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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les grandes dames

A >> Arsene Houssaye >> Les grandes dames

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Les platanes agites par un vent d'orage promenaient alternativement
l'ombre et la lumiere; mais tout d'un coup un nuage ayant passe, la
lune repandit sur Violette sa blancheur d'argent.

Octave s'etait precipite et avait souleve la jeune fille dans ses
bras. "Violette! Violette! ma Viola! c'est moi qui te parle, dis-moi
que tu m'entends!"

Violette ne dit pas un mot. Le duc l'embrassait et lui parlait
toujours: elle avait les levres tiedes et le front glace. "Ma petite
Violette, tu sais que je t'aime!"

Octave aimait Violette. Il ne me faudra pas faire un cours
d'esthetique sur les passions de l'ame pour demontrer que depuis les
siecles de decadence, c'est-a-dire depuis le commencement du monde,
l'amour vit de contraste et que la loi primordiale du coeur, c'est de
conquerir, si ce n'est d'etre vaincu.

Octave venait d'adorer Mme d'Antraygues; mais il aimait Violette.
Il s'en revenait de conquerir la comtesse avec un vague sentiment
d'orgueil, mais la volupte seule avait ete de la fete. Ce n'est pas
toujours le coeur qui remue les levres, l'amour le plus eloquent
jaillit de l'imagination. Quand Salomon a dit: "La femme est amere,"
c'etait le cri de l'esprit humain et non le cri du coeur humain. S'il
eut trouve dans son palais, parmi ses sept cents femmes, une brave
fille, un coeur d'or comme Violette, il eut peut-etre pousse a travers
les siecles un autre cri sur la femme.

Mais la femme de la Bible n'etait pas la femme de l'Evangile; l'ame
n'avait pas encore dompte le corps, le sentiment n'avait pas devore
le coeur. Aujourd'hui, il y a beaucoup de Violettes qui se tuent
heroiquement pour leurs passions. Faibles coeurs! disent les
philosophes et les moralistes. Ames vaillantes! peut-on dire plus
justement de toutes les phalanges d'amoureuses que la jalousie ou le
desespoir a jetees dans l'abime.

Octave arracha le corsage de Violette. En s'agenouillant, il trouva
son petit revolver, ce bijou qu'elle avait pris au serieux. "Tu es
donc devenue folle," lui dit-il en l'embrassant.

M. de Parisis, tout en parlant a Violette, avait a deux reprises
appele son cocher. Au moment ou les chevaux arrivaient devant l'hotel
d'Antraygues, Octave posait Violette sur le banc de l'avenue le plus
rapproche. Elle etait souple, de son adorable souplesse de roseau,
comme une femme endormie, les bras pendants, la tete renversee.

Quand elle fut sur le banc, Violette s'agita. "Dieu soit loue!"
s'ecria Octave. Il eut donne dix ans de sa vie pour voir vivre
Violette pendant dix minutes; sa blessure meme eut ete mortelle qu'il
eut ete presque console de lui entendre dire qu'elle l'aimait. "Je
meurs, je meurs, murmura-t-elle d'une voix coupee, il ne faut pas le
dire a maman."

La pauvre Violette ne savait plus que sa mere fut morte. "Violette! tu
ne mourras pas, ma Violette, je t'aime et je te sauverai.--Non, je me
suis frappee au coeur."

A cet instant, un coupe arrivait devant l'hotel par la rue de
Courcelles. C'etait le coupe de M. d'Antraygues, qui, par hasard,
rentrait chez lui avant l'aurore. Ceci merite bien une explication.
Ce jour-la, M. d'Antraygues, appele du Club a la Maison d'Or, y avait
rencontre quelques demoiselles de l'Opera. Il avait bu avec elles--non
pas precisement dans du vieux Sevres--et, ne pouvant se griser
d'amour, il s'etait grise de vin de Champagne. Le comte, tout bete
qu'il fut, avait compris dans les fumees champenoises qu'il ferait
cette nuit-la un bien mauvais joueur et qu'il risquerait de perdre ce
qu'il avait deja gagne. Voila pourquoi il revenait chez lui.

