French Lyrics
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Arthur Graves Canfield >> French Lyrics
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Afin de le comprendre mieux,
Tu vas y lire avec ton pere,
Devant ces portraits des aieux
Qui nous aideront, je l'espere.
Ainsi que mon pere l'a fait,
Un brave aine de notre race
Se montre fier et satisfait
En prenant la plus dure place.
A lui le travail, le danger,
La lutte avec le sort contraire;
A lui l'orgueil de proteger
La grande soeur, le petit frere.
Son epargne est le fonds commun
Ou puiseront tous ceux qu'il aime;
Il accroit la part de chacun
De tout ce qu'il s'ote a lui-meme.
Il voit, au prix de ses efforts,
Suivant les traces paternelles,
Tous les freres savants et forts,
Toutes les soeurs sages et belles.
C'est lui qui, dans chaque saison,
Pourvoyeur de toutes les fetes,
Fait abonder dans la maison
Les fleurs, les livres des poetes.
Il travaille, enfin, nuit et jour:
Qu'importe! les autres jouissent.
N'est-il pas le pere a son tour?
S'il vieillit, les enfants grandissent!
Du poste ou le bon Dieu l'a mis
Il ne s'ecarte pas une heure;
Il y fait tete aux ennemis,
Il y mourra, s'il faut qu'il meure!
Quand le berger manque au troupeau,
Absent, helas! ou mort peut-etre,
Tel, pour la brebis et l'agneau,
Le bon chien meurt apres son maitre.
Ainsi, quand Dieu me reprendra,
Tu sais, dans notre humble heritage,
Tu sais le lot qui t'echerra
Et qui te revient sans partage.
Nos chers petits seront heureux,
Mais il faut qu'en toi je renaisse.
Veiller, lutter, souffrir pour eux....
Voila, mon fils, ton droit d'ainesse!
MME. L. ACKERMANN
L'HOMME
Jete par le hasard sur un vieux globe infime,
A l'abandon, perdu comme en un ocean,
Je surnage un moment et flotte a fleur d'abime,
Epave du neant.
Et pourtant, c'est a moi, quand sur des mers sans rives
Un naufrage eternel semblait me menacer,
Qu'une voix a crie du fond de l'Etre: "Arrive!
Je t'attends pour penser."
L'Inconscience encor sur la nature entiere
Etendait tristement son voile epais et lourd.
J'apparus; aussitot a travers la matiere
L'Esprit se faisait jour.
Secouant ma torpeur et tout etonne d'etre,
J'ai surmonte mon trouble et mon premier emoi,
Plonge dans le grand Tout, j'ai su m'y reconnaitre;
Je m'affirme et dis: "Moi!"
Bien que la chair impure encor m'assujettisse,
Des aveugles instincts j'ai rompu le reseau;
J'ai cree la Pudeur, j'ai concu la Justice;
Mon coeur fut leur berceau.
Seul je m'enquiers des fins et je remonte aux causes.
A mes yeux l'univers n'est qu'un spectacle vain.
Dusse-je m'abuser, au mirage des choses
Je prete un sens divin.
Je defie a mon gre la mort et la souffrance.
Nature impitoyable, en vain tu me demens,
Je n'en crois que mes voeux, et fais de l'esperance
Meme avec mes tourments.
Pour combler le neant, ce gouffre vide et morne,
S'il suffit d'aspirer un instant, me voila!
Fi de cet ici-bas! Tout m'y cerne et m'y borne;
Il me faut l'au-dela!
Je veux de l'eternel, moi qui suis l'ephemere.
Quand le reel me presse, imperieux, brutal,
Pour refuge au besoin n'ai-je pas la chimere
Qui s'appelle Ideal?
Je puis avec orgueil, au sein des nuits profondes,
De l'ether etoile contempler la splendeur.
Gardez votre infini, cieux lointains, vastes mondes,
J'ai le mien dans mon coeur!
LECONTE DE LISLE
LES MONTREURS
Tel qu'un morne animal, meurtri, plein de poussiere,
La chaine au cou, hurlant au chaud soleil d'ete,
Promene qui voudra son coeur ensanglante
Sur ton pave cynique, o plebe carnassiere!
