens ma part des boeufs qu'un autre assomme
Et, malgre ma douceur, je suis bien aise en somme
Que le fouet d'un cocher hate un peu mon cheval.

Je suis juste, et je sens qu'un pauvre est mon egal,
Mais, pendant que je jette une obole a cet homme,
Je m'installe au banquet dont un pere econome
S'est donne les longs soins pour mon futur regal.

Je suis probe, mon bien ne doit rien a personne,
Mais j'usurpe le pain qui dans mes bles frissonne,
Heritier, sans labour, des champs fumes de morts.

Ainsi dans le massacre incessant qui m'engraisse,
Par la Nature elu, je fleuris et m'endors,
Comme l'enfant candide et sanglant d'une ogresse.




ALPHONSE DAUDET


AUX PETITS ENFANTS

Enfants d'un jour, o nouveau-nes,
Petites bouches, petits nez,
Petites levres demi-closes,
Membres tremblants,
Si frais, si blancs,
Si roses;

Enfants d'un jour, o nouveau-nes,
Pour le bonheur que vous donnez
A vous voir dormir dans vos langes,
Espoir des nids,
Soyez benis,
Chers anges!

Pour vos grands yeux effarouches
Que sous vos draps blancs vous cachez,
Pour vos sourires, vos pleurs meme,
Tout ce qu'en vous,
Etres si doux,
On aime;

Pour tout ce que vous gazouillez,
Soyez benis, baises, choyes,
Gais rossignols, blanches fauvettes!
Que d'amoureux
Et que d'heureux
Vous faites!

Lorsque sur vos chauds oreillers,
En souriant vous sommeillez,
Pres de vous, tout bas, o merveille!
Une voix dit:
"Dors, beau petit;
Je veille."

C'est la voix de l'ange gardien;
Dormez, dormez, ne craignez rien;
Revez, sous ses ailes de neige:
Le beau jaloux
Vous berce et vous
Protege.

Enfants d'un jour, o nouveau-nes,
Au paradis, d'ou vous venez,
Un leger fil d'or vous rattache.
A ce fil d'or
Tient l'ame encor
Sans tache.

Vous etes a toute maison
Ce que la fleur est au gazon,
Ce qu'au ciel est l'etoile blanche,
Ce qu'un peu d'eau

Est au roseau
Qui penche.

Mais vous avez de plus encor
Ce que n'a pas l'etoile d'or
Ce qui manque aux fleurs les plus belles.
Malheur a nous!
Vous avez tous
Des ailes.


L'OISEAU BLEU

J'ai dans mon coeur un oiseau bleu,
Une charmante creature,
Si mignonne que sa ceinture
N'a pas l'epaisseur d'un cheveu.

Il lui faut du sang pour pature.
Bien longtemps, je me fis un jeu
De lui donner sa nourriture:
Les petits oiseaux mangent peu.

Mais, sans en rien laisser paraitre,
Dans mon coeur il a fait, le traitre,
Un trou large comme la main.

Et son bec fin comme une lame,
En continuant son chemin,
M'est entre jusqu'au fond de l'ame!....




HENRI CAZALIS


LA BETE

Qui donc t'a pu creer, Sphinx etrange, o Nature!
Et d'ou t'ont pu venir tes sanglants appetits?
C'est pour les devorer que tu fais tes petits,
Et c'est nous, tes enfants, qui sommes ta pature:
Que t'importent nos cris, nos larmes et nos fievres?
Impassible, tranquille, et ton beau front bruni
Par l'age, tu t'etends a travers l'infini,
Toujours du sang aux pieds et le sourire aux levres!


REMINISCENCES A DARWIN.

Je sens un monde en moi de confuses pensees,
Je sens obscurement que j'ai vecu toujours,
Que j'ai longtemps erre dans les forets passees,
Et que la bete encor garde en moi ses amours.

Je sens confusement, l'hiver, quand le soir tombe,
Que jadis, animal ou plante, j'ai souffert,
Lorsque Adonis saignant dormait pale en sa tombe;
Et mon coeur reverdit, quand tout redevient vert.

