Les grandes dames
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Arsene Houssaye >> Les grandes dames
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Un imbecile eut prepare le chemin, mais Octave n'avait eu garde de
balayer la neige.
Alice avait reconnu la serre; la porte etait entr'ouverte comme
par megarde. Une fois qu'elle eut franchi le seuil, la jeune femme
respira, et comme si les camelias eussent fleuri pour elle, elle
murmura avec un sourire: " Oh! les beaux camelias! "
Les femmes s'imaginent volontiers que tout ce qui fleurit, comme tout
ce qui chante, est un hosannah a leur beaute.
Apres ce premier sentiment d'enthousiasme contenu d'ailleurs, Alice se
dit: "Il n'est pas la. Est-ce qu'il s'imagine que je vais monter son
escalier plus ou moins derobe?"
Quoique romanesque, elle avait souvent l'esprit railleur. Cet esprit
la reconforta un peu. "Apres tout, dit elle, on n'est pas une dame aux
camelias pour avoir traverse cette serre." Elle reflechit que M. de
Parisis ne l'attendait pas, car c'etait bien l'heure convenue. Il
lui semblait que lui aussi aurait bien pu traverser la serre a sa
rencontre, " Il faut bien en prendre son parti, dit-elle. On a
supprime les tournois, il y a encore des amoureux, mais il n'y a point
de paladins."
Comme la porte de la serre, la porte de l'escalier etait entr'ouverte.
"C'est toujours cela, pensa-t-elle." Et elle poussa la porte en y
appuyant son manchon. "Mais cet escalier est un bijou!" dit-elle.
C'etait un bijou, en effet, un bijou en onyx; la spirale etait une
merveille d'architecture, comme l'escalier du chateau d'Anet, ou
plutot une copie en miniature de l'escalier de l'hotel Paiva. "Je ne
monterai pas," dit-elle. Et elle monta la premiere marche. Elle monta
la seconde, parce qu'elle avait monte la premiere, elle monta la
troisieme tout en se retournant et tout en voulant descendre. Mais la
queue de sa robe ondoyait si bien sur l'onyx!
Se fut-elle arretee en chemin? Son coeur battait bien fort, l'emotion
brisait ses forces. Elle qui etait vaillante quoique paresseuse, elle
qui avait la jambe de Diane et qui eut valse toute une nuit sans se
reposer, elle s'appuya a la balustrade, toute chancelante.
Le duc de Parisis parut alors. "Ah! c'est vous," lui dit-il. Et il se
precipita pour lui prendre la main. "Oui, c'est moi," dit-elle d'une
voix etouffee. Octave etait devant la comtesse, il la prit dans ses
bras et l'embrassa sur les cheveux. "Ah! reprit-elle, je ne me croyais
pas capable de venir jusqu'ici, mais je n'irai pas plus loin.--Je ne
comprends pas.--Je ne me comprenais pas non plus, mais je me comprends
maintenant. Il y a deux femmes en moi, la femme qui reve et qui
parle, une vraie folle, celle-la! Mais c'est assez de rever; chez moi
l'action ne suit pas la parole: adieu!"
Octave saisit violemment Mme d'Antraygues et la voulut emporter.
"Alice, je vous aime!--Qu'est-ce que cela prouve? Cela prouve que je
suis venue chez vous! Cela prouve, helas! que je vous aime, mais c'est
tout." Elle soupira: "C'est deja trop, adieu!" Et alors, ressaissant
toutes ses forces, elle se delivra d'Octave et s'enfuit.
Il la rejoignit dans la serre. "Alice, pourquoi jouer ce jeu de
coquettes, si vous m'aimez." Il la reprit dans ses bras, il faillit la
vaincre. Elle palit et inclina la tete comme une victime resignee.
" Mon ami, ayez pitie de moi? je me sens mourir.--Je vous emporte
la-haut pour vous faire respirer des sels."
Mme d'Antraygues etait revenue a elle. "Non, dit-elle, je vais
respirer l'air vif, vous n'avez la-haut que du vinaigre des quatre
voleurs." Et elle se mit a rire. "Vous riez, donc vous etes desarmee."