En descendant de voiture, il reconnut l'attelage d'Octave. Il
s'approcha tout en se dandinant et vit le duc qui soulevait Violette.
"Qu'est-ce cela? lui demanda-t-il.--Cela, repondit M. de Parisis, sans
paraitre s'inquieter de la presence du comte, c'est une femme qui se
trouve mal."

M. d'Antraygues eut d'abord l'esprit traverse par un soupcon de
jalousie, mais voyant bien que ce n'etait pas sa femme, il se contenta
de dire a Octave: "Diavolo! mon cher ami, vous chassez sur mes terres
au milieu de la nuit comme un braconnier; il est vrai que je viens de
chasser sur les votres. Vos petites amies de l'Opera m'ont fait boire
outre mesure, et pourtant ma mesure est bonne.--Eh bien! dit Octave,
allez vous coucher."

Le comte, qui chancelait sous l'ivresse, releva la tete: "J'irai si
je veux! Il parait que monsieur ne veut pas etre trouble dans ses
rendez-vous nocturnes.--C'est vous, mon cher, qui etes nocturne. Votre
femme vous attend."

Le duc avait repris Violette pour la poser dans la victoria. "Ma femme
m'attend? Est-ce qu'elle vous l'a dit?--Oui. Hatez-vous, car elle va
vous faire une scene." Le comte, jaloux cette fois comme un tigre,
saisit le bras d'Octave qui montait a cote de Violette. "Vous savez,
mon cher, que je ne ris pas apres minuit.--Vous savez, repliqua
Octave furieux, que je vous defends de dire un mot de plus--a moins
que vous ne trouviez un mot spirituel.--Un mot spirituel, je ne suis
pas si bete que cela; la preuve, c'est que je vois bien que vous
n'avez amene cette femme que pour cacher votre jeu! Vous venez de chez
ma femme.--La verite dans le vin, pensa Octave.--Mon cher, dit-il
tout haut, allez voir chez vous si j'y suis.--Oui, monsieur, et je
me vengerai, et je briserai tout, et je jetterai la femme par la
fenetre."

Cette fois, en voyant la colere subite du comte, Octave aurait voulu
reprendre les paroles qu'il avait dites. Il le savait capable de
toutes les folies et de toutes les sottises. "Voyons, lui dit-il,
revenez a vous et ne vous donnez pas en spectacle a la lune; rentrez
chez vous silencieusement, et surtout ne dites pas a votre femme ce
qui s'est passe a votre porte. Sachez-le donc, mon cher, cette
pauvre fille que vous voyez la, baignee dans son sang, vous ne la
reconnaissez pas?"

Le comte se rapprocha. "Comment la reconnaitrais-je? vous la
masquez.--C'est votre maitresse.--Laquelle?" Ce cri partait du coeur.
"Je ne sais pas laquelle, dit le duc de Parisis. Je l'ai trouvee ici
comme je revenais du boulevard Malesherbes, un revolver sanglant a ses
pieds. Tenez, le voila!" Et Octave donna le bijou au comte sans trop
bien savoir pourquoi. "Adieu, mon cher, pas un mot de ceci a
Mme d'Antraygues. Et n'allez pas vous servir du revolver contre
vous-meme.--Pauvre fille," dit le comte, avec des larmes de vin dans
les yeux.

Et tout chancelant sous l'ivresse et sous l'emotion, il se souleva
pour voir Violette. Mais sur un signe d'Octave, les chevaux etaient
partis au galop." Pauvre fille! dit encore le comte, ai-je fait assez
de malheureuses comme cela?" Il regarda le revolver sous le reverbere,
"C'est vrai qu'il est tache de sang! C'est un bijou. Je montrerai cela
demain a mes amis."

A cet instant, Mme d'Antraygues, qui avait assiste toute haletante
du haut de son balcon a cette scene tragi-comique, hasarda ce nom de
bapteme: "Fernand!" Le comte oublia qu'il etait ivre et marcha d'un
pied plus assure jusque sous le balcon. Au nom de Fernand, il repondit
par le nom d'Alice. "Que faites-vous la, mon ami?" Et comme un echo,
Fernand dit aussi: "Que faites-vous la, mon amie?" Naturellement, Mme
d'Antraygues repondit: "Je vous attendais."