Pour mettre un feu sterile en ton oeil hebete,
Pour mendier ton rire ou ta pitie grossiere,
Dechire qui voudra la robe de lumiere
De la pudeur divine et de la volupte.
Dans mon orgueil muet, dans ma tombe sans gloire,
Dusse-je m'engloutir pour l'eternite noire,
Je ne te vendrai pas mon ivresse ou mon mal,
Je ne livrerai pas ma vie a tes huees,
Je ne danserai pas sur ton treteau banal
Avec tes histrions et tes prostituees.
MIDI
Midi, roi des etes, epandu sur la plaine,
Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait. L'air flamboie et brule sans haleine;
La terre est assoupie en sa robe de feu.
L'etendue est immense, et les champs n'ont pas d'ombre
Et la source est tarie ou buvaient les troupeaux;
La lointaine foret, dont la lisiere est sombre,
Dort la-bas, immobile, en un pesant repos.
Seuls, les grands bles muris, tels qu'une mer doree
Se deroulent au loin, dedaigneux du sommeil;
Pacifiques enfants de la terre sacree,
Ils epuisent sans peur la coupe du soleil.
Parfois, comme un soupir de leur ame brulante,
Du sein des epis lourds qui murmurent entre eux,
Une ondulation majestueuse et lente
S'eveille, et va mourir a l'horizon poudreux.
Non loin, quelques boeufs blancs, couches parmi les herbes.
Bavent avec lenteur sur leurs fanons epais,
Et suivent de leurs yeux languissants et superbes
Le songe interieur qu'ils n'achevent jamais.
Homme, si, le coeur plein de joie ou d'amertume,
Tu passais vers midi dans les champs radieux,
Fuis! la nature est vide et le soleil consume:
Rien n'est vivant ici, rien n'est triste ou joyeux.
Mais si, desabuse des larmes et du rire,
Altere de l'oubli de ce monde agite,
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,
Gouter une supreme et morne volupte,
Viens! Le soleil te parle en paroles sublimes;
Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin;
Et retourne a pas lents vers les cites infimes,
Le coeur trempe sept fois dans le neant divin.
NOX
Sur la pente des monts les brises apaisees
Inclinent au sommeil les arbres onduleux;
L'oiseau silencieux s'endort dans les rosees,
Et l'etoile a dore l'ecume des flots bleus.
Au contour des ravins, sur les hauteurs sauvages,
Une molle vapeur efface les chemins;
La lune tristement baigne les noirs feuillages;
L'oreille n'entend plus les murmures humains.
Mais sur le sable au loin chante la mer divine,
Et des hautes forets gemit la grande voix,
Et l'air sonore, aux cieux que la nuit illumine,
Porte le chant des mers et le soupir des bois.
Montez, saintes rumeurs, paroles surhumaines,
Entretien lent et doux de la terre et du ciel!
Montez, et demandez aux etoiles sereines
S'il est pour les atteindre un chemin eternel.
O mers, o bois songeurs, voix pieuses du monde,
Vous m'avez repondu durant mes jours mauvais,
Vous avez apaise ma tristesse infeconde,
Et dans mon coeur aussi vous chantez a jamais!
L'ECCLESIASTE
L'ecclesiaste a dit: Un chien vivant vaut mieux
Qu'un lion mort. Hormi, certes, manger et boire,
Tout n'est qu'ombre et fumee. Et le monde est tres vieux,
Et le neant de vivre emplit la tombe noire.
Par les antiques nuits, a la face des cieux,
Du sommet de sa tour comme d'un promontoire,
Dans le silence, au loin laissant planer ses yeux,
Sombre, tel il songeait sur son siege d'ivoire.
Vieil amant du soleil, qui gemissais ainsi,
L'irrevocable mort est un mensonge aussi.
Heureux qui d'un seul bond s'engloutirait en elle.
Moi, toujours, a jamais, j'ecoute, epouvante,
Dans l'ivresse et l'horreur de l'immortalite,
Le long rugissement de la Vie eternelle.
LA VERANDAH
Au tintement de l'eau dans les porphyres roux
Les rosiers de l'Iran melent leurs frais murmures,
Et les ramiers reveurs leurs roucoulements doux.