La comtesse leva les yeux sur Octave. "Je ris?" dit-elle. Elle montra
deux larmes. Il les prit sur ses levres, et fut emu lui-meme, tout en
jouant a la moquerie. Mme d'Antraygues n'etait pas encore a la porte.
La lutte recommenca. Octave etait charmant, mais elle avait peur. Son
ame entrainait son corps loin des tentations; il lui semblait qu'une
fois dehors elle retrouverait cette quietude du coeur qui est bien
plus pres de la joie que les fievres de la passion. "Non," dit-elle
tout a coup.
Cette fois elle avait brise tous les liens qui la retenaient. Octave
comprit que son role de tentateur etait fini; il connaissait trop,
les femmes pour ne pas savoir qu'une fois chez elle la comtesse
regretterait de n'etre pas restee un peu plus longtemps chez lui. Il
compta sur le lendemain ou le surlendemain. "Donc, dit-il d'un air
degage, vous ne voulez pas que je fasse mon salut avec vous? Moi qui
avait jure que nulle femme ne passerait plus par cette petite porte."
Alice fut atteinte au coeur, mais elle cacha sa blessure. "J'oubliais
de vous rendre la clef, dit-elle, en essayant un sourire. Je sais
qu'il y a beaucoup d'appelees et beaucoup d'elues. Je suis desesperes
d'avoir empeche quelque belle dame de l'un ou l'autre monde de
franchir votre seuil aujourd'hui, mais elles se rattraperont, car il
parait qu'on fait queue pour venir chez vous.--Quelle calomnie! je ne
suis jamais chez moi.--Je comprends, vous etes chez celle-ci ou chez
celle-la. C'est egal, voila votre clef, placez-la en de meilleures
mains."
Octave prit un air suppliant. "Faites-moi une grace, gardez cette
clef. Demain, dans un an, toujours, vous me trouverez le plus heureux
homme du monde si vous montez l'escalier.--Eh bien! je la garde, je
viendrai dans un an, un jour de neige; aujourd'hui j'ai monte trois
marches, je prendrai mon courage a deux mains pour en monter six,--Je
vous attends, et ce jour-la je ne serai pas si bete que de m'humilier
devant votre vertu, comme si l'amour avait pitie des robes blanches.
--Vous avez bien fait, monsieur de Parisis; contre la faiblesse il n'y
a pas de force. Les violences donjuanesques me font pitie; on ne prend
une femme que si elle se donne. Je vous aime, mais je me garde. Adieu!
adieu! adieu!
Mme d'Antraygues s'enfuit, tout en gardant la clef.
Le duc de Parisis se promena par la neige. "Je ne suis pas content de
moi, pensa-t-il, c'est une bataille perdue."
Il rentra dans la serre et salua philosophiquement ses camelias.
"Vanite des vanites! reprit-il; d'ou vient cet insatiable desir
de conquerir des femmes comme les ambitieux conquierent des
villes?--Apres tout, reprit le duc de Parisis, je n'aime en Mme
d'Antraygues que sa beaute, et je ne veux pas m'embarquer dans une
passion a perte de vue. Ah! si c'eut ete la Dame de Coeur."
Son imagination etait toute a cette figure a peine entrevue. "Mais la
Dame de Coeur, reprit-il, ne viendra meme pas jusqu'a la petite porte
du jardin. Le lys qu'elle tient si fierement a la main se fletrirait
en traversant la serre aux camelias."
XVI
VIOLETTE
De Parisis n'en continua pas moins sa vie aux aventures. Il n'etait
pas homme a s'attarder dans un reve; chaque jour etait pour lui un
feuillet blanc qu'il fallait remplir par une page d'histoire plus ou
moins romanesque. Il y en a qui vivent par la tete, d'autres par le
ventre; ceux-ci par l'esprit, ceux-la par le coeur. Octave vivait
par l'esprit du coeur. Ni la fortune, ni l'ambition, ni la renommee
n'avaient de prestige pour lui; il ne s'amusait qu'aux aventures de
l'amour. Il disait que ce qu'il y a encore de plus inconnu, c'est la
femme; il s'indignait du philosophe qui a dit: "Toutes les femmes sont
la meme." Pour lui, toute femme, quelle qu'elle fut, etait un monde
nouveau a decouvrir. Et quand il avait joue le role de Christophe
Colomb, il jouait celui d'Americ Vespuce. Ce fut une de ces aventures
qui lui ouvrit le vrai roman de sa vie. Voici comment:
Il passait rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel avec son ami Monjoyeux.
