Les grandes dames
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Octave ne voulut pas l'encanailler dans l'acajou, ce pauvre bois trop
decrie. Il lui donna des meubles en citronnier, un petit mobilier de
villa, tres simple, mais pas vulgaire. Il ne voulut rien oublier: elle
eut des oiseaux dans une petite cage doree et des pervenches dans une
petite jardiniere rustique. "Cela ne vous empechera pas, lui dit-elle,
de m'apporter tous les matins un bouquet de violettes.--Oui, ma
Violette, repondit-il.--Oui, s'ecria-t-elle avec joie, Violette c'est
mon nom, car je veux vivre toujours cachee."
La pauvre Violette s'imaginait qu'entre Octave et elle c'etait a la
vie, a la mort. "N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'entre moi qui
vous aime et vous qui m'aimez, c'est a la vie a la mort?" Octave
tressaillit, il se rappela la legende des Parisis. "Si j'allais
l'aimer! Et si elle allait m'aimer!" dit-il, avec un sentiment de
tristesse. Et il reprit: "Il faudra que je jette de l'eau sur le feu."
Le soir il alla voir sa tante. Genevieve etait au spectacle avec la
marquise de Fontaneilles. "C'est dommage, dit-il, j'aurais voulu
apaiser mon coeur dans l'atmosphere de la province."
Il joua au reversis avec sa tante. "Etes-vous bien amoureux? lui
demanda-t-elle.--Effroyablement! J'aime trois ou quatre femmes."
XVII
POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL VOULUT
SONNER
Pas un homme ne suit logiquement son coeur ni son esprit. M. de
Parisis avait peur d'aimer et d'etre aime,--et il ne voulait vivre
qu'au milieu des femmes.--Il pensait vaguement, sans trop s'inquieter
du reste, que la legende des Parisis pourrait bien l'envelopper a son
tour dans sa robe funebre a ses premiers jours de bonheur,--et il
etait insatiable a chercher le bonheur.--Il voyait ca et la flotter
sous ses yeux la legende des Parisis: "_L'amour des Parisis donnera
la mort_,"--et il s'aventurait tete perdue dans les folies
amoureuses.--Il croyait bien, il est vrai, qu'en ne s'y attardant pas,
il cueillerait tous les amours sans y trouver le fruit mortel.
Les contrastes ont leur poesie. Octave se disait que Violette dans sa
blancheur de vierge etait peut-etre le veritable amour pour un coeur
endurci comme le sien. C'etait le voyageur qui a epuise toutes les
coupes et qui trempe ses levres a la source glaciale qui jaillit du
rocher.
Mais les levres insatiables de Parisis ne devaient, comme toujours,
boire qu'un seul jour a cette fontaine d'eau vive.
Il avait plus d'une fois revu Mme d'Antraygues dans le monde. Il
s'etait fait presenter officiellement; mais il n'avait pas abuse du
droit que prennent tous les hommes, de parler aux femmes. Il semblait
lui dire, en ne lui disant rien, qu'il ne pensait plus a elle. Alice
lui avait rappele la clef d'argent comme une menace gracieuse.
Enfin un soir, a la Cour, comme on chuchottait a la ronde sur les
amours de M. d'Antraygues avec Mlle Belle-de-Nuit, elle alla bravement
a Octave et lui dit qu'elle l'attendrait le lendemain chez elle entre
onze heures et minuit. "J'aimerais bien mieux vous attendre chez moi,
lui dit Octave.--Non, lui dit-elle, je n'aurai jamais le courage de
monter votre escalier d'onyx."
Octave avait trop d'esprit pour insister; il prenait les femmes la ou
elles voulaient se donner. Or, les femmes se donnent plus volontiers
chez elles, comme si le demon de l'adultere leur imposait le champ de
bataille.
Le lendemain, la comtesse, qui s'etait jetee tete baissee dans la
folie de son amour, ecrivit ce mot a Octave:
_Ce soir a minuit. J'en mourrai, mais qu'est-ce que ca fait!_
Quand les femmes sont en train de se perdre, elles y vont bien. Mme
d'Antraygues signait ce petit billet,--la condamnation a mort de sa
vertu,--sans s'imaginer qu'elle jetait son bonnet par-dessus les
moulins.