Tandis que l'oiseau grele et le frelon jaloux,
Sifflant et bourdonnant, mordent les figues mures,
Les rosiers de l'Iran melent leurs frais murmures
Au tintement de l'eau dans les porphyres roux.
Sous les treillis d'argent de la verandah close,
Dans l'air tiede embaume de l'odeur des jasmins,
Ou la splendeur du jour darde une fleche rose,
La Persane royale, immobile, repose,
Derriere son col brun croisant ses belles mains,
Dans l'air tiede, embaume de l'odeur des jasmins,
Sous les treillis d'argent de la verandah close.
Jusqu'aux levres que l'ambre arrondi baise encor,
Du cristal d'ou s'echappe une vapeur subtile
Qui monte en tourbillons legers et prend l'essor,
Sur les coussins de soie ecarlate, aux fleurs d'or,
La branche du huka rode comme un reptile
Du cristal d'ou s'echappe une vapeur subtile
Jusqu'aux levres que l'ambre arrondi baise encor.
Deux rayons noirs, charges d'une muette ivresse,
Sortent de ses longs yeux entr'ouverts a demi;
Un songe l'enveloppe, un souffle la caresse;
Et parce que l'effluve invincible l'oppresse,
Parce que son beau sein qui se gonfle a fremi,
Sortent de ses longs yeux entr'ouverts a demi
Deux rayons noirs, charges d'une muette ivresse.
Et l'eau vive s'endort dans les porphyres roux,
Les rosiers de l'Iran ont cesse leurs murmures,
Et les ramiers reveurs leurs roucoulements doux.
Tout se tait. L'oiseau grele et le frelon jaloux
Ne se querellent plus autour des figues mures.
Les rosiers de l'Iran ont cesse leurs murmures,
Et l'eau vive s'endort dans les porphyres roux.
LES ELFES
Couronnes de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
Du sentier des bois aux daims familier,
Sur un noir cheval, sort un chevalier.
Son eperon d'or brille en la nuit brune;
Et, quand il traverse un rayon de lune,
On voit resplendir, d'un reflet changeant,
Sur sa chevelure un casque d'argent.
Couronnes de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
Ils l'entourent tous d'un essaim leger
Qui dans l'air muet semble voltiger.
--Hardi chevalier, par la nuit sereine,
Ou vas-tu si tard? dit la jeune Reine.
De mauvais esprits hantent les forets;
Viens danser plutot sur les gazons frais.
Couronnes de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
--Non! ma fiancee aux yeux clairs et doux
M'attend, et demain nous serons epoux.
Laissez-moi passer, Elfes des prairies,
Qui foulez en rond les mousses fleuries;
Ne m'attardez pas loin de mon amour,
Car voici deja les lueurs du jour.--
Couronnes de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
--Reste, chevalier. Je te donnerai
L'opale magique et l'anneau dore,
Et, ce qui vaut mieux que gloire et fortune,
Ma robe filee au clair de la lune.
--Non! dit-il.--Va donc!--Et de son doigt blanc
Elle touche au coeur le guerrier tremblant.
Couronnes de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
Et sous l'eperon le noir cheval part.
Il court, il bondit et va sans retard;
Mais le chevalier frissonne et se penche;
Il voit sur la route une forme blanche
Qui marche sans bruit et lui tend les bras:
--Elfe, esprit, demon, ne m'arrete pas!--
Couronnes de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
--Ne m'arrete pas, fantome odieux!
Je vais epouser ma belle aux doux yeux.
--O mon cher epoux, la tombe eternelle
Sera notre lit de noce, dit-elle.
Je suis morte!--Et lui, la voyant ainsi,
D'angoisse et d'amour tombe mort aussi.
Couronnes de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
LES ELEPHANTS
Le sable rouge est comme une mer sans limite,
Et qui flambe, muette, affaissee en son lit.
Une ondulation immobile remplit
L'horizon aux vapeurs de cuivre ou l'homme habite.
Nulle vie et nul bruit. Tous les lions repus
Dorment au fond de l'antre eloigne de cent lieues,
Et la girafe boit dans les fontaines bleues,
La-bas, sous les dattiers des pantheres connus.