Ils venaient de voir un de leurs camarades reste fidele au pays
latin jusqu'apres son doctorat. Le quasi-ambassadeur et le sculpteur
neo-grec s'en allaient bras dessus, bras dessous, fumant leur cigare.
Octave riant un peu de la simplicite de l'etudiant qui etudie. "Pas si
simple, dit Monjoyeux; le jour viendra ou il nous prouvera sans peine
qu'il a pris le chemin le plus court. L'etude a du bon quand on est
jeune; sans compter que Georges a aussi ses heures de distraction.
Nous allons traverser le Luxembourg qui est encore emaille ca et la de
jolies fillettes qui ne coutent pas cher a habiller.--Ne parlons pas
par antiphrase, dit Octave. Les fillettes en question ont passe l'eau;
il n'y a plus au pays latin que les ombres de Rosine, de Mimi Pinson
et de Musette.--Tu ne sais pas ce que tu dis. C'est toujours ici
qu'elles poussent; elles ne vont s'effeuiller sur la rive droite
qu'apres avoir fleuri sur la rive gauche.--Je t'entends; cela veut
dire que nous n'avons plus que les regains.--Tiens, justement en voila
une!"
Une jeune fille qui n'avait pas dix-neuf ans, d'une beaute pudique,
d'une paleur de marbre, venait de sortir de la porte etroite et sombre
d'une vieille maison de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Une robe
brune a peine attachee a la ceinture, un leger fichu noue au corsage,
dont il ne voilait qu'a demi les lignes indecises encore, un petit
bonnet qui enserrait mal une gerbe de cheveux noirs, des souliers en
pantoufles, voila dans quel equipage la jeune fille apparut aux deux
amis.
Octave fut frappe par l'expression de candeur souriante qui
embellissait encore cette jeune fille. On voyait tout de suite que
celle-la n'avait aime que sa mere, que nul souvenir d'amour coupable
n'inquietait son coeur; elle avait peut-etre reve aux passions de ce
monde, mais comme le voyageur qui se promene sur la rive et qui voit
de loin la tempete envahir le navire.
Elle ne vit pas d'abord Parisis et Monjoyeux; toute a sa douleur, car
elle avait les larmes dans les yeux, elle marchait lentement, comme si
elle ne savait pas ou aller.
Octave, lui voyant les yeux baisses, lui dit etourdiment:
"Mademoiselle, vous avez perdu quelque chose." Elle leva doucement ses
beaux yeux noyes et repondit avec simplicite: "J'ai perdu ma mere,
monsieur." A ce seul mot, si bien dit, le duc de Parisis, qui s'etait
cru d'abord en bonne fortune, fut frappe au coeur: "Mademoiselle, je
vous demande pardon."
La jeune fille etait deja partie. Mais il courut a elle et lui demanda
ou elle allait. "Ou je vais? je ne sais pas, puisque je n'ai plus ni
maison ni famille? mais pourquoi me parler puisque nous ne suivons pas
le meme chemin."
Le compagnon de Parisis l'avait rejoint? "Sais-tu, lui dit-il, que
tu deviens trop romanesque. Voila les passants qui s'amusent du
spectacle: allons-nous-en,--Va-t'en si tu veux; pour moi, je suis dans
un quart d'heure de charite et je me soucie bien d'etre en spectacle.
--Ce serait bien pis si je m'en allais. Un pareil duo dans cette rue."
La jeune fille marchait toujours. "Mademoiselle, reprit Octave, je
serais au desespoir de vous importuner, mais il ne sera pas dit que
je vous aurai vu pleurer sans vous consoler.--Je ne pleure pas,
Monsieur.--Permettez-moi d'etre votre frere, ne fut-ce que cinq
minutes.--Mon frere? dit la jeune fille en regardant Octave pour la
premiere fois, il ne vous ressemblait pas.--Vous l'avez donc perdu
aussi?--Oui, monsieur; s'il etait revenu du Mexique, je ne serais pas
la, car ma mere est morte de chagrin. La pauvre femme! elle n'avait
pas de quoi porter le deuil de son fils, et moi, mon plus grand
chagrin est de ne pouvoir porter le deuil de ma mere.--Eh bien!
permettez-moi de vous acheter une robe."
