French Lyrics
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Arthur Graves Canfield >> French Lyrics
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20
GEORGES LAFENESTRE
L'EBAUCHE
_Sur une statue inachevee de Michel-Ange._
Comme un agonisant cache, les levres blanches,
Sous des draps en sueur dont ses bras et ses hanches
Soulevent par endroits les grands plis distendus,
Au fond du bloc taille brusquement comme un arbre,
On devine, ralant sous le manteau de marbre,
Le geant qu'il ecrase et ses membres tordus.
Impuissance ou degout, le ciseau du vieux maitre
N'a pas a son captif donne le temps de naitre,
A l'ame impatiente il a nie son corps;
Et, depuis trois cents ans, l'informe creature,
Nuits et jours, pour briser son enveloppe obscure,
Du coude et du genou fait d'horribles efforts.
Sous le grand ciel brulant, pres des noirs terebinthes,
Dans les fraiches villas et les coupoles peintes,
L'appellent vainement ses aines glorieux:
Comme un jardin ferme dont la senteur l'enivre,
Le maudit voit la vie, il s'elance, il veut vivre...
Arriere! Ou sont tes pieds pour t'en aller vers eux ?
Va, je plains, je comprends, je connais ta torture.
Nul ouvrier n'est rude autant que la Nature;
Nul sculpteur ne la vaut, dans ses jours souverains,
Pour encombrer le sol d'inutiles ebauches
Qu'on voit se demener, lourdes, plates et gauches,
En des destins manques qui leur brisent les reins.
Elle aussi, des l'aurore, elle chante et se leve,
Pour petrir au soleil les formes de son reve,
Avec ses bras vaillants, dans l'argile des morts,
Puis, tout d'un coup, lachant sa besogne, en colere,
Pele mele, en un coin, les jette a la poussiere,
Avec des moities d'ame et des moities de corps.
Nul ne les comptera, ces victimes etranges,
Risibles avortons trebuchant dans leurs langes,
Qui tatent le vent chaud de leurs yeux endormis,
Monstres mal copies sur de trop beaux modeles
Qui, de leur coeur fragile et de leurs membres greles,
S'efforcent au bonheur qu'on leur avait promis.
Vastes foules d'humains flagelles par les fievres!
Ceux-la, tous les fruits murs leur echappent des levres.
La maratre brutale en finit-elle un seul?
Non. Chez tous le desir est plus grand que la force;
Comme l'arbre, au printemps, dechire son ecorce,
Chacun, pour en jaillir, s'agite en son linceul.
Qu'en dis-tu, lamentable et sublime statue?
Ta force, a ce combat, doit-elle etre abattue?
As-tu soif, a la fin, de ce muet neant
Ou nous dormions si bien dans les roches inertes,
Avant qu'on nous montrat les portes entr'ouvertes
D'un ironique Eden qu'un glaive nous defend?
Ah! nous sommes bien pris dans la matiere infame:
Je n'allongerai pas les chaines de mon ame,
Tu ne sortiras pas de ton cachot epais.
Quand l'artiste, homme ou dieu, lasse de sa pensee,
Abandonne au hasard une oeuvre commencee,
Son bras indifferent n'y retourne jamais.
Pour nous le mieux serait d'attendre et de nous taire
Dans le moule borne qu'il lui plut de nous faire,
Sans force et sans beaute, sans parole et sans yeux.
Mais non! le resigne ressemble trop au lache,
Et tous deux vers le ciel nous crirons sans relache,
Maudissant Michel-Ange, et reclamant des dieux!
LE PLONGEUR
Comme un marin hardi que la cloche aux flancs lourds
Sous,l'amas des grands flots refoules avec peine
Depose, en fremissant, dans la terreur sereine
Des vieux gouffres muets, immobiles et sourds,
Quand le poete pale, en descendant toujours,
Tout a coup a heurte le fond de l'ame humaine,
L'abime etonne montre a sa vue incertaine
D'etranges habitants dans d'etranges sejours:
Sous les enlacements des goemons livides
Blanchissent de vieux mats et des squelettes vides:
Des reptiles glaces circulent alentour;
Mais lui, poussant du pied l'ignoble pourriture,
Sans se tromper poursuit sa sublime aventure,
Prend la perle qui brille, et la rapporte au jour!