Or, ces deux lignes etaient le commencement d'un drame.
A dix heures, Violette, jalouse par pressentiment, alla chez Octave
qui lui avait dit qu'il ne sortirait qu'a onze heures pour aller au
club.
Octave venait de sortir, elle monta en se disant qu'elle attendrait.
Il lui arrivait ca et la de lui faire cette amoureuse surprise; pourvu
qu'elle ne vint pas chez lui de deux heures a quatre heures, il lui
permettait toutes ses fantaisies.
Des qu'elle fut chez lui ce soir-la, tout naturellement elle trouva le
billet de la comtesse d'Antraygues. Il n'etait pas long, mais il etait
explicite.
Violette fut frappee comme d'un coup de poignard. Elle palit, elle
chancela, elle tomba sur le canape presque evanouie, "Et moi aussi,
dit-elle, j'en mourrai!"
Une volonte subite la ranima. Elle relut la lettre. Le hasard fait
bien tout ce qu'il fait: sur la cheminee, pres de la lettre, elle vit
un petit revolver qu'elle connaissait bien. C'etait un vrai bijou.
Parisis le lui avait plus d'une fois montre en lui disant: "N'interroge
jamais cette bete-la, parce qu'elle te repondrait dans l'autre monde."
Violette appuya sur son coeur la bouche du revolver. "Non! dit-elle,
je veux mourir sous ses yeux."
Mais ou etait-il? Les femmes savent tout. Le matin, Violette etait
allee au parc Monceaux, cueillir des herbes pour ses oiseaux: elle
avait vu Octave qui fumait dans l'avenue de la Reine-Hortense et qui
regardait les fenetres d'un hotel. "C'est cela, dit-elle, je me suis
sentie jalouse, je ne me trompe pas!"
Et, presque folle de desespoir, elle courut avenue de la Reine-Hortense.
"Mais s'il est entre!" dit-elle.
M. de Parisis avait passe par le club pour bien s'assurer que M.
d'Antraygues, le joueur obstine, etait bien a une table de baccarat.
Octave serait donc ce soir-la le plus heureux homme du monde
parisien.--C'etait entre onze heures et minuit,--l'heure feconde ou
se nouent et se denouent presque toutes les comedies amoureuses. Les
drames et les tragedies pour tout de bon ne commencent qu'apres les
dernieres scenes de l'Ambigu et de la Comedie-Francaise.
M. de Parisis fumait, renverse dans une legere victoria enlevee par
deux chevaux anglais de la plus altiere desinvolture. A les voir
passer, au clair de la lune et des reverberes dans l'avenue de la
Reine-Hortense, on eut dit qu'ils ne touchaient pas la terre. Une
pianiste a la main plus lourde sur les touches d'ivoire que ces pieds
legers pour effleurer le sol; ils jetaient dans le silence de l'avenue
un leger battement tres harmonieusement cadence, qui certes ne
devait pas reveiller les belles dames deja endormies dans les villas
voisines.
Cependant, des qu'ils depasserent la rue du Faubourg-Saint-Honore, qui
coupe l'avenue, on aurait pu voir une ombre blanche soulever un rideau
a la fenetre d'un prochain hotel. Avait-on reconnu le pas des chevaux
ou venait-on rever a la belle etoile?
A Paris, on ne reve plus a la belle etoile, les pendules vont trop
vite pour cela. Les pendules! J'ai voulu dire les passions.
Octave sauta sur la chaussee en donnant l'ordre a son groom de
promener les chevaux dans le voisinage comme s'il n'attendait
personne. Il regarda autour de lui: il ne vit que les arbres et les
reverberes. L'avenue de la Reine-Hortense, qui va du parc Monceaux a
l'Arc-de-Triomphe, est deserte a la tombee de la nuit; c'est l'avenue
de Paris ou on passe le moins a pied: on y voit le matin des
cavaliers, dans l'apres-midi des carrosses, le soir on y rencontre
ca et la les rares habitants qui regagnent leur hotel, quelques
cuisinieres amoureuses, quelques sergents de ville distraits, en un
mot, une vraie voie pompeienne apres le Vesuve.