Et Parisis se tournant vers son ami. "Voila qui me ferait pardonner
toutes les robes de fete dont j'ai habille les sept peches capitaux."
La jeune fille s'etait encore eloignee. "Mademoiselle, je suis
serieux, parce que votre douleur m'a gagne. Encore une fois,
permettez-moi d'etre votre frere pendant cinq minutes. Si vous saviez
comme l'argent me coute peu! Ce n'est point, Dieu merci, une aumone
que je vous propose, vous etes trop fiere et trop digne pour cela."
Monjoyeux prit la parole: "Non, mademoiselle, mon ami ne vous donnera
pas d'argent, mais il vous en pretera; je connais ses mauvaises
habitudes, c'est un preteur sur gages." La jeune fille ne put
s'empecher de sourire. "Eh bien! monsieur, j'allais au mont-de-piete,
dit-elle en soulevant une etoffe qu'elle avait sous le bras;
voila deux rideaux que j'ai sauves, car on a tout vendu hier a la
maison.--N'allez pas si loin, je vous prete dix louis sur vos deux
rideaux. Si ce n'est pas assez....--Sans parler de la reconnaissance,
dit Monjoyeux. D'ailleurs, je suis temoin du contrat." La jeune fille
etait devenue reveuse. "Monsieur, dit-elle gravement et en levant la
tete, j'accepte vos deux cents francs; il ne m'en faut pas davantage
pour payer les dettes de ma mere, et pour garder notre petite chambre.
Je vous demande un an et demi, car je puis, si je travaille bien,
mettre trois francs de cote par semaine.--Que faites-vous donc,
mademoiselle ?--Je travaille en vieilles dentelles. Si maman n'etait
pas tombee malade, je ne serais pas si pauvre, car il y a des jours ou
je gagne jusqu'a cent sous,--quand je passe la nuit,--ajouta-t-elle
avec un sourire qui parut d'autant plus douloureux a Octave qu'il
remarquait sur ce jeune visage les ravages de la misere et du
travail."
Octave prit dans les poches de son gilet une petite poignee d'or.
"Voila qui est convenu, mademoiselle, ceci est a vous pendant un an et
demi, mais pas un jour de plus." Il prit la main de la jeune fille et
y versa l'or. "Comptons, monsieur, vous me donnez plus qu'il ne me
faut.--Elle a raison: ce n'est pas genereux, dit Monjoyeux."
La jeune fille avait compte: "Ceci n'est pas pour moi, dit-elle,
en remettant a M. de Parisis quatre pieces de vingt francs.--Que
voulez-vous, dit-il, je n'ai pu apprendre les mathematiques.--Adieu,
monsieur, adieu, messieurs, dit la jeune fille en s'inclinant."
Elle retourna d'ou elle venait. "Mais, mademoiselle, dit Octave en la
rappelant, ou vous retrouverai-je dans un an et demi?--Ah! c'est vrai;
j'oubliais. Vous me retrouverez ou je demeure aujourd'hui, la-bas,
a cette porte grillee.--Mais je ne sais pas votre nom, mademoiselle?
--Louise Marty."
En moins de quelques secondes, la jeune fille disparut dans la sombre
allee de la maison d'ou elle etait sortie quelques minutes auparavant
"C'est bete comme tout, dit le duc de Parisis, emu; c'est egal, voila
toujours deux cents francs bien places.--Pas si bien places que cela,
dit le sculpteur, car elle te les rendra.--Tant pis, mon cher. Ainsi,
dans ton opinion, c'est une honnete fille?--Pure comme un beau jour
d'ete. Pas un nuage a l'horizon, excepte toi, peut-etre. N'as-tu pas
vu cela tout de suite dans ses yeux? C'est bleu, doux et profond comme
la vertu. Cela fait du bien de voir une pareille creature!--A nous
surtout qui en voyons tant d'autres! Oh! Paris! tenebres sur tenebres!