FELIX FRANK
C'ETAIT UN VIEUX LOGIS
C'etait un vieux logis dans une etroite rue,
Tout petit et perche bien haut sur l'escalier;
Mais un flot de soleil y rechauffait la vue
En frappant, le matin, au carreau familier.
C'etait un vieux logis ou circulait une ame,
Ou les meubles anciens, aux details ingenus,
Dans les angles amis jetaient comme une flamme
Et riaient doucement sous les regards connus.
C'etait un vieux logis ou la famille entiere
Avait groupe longtemps ses arides travaux,
Ses efforts qu'animait une volonte fiere,
Et ces reves du coeur, toujours chers et nouveaux!
Jours passes, jours sacres jusqu'en vos amertumes,
Dans ce pauvre logis vous etiez enfermes;
Ah! qu'il est triste et doux, l'endroit ou nous vecumes
Souffrant, aimant, heureux de nous sentir aimes!
Entre les quatre murs d'une chambre modeste,
Qui dira ce que l'homme entasse de tresors?
Tresors faits de sa vie, et dont il ne lui reste
Qu'un pale souvenir et qu'un songe au dehors!....
Quand il fallut partir de la vieille demeure;
Quand il fallut partir,--l'ayant bien decide,--
La, tel qu'un faible enfant, j'ai perdu plus d'une heure
A penser, a pleurer, seul, dans l'ombre accoude.
--"C'etait un vieux logis!" murmurait la Sagesse,
"Un logis plein d'amour!" disait le coeur tremblant;
"C'etait un vieux logis plein d'intime richesse:
Prendras-tu ta jeunesse aux murs, en t'en allant?
"C'est la qu'elle vibrait! La qu'elle s'est levee,
Radieuse et chantant les clairs matins d'avril!
C'est la que d'esperance elle fut abreuvee,--
Comme on vole au bonheur, s'elancant au peril!
"C'est la qu'elle versa ses premiers pleurs d'ivresse,
Qu'elle eut ses premiers cris et ses premiers sanglots!
Tout ici lui gardait une chaude caresse;
Qu'elle s'acheve ailleurs, loin de ces vieux echos!
"Jadis il existait des foyers toujours stables:
Qui les avait quittes, y pouvait revenir;
C'est de la que sortaient ces ames indomptables
Dont le passe puissant ombrageait l'avenir.
"Aujourd'hui la maison est une hotellerie:
On arrive, on se couche, on s'eveille, et l'on part;
Et d'aucuns aujourd'hui veulent que la Patrie
Soit une auberge aussi, dediee au hasard!
"Et pourtant le Progres et la libre Justice
N'exigent pas que l'homme erre jusqu'a la mort;
Et pourtant il est bon que chacun se batisse
Un nid, pour y garder tout ce qu'il tient du sort!
"Mais c'est la loi de l'or,--c'est le gain,-- c'est la fievre
De ce siecle agite d'un etrange tourment,
Qui partout nous poursuit, et nous chasse, et nous sevre
De ce bonheur si pur, si calme et si charmant!
"Donc rien n'est ferme et fort desormais, rien ne dure:
Et comme un vil bagage, a l'aventure, on va
Cahotant son passe dans la lourde voiture
Qu'au premier coin de rue --hier au soir-- on trouva.
"En route! Voici l'heure et le logis est vide:
Reves, propos emus, passe vivant ... adieu!--
C'etait un vieux logis ou vint plus d'une ride;
Mais l'age, dans les coeurs, y retardait un peu.
"C'etait un vieux logis dans une etroite rue,
Tout petit et perche bien haut sur l'escalier;
Mais un flot de soleil y rechauffait la vue
En frappant, le matin, au carreau familier."
ARMAND SILVESTRE
LE PELERINAGE
Apres vingt ans d'exil, de cet exil impie
Ou l'oubli de nos coeurs enchaine seul nos pas,
Ou la fragilite de nos regrets s'expie,
Apres vingt ans d'exil que je ne comptais pas,
J'ai revu la maison lointaine et bien-aimee
Ou je revais, enfant, de soleils sans declin,
Ou je sentais mon ame a tous les maux fermee,
Et dont, un jour de deuil, je sortis orphelin.