Cela etait jete du haut du balcon comme une aumone sur un pauvre.
Fernand ramassa ces paroles d'or et murmura: "Decidement, je ne merite
pas tout mon bonheur."

Il craignit que sa femme n'eut tout entendu. "Alice, est-ce que
vous etes la depuis longtemps?--Non, je viens d'ouvrir la fenetre,
repondit-elle vivement.--Alors vous n'avez pas vu ce fou de Parisis
qui enlevait une femme?--Non, mon ami! Adieu, je meurs de sommeil. Ne
venez pas frapper a ma porte!"

Cette scene d'intimite se passait en pleine avenue, mais les etoiles
seules ecoutaient. Pas ame qui vive au voisinage. Il faut se loger
avenue de la Reine-Hortense quand les maris partent pour la Syrie.

Alice avait ferme sa fenetre. Toutes les femmes ont compris ce mot:
"Ne venez pas frapper a ma porte." Quand M. de Parisis dit au mari:
"Allez voir chez votre femme si j'y suis," il savait bien qu'il y
etait. L'amour a cela de beau dans ses enchantements, qu'il permet a
l'amoureux ou a l'amoureuse de garder l'image aimee. Quand la femme
aime, elle n'est jamais seule.




XXI

LES DEUX RIVALES


C'etait au temps des thes diurnes. Vers quatre heures de l'apres-midi,
Parisis et Mme d'Antraygues prirent le the ensemble, par rencontre,
chez une Havanaise des Champs-Elysees. Il y avait beaucoup de monde.
Quelques figures severes obligeaient au ceremonial; on parlait tout
haut. "Est-ce que vous aimez le the? dit Octave a la comtesse en lui
passant une tasse.--Pas le matin, dit-elle."

Et elle refusa, tout en jetant un regard dedaigneux sur la tasse de
porcelaine anglaise que Parisis avait passee sous ses yeux.

On parlait deja dans tout Paris d'une jeune fille qui s'etait brule la
cervelle la veille dans l'avenue de la Reine-Hortense. "Vous ne savez
pas cela? dit une dame en questionnant Octave avec une bonne intention
de femme.--Comment! dit Octave, je ne sais que cela. Je ne connais
pas la dame, mais c'est moi qui l'ai trouvee "baignee dans son sang,"
comme dira la _Gazette des Iribunaux_.--Il parait que c'etait avenue
de la Reine-Hortense?--Je ne me souviens pas bien, dit Octave;
c'etait peut-etre avenue d'Iena.--On dit que c'est un desespoir de
jalousie?--Si Mme d'Antraygues n'etait pas la, dit audacieusement
Octave, je dirais que la demoiselle a prononce le nom de bapteme de
son mari. Apres cela, il y a tant de Fernands!--Voyez-vous, dit la
maitresse de la maison, on racontera tant d'histoires sur ce coup de
pistolet, qu'on ne saura jamais la vraie. Vous avez raison, madame,
reprit Octave; l'histoire n'a ete inventee que pour cacher la verite."

Et il jeta une citation latine qui lui fit le plus grand honneur chez
toutes ces belles dames qui s'ecrierent en choeur: "Il est inoui! il
voit tout, il est partout, il sait tout!"

Naturellement Octave, en s'en allant, trouva Mme d'Antraygues dans
l'escalier. "Monsieur de Parisis, lui dit-elle, je sais tout; ce soir,
a onze heures, en revenant de chez ma grand'mere, j'irai prendre
le the chez vous.--Par quelle porte?--Par la grande, par celle
de Violette. Moi aussi, helas! j'ai le droit d'avoir mes grandes
entrees.--Vous savez que vous trouverez Violette?--C'est pour elle que
je veux aller chez vous.--Pour lui bruler la cervelle?--Oui, mon mari
m'a donne le revolver."

Le philosophe, ou plutot le moraliste, car il y a un abime entre le
philosophe et le moraliste, aurait etudie avec une bien vive curiosite
les metamorphoses rapides qui s'emparerent de la comtesse d'Antraygues
et de cette jeune fille que Parisis avait surnommee Violette. Les
hommes politiques les plus devoues a leur fortune ne font pas d'aussi
soudaines evolutions,--meme dans les revolutions.