Avec deux cents francs, cette fille est peut-etre sauvee; or, j'en
connais plus d'une qui, a cette heure, en devore cent fois autant d'un
seul coup pour des robes ou des bijoux dont elle ne voudra plus demain
matin.--Mais, apres tout, reprit Monjoyeux, devenu pensif, la femme
est toujours la femme. Cette belle fille va peut-etre oublier d'acheter
une robe de deuil.--Oui, si nous allions la rencontrer avec une rose
quand nous viendrons surprendre notre ami le normalien a la Closerie
des Lilas!"
Et, parlant ainsi, les deux compagnons d'aventure traverserent le
Luxembourg et gagnerent la rue de Seine, ou ils prirent un coupe. Ils
se dirent adieu sur le boulevard des Italiens. "Mon cher Octave, dit
Monjoyeux en serrant la main de son ami, si tu veux je serai de moitie
dans ta belle action; je vais te donner cinq louis.--Non, non, dit
Octave avec impatience, ce n'est pas la peine de se mettre deux pour
un pareil capital."
Un sentiment de jalousie l'avait pris au coeur. Sa pensee le reportait
deja, avec je ne sais quel charme melancolique, vers la scene qui
s'etait passee rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Il regrettait que la
jeune fille n'eut pas garde les quatre louis qui lui restaient; car
elle aurait beau faire, ce n'est pas avec deux cents francs qu'on paye
son terme, qu'on paye ses dettes et qu'on paye une robe de deuil.
Il se promit d'aller la voir le lendemain; ce qui ne l'empecha pas de
diner au cafe Anglais, en compagnie de Mlle Va-t-en-Guerre et de
Mlle Cosaque, deux vertus guerrieres qui avaient saute d'un char de
l'Hippodrome dans une victoria de Longchamp.
Apres le diner, on alla aux Bouffes Parisiens, dans une petite loge
infernale ou l'on fit semblant de s'amuser de tout, et ou l'on ne
s'amusa de rien. Apres le spectacle, on raccola des amoureux et des
amoureuses depareilles pour aller souper. Ce fut une de ces fetes
bruyantes dont les tapageuses disent toujours le lendemain: "Tu n'y
etais pas; nous avons bien ri." Ri de quoi? Elles ont beau boire des
vins genereux, ces Aspasies de hasard n'en sont pas plus spirituelles:
le vin ne fait que donner du ton a leur betise.
Au beau milieu du souper, Octave se leva, prit son chapeau et sortit
en disant qu'il allait revenir. Il ne revint pas. Pour la premiere
fois, il voyait tout le neant de cette vie a la surface. Il se demanda
comment il avait pu perdre les plus fraiches de ses belles annees
dans ce tourbillon dore, ou l'on respire les fumees de l'ivresse, ou
l'esprit prend un masque, ou le coeur ne se retrouve jamais.
Le duc de Parisis rentra chez lui avec le contentement d'un homme qui
vient de faire une mauvaise traversee et qui franchit le seuil de sa
maison. Il n'avait pu d'un seul coup rompre avec son passe. Toutes les
figures de femmes qui avaient hante sa premiere jeunesse le suivaient,
souriantes ou railleuses; il semblait qu'elles voulussent garder leur
proie. Son coeur n'etait occupe que de la vision du matin; mais son
esprit, plus faible que son coeur, etait obsede du souvenir des folies
amoureuses. Et pourtant, dans l'espace de quelques jours, Octave avait
trois fois renie le diable comme saint Pierre avait trois fois renie
Jesus. Trois fois, de par l'apparition de Mlle de la Chastaigneraye
dans l'avenue de la Muette, de par le charme imperieux de la Dame de
Coeur, de par la vertu si simple et si douce de cette petite fille
egaree au pays latin.
Le lendemain, que fit Octave? Sans bien savoir pourquoi, il fit
atteler et se conduisit lui-meme a la porte du Luxembourg. Il traversa
le jardin a pied et monta bientot les cinq etages de l'ouvriere en
dentelles. Quatre paroles du portier lui avaient appris que la belle
fille etait en odeur de saintete dans toute la maison. "Elle travaille
bien?--Si bien qu'elle n'a jamais le temps d'ouvrir sa fenetre, si
ce n'est pour respirer quand sa journee est finie. Et encore il lui
arrive plus d'une fois de recommencer sa journee quand sa journee est
finie."