J'ai revu la maison et le doux coin de terre
Ou mon souvenir seul fait passer, sous mes yeux,
Mon pere souriant avec un front austere
Et ma mere pensive avec un front joyeux.
Rien n'y semblait change des choses bien connues
Dont le charme autrefois bornait mon horizon:
Les arbres familiers, le long des avenues,
Semaient leurs feuilles d'or sur le meme gazon;
Le berceau de bois mort qu'un chevrefeuille enlace,
Le banc de pierre aux coins par la mousse mordus,
Ainsi qu'aux anciens jours tout etait a sa place
Et les hotes anciens y semblaient attendus.
Ma mere allait venir, entre ses mains lassees
Balancant une fleur sur l'or pale du soir;
Au pied du vieux tilleul, gardien de ses pensees,
Son Horace a la main, mon pere allait s'asseoir.
Tous deux me chercheraient des yeux dans les allees
Ou de mes premiers jeux la gaite s'envola;
Tous deux m'appelleraient avec des voix troublees
Et seraient malheureux ne me voyant pas la.
J'allais franchir le seuil:--C'est moi, c'est moi, mon pere!....
Mais ces rires, ces voix, je ne les connais pas.
Pour tout ce qu'enfermait ce pauvre enclos de pierre,
J'etais un etranger!... Je detournai mes pas....
Mais, par-dessus le mur, une aubepine blanche
Tendait jusqu'a mes mains son feuillage odorant.
Je compris sa pitie! J'en cueillis une branche,
Et j'emportai la fleur solitaire en pleurant!
ALBERT GLATIGNY
BALLADE DES ENFANTS SANS SOUCI
Ils vont pieds nus le plus souvent. L'hiver
Met a leurs doigts des mitaines d'onglee.
Le soir, helas! ils soupent du grand air,
Et sur leur front la bise echevelee
Gronde, pareille au bruit d'une melee,
A peine un peu leur sort est adouci
Quand avril fuit la terre consolee.
Ayez pitie des Enfants sans souci.
Ils n'ont sur eux que le manteau du ver,
Quand les frissons de la voute etoilee
Font tressaillir et briller leur oeil clair.
Par la montagne abrupte et la vallee,
Ils vont, ils vont! A leur troupe affolee
Chacun repond: "Vous n'etes pas d'ici,
Prenez ailleurs, oiseaux, votre volee."
Ayez pitie des Enfants sans souci.
Un froid de mort fait dans leur pauvre chair
Glacer le sang, et leur veine est gelee.
Les coeurs pour eux se cuirassent de fer.
Le trepas vient. Ils vont sans mausolee
Pourrir au coin d'un champs ou d'une allee,
Et les corbeaux mangent leur corps transi
Que lavera la froide giboulee.
Ayez pitie des Enfants sans souci.
ENVOI
Pour cette vie effroyable, filee
De mal, de peine, ils te disent: Merci!
Muse, comme eux, avec eux, exilee.
Ayez pitie des Enfants sans souci!
SULLY PRUDHOMME
LES CHAINES
J'ai voulu tout aimer et je suis malheureux,
Car j'ai de mes tourments multiplie les causes;
D'innombrables liens freles et douloureux
Dans l'univers entier vont de mon ame aux choses.
Tout m'attire a la fois et d'un attrait pareil:
Le vrai par ses lueurs, l'inconnu par ses voiles;
Un trait d'or fremissant joint mon coeur au soleil
Et de longs fils soyeux l'unissent aux etoiles.
La cadence m'enchaine a l'air melodieux,
La douceur du velours aux roses que je touche;
D'un sourire j'ai fait la chaine de mes yeux,
Et j'ai fait d'un baiser la chaine de ma bouche.
Ma vie est suspendue a ces fragiles noeuds,
Et je suis le captif des mille etres que j'aime:
Au moindre ebranlement qu'un souffle cause en eux
Je sens un peu de moi s'arracher de moi-meme.
LE VASE BRISE
Le vase ou meurt cette verveine
D'un coup d'eventail fut fele;
Le coup dut effleurer a peine.
Aucun bruit ne l'a revele.
Mais la legere meurtrissure,
Mordant le cristal chaque jour,
D'une marche invisible et sure
En a fait lentement le tour.