Quelques secondes apres, Octave s'arretait devant une porte et levait
la main pour sonner. Mais il ne sonna pas.
Une petite main blanche s'appuya subitement sur sa main. Lui qui
ne s'etonnait de rien, s'etonna pourtant cette fois. Il n'avait vu
personne autour de lui; mais les femmes jalouses ont l'art d'etre
invisibles et de n'apparaitre qu'au moment tragique.
M. de Parisis s'etait retourne et avait reconnu Violette. "Eh bien!
lui dit-elle, je vous y prends." Octave vit briller deux yeux que
l'enfer de la jalousie avait embrases. "Tu es folle, Violette!--Oui,
monsieur, folle parce que je vous aime."
Octave releva la main pour sonner, mais une seconde fois la main
de Violette detourna la sienne. "Je te dis que tu ne sonneras
pas.--Voyons, Violette, soyez sage; il est minuit, je vais en soiree,
rentrez chez vous.--Ah! vous allez en soiree!--Si vous ne voulez
pas rentrer chez vous, rentrez chez moi; prenez ma victoria si vous
voulez, mais pour Dieu, plus un mot, n'est-ce pas?"
M. de Parisis avait sonne. La porte s'ouvrit. Violette voulut
s'elancer, mais il la rejeta doucement comme en un tour de valse et
lui ferma la porte au nez.
Violette sonna a son tour en femme decidee a tout. Le duc de Parisis,
voyant la porte se rouvrir, retourna sur ses pas. Il rejeta Violette
une seconde fois tout en lui serrant la main avec amour. Mais il
referma la porte bruyamment.
Il entendit un cri, son nom retentit dans le silence. Il aurait voulu
foudroyer Violette. Il se demandait s'il ne ferait pas mieux de
rebrousser chemin et de remettre sa bonne fortune a des nuits
meilleures.
Une femme de chambre s'etait avancee vers lui. "Monsieur demande
madame la comtesse?" dit-elle d'un air entendu. Elle avait deja trahi
la femme pour le mari, elle allait trahir le mari pour la femme. Elle
croyait ainsi racheter sa faute. "Oui, dit Octave en lui donnant cinq
louis; si on sonne encore, n'ouvrez pas.--C'est bien simple, je vais
rompre le fil, et on ne sonnera plus."
Cette belle idee decida tout a fait Octave a monter chez la comtesse.
Alice l'attendait sur le palier dans le plus adorable deshabille de
minuit. Un peignoir de mousseline garni de point d'Angleterre, cachant
a peine une chemise transparente,--des mules de satin rose sur des
bas a jour--et une chevelure desordonnee, s'echappant des peignes en
cascades voluptueuses. On voyait que la chevelure etait de la fete.
Il ne reconnaissait pas la comtesse. Etait-il possible que celle qui,
tout effrayee d'elle-meme, avait fui l'escalier d'onyx, fut la meme
femme qui le recevait ainsi a bras ouverts? Le premier mot d'Alice fut
un mensonge. "Je ne vous attendais pas, dit-elle a Octave." Octave
prit Mme d'Antraygues dans ses bras et la porta doucement jusque
devant un feu qui flambait joyeusement, quoiqu'on fut deja dans la
belle saison. "Je croyais ne pas arriver, dit-il en baisant les
cheveux d'Alice. Votre avenue n'est pas sure! j'ai ete arrete a
votre porte, j'ai failli etre poignarde sous vos fenetres.--Vous
m'epouvantez! Ceci m'explique pourquoi j'ai entendu parler; il me
semblait que c'etait une voix de femme. Je ne voulais pas ouvrir la
fenetre parce que ma voisine n'est pas encore couchee.--Oui, c'etait
une voix de femme.
Les hommes n'ont qu'un ennemi dangereux, c'est la femme; pour moi,
j'ai plus peur d'une femme que de quatre hommes.--Vous avez peut-etre
raison. Mais quel est donc ce mystere? Parlez vite, vous etes emu,
voulez-vous des sels?"