Au lieu de se sauver l'une par l'autre, elles acheverent de se perdre
en se rencontrant. Comme elle l'avait dit, Mme d'Antraygues alla le
soir chez Octave. Il l'attendait dans son petit salon, un journal a la
main. "C'est l'histoire d'hier que raconte le journal, sans doute, dit
Mme d'Antraygues en s'asseyant a cote de lui pendant qu'il lui baisait
le front.--Oui, ecoutez plutot:

"Hier, vers minuit, avenue de Wagram, une jeune fille a recu six coups
de couteau dans la poitrine. On ne doute pas qu'elle n'ait ete victime
d'une fureur jalouse; elle a survecu a cet acte de barbarie; elle a
ete transportee a l'hopital Beaujon. On croit connaitre le nom de
l'Othello. La justice informe."

"Eh bien! voila un journal bien informe.--Quoi! vous doutez du
journal? Mais c'est la loi et les prophetes.--Vous savez que je veux
voir cette jeune fille?--Eh bien! vous vous imaginez qu'elle est
ici? Elle est chez elle.--Je ne suis donc pas mieux informee que le
journal!--Pourquoi voulez-vous la voir?--Parce que la passion qui va
jusque-la est encore de la vertu. Et puis, je ne sais pourquoi, mais
j'aime cette jeune fille."

La comtesse regarda doucement Octave, "C'est peut-etre parce que vous
l'aimez. Puisqu'elle n'est pas ici, je m'en vais.--Quelle etrange
femme vous faites!--Peut-etre. Mais il me semble que cette jeune fille
est pour quelque chose dans ma destinee. Comment va-t-elle?--Mal, mais
elle ira bien. La balle s'est promenee sur le sein sans penetrer; elle
a une forte fievre; j'ai eu peur jusqu'a midi, parce qu'elle n'etait
pas revenue a elle, mais Ricord m'a repondu de sa vie.--Conduisez-moi
chez elle.--Non! je ne ferai pas cette folie. Il faut que les femmes
du monde restent dans, le monde.--C'est l'histoire du Paradis; vous
m'avez ouvert la porte pour m'en aller et je ne la refermerai pas."

Mme d'Antraygues soupira. "C'est fini! je ne m'amuserai plus chez moi,
a moins que vous ne metamorphosiez mon mari en homme amusant. Donc,
si vous ne voulez pas me conduire chez Mlle Violette, car je sais son
nom, j'irai toute seule.--Nous ne ferons pas cette betise-la ni l'un
ni l'autre."

Mme d'Antraygues se leva. "Don Juan, dit-elle a Octave, montrez-moi
donc votre palais. Je suis tout eblouie, ici, moi qui n'habite
pourtant pas une chaumiere."

Elle marcha rapidement, suivie d'Octave, parlant de toutes choses en
femme qui connait un peu toutes choses. "Dites-moi donc, Alice, le nom
de la Dame de Coeur?--Oui! Et de la Dame de Carreau et de la Dame de
Trefle? Je suis trop jalouse pour vous le dire; et d'ailleurs,
j'ai jure sur votre tete que je ne le dirai pas.--Je vous donne ma
tete.--Je n'en veux pas." Ce fut en vain que Parisis insista, Il
embrassa Alice, "Voyez, je vous mets a la question.--J'y resterais
plutot un siecle!" s'ecria Mme d'Antraygues. Et, se degageant des bras
d'Octave: "Adieu, dit-elle tout a coup, je reviendrai."

Octave, qui avait promis a Violette d'aller la voir a minuit, ne
retint pas de force la comtesse. "Demain, reprit-elle, nous nous
verrons aux Italiens." Elle partit. Octave l'accompagna jusqu'a son
coupe. "Adieu. Je vous aime; mais vous n'irez pas voir cette pauvre
enfant?--Non, puisque vous ne voulez pas," Mais Mme d'Antraygues alla
droit chez Violette.