Son eau fraiche a fui goutte a goutte,
Le suc des fleurs s'est epuise;
Personne encore ne s'en doute,
N'y touchez pas, il est brise.
Souvent aussi la main qu'on aime,
Effleurant le coeur, le meurtrit;
Puis le coeur se fend de lui-meme,
La fleur de son amour perit;
Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croitre et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde,
Il est brise, n'y touchez pas.
A L'HIRONDELLE
Toi qui peux monter solitaire
Au ciel, sans gravir les sommets,
Et dans les vallons de la terre
Descendre sans tomber jamais;
Toi qui, sans te pencher au fleuve
Ou nous ne puisons qu'a genoux,
Peux aller boire avant qu'il pleuve
Au nuage trop haut pour nous;
Toi qui pars au declin des roses
Et reviens au nid printanier,
Fidele aux deux meilleures choses,
L'independance et le foyer;
Comme toi mon ame s'eleve
Et tout a coup rase le sol,
Et suit avec l'aile du reve
Les beaux meandres de ton vol;
S'il lui faut aussi des voyages,
Il lui faut son nid chaque jour;
Elle a tes deux besoins sauvages:
Libre vie, immuable amour.
ICI-BAS
Ici-bas tous les lilas meurent,
Tous les chants des oiseaux sont courts
Je reve aux etes qui demeurent
Toujours....
Ici-bas les levres effleurent
Sans rien laisser de leur velours;
Je reve aux baisers qui demeurent
Toujours....
Ici-bas tous les hommes pleurent
Leurs amities ou leurs amours;
Je reve aux couples qui demeurent
Toujours....
INTUS
Deux voix s'elevent tour a tour
Des profondeurs troubles de l'ame;
La raison blaspheme, et l'amour
Reve un Dieu juste et le proclame.
Pantheiste, athee, ou chretien,
Tu connais leurs luttes obscures;
C'est mon martyre, et c'est le tien,
De vivre avec ces deux murmures.
L'intelligence dit au coeur:
--"Le monde n'a pas un bon pere,
Vois, le mal est partout vainqueur."
Le coeur dit: "Je crois et j'espere;
Espere, o ma soeur, crois un peu,
C'est a force d'aimer qu'on trouve;
Je suis immortel, je sens Dieu."
--L'intelligence lui di: "Prouve."
LES YEUX
Bleus ou noirs, tous aimes, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l'aurore;
Ils dorment au fond des tombeaux
Et le soleil se leve encore.
Les nuits, plus douces que les jours,
Ont enchante des yeux sans nombre;
Les etoiles brillent toujours
Et les yeux se sont remplis d'ombre.
Oh! qu'ils aient perdu le regard,
Non, non, cela n'est pas possible!
Ils se sont tournes quelque part
Vers ce qu'on nomme l'invisible;
Et comme les astres penchants
Nous quittent, mais au ciel demeurent,
Les prunelles ont leurs couchants,
Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent:
Bleus ou noirs, tous aimes, tous beaux,
Ouverts a quelque immense aurore,
De l'autre cote des tombeaux
Les yeux qu'on ferme voient encore.
L'IDEAL
La lune est grande, le ciel clair
Et plein d'astres, la terre est bleme,
Et l'ame du monde est dans l'air.
Je reve a l'etoile supreme,
A celle qu'on n'apercoit pas,
Mais dont la lumiere voyage
Et doit venir jusqu'ici-bas
Enchanter les yeux d'un autre age.
Quand luira cette etoile, un jour,
La plus belle et la plus lointaine,
Dites-lui qu'elle eut mon amour,
O derniers de la race humaine!
SEPARATION
Je ne devais pas vous le dire;
Mes pleurs, plus forts que la vertu,
Mouillant mon douloureux sourire,
Sont alles sur vos mains ecrire
L'aveu brulant que j'avais tu.
Danser, babiller, rire ensemble,
Ces jeux ne nous sont plus permis:
Vous rougissez, et moi je tremble,
Je ne sais ce qui nous rassemble,
Mais nous ne sommes plus amis.
Disposez de nous, voici l'heure
Ou je ne puis vous parler bas
Sans que l'amitie change ou meure:
Oh! dites-moi qu'elle demeure,
Je sens qu'elle ne suffit pas.