Mme d'Antraygues soupira. "Je ris, continua-t-elle, mais c'est moi qui
vais me trouver mal." Octave reprit Alice dans ses bras et l'appuya
sur son coeur. "L'emotion c'est la vie. Ne me parlez pas des lacs,
parlez-moi des torrents."
Parisis savait Alice romanesque et meme romantique. "Comme vous
etes belle avec ces airs penches! Moi qui croyais vous retrouver
railleuse!--Quand je vais dans le monde, je suis armee jusqu'aux
dents; quand je suis ici en face de moi-meme ou en face de vous-meme,
je deviens bete jusqu'a montrer mon coeur. Ah! mon ami, comme je vous
aime!"
Cette femme qui riait de tout avait les larmes dans les yeux. Le duc
avait deja oublie Violette, il respirait avec passion les savoureuses
senteurs de l'epaule, du cou et des cheveux d'Alice. "Mais enfin,
reprit la comtesse, qu'est-ce que cette femme?--N'en parlons plus,
c'est une femme qui me demandait son chemin. Je lui ai repondu que je
ne savais pas le mien; mais ne parlons que de vous, de vos beaux yeux
pers, qui sont des abimes; je suis effraye quand je les regarde: c'est
l'inconnu. Les yeux, voyez-vous, c'est tout un monde, c'est l'infini,
c'est Dieu." Octave embrassait Alice. "Voila pourquoi vous fermez les
miens, dit-elle en souriant."
M. de Parisis se jeta aux pieds de Mme d'Antraygues, non pas
melodramatiquement a la maniere des jeunes premiers de l'Ambigu, mais
en comedien qui sait jouer tous les roles.
Etre aux pieds d'une femme, c'est etre a mi-chemin de sa conquete.
L'amour fait bien ce qu'il fait. S'il devient respectueux au point de
tomber a genoux, c'est pour se relever plus triomphant.
La comtesse, tout amoureuse qu'elle fut, jetait toujours en toute
chose son vif et charmant eclat de rire.
Minuit sonna a une petite pendule, un temple rond a colonnes avec des
acanthes et des perles d'or; une merveille d'horlogerie attribuee a
Louis XVI. "Deja minuit, dit la comtesse.--Cette impertinente pendule
qui se permet de mesurer mon bonheur, dit Octave.--La pendule, dit
Mme d'Antraygues, c'est la plus odieuse des inventions. La pendule va
toujours trop vite ou trop lentement."
Les femmes ont peur de cette action mysterieuse qui marque le temps,
qui compte les minutes--et les rides. Par l'horloge, la vie est
divisee en cent mille parcelles inapercues, comme le coeur est divise
par l'amour en cent milles syllabes errantes. Ce sont les grains de
sable qui tombent sans fin sur les grains de beaute. Ils tombent du
sablier jusqu'a ce qu'enfin le sablier soit vide et que le cercueil
soit plein.
M. de Parisis voulut embrasser la comtesse un peu violemment. Elle le
repoussa avec douceur. "C'est cela, dit-il. La femme regle l'homme,
comme l'horloge regle le soleil." Et apres un baiser: "N'oubliez pas:
vous m'avez averti que vous me mettriez a la porte pour aller voir
lever l'aurore au club.--Ah! oui. Il faut que je vous donne une lecon
de geographie. Si, contre toute attente, il prenait a M. d'Antraygues
la fantaisie de rentrer....--Soyez sans inquietude, il ne quittera sa
table que pour aller chez sa maitresse.--Enfin il pourrait se tromper
de porte et venir chez sa femme. Vous savez, l'empire des mauvaises
habitudes!--Il ne faut jamais jurer de rien.--Donc, s'il rentrait a
l'hotel et s'il frappait a ma porte, cela lui est arrive le jour de ma
fete, parce que sa maitresse le lui avait rappele,--vous passerez par
mon cabinet de toilette ... mais il faut que je vous montre cela...."