Pas un oiseau ne passe en fouettant de son aile
L'air epais, ou circule un immense soleil.
Parfois quelque boa, chauffe dans son sommeil,
Fait onduler son dos dont l'ecaille etincelle.
Tel l'espace enflamme brule sous les cieux clairs.
Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes,
Les elephants rugueux, voyageurs lents et rudes,
Vont au pays natal a travers les deserts.
D'un point de l'horizon, comme des masses brunes,
Ils viennent, soulevant la poussiere, et l'on voit,
Pour ne pas devier du chemin le plus droit,
Sous leur pied large et sur crouler au loin les dunes.
Celui qui; tient la tete est un vieux chef. Son corps
Est gerce comme un tronc que le temps ronge et mine;
Sa tete est comme un roc, et l'arc de son echine
Se voute puissamment a ses moindres efforts.
Sans ralentir jamais et sans hater sa marche,
Il guide au but certain ses compagnons poudreux;
Et, creusant par derriere un sillon sablonneux,
Les pelerins massifs suivent leur patriarche.
L'oreille en eventail, la trompe entre les dents,
Ils cheminent, l'oeil clos. Leur ventre bat et fume,
Et leur sueur dans l'air embrase monte en brume;
Et bourdonnent autour mille insectes ardents.
Mais qu'importent la soif et la mouche vorace,
Et le soleil cuisant leur dos noir et plisse?
Ils revent en marchant du pays delaisse,
Des forets de figuiers ou s'abrita leur race.
Ils reverront le fleuve echappe des grands monts,
Ou nage en mugissant l'hippopotame enorme,
Ou, blanchis par la lune et projetant leur forme,
Ils descendaient pour boire en ecrasant les joncs.
Aussi, pleins de courage et de lenteur, ils passent
Comme une ligne noire, au sable illimite;
Et le desert reprend son immobilite
Quand les lourds voyageurs a l'horizon s'effacent.
LA CHUTE DES ETOILES
Tombez, o perles denouees,
Pales etoiles, dans la mer.
Un brouillard de roses nuees
Emerge de l'horizon clair;
A l'Orient plein d'etincelles
Le vent joyeux bat de ses ailes
L'onde qui brode un vif eclair.
Tombez, o perles immortelles,
Pales etoiles, dans la mer.
Plongez sous les ecumes fraiches
De l'Ocean mysterieux.
La lumiere crible de fleches
Le faite des monts radieux;
Mille et mille cris, par fusees,
Sortent des bois lourds de rosees;
Une musique vole aux cieux.
Plongez, de larmes arrosees,
Dans l'Ocean mysterieux.
Fuyez, astres melancoliques,
O Paradis lointains encor!
L'aurore aux levres metalliques
Rit dans le ciel et prend l'essor;
Elle se vet de molles flammes,
Et sur l'emeraude des lames
Fait petiller des gouttes d'or.
Fuyez, mondes ou vont les ames,
O Paradis lointains encor!
Allez, etoiles, aux nuits douces,
Aux cieux muets de l'Occident.
Sur les feuillages et les mousses
Le soleil darde un oeil ardent;
Les cerfs, par bonds, dans les vallees,
Se baignent aux sources troublees;
Le bruit des hommes va grondant.
Allez, o blanches exilees,
Aux cieux muets de l'Occident.
Heureux qui vous suit, clartes mornes,
O lampes qui versez l'oubli!
Comme vous, dans l'ombre sans bornes,
Heureux qui roule enseveli!
Celui-la vers la paix s'elance:
Haine, amour, larmes, violence,
Ce qui fut l'homme est aboli.
Donnez-nous l'eternel silence,
O lampes qui versez l'oubli!
MILLE ANS APRES
L'apre rugissement de la mer pleine d'ombres,
Cette nuit-la, grondait au fond des gorges noires,
Et tout echeveles, comme des spectres sombres,
De grands brouillards couraient le long des promontoires,
Le vent hurleur rompait en convulsives masses
Et sur les pics aigus eventrait les tenebres,
Ivre, emportant par bonds dans les lames voraces
Les bandes de taureaux aux beuglements funebres.