Si le langage involontaire
De mes larmes vous a deplu,
Eh bien, suivons chacun sur terre
Notre sentier; moi, solitaire,
Vous, heureuse, au bras de l'elu.
Je voyais nos deux coeurs eclore
Comme un couple d'oiseaux chantants;
Eveilles par la meme aurore,
Ils n'ont pas pris leur vol encore,
Separons-les, il en est temps;
Separons-les a leur naissance,
De crainte qu'un jour a venir,
Malheureux d'une longue absence,
Ils n'aillent dans le vide immense
Se chercher sans pouvoir s'unir.
QUI PEUT DIRE
Qui peut dire: mes yeux ont oublie l'aurore?
Qui peut dire: c'est fait de mon premier amour?
Quel vieillard le dira si son coeur bat encore,
S'il entend, s'il respire et voit encor le jour?
Est-ce qu'au fond des yeux ne reste pas l'empreinte
Des premiers traits cheris qui les ont fait pleurer?
Est ce qu'au fond du coeur n'ont pas du demeurer
La marque et la chaleur de la premiere etreinte?
Quand aux feux du soleil a succede la nuit,
Toujours au meme endroit du vaste et sombre voile
Une invisible main fixe la meme etoile
Qui se leve sur nous silencieuse et luit....
Telles, je sens au coeur, quand tous les bruits du monde
Me laissent triste et seul apres m'avoir lasse,
La presence eternelle et la douceur profonde
De mon premier amour que j'avais cru passe.
LE LEVER DU SOLEIL
Le grand soleil, plonge dans un royal ennui,
Brule au desert des cieux. Sous les traits qu'en silence
Il disperse et rappelle incessamment a lui,
Le choeur grave et lointain des spheres se balance.
Suspendu dans l'abime il n'est ni haut ni bas;
Il ne prend d'aucun feu le feu qu'il communique;
Son regard ne s'eleve et ne s'abaisse pas;
Mais l'univers se dore a sa jeunesse antique.
Flamboyant, invisible a force de splendeur,
Il est pere des bles, qui sont peres des races,
Mais il ne peuple pas son immense rondeur
D'un troupeau de mortels turbulents et voraces.
Parmi les globes noirs qu'il empourpre et conduit
Aux blemes profondeurs que l'air leger fait bleues,
La terre lui soumet la courbe qu'elle suit,
Et cherche sa caresse a d'innombrables lieues.
Sur son axe qui vibre et tourne, elle offre au jour
Son epaisseur enorme et sa face vivante,
Et les champs et les mers y viennent tour a tour
Se teindre d'une aurore eternelle et mouvante.
Mais les hommes epars n'ont que des pas bornes,
Avec le sol natal ils emergent ou plongent:
Quand les uns du sommeil sortent illumines,
Les autres dans la nuit s'enfoncent et s'allongent.
Ah! les fils de l'Hellade, avec des yeux nouveaux
Admirant cette gloire a l'Orient eclose,
Criaient: Salut au dieu dont les quatre chevaux
Frappent d'un pied d'argent le ciel solide et rose!
Nous autres nous crions: Salut a l'Infini!
Au grand Tout, a la fois idole, temple et pretre,
Qui tient fatalement l'homme a la terre uni,
Et la terre au soleil, et chaque etre a chaque etre;
Il est tombe pour nous le rideau merveilleux
Ou du vrai monde erraient les fausses apparences,
La science a vaincu l'imposture des yeux,
L'homme a repudie les vaines esperances;
Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien,
Et depuis qu'on a mis ses piliers a l'epreuve,
Il apparait plus stable affranchi de soutien,
Et l'univers entier vet une beaute neuve.
A UN DESESPERE
Tu veux toi-meme ouvrir ta tombe:
Tu dis que sous ta lourde croix
Ton energie enfin succombe;
Tu souffres beaucoup, je te crois.
Le souci des choses divines
Que jamais tes yeux ne verront,
Tresse d'invisibles epines
Et les enfonce dans ton front.
Tu repands ton enthousiasme
Et tu partages ton manteau,
A ta vaillance le sarcasme
Attache un risible ecriteau.
Tu demandes a l'apre etude
Le secret du bonheur humain,
Et les clous de l'ingratitude
Te sont plantes dans chaque main.