Alice conduisit M. de Parisis dans son cabinet de toilette, apres quoi
elle lui fit traverser la salle de bain et lui montra un escalier a
jour qui descendait au jardin. "Quand vous serez dans le jardin,
lui dit-elle, vous jugerez que les murs ne sont pas difficiles a
escalader. Vous trouverez d'ailleurs un marche-pied volant. Le jardin
conduit a un jardin voisin; ce jardin, si je ne me trompe, s'ouvre
sur la rue de Courcelles; ne craignez rien, il n'y a pas de pieges a
loup.--Il n'y a pas de pieges a loup! se recria Octave, mais qu'est-ce
donc que ces beaux bras qui m'enchainent a vos pieds!"
XVIII
LE ROI DE THULE
Cependant M. de Parisis passait sur son cou les belles mains de la
comtesse. "A propos, dit-elle, je vous ai invite a prendre une tasse
de the et mon monde est couche.--Quel contre-temps! dit Octave, moi
qui ne suis venu que pour cela.--C'est d'autant plus facheux que
j'aurais pu vous faire apprecier mon vieux Sevres. Voyez-vous cette
merveille sur cette console?--C'est d'autant moins facheux, Madame,
que vous avez un bon feu, que j'ai vu dans votre cabinet de toilette
une petite bouilloire d'argent, et que vous allez de vos blanches
mains me preparer vous-meme une tasse de the."
Octave n'aimait pas a tordre le cou a ses aventures. Un dilettante
en amour savoure le roman chapitre par chapitre sans brusquer le
denouement.
Mme d'Antraygues ne se fit pas prier, elle mit la bouilloire au feu
pendant que M. de Parisis apportait le tete-a-tete sur un gueridon
dore, a trois cariatides sculptees en syrene.
Octave admira la forme svelte, la couleur tendre, les fleurs delicates
de cette petite merveille qu'une main feerique avait travaille pour
Trianon.
"C'est admirable, dit-il, je n'ai jamais vu de forme plus exquise et
de tons plus harmonieux. Ce sucrier est un bijou.--J'aime encore mieux
la theiere. Voyez donc comme l'anse est dessinee! voyez donc comme
le goulot se profile bien!--Croyez-vous, Madame, qu'a Trianon ou
ailleurs, depuis qu'on prend du the, ce divin tete-a-tete ait jamais
eu la bonne fortune de caresser des levres aussi amoureuses que les
notres."
Octave embrassait Alice. "Octave! decidement vous avez trop soif,
murmura Mme d'Antraygues en riant.--Vous etes comme le vieux Sevres,
d'une pate exquise.--Oui, pate tendre." Octave alla embrasser encore
Alice. "Chut! dit-elle, voila l'eau qui bout.--Quelle jolie chanson!
je comprends que les poetes aient parle des symphonies de la
bouilloire; moi qui vous parle, j'ai une petite bouilloire dans ma
chambre pour me rappeler mon enfance. Ma grand'mere m'a berce au
chant de la bouilloire.--Vous avez ete eleve dans l'age d'or; moi, ma
grand'mere m'a elevee aux duos d'Antony, de Lelia et de Faust."
Alice chanta du bout des levres une strophe du _Roi de Thule_. "Oh!
chantez! chantez! dit Octave. Vous allez attacher mon amour a cette
chanson.--Oui, comme on cloue un papillon dans un herbier.--N'ayons
pas d'esprit et chantez-moi cette adorable ballade."
Mme d'Antraygues la chanta avec l'accompagnement des vagues de la
bouilloire et du petillement du fagotin. Et elle la chanta presque
aussi bien que Mme Carvalho, musique de Gounod, traduction toute
nouvelle:
Il etait un roi de Thule,
Qui perdit un soir sa maitresse
Il but comme un inconsole
Le souvenir avec l'ivresse.
C'etait dans une coupe d'or
Portant le chiffre d'Arabelle:
"Heureux, disait-il, qui s'endort
Dans l'amour, comme a fait ma belle!"
Plus d'une fois, quand il revait,
La nuit, en ecoutant les merles,
Il prenait sa coupe et buvait,
Croyant y retrouver des perles.