Certains jours, en errant dans les forets natales,
Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois,
Quand, la nuit grandissant les formes vegetales,
Sauvage, hallucine, je rampais sous les bois.

Dans le sol primitif nos racines sont prises;
Notre ame, comme un arbre, a grandi lentement;
Ma pensee est un temple aux antiques assises,
Ou l'ombre des Dieux morts vient errer par moment.

Quand mon esprit aspire a la pleine lumiere,
Je sens tout un passe qui me tient enchaine;
Je sens rouler en moi l'obscurite premiere:
La terre etait si sombre aux temps ou je suis ne!

Mon ame a trop dormi dans la nuit maternelle:
Pour monter vers le jour, qu'il m'a fallu d'efforts!
Je voudrais etre pur; la honte originelle,
Le vieux sang de la bete est reste dans mon corps.

Et je voudrais pourtant t'affranchir, o mon ame,
Des liens d'un passe qui ne veut pas mourir;
Je voudrais oublier mon origine infame,
Et les siecles sans fin que j'ai mis a grandir.

Mais c'est en vain: toujours en moi vivra ce monde
De reves, de pensers, de souvenirs confus,
Me rappelant ainsi ma naissance profonde,
Et l'ombre d'ou je sors, et le peu que je fus;

Et que j'ai transmigre dans des formes sans nombre,
Et que mon ame etait, sous tous ces corps divers,
La conscience, et l'ame aussi, splendide ou sombre,
Qui reve et se tourmente au fond de l'univers!




CHARLES FREMINE


RETOUR

Je viens de faire un grand voyage
Qui sur l'atlas n'est point trace:
Pays perdu! dont le mirage
Derriere moi s'est efface.

Le cap noir de la quarantaine
Met son ombre sur mon bateau
Couvert d'ecume et qui fait eau,
Mais dont je suis le capitaine.

Ai-je bien ou mal gouverne?
Encor n'ai-je point fait naufrage:
Sur maint bas-fond si j'ai donne,
J'ai vu de haut gronder l'orage.

Enfin, me voila de retour
Du beau pays de l'Esperance,
Si vaste, au moins en apparence,
Et dont si vite on fait le tour.

C'est fini ! Ma riche banniere
Et ma voilure sont a bas!
Plus de fleurs a ma boutonniere,
Et plus de femmes a mon bras;

Vieillir! C'est la grande defaite,
C'est la laideur et c'est l'affront,
C'est plus de rides a mon front
Et moins de cheveux a ma tete.

Oui, c'est la chose, et c'est mon tour.
O temps ou bouillonnaient les seves,
Ou mes seuls dieux, l'Art et l'Amour,
Traversaient l'orgueil de mes reves!

D'avoir suivi leur vol vainqueur,
Je n'ai rapporte, pour ma peine,
Qu'un tout petit brin de verveine
Avec un grand trou noir au coeur;

Et seul, au coin de la fenetre
Ou j'accoude mes longs ennuis,
Sachant ce que je pourrais etre,
Je pleure sur ce que je suis.




FRANCOIS COPPEE


JUIN

Dans cette vie ou nous ne sommes
Que pour un temps sitot fini,
L'instinct des oiseaux et des hommes
Sera toujours de faire un nid;

Et d'un peu de paille et d'argile
Tous veulent se construire, un jour,
Un humble toit, chaud et fragile,
Pour la famille et pour l'amour.

Par les yeux d'une fille d'Eve
Mon coeur profondement touche
Avait fait aussi ce doux reve
D'un bonheur etroit et cache.

Rempli de joie et de courage,
A fonder mon nid je songeais;
Mais un furieux vent d'orage
Vient d'emporter tous mes projets;

Et sur mon chemin solitaire
Je vois, triste et le front courbe,
Tous mes espoirs brises a terre
Comme les oeufs d'un nid tombe.