Semblable a quelque monstre enorme, epileptique,
Dont le poil se herisse et dont la bave fume,
La montagne, debout dans le ciel frenetique,
Geignait affreusement, le ventre blanc d'ecume.
Et j'ecoutais, ravi, ces voix desesperees.
Vos divines chansons vibraient dans l'air sonore,
O jeunesse, o desirs, o visions sacrees,
Comme un choeur de clairons eclatant a l'aurore!
Hors du gouffre infernal, sans y rien laisser d'elle,
Parmi ces cris et ces angoisses et ces fievres,
Mon ame en palpitant s'envolait d'un coup d'aile
Vers ton sourire, o gloire! et votre arome, o levres!
La nuit terrible, avec sa formidable bouche,
Disait:--La vie est douce; ouvre ses portes closes!
Et le vent me disait de son rale farouche:
--Adore! Absorbe-toi dans la beaute des choses!--
Voici qu'apres mille ans, seul, a travers les ages,
Je retourne, o terreur! a ces heures joyeuses,
Et je n'entends plus rien que les sanglots sauvages
Et l'ecroulement sourd des ombres furieuses.
LE SOIR D'UNE BATAILLE
Tels que la haute mer contre les durs rivages,
A la grande tuerie ils se sont tous rues,
Ivres et haletants, par les boulets troues,
En d'epais tourbillons pleins de clameurs sauvages.
Sous un large soleil d'ete, de l'aube au soir,
Sans relache, fauchant les bles, brisant les vignes
Longs murs d'hommes, ils ont pousse leurs sombres lignes,
Et la, par blocs entiers, ils se sont laisses choir
Puis, ils se sont lies en etreintes feroces,
Le souffle au souffle uni, l'?il de haine charge.
Le fer d'un sang fievreux a l'aise s'est gorge;
La cervelle a jailli sous la lourdeur des crosses.
Victorieux, vaincus, fantassins, cavaliers,
Les voici maintenant, blemes, muets, farouches,
Les poings fermes, serrant les dents, et les yeux louches.
Dans la mort furieuse etendus par milliers.
La pluie, avec lenteur lavant leurs pales faces,
Aux pentes du terrain fait murmurer ses eaux;
Et par la morne plaine ou tourne un vol d'oiseaux
Le ciel d'un soir sinistre estompe au loin leurs masses.
Tous les cris se sont tus, les rales sont pousses.
Sur le sol bossue de tant de chair humaine,
Aux dernieres lueurs du jour on voit a peine
Se tordre vaguement des corps entrelaces;
Et la-bas, du milieu de ce massacre immense,
Dressant son cou roidi perce de coups de feu,
Un cheval jette au vent un rauque et triste adieu
Que la nuit fait courir a travers le silence.
O boucherie! o soif du meurtre! acharnement
Horrible! odeur des morts qui suffoques et navres!
Soyez maudits devant ces cent mille cadavres
Et la stupide horreur de cet egorgement.
Mais, sous l'ardent soleil ou sur la plaine noire,
Si, heurtant de leur coeur la gueule du canon,
Ils sont morts, Liberte, ces braves, en ton nom,
Beni soit le sang pur qui fume vers ta gloire!
IN EXCELSIS
Mieux que l'aigle chasseur, familier de la nue,
Homme! monte par bonds dans l'air resplendissant
La vieille terre, en bas, se tait et diminue.
Monte. Le clair abime ouvre a ton vol puissant
Les houles de l'azur que le soleil flagelle.
Dans la brume, le globe, en bas, va s'enfoncant.
Monte. La flamme tremble et palit, le ciel gele,
Un crepuscule morne etreint l'immensite.
Monte, monte et perds-toi dans la nuit eternelle:
Un gouffre calme, noir, informe, illimite,
L'evanouissement total de la matiere
Avec l'inenarrable et pleine cecite.
Esprit! monte a ton tour vers l'unique lumiere,
Laisse mourir en bas tous l^s anciens flambeaux,
Monte ou la Source en feu brule et jaillit entiere.
De reve en reve, va! des meilleurs aux plus beaux.