Perles et pleurs! Le sort amer
Le fit vieillir fidele et sombre.
Un soir qu'il regardait la mer,
Et qu'il evoquait la chere ombre:
"O ma belle! nulle apres toi
A cette coupe savoureuse
Ne boira plus. Nul apres moi
N'y mettra sa bouche amoureuse."
Et dans les vagues, tristement,
Par lui la coupe fut jetee,
Ne voulant pas qu'un autre amant
Profanat la coupe enchantee.
Pendant qu'Alice chantait, M. de Parisis promenait son vif regard sur
sa beaute epanouie; tout un poeme en vingt-quatre chants, a commencer
par les cheveux blonds en revolte, a finir par les pieds mignons qui
jouaient dans les pantoufles.
Alice etait grasse et blanche, legerement rosee, legerement brunie,
comme si le soleil eut passe sur elle trop longtemps dans sa derniere
villegiature. Quoiqu'elle fut une femme du Nord, elle avait la
nonchalance des Havanaises. Elle vivait couchee, quittant son lit pour
son canape, son canape pour sa caleche; aussi faisait-elle une
rude penitence quand le dimanche, a la messe d'une heure, elle
s'agenouillait a Saint-Philippe-du-Roule au milieu de ses amies. La
mere de M. d'Antraygues lui avait dit plus d'une fois: "Prends garde a
ta femme, elle est romanesque et coquette." Le jeune mari repondait
a sa mere: "Il n'y a rien a craindre, elle est trop paresseuse pour
cela."
Un fin physionomiste n'eut pas repondu ainsi. Et, en effet, les yeux
d'Alice,--ces terribles yeux de mer, a reflets changeants, qui ne
disent jamais le secret du coeur, revelaient une ame troublee par les
reves amoureux comme la mer par les nues qui renferment l'orage. Il y
a des femmes qui se montrent tout entieres par leurs regards. On
les penetre du premier coup comme ces sources vives jaillies de la
montagne dans leur premier lit virginal.--fontaines que nulle levre
humaine n'a touchees encore.--Mais il y a des femmes profondes comme
la mer: l'oeil s'y perd; plus on les croit connaitre et plus on est
dans l'abime: "Bien fol est qui s'y fie," disait Francois Ier devant
celles-la. M. d'Antraygues ne connaissait pas si bien les femmes que
Francois Ier, il n'avait pas appris a lire dans ce livre du bien et du
mal, une oeuvre toute divine que Dieu a livree au diable.
Il est des femmes a l'abri des tentations par leur figure; les passions
ne frappent pas a toutes les portes, elles laissent sommeiller dans la
vie les ames qui n'ont pas revetu une enveloppe attrayante. La beaute
qui ne tombe pas de son piedestal de marbre est un ange de vertu. La
laideur qui meurt immaculee ne merite pas les canons de l'Eglise. Toute-
fois, il faut bien le dire, il n'y a pas de laideur absolue, et toute
femme, quel que soit son masque, a son quart d'heure de rayonnement.
Mme d'Antraygues etait faite pour la volupte sinon pour la passion;
yeux profonds sous la flamme, levres rouges, une foret de cheveux,
dont les broussailles envahissaient le cou et les oreilles, des
sourcils qui se joignaient presque et qui semblaient peints, tant ils
etaient energiquement et finement dessines, de longs cils retrousses
et mobiles qui accentuaient encore l'expression mysterieuse de ses
yeux. L'ovale du visage etait peut-etre trop arrondi, mais il etait
embelli par un second menton dont la ligne ondoyante se fondait
mollement sous le premier. L'oreille etait un bijou cisele sur la
chair; elle etait un peu rouge peut-etre mais par ce temps d'anemie,
qui se plaindrait de voir le sang vif s'accuser! Ce soir-la, la
comtesse avait de grands anneaux pompeiens, mis a la mode par les
femmes excentriques.