On sait deja que Violette habitait les mansardes d'une petite maison
de l'avenue d'Eylau, perdue dans un de ces vieux jardins de Paris
qui disparaissent tous les jours sous les pyramides de pierres. La
comtesse avait ete bien renseignee, car elle traversa le jardin sans
meme dire le nom de la jeune fille au concierge; elle monta les trois
etages et sonna; une garde-malade vint ouvrir et la conduisit au lit
de Violette. "Je suis une amie inconnue, du la comtesse, je sais tout,
j'ai voulu vous voir et vous serrer la main.--Je ne comprends pas, dit
Violette en essayant de se soulever.--Ne remuez pas, imaginez que je
suis une soeur de charite; si la femme qui vous veille veut se reposer
demain, je viendrai vous veiller moi-meme.--Je comprends de moins en
moins, dit Violette; comment savez-vous qui je suis et ou je suis, moi
qui ne connaissais personne?"

Violette regarda Mme d'Antraygues jusqu'au fond du coeur. "Ah! c'est
vous!" dit-elle en laissant retomber sa tete. Elle avait juge que
c'etait sa rivale. Elle faillit se trouver mal, mais elle eut le
courage de lutter. "Oh! madame, murmura-t-elle d'une voix eteinte,
venez-vous ici pour me railler?"

Et, avec un sourire: "Une femme qui veut mourir et qui ne meurt pas
est si ridicule! mais j'espere que Dieu me fera la grace de ne pas
survivre.--Mademoiselle, je suis venue par un sentiment d'admiration
et de sympathie. Ne voyez pas une rivale en moi, mais une amie.--Apres
tout, madame, dit Violette, l'amitie est si rare qu'il faut toujours
lui dire: Soyez la bienvenue. Je crois serieusement que je vais
mourir, je vous pardonne ma mort" Ce n'est pas une balle qui m'a tuee,
c'est une trahison.

--Pauvre enfant! vous etes comme moi, vous n'etes pas de votre siecle.
Une trahison d'Octave de Parisis! mais vous ne savez donc pas qu'il
trahit toujours le lendemain celle qu'il a adoree la veille. On a
raison des hommes, non pas en se tirant des coups de revolver, mais
en se moquant d'eux.--Mais si on les aime?--dit Violette toute naive
encore et ne craignant pas d'ouvrir son coeur,--si on les aime, on
se moque de soi-meme.--Vous avez un coeur d'or, mais il se bronzera.
Adieu, je suis contente de vous avoir vue, je reviendrai demain.--Oui,
revenez, dit Violette devenue curieuse." Mme d'Antraygues lui serra la
main et partit en lui montrant le plus beau sourire du monde.

La beaute exerce un despotisme qui soumet tout le monde. Si Violette
eut vu venir a elle une figure quelconque--_effigies sine anima_--une
de ces figures qui ne parlent pas au coeur, peut-etre se fut-elle
revoltee, mais elle subit avec je ne sais quelle douceur le charme
invincible de la comtesse; elle sentit d'ailleurs que ce n'etait pas
pour la trahir qu'elle venait a elle. Les coeurs se voient. Violette,
qui n'avait jamais rencontre une amie, se prit a cette amitie
imprevue. Elle s'imaginait d'ailleurs que Mme d'Antraygues ne lui
prendrait plus Octave, comme si son coup de pistolet etait un titre
sacre.

Octave entra chez Violette, cinq minutes apres le depart de Mme
d'Antraygues. "Comment vas-tu?--Bien, si tu m'aimes." Parisis baisa
Violette au front. "N'est-ce pas, reprit-elle, que tu m'aimeras
toujours?" Il ne put s'empecher de sourire. "Je lis ta pensee, dit
vivement la jeune fille; tu m'as aimee, mais tu ne m'aimes plus.--Si
je ne t'aimais plus, serais-je la?--Non, ce n'est pas l'amour qui te
conduit ici, c'est un sentiment de pitie. Je me vengerai.--Et tu feras
bien! dit Octave qui voulait lui donner la soif de vivre.--Tu n'as pas
rencontre ta belle maitresse?--Elle est donc venue? je m'en doutais;
c'etait bien sa voiture qui fuyait vers l'Arc de Triomphe. Elle est
aussi folle que toi. Puisque ta maison devient une maison de fous,
je n'y reviendrai plus.--Octave, tu veux me faire mourir?--Non, je
t'aime, je veux que tu vives; si cela t'amuse, je reviendrai avec
elle."