Pour gravir les degres de l'Echelle infinie,
Foule les dieux couches dans leurs sacres tombeaux.
L'intelligible cesse, et voici l'agonie,
Le mepris de soi-meme, et l'ombre, et le remord,
Et le renoncement furieux du genie.
Lumiere, ou donc es-tu? Peut-etre dans la mort.
REQUIES
Comme un morne exile, loin de ceux que j'aimais,
Je m'eloigne a pas lents des beaux jours de ma vie,
Du pays enchante qu'on ne revoit jamais.
Sur la haute colline ou la route devie
Je m'arrete, et vois fuir a l'horizon dormant
Ma derniere esperance, et pleure amerement.
O malheureux! crois-en ta muette detresse:
Rien ne refleurira, ton coeur ni ta jeunesse,
Au souvenir cruel de tes felicites.
Tourne plutot les yeux vers l'angoisse nouvelle,
Et laisse retomber dans leur nuit eternelle
L'amour et le bonheur que tu n'as point goutes.
Le temps n'a pas tenu ses promesses divines.
Tes yeux ne verront point reverdir tes ruines;
Livre leur cendre morte au souffle de l'oubli.
Endors-toi sans tarder en ton repos supreme,
Et souviens-toi, vivant dans l'ombre enseveli,
Qu'il n'est plus dans ce inonde un seul etre qui t'aime.
La vie est ainsi faite, il nous la faut subir.
Le faible souffre et pleure, et l'insense s'irrite;
Mais le plus sage en rit, sachant qu'il doit mourir.
Rentre au tombeau muet ou l'homme enfin s'abrite,
Et la, sans nul souci de la terre et du ciel,
Repose, o malheureux, pour le temps eterne!
DANS LE CIEL CLAIR
Dans le ciel clair raye par l'hirondelle alerte,
Le matin qui fleurit comme un divin rosier
Parfume la feuillee etincelante et verte
Ou les nids amoureux, palpitants, l'aile ouverte,
A la cime des bois chantent a plein gosier
Le matin qui fleurit comme un divin rosier
Dans le ciel clair raye par l'hirondelle alerte.
En greles notes d'or, sur les graviers polis,
Les eaux vives, filtrant et pleuvant goutte a goutte,
Caressent du baiser de leur leger coulis
La bruyere et le thym, les glaieuls et les lys;
Et le jeune chevreuil, que l'aube eveille, ecoute
Les eaux vives filtrant et pleuvant goutte a goutte
En greles notes d'or sur les graviers polis.
Le long des frais buissons ou rit le vent sonore,
Par le sentier qui fuit vers le lointain charmant
Ou la molle vapeur bleuit et s'evapore,
Tous deux, sous la lumiere humide de l'aurore,
S'en vont entrelaces et passent lentement
Par le sentier qui fuit vers le lointain charmant,
Le long des frais buissons ou rit le vent sonore.
La volupte d'aimer clot a demi leurs yeux,
Ils ne savent plus rien du vol de l'heure breve,
Le charme et la beaute de la terre et des cieux
Leur rendent eternel l'instant delicieux,
Et, dans l'enchantement de ce reve d'un reve,
Ils ne savent plus rien du vol de l'heure breve,
La volupte d'aimer clot a demi leurs yeux.
Dans le ciel clair raye par l'hirondelle alerte
L'aube fleurit toujours comme un divin rosier;
Mais eux, sous la feuillee etincelante et verte,
N'entendront plus, un jour, les doux nids, l'aile ouverte,
Jusqu'au fond de leur coeur chanter a plein gosier
Le matin qui fleurit comme un divin rosier
Dans le ciel clair raye par l'hirondelle alerte.
LA LAMPE DU CIEL
Par la chaine d'or des etoiles vives
La Lampe du ciel pend du sombre azur
Sur l'immense mer, les monts et les rives.
Dans la molle paix de l'air tiede et pur
Bercee au soupir des houles pensives,
La Lampe du ciel pend du sombre azur
Par la chaine d'or des etoiles vives.