Tu veux voler ou vont tes reves,
Et forcer l'infini jaloux,
Et tu te sens, quand tu t'enleves,
Aux deux pieds d'invisibles clous.
Ta bouche abhorre le mensonge,
La poesie y fait son miel,
Tu sens d'une invisible eponge
Monter le vinaigre et le fiel.
Ton coeur timide aime en silence,
Il cherche un coeur sous la beaute,
Tu sens d'une invisible lance
Le fer froid percer ton cote.
Tu souffres d'un mal qui t'honore,
Mais vois tes mains, tes pieds, ton flanc:
Tu n'es pas un vrai Christ encore,
On n'a pas fait couler ton sang;
Tu n'as pas arrose la terre
De la plus chaude des sueurs,
Tu n'es pas martyr volontaire,
Et c'est pour toi seul que tu meurs.
LES DANAIDES
Toutes, portant l'amphore, une main sur la hanche,
Theano, Callidie, Amymone, Agave,
Esclaves d'un labeur sans cesse inacheve,
Courent du puits a l'urne ou l'eau vaine s'epanche.
Helas! le gres rugueux meurtrit l'epaule blanche,
Et le bras faible est las du fardeau souleve:
"Monstre, que nous avons nuit et jour abreuve,
O gouffre, que nous veut ta soif que rien n'etanche?"
Elles tombent, le vide epouvante leurs coeurs;
Mais la plus jeune alors, moins triste que ses soeurs,
Chante, et leur rend la force et la perseverance.
Tels sont l'oeuvre et le sort de nos illusions:
Elles tombent toujours, et la jeune Esperance
Leur dit toujours: "Mes soeurs, si nous recommencions!"
UN SONGE
Le laboureur m'a dit en songe: "Fais ton pain,
Je ne te nourris plus, gratte la terre et seme."
Le tisserand m'a dit: "Fais tes habits toi-meme."
Et le macon m'a dit: "Prends ta truelle en main."
Et seul, abandonne de tout le genre humain
Dont je trainais partout l'implacable anatheme,
Quand j'implorais du ciel une pitie supreme,
Je trouvais des lions debout dans mon chemin.
J'ouvris les yeux, doutant si l'aube etait reelle:
De hardis compagnons sifflaient sur leur echelle,
Les metiers bourdonnaient, les champs etaient semes.
Je connus mon bonheur et qu'au monde ou nous sommes
Nul ne peut se vanter de se passer des hommes;
Et depuis ce jour-la je les ai tous aimes.
LE RENDEZ-VOUS
Il est tard; l'astronome aux veilles obstinees,
Sur sa tour, dans le ciel ou meurt le dernier bruit,
Cherche des iles d'or, et, le front dans la nuit,
Regarde a l'infini blanchir des matinees;
Les mondes fuient pareils a des graines vannees;
L'epais fourmillement des nebuleuses luit;
Mais, attentif a l'astre echevele qu'il suit,
Il le somme, et lui dit: "Reviens dans mille annees."
Et l'astre reviendra. D'un pas ni d'un instant
Il ne saurait frauder la science eternelle;
Des hommes passeront, l'humanite l'attend;
D'un oeil changeant, mais sur, elle fait sentinelle;
Et, fut-elle abolie au temps de son retour,
Seule, la Verite veillerait sur la tour.
LA VOIE LACTEE
Aux etoiles j'ai dit un soir:
"Vous ne paraissez pas heureuses;
Vos lueurs, dans l'infini noir,
Ont des tendresses douloureuses;
"Et je crois voir au firmament
Un deuil blanc mene par des vierges
Qui portent d'innombrables cierges
Et se suivent languissamment.
"Etes-vous toujours en priere?
Etes-vous des astres blesses?
Car ce sont des pleurs de lumiere,
Non des rayons, que vous versez.
"Vous, les etoiles, les aieules
Des creatures et des dieux,
Vous avez des pleurs dans les yeux...."
Elles m'ont dit: "Nous sommes seules....
"Chacune de nous est tres loin
Des soeurs dont tu la crois voisine;
Sa clarte caressante et fine
Dans sa patrie est sans temoin;
"Et l'intime ardeur de ses flammes
Expire aux cieux indifferents."
Je leur ai dit: "Je vous comprends!