Le duc de Parisis embrassa doucement Violette. Il passa la nuit a la
veiller. Le lendemain, Ricord declara qu'elle n'en avait que pour une
semaine. "Dis-moi que tu m'aimeras toujours," disait-elle a son amant.
Et il repondait "Toujours!"

Mais le surlendemain il envoya a Violette un adieu en ces mots:

Je crois que nous n'avons plus rien a nous dire, ma petite
Violette. Ne vous tuez plus pour les hommes, redevenez belle.
Prenez une boutique de fleuriste et vendez-y de tout, excepte des
violettes!

Ne voyez pas trop les femmes du monde, elles vous perdraient.
Adieu, je pars pour Londres et je vous embrasse. Tournez la
page--comme celle du livre de la vie.

Point de signature. Octave ne signait presque jamais. Violette tourna
la page en pleurant. Elle s'indigna en y trouvant un bon de dix
mille francs sur M. de Rothschild. Elle le jeta au feu. En le voyant
flamber, elle s'imagina qu'elle avait brule dix mille francs. Elle se
dit: "Il ne sait pas que cela ne vaut pas dix de mes larmes."

Mme d'Antraygues survint. Elle lui conta tout. "C'est beau, cela! dit
Mme d'Antraygues. Je vais ecrire a Octave, il vous enverra vingt mille
francs.--Je ne veux rien, murmura Violette: Je veux mourir."

Violette devint plus malade qu'elle ne l'avait ete. Elle se fut
laissee mourir de chagrin si la comtesse n'etait venue la consoler.

Mme d'Antraygues se consolait elle-meme en la consolant; elle n'avait
pas vu la profondeur de sa chute. Quoique son mari fut de jour en jour
plus indigne, elle reconnaissait qu'elle etait plus indigne que lui.
C'est a la femme bien plus qu'a l'homme que Dieu a confie l'honneur de
la maison. Un amoureux avait franchi le seuil de la sienne: quand il
avait repasse la porte, il etait son amant. Elle ne comprenait pas
cet eblouissement, ce vertige, cet abime. Elle s'armait de toutes ses
vertus pour remonter le courant, pour retrouver ce sommet ou l'on n'a
pas les curiosites de l'orage, mais ou l'on respire l'air vif.

C'en etait fait! Elle devait bientot s'avouer qu'une femme ne se
repent d'un amour que dans un autre amour. C'est la loi fatale, la
vertu ne se reconquiert pas; le Rubicon est facile a franchir, mais si
on se retourne vers l'autre rive, elle est devenue inabordable.

Violette devait-elle, comme Mme d'Antraygues, se repentir de son
premier amour dans les bras d'un second amoureux?




XXII

LE DUC DE PAS LE SOU


Il y avait un secret dans la vie d'Octave, que Mlle Genevieve de la
Chastaigneraye ne lui avait pas dit au bal masque. Nul ne savait ce
secret, pas meme Genevieve.

M. de Parisis passait pour un des hommes les plus riches de Paris; on
parlait de la terre de Parisis comme une des terres les plus fecondes
de la France, on parlait surtout de ses mines d'argent dans les
Cordilleres. On l'avait vu plus d'une fois arriver au club avec une
poignee de pepites d'argent ou un lingot en forme de sabot chinois.
"Quand je pense, disait-il d'un air convaincu, que j'ai cent Indiens
dans les Cordilleres ou on ne trouve que de l'argent, quand je
pourrais avoir cent Californiens qui me trouveraient de l'or!"

Pareillement, ca et la, il lisait tout haut quelques lignes d'un
journal de province, ou on vantait les troupeaux de Parisis, ses
vignes, ses bois et ses champs de betteraves. C'etait une terre
modele.

La fortune lui arrivait par toutes les routes, puisqu'il gagnait aux
courses, puisqu'il gagnait au jeu, au club comme a Bade, a la Bourse
comme chez les dames qui jouent.