L'HOROSCOPE

Les deux soeurs etaient la, les bras entrelaces,
Debout devant la vieille aux regards fatidiques,
Qui tournait lentement de ses vieux doigts lasses
Sur un coin de haillon les cartes prophetiques.

Brune et blonde, et de plus fraiches comme un matin,
L'une sombre pavot, l'autre blanche anemone,
Celle-ci fleur de mai, celle-la fleur d'automne,
Ensemble elles voulaient connaitre le destin.

"La vie, helas! sera pour toi bien douloureuse,"
Dit la vieille a la brune au sombre et fier profil.
Celle-ci demanda: "Du moins m'aimera-t-il?
--Oui.--Vous me trompiez donc. Je serai trop heureuse."

"Tu n'auras meme pas l'amour d'un autre coeur,"
Dit la vieille a l'enfant blanche comme la neige.
Celle-ci demanda: "Moi, du moins, l'aimerai-je?
--Oui.--Que me disiez-vous? J'aurai trop de bonheur."


L'ATTENTE

Au bout du vieux canal plein de mats, juste en face
De l'Ocean et dans la derniere maison,
Assise a sa fenetre, et quelque temps qu'il fasse,
Elle se tient, les yeux fixes sur l'horizon.

Bien qu'elle ait la paleur des eternels veuvages,
Sa robe est claire; et, bien que les soucis pesants
Aient sur ses traits fletris exerce leurs ravages,
Ses vetements sont ceux des filles de seize ans.

Car depuis bien des jours, patiente vigie,
Des l'instant ou la mer bleuit dans le matin
Jusqu'a ce qu'elle soit par le couchant rougie,
Elle est assise la, regardant au lointain.

Chaque aurore elle voit une tardive etoile
S'eteindre, et chaque soir le soleil s'enfoncer
A cette place ou doit reparaitre la voile
Qu'elle vit la, jadis, palir et s'effacer.

Son coeur de fiancee, immuable et fidele,
Attend toujours, certain de l'espoir partage,
Loyal; et rien en elle, aussi bien qu'autour d'elle,
Depuis dix ans qu'il est parti, rien n'a change.

Les quelques doux vieillards qui lui rendent visite,
En la voyant avec ses bandeaux reguliers,
Son ruban mince ou pend sa medaille benite,
Son corsage a la vierge et ses petits souliers,

La croiraient une enfant ingenue et qui boude,
Si parfois ses doigts purs, ivoirins et tremblante,
Alors que sur sa main fievreuse elle s'accoude
Ne livraient le secret des premiers cheveux blancs.

Partout le souvenir de l'absent se rencontre
En mille objets fanes et deja presque anciens:
Cette lunette en cuivre est a lui, cette montre
Est la sienne, et ces vieux instruments sont les siens.

Il a laisse, de peur d'encombrer sa cabine,
Ces gros livres poudreux dans leur oubli profond,
Et c'est lui qui tua d'un coup de carabine
Le monstrueux lezard qui s'etale au plafond.

Ces mille riens, decor naif de la muraille,
Naguere il les a tous apportes de tres loin.
Seule, comme un temoin inclement et qui raille,
Une carte navale est pendue en un coin;

Sur le tableau jaunatre, entre ses noires tringles,
Les vents et les courants se croisent a l'envi;
Et la succession des petites epingles
N'a pas marque longtemps le voyage suivi.

Elle conduit jusqu'a la ligne tropicale
Le navire vainqueur du flux et du reflux,
Puis cesse brusquement a la derniere escale,
Celle d'ou le marin, helas! n'ecrivit plus.

Et ce point justement ou sa trace s'arrete
Est celui qu'un burin savant fit le plus noir:
C'est l'obscur rendez-vous des flots, ou la tempete
Creuse un inexorable et profond entonnoir.

Mais elle ne voit pas le tableau redoutable
Et feuillette, l'esprit ailleurs, du bout des doigts,
Les planches d'un herbier eparses sur la table,
Fleurs pales qu'il cueillit aux Indes autrefois.