M. de Parisis n'arretait pas son regard a la figure seule; comme un
voyageur qui a entrevu a peine le pays inconnu, il promenait ca et la
de la tete aux pieds, sur les montagnes et les vallons, penetrant la
robe un peu diaphane, admirant les surfaces de l'epaule, les graces
abandonnees du cou, le marbre rose du bras. "Quel joli pied vous
avez!" dit-il a Alice apres un silence. Et sans qu'elle y prit garde
ou qu'elle voulut y prendre garde, il lui saisit le pied dans sa
pantoufle, comme il aurait pris sa main dans son manchon.
Les jeunes filles qui liront ce roman pourront me demander pourquoi M.
de Parisis allait a minuit chez Mme d'Antraygues, puisque ce n'etait
ni sa femme ni sa soeur; je repondrai aux jeunes filles que le the de
la comtesse etait fort bon.
XIX
OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER
Madame d'Antraygues avait mis deux pincees de the dans la theiere,
Octave voulut prendre la bouilloire. "Non, lui dit-elle, il y a un
art de verser de l'eau que vous ne savez pas." Et avec une grace
charmante, elle precipita dans la theiere une petite cascade d'eau
bouillante. Une douce fumee parfuma la chambre.
Alice presenta le sucrier a Octave. "Permettez-moi, madame, de prendre
une pince a sucre." Il prit les doigts de Mme d'Antraygues et les
mit dans le sucrier avec une douceur ideale. En verite, dit-elle, en
retirant deux morceaux de sucre, vous me feriez passer par un
trou d'aiguille: je n'aurais jamais cru que ma main put entrer
la-dedans.--Et maintenant, dit Octave, donnez-moi du the a pleins
bords, car il sera exquis."
Glou, glou, glou, glou: les deux tasses furent pleines. "Quelle belle
couleur! dit Alice, on dirait de l'or en fusion.--L'amour est un
magicien, tout ce qu'il touche devient or.--Ah! l'amour, c'est encore
la plus belle invention des anciens.--Pour les modernes.--Vous buvez
deja, vous allez vous bruler les levres.--Non, il est a point, voyez
plutot."
Et Octave presenta sa tasse a Alice. Elle venait de se rasseoir pres
de lui sur le canape, leurs bouches n'etaient pas loin l'une de
l'autre.
Quand la comtesse porta les levres a la tasse, le duc y porta aussi
les siennes: deux bouches a la surface du the. " N'est-ce pas que
c'est bon?"
On s'etait embrasse,--j'imagine. "Eh bien! Madame, dit Octave en
relevant la tete, c'est la premiere fois que je comprends le the: je
jure que jamais je n'oublierai ce festin de nos levres." Et il but
jusqu'a la derniere goutte. Et il jeta la tasse dans le feu.
Le petit chef-d'oeuvre fut brise en mille eclats. "Que faites-vous la?
demanda la comtesse avec plus de surprise encore que de regret.--Vous
ne le devinez pas? repondit M. de Parisis qui avait repris sa
railleuse expression adoucie par un sourire de penetrante volupte.
Est-ce que vous auriez permis, Madame, que d'autres levres eussent
profane cette tasse? J'ai fait comme le roi de Thule, j'ai jete ma
coupe a la mer."
XX
UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS
Cependant il etait une heure du matin, M. de Parisis avait-il pris
une seconde tasse de the avec la comtesse? La comtesse a son tour
avait-elle jete sa tasse au feu pour achever le sacrifice et garder un
souvenir plus vivant de cette heure amoureuse?
On ne me l'a pas dit. On m'a dit seulement qu'elle avait perdu dans
le va-et-vient une de ses mules de satin rose et que son mari, en
rentrant, l'avait retrouvee dans l'escalier: ce qui prouverait assez
qu'elle avait reconduit Octave sans lumiere.
Si Mme d'Antraygues eut reconduit Octave un peu plus loin, elle eut
assiste a une autre scene amoureuse.
Des que la porte s'ouvrit, Octave retrouva Violette couchee par terre.
Un pressentiment traversa son esprit; il se pencha et vit un flot de
sang qui avait jailli sur sa robe. "Violette!" s'ecria-t-il. Violette
ne repondit pas.
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