Elle baigne, emplit l'horizon sans fin
De l'enchantement de sa clarte calme;
Elle argente l'ombre au fond du ravin,
Et, perlant les nids, poses sur la palme,
Qui dorment, legers, leur sommeil divin,
De l'enchantement de sa clarte calme
Elle baigne, emplit l'horizon sans fin.
Dans le doux abime, o Lune, ou tu plonges
Es-tu le soleil des morts bienheureux,
Le blanc paradis ou s'en vont leurs songes?
O monde muet, epanchant sur eux
De beaux reves faits de meilleurs mensonges,
Es-tu le soleil des morts bienheureux,
Dans le doux abime, o Lune, ou tu plonges?
Toujours, a jamais, eternellement,
Nuit! Silence! Oubli des heures ameres!
Que n'absorbez-vous le desir qui ment,
Haine, amour, pensee, angoisse et chimeres?
Que n'apaisez-vous l'antique tourment,
Nuit! Silence! Oubli des heures ameres!
Toujours, a jamais, eternellement?
Par la chaine d'or des etoiles vives,
O Lampe du ciel, qui pends de l'azur,
Tombe, plonge aussi dans la mer sans rives!
Fais un gouffre noir de l'air tiede et pur
Au dernier soupir des houles pensives,
O Lampe du ciel, qui pends de l'azur
Par la chaine d'or des etoiles vives!
SI L'AURORE
Si l'Aurore, toujours, de ses perles arrose
Cannes, gerofliers et mais onduleux;
Si le vent de la mer, qui monte aux pitons bleus,
Fait les bambous geants bruire dans l'air rose;
Hors du nid frais blotti parmi les vetivers
Si la plume ecarlate allume les feuillages;
Si l'on entend fremir les abeilles sauvages
Sur les cloches de pourpre et les calices verts;
Si le roucoulement des blondes tourterelles
Et les trilles aigus du cardinal siffleur
S'unissent ca et la sur la montagne en fleur
Au bruit de l'eau qui va mouvant les herbes greles;
Avec ses bardeaux roux jaspes de mousses d'or
Et sa varangue basse aux stores de Manille,
A l'ombred des manguiers ou grimpe la vanille
Si la maison du cher aieul repose encor;
O doux oiseaux berces sur l'aigrette des cannes,
O lumiere, o jeunesse, arome de nos bois,
Noirs ravins, qui, le long de vos apres parois,
Exhalez au soleil vos brumes diaphanes!
Salut! Je vous salue, o montagnes, o cieux,
Du paradis perdu visions infinies,
Aurores et couchants, astres des nuits benies,
Qui ne resplendirez jamais plus dans mes yeux!
Je vous salue, au bord de la tombe eternelle,
Reve sterile, espoir aveugle, desir vain,
Mirages eclatants du mensonge divin
Que l'heure irresistible emporte sur son aile!
Puisqu'il n'est, par dela nos moments revolus,
Que l'immuable oubli de nos mille chimeres,
A quoi bon se troubler des choses ephemeres?
A quoi bon le souci d'etre ou de n'etre plus?
J'ai goute peu de joie, et j'ai l'ame assouvie
Des jours nouveaux non moins que des siecles anciens.
Dans le sable sterile ou dorment tous les miens
Que ne puis-je finir le songe de la vie!
Que ne puis-je, couche sous le chiendent amer,
Chair inerte, vouee au temps qui la devore,
M'engloutir dans la nuit qui n'aura point d'aurore,
Au grondement immense et morne de la mer!
LE MANCHY
Sous un nuage frais de claire mousseline,
Tous les dimanches au matin,
Tu venais a la ville en manchy de rotin,
Par les rampes de la colline.
La cloche de l'eglise alertement tintait;
Le vent de mer bercait les cannes;
Comme une grele d'or, aux pointes des savanes,
Le feu du soleil crepitait.
Le bracelet aux poings, l'anneau sur la cheville,
Et le mouchoir jaune aux chignons,
Deux Telingas portaient, assidus compagnons,
Ton lit aux nattes de Manille,
Ployant leur jarret maigre et nerveux, et chantant,
Souples dans leurs tuniques blanches,
Le bambou sur l'epaule et les mains sur les hanches,
Ils allaient le long de l'Etang.
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