Jusqu'au soir sa pensee extatique et sereine
Songe au chemin qu'il fait en mer pour revenir,
Ou parfois, evoquant des jours meilleurs, egrene
Le chapelet mystique et doux du souvenir;

Et, quand sur l'Ocean la nuit met son mystere,
Calme et fermant les yeux, elle reve du chant
Des matelots joyeux d'apercevoir la terre,
Et d'un navire d'or dans le soleil couchant.


CHANSON D'EXIL

Triste exile, qu'il te souvienne
Combien l'avenir etait beau,
Quand sa main tremblait dans la tienne
Comme un oiseau,

Et combien ton ame etait pleine
D'une bonne et douce chaleur,
Quand tu respirais son haleine
Comme une fleur!

Mais elle est loin, la chere idole,
Et tout s'assombrit de nouveau;
Tu sais qu'un souvenir s'envole
Comme un oiseau;

Deja l'aile du doute plane
Sur ton ame ou nait la douleur;
Et tu sais qu'un amour se fane
Comme une fleur.


ROMANCE

Quand vous me montrez une rose
Qui s'epanouit sous l'azur,
Pourquoi suis-je alors plus morose?
Quand vous me montrez une rose,
C'est que je pense a son front pur.

Quand vous me montrez une etoile,
Pourquoi les pleurs, comme un brouillard,
Sur mes yeux jettent-ils leur voile?
Quand vous me montrez une etoile,
C'est que je pense a son regard.

Quand vous me montrez l'hirondelle
Qui part jusqu'au prochain avril,
Pourquoi mon ame se meurt-elle?
Quand vous me montrez l'hirondelle,
C'est que je pense a mon exil.


LIED

Rougissante et tete baissee,
Je la vois me sourire encor.
--Pour le doigt de ma fiancee
Qu'on me fasse un bel anneau d'or!

Elle part, mais bonne et fidele;
Je vais l'attendre en m'affligeant.
--Pour garder ce qui me vient d'elle,
Qu'on me fasse un coffret d'argent!

J'ai sur le coeur un poids enorme;
L'exil est trop dur et trop long.
--Pour que je me repose et dorme,
Qu'on me fasse un cercueil de plomb!


ETOILES FILANTES

Dans les nuits d'automne, errant par la ville,
Je regarde au ciel avec mon desir,
Car si, dans le temps qu'une etoile file,
On forme un souhait, il doit s'accomplir.

Enfant, mes souhaits sont toujours les memes:
Quand un astre tombe, alors, plein d'emoi,
Je fais de grands voeux afin que tu m'aimes
Et qu'en ton exil tu penses a moi.

A cette chimere, helas! je veux croire,
N'ayant que cela pour me consoler.
Mais voici l'hiver, la nuit devient noire,
Et je ne vois plus d'etoiles filer.


A UN ELEGIAQUE

Jeune homme, qui me viens lire tes plaintes vaines,
Garde-toi bien d'un mal dont je me suis gueri.
Jadis j'ai, comme toi, du plus pur de mes veines
Tire des pleurs de sang, et le monde en a ri.

Du courage! La plainte est ridicule et lache.
Comme l'enfant de Sparte ayant sous ses habits
Un renard furieux qui le mord sans relache,
Ne laisse plus rien voir de tes tourments subis.

On fut cruel pour toi. Sois indulgent et juste.
Rends le bien pour le mal, c'est le vrai talion,
Mais, t'etant bien barde le coeur d'orgueil robuste,
Va! calme comme un sage et seul comme un lion.

Quand meme, dans ton sein, les chagrins, noirs reptiles,
Se tordraient, cache bien au public desoeuvre
Que tu gardes en toi des tresors inutiles
Comme des lingots d'or sur un vaisseau sombre.

Sois impassible ainsi qu'un soldat sous les armes;
Et lorsque la douleur dressera tes cheveux
Et qu'aux yeux, malgre toi, te monteront des larmes,
N'en conviens pas, enfant, et dis que c'est nerveux!




JOSE-MARIA DE HEREDIA


ANTOINE ET CLEOPATRE

I.--LE CYDNUS.