Car vous ressemblez a des ames:
"Ainsi que vous, chacune luit
Loin des soeurs qui semblent pres d'elle,
Et la solitaire immortelle
Brule en silence dans la nuit."
REPENTIR
J'aimais froidement ma patrie,
Au temps de la securite;
De son grand renom merite
J'etais fier sans idolatrie.
Je m'ecriais avec Schiller:
"Je suis un citoyen du monde;
En tous lieux ou la vie abonde,
Le sol m'est doux et l'homme cher!
"Des plages ou le jour se leve
Aux pays du soleil couchant,
Mon ennemi, c'est le mechant,
Mon drapeau, l'azur de mon reve!
"Ou regne en paix le droit vainqueur,
Ou l'art me sourit et m'appelle,
Ou la race est polie et belle,
Je naturalise mon coeur;
"Mon compatriote, c'est l'homme!"
Naguere ainsi je dispersais
Sur l'univers ce coeur francais:
J'en suis maintenant econome.
J'oubliais que j'ai tout recu,
Mon foyer et tout ce qui m'aime,
Mon pain, et mon ideal meme,
Du peuple dont je suis issu,
Et que j'ai goute des l'enfance,
Dans les yeux qui m'ont caresse,
Dans ceux memes qui m'ont blesse,
L'enchantement du ciel de France!
Je ne l'avais pas bien senti;
Mais depuis nos sombres journees,
De mes tendresses detournees
Je me suis enfin repenti;
Ces tendresses, je les ramene
Etroitement sur mon pays,
Sur les hommes que j'ai trahis
Par amour de l'espece humaine,
Sur tous ceux dont le sang coula
Pour mes droits et pour mes chimeres:
Si tous les hommes sont mes freres,
Que me sont desormais ceux-la?
Sur le pave des grandes routes,
Dans les ravins, sur les talus,
De ce sang, qu'on ne lavait plus,
Je baiserai les moindres gouttes;
Je ramasserai dans les tours
Et les fosses des citadelles
Les miettes noires, mais fideles,
Du pain sans ble des derniers jours;
Dans nos champs defonces encore,
Pelerin, je recueillerai,
Ainsi qu'un monument sacre,
Le moindre lambeau tricolore;
Car je t'aime dans tes malheurs,
O France, depuis cette guerre,
En enfant, comme le vulgaire
Qui sait mourir pour tes couleurs!
J'aime avec lui tes vieilles vignes,
Ton soleil, ton sol admire
D'ou nos ancetres ont tire
Leur force et leur genie insignes.
Quand j'ai de tes clochers tremblants
Vu les aigles noires voisines,
J'ai senti fremir les racines
De ma vie entiere en tes flancs,
Pris d'une pitie jalouse
Et navre d'un tardif remords,
J'assume ma part de tes torts;
Et ta misere, je l'epouse.
CE QUI DURE
Le present se fait vide et triste,
O mon amie, autour de nous;
Combien peu du passe subsiste!
Et ceux qui restent changent tous.
Nous ne voyons plus sans envie
Les yeux de vingt ans resplendir,
Et combien sont deja sans vie
Des yeux qui nous ont vu grandir!
Que de jeunesse emporte l'heure,
Qui n'en rapporte jamais rien!
Pourtant quelque chose demeure:
Je t'aime avec mon coeur ancien,
Mon vrai coeur, celui qui s'attache
Et souffre depuis qu'il est ne,
Mon coeur d'enfant, le coeur sans tache
Que ma mere m'avait donne;
Ce coeur ou plus rien ne penetre,
D'ou plus rien desormais ne sort;
Je t'aime avec ce que mon etre
A de plus fort contre la mort;
Et, s'il peut braver la mort meme,
Si le meilleur de l'homme est tel
Que rien n'en perisse, je t'aime
Avec ce que j'ai d'immortel.
LES INFIDELES
Je t'aime, en attendant mon eternelle epouse,
Celle qui doit venir a ma rencontre un jour,
Dans l'immuable Eden, loin de l'ingrat sejour
Ou les pres n'ont de fleurs qu'a peine un mois sur douze.
Je verrai devant moi, sur l'immense pelouse
Ou se cherchent les morts pour l'hymen sans retour,
Tes soeurs de tous les temps defiler tour a tour,
Et je te trahirai sans te rendre jalouse;
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