On le disait genereux, on le disait meme prodigue; il pensionnait plus
d'un ami et ne regardait jamais ce qu'il donnait aux pauvres.

Quand deux chenapans se battaient, il les payait pour qu'ils
s'embrassassent. Il est vrai que ce spectacle ne lui coutait pas bien
cher. Il renouvelait ainsi l'histoire d'un de ses devanciers, le comte
de Grammont, qui donna un jour vingt-quatre livres a deux voleurs qui
se battaient pour avoir chacun trois louis, quoiqu'ils n'en eussent
vole que cinq.

Tout cela etait un jeu bien joue, car le duc de Parisis n'avait pas
le sou. Mais il cachait sa pauvrete a quatre chevaux comme les vrais
riches cachent leurs millions a deux rosses. A premiere vue, cela doit
paraitre etrange: rien n'etait plus simple.

Quand il etait entre dans la diplomatie, il avait recueilli un million
en rente trois pour cent, en actions de la Banque et en obligations
de chemins de fer. Le chateau de Parisis etait estime deux millions,
total trois millions. Mais il y avait dix ans de cela. Le premier
million dura bien deux annees. Octave avait toujours les mains pleines
et les mains ouvertes; il etait la providence des comediennes, des
dames du Lac, de ses amis; il lui fallait quinze cents francs par jour
pour vivre vaillamment dans le premier feu de la jeunesse, avec son
titre de duc, sa soif de plaisir, ses manieres d'enfant prodigue. Ce
n'etait pas trop. Il ne comptait pas bien, il s'imaginait que deux
millions sont une mine inepuisable: mais toutes les mines s'epuisent,
meme celles des Cordilleres, ou les cent Indiens qui travaillaient
toujours pour lui trouvaient a peine de quoi vivre eux-memes depuis
quelques annees.

Quand Octave etait revenu d'Amerique, il lui avait fallu emprunter par
hypotheque sur son chateau. Il prit d'abord un million. A son retour
de Chine, il ne lui restait plus que la ressource des secondes
hypotheques; on lui preta encore cinq cent mille francs, parce
qu'on savait que, le cas echeant, la terre de Parisis vendue par
expropriation depasserait toujours deux millions. Ces cinq cent mille
francs ne firent qu'une saison. M. de Parisis jouait alors sa vie et
sa fortune en homme qui n'a pas souci du lendemain, decide a vivre
plus tard comme il plairait a Dieu,--ministre a Carlsruhe ou a
Dresde,--ou recueillant des debris de son patrimoine pour planter ses
choux au chateau natal.

Il appartenait d'ailleurs a cette nouvelle generation qui vit au jour
le jour et qui brave le lendemain. Cette generation n'est pas plus
sage que l'autre, mais elle, n'est pas beaucoup plus folle, car la vie
n'est ni une maison de banque, ni un grenier d'abondance. Un galant
homme ne meurt jamais de faim; ceux qui vivent riches pour mourir
pauvres, sont des esprits superieurs a ceux qui vivent pauvres pour
mourir riches, puisque ce sont les vrais riches. Depenser gaiement un
louis, c'est l'avoir; le retenir d'une main avare, c'est le perdre.

Tant et si bien qu'a vingt-huit ans, Octave de Parisis n'avait plus
rien, mais il n'etait pas ruine pour cela: je m'explique.

Je ne parle pas de quelques poignees d'or qui pouvaient lui venir tous
les ans de Lima, puisque le dernier arrivage, apres un silence de
dix-huit mois, n'avait ete que de quelques milliers de dollars; je ne
parle pas de ce qu'il pouvait retrouver dans la vente du chateau de
Parisis, puisqu'il le voulait garder coute que coute; je parle de son
credit qui etait encore un capital. On ne saurait s'imaginer le nombre
de beaux viveurs qui vivent sur leur nom et qui sont encore riches
quand ils n'ont plus d'argent. Pourquoi tous les oisifs ne vivent-ils
pas ainsi? C'est qu'il faut avoir ete riche, c'est qu'il faut avoir le
prestige du nom et de la mode.

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