Sous l'azur triomphal, au soleil qui flamboie,
La trireme d'argent blanchit le fleuve noir,
Et son sillage y laisse un parfum d'encensoir
Avec des chants de flute et des frissons de soie.

A la proue eclatante ou l'epervier s'eploie,
Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir,
Cleopatre, debout dans la splendeur du soir,
Semble un grand oiseau d'or qui guette au loin sa proie.

Voici Tarse ou l'attend le guerrier desarme;
Et la brune Lagide ouvre dans l'air charme
Ses bras d'ambre ou la pourpre a mis des reflets roses;

Et ses yeux n'ont pas vu, presages de son sort,
Aupres d'elle, effeuillant sur l'eau sombre des roses,
Les deux Enfants divins, le Desir et la Mort.

II--SOIR DE BATAILLE.

Le choc avait ete tres rude. Les tribuns
Et les centurions, ralliant les cohortes,
Humaient encor, dans l'air ou vibraient leurs voix fortes,
La chaleur du carnage et ses acres parfums.

D'un oeil morne, comptant leurs compagnons defunts,
Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes,
Tourbillonner au loin les archers de Phraortes;
Et la sueur coulait de leurs visages bruns.

C'est alors qu'apparut, tout herisse de fleches,
Rouge du flux vermeil de ses blessures fraiches,
Sous la pourpre flottante et l'airain rutilant,

Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare,
Superbe, maitrisant son cheval qui s'effare,
Sur le ciel enflamme, l'Imperator sanglant!

III.--ANTOINE ET CLEOPATRE.

Tous deux, ils regardaient, de la haute terrasse,
L'Egypte s'endormir sous un ciel etouffant
Et le Fleuve, a travers le Delta noir qu'il fend,
Vers Bubaste ou Sais rouler son onde grasse.

Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse,
Soldat captif bercant le sommeil d'un enfant,
Ployer et defaillir sur son coeur triomphant
Le corps voluptueux que son etreinte embrasse.

Tournant sa tete pale entre ses cheveux bruns,
Vers celui qu'enivraient d'invincibles parfums,
Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires.

Et, sur elle courbe, l'ardent Imperator
Vit dans ses larges yeux etoiles de points d'or
Toute une mer immense ou fuyaient des galeres.


LES CONQUERANTS
Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigues de porter leurs miseres hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un reve heroique et brutal.

Ils allaient conquerir le fabuleux metal
Que Cipango murit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizes inclinaient leurs antennes
Aux bords mysterieux du monde occidental.

Chaque soir, esperant des lendemains epiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage dore;

Ou, penches a l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignore
Du fond de l'Ocean des etoiles nouvelles.




PAUL VERLAINE


COLLOQUE SENTIMENTAL

Dans le vieux parc solitaire et glace,
Deux formes ont tout a l'heure passe.

Leurs yeux sont morts et leurs levres sont molles,
Et l'on entend a peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glace,
Deux spectres ont evoque le passe.

--Te souvient-il de notre extase ancienne?
--Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?

--Ton coeur bat-il toujours a mon seul nom?
Toujours vois-tu mon ame en reve?--Non.

--Ah! les beaux jours de bonheur indicible
Ou nous joignions nos bouches!--C'est possible.


--Qu'il etait bleu, le ciel, et grand l'espoir!
--L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.


LA BONNE CHANSON

Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore,
Puisque, apres m'avoir fui longtemps, l'espoir veut bien
Revoler devers moi qui l'appelle et l'implore,
Puisque tout ce bonheur veut bien etre le mien,

C'en est fait a present des funestes pensees,
C'en est fait des mauvais reves, ah! c'en est fait
Surtout de l'ironie et des levres pincees
Et des mots ou l'esprit sans l'ame triomphait.

Arriere aussi les poings crispes et la colere
A propos des mechants et des sots rencontres;
Arriere la rancune abominable! arriere
L'oubli qu'on cherche en des breuvages execres!

Car je veux, maintenant qu'un Etre de lumiere
A dans ma nuit profonde emis cette clarte
D'une amour a la fois immortelle et premiere,
De par la grace, le sourire et la bonte,

Je veux, guide par vous, beaux yeux aux flammes douces,
Par toi conduit, o main ou tremblera ma main,
Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses
Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin;

Oui, je veux marcher droit et calme dans la Vie,
Vers le but ou le sort dirigera mes pas,
Sans violence, sans remords et sans envie:
Ce sera le devoir heureux aux gais combats.

Et comme, pour bercer les lenteurs de la route,
Je chanterai des airs ingenus, je me dis
Qu'elle m'ecoutera sans deplaisir sans doute;
Et vraiment je ne veux pas d'autre Paradis.

La lune blanche
Luit dans les bois;
De chaque branche
Part une voix
Sous la ramee....
O bien-aimee.

L'etang reflete,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Ou le vent pleure....
Revons, c'est l'heure.

Un vaste et tendre
Apaisement
Semble descendre
Du firmament
Que l'astre irise....
C'est l'heure exquise.


ROMANCES SANS PAROLES

Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville,
Quelle est cette langueur
Qui penetre mon coeur?

O bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits!
Pour un coeur qui s'ennuie
O le chant de la pluie!

Il pleure sans raison
Dans ce coeur qui s'ecoeure.
Quoi! nulle trahison?
Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi,
Sans amour et sans haine,
Mon coeur a tant de peine.

Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses.
De cette facon nous serons bien heureuses,
Et si notre vie a des instants moroses,
Du moins nous serons, n'est-ce pas? deux pleureuses.

O que nous melions, ames soeurs que nous sommes,
A nos voeux confus la douceur puerile
De cheminer loin des femmes et des hommes,
Dans le frais oubli de ce qui nous exile.

Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles
Eprises de rien et de tout etonnees,
Qui s'en vont palir sous les chastes charmilles
Sans meme savoir qu'elles sont pardonnees.

Dans l'interminable
Ennui de la plaine,
La neige incertaine
Luit comme du sable.

Le ciel est de cuivre,
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.

Comme des nuees
Flottent gris les chenes
Des forets prochaines
Parmi les buees.

Le ciel est de cuivre,
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.

Corneille poussive
Et vous, les loups maigres,
Par ces bises aigres
Quoi donc vous arrive?

Dans l'interminable
Ennui de la plaine,

La neige incertaine
Luit comme du sable.


SAGESSE

Ecoutez la chanson bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire.
Elle est discrete, elle est legere:
Un frisson d'eau sur de la mousse!

La voix vous fut connue (et chere?)
Mais a present elle est voilee
Comme une veuve desolee,
Pourtant comme elle encore fiere,

Et dans les longs plis de son voile
Qui palpite aux brises d'automne
Cache et montre au coeur qui s'etonne
La verite comme une etoile.

Elle dit, la voix reconnue,
Que la bonte c'est notre vie,
Que de la haine et de l'envie
Rien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloire
D'etre simple sans plus attendre,
Et de noces d'or et du tendre
Bonheur d'une paix sans victoire.

Accueillez la voix qui persiste
Dans son naif epithalame.
Allez, rien n'est meilleur a l'ame
Que de faire une ame moins triste!

Elle est "en peine" et "de passage,"
L'ame qui souffre sans colere,
Et comme sa morale est claire!
Ecoutez la chanson bien sage.

Un grand sommeil noir
Tombe sur ma vie:
Dormez, tout espoir,
Dormez, toute envie!

Je ne vois plus rien,
Je perds la memoire
Du mal et du bien....
O la triste histoire!

Je suis un berceau
Qu'une main balance
Au creux d'un caveau:
Silence, silence!

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme!
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu'on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l'arbre qu'on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est la,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-la
Vient de la ville.

--Qu'as-tu fait, o toi que voila
Pleurant sans cesse,
Dis, qu'as-tu fait, toi que voila,
De ta jeunesse?

Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D'une aile inquiete et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m'est cher,
D'une aile d'effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?

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