Cependant Parisis frappa a la porte. "C'est deja vous, monsieur?" dit
Louise en rougissant. Elle demeura sur le pas de la porte comme pour
empecher Octave d'entrer. "Oui, c'est deja moi, mademoiselle; il me
semble qu'hier nous avons oublie de nous dire quelque chose.--Nous
avons oublie...--Voulez-vous m'accorder une audience de cinq minutes?"
Elle n'osa refuser et presenta une chaise de paille a Octave.
"Monsieur, je commence par vous remercier, car tout ce qui est ici,
grace a vous, est a moi. C'est singulier, depuis hier je suis presque
contente." Et, disant ces mots, la jeune fille reprit son travail; son
travail, c'etait une robe de laine noire. "Elle ne nous a pas trompes,
pensa Octave, voila bien la robe de deuil.--Maintenant, monsieur,
voulez-vous me dire pourquoi vous etes monte si haut?"
Le duc de Parisis regarda la jeune fille avec un sentiment profond.
"Parce que je vous aime." La jeune fille palit et se leva: "Monsieur,
si je suis chez moi, allez-vous-en; si je suis chez vous, je m'en
vais!--Vous etes chez vous et je ne m'en vais pas. Je croyais que vous
m'estimeriez assez pour ne pas me rappeler la dette qui est entre
nous. Pourquoi vous facher d'un mot tout simple? C'est donc un grand
crime que de vous dire: _Je vous aime_, quand on parle selon son
coeur? Ne m'aimez pas si vous voulez; mais ne vous offensez pas si je
vous aime."
La foudre etait tombee dans la chambre: la jeune fille, toute hors
d'elle-meme, voulut devorer ses larmes, mais ses larmes l'etouffaient.
Octave lui saisit la main et la porta a ses levres avec effusion:
"Louise, ce sont les seules larmes que vous verserez a cause de moi.
Voyez en moi un ami, et si mon amour vous fait peur, je n'en parlerai
plus."
Que vous dirai-je? Je ne veux pas peindre cette singuliere passion
dans toutes ses nuances. Ce qui est certain, c'est que, le lendemain,
la jeune ouvriere pleura encore, mais cette fois ce fut parce que
Parisis ne vint pas. L'amour ne vit que d'imprevu; elle l'attendait:
s'il fut venu, elle ne l'aurait pas attendu le lendemain;--il ne
vint pas, elle l'attendit quinze jours durant avec les anxieuses
impatiences de la jeune fille,--le dirai-je?--avec la fievre de
l'amour. Elle ne se l'avouait pas, mais elle aimait Octave. Et comment
ne l'eut-elle pas aime? Il revint. "Je ne vous attendais plus, dit
Louise, sans vouloir cacher sa joie.--Vous m'avez donc attendu?--Vous
le savez bien."
Ce jour-la, ce fut une vraie fete. Il avait apporte une branche de
lilas qu'elle pressa sur son coeur et qu'elle embrassa a diverses
reprises. "Oh! que je suis heureuse, dit-elle tristement, il y a deux
ans que je n'ai touche une fleur.--Pauvre enfant, s'ecria Octave, je
veux vous donner un bouquet tous les jours.--Tous les jours? jusqu'a
quand?--Jusqu'a toujours.--Toujours, toujours, murmura-t-elle avec
amertume.--Apres tout, reprit-elle, toujours c'est peut-etre demain et
peut-etre apres demain."
Et elle embrassait encore la branche de lilas. Et elle racontait a
Octave qu'autrefois, avec sa mere et son frere, elle allait dans les
bois de Meudon se faire des bouquets agrestes: "Si vous saviez mon
bonheur, lui dit-elle, quand je voyais des bles a la barriere d'Enfer,
ou je trouvais des bleuets et des coquelicots!"
Octave apporta tous les matins un bouquet de lilas ou de violettes.
Une fois, il se hasarda a apporter une robe de soie: "Vous ne m'aimez
plus, lui dit Louise tout en revolte, cette robe est une injure."
Octave comprit qu'il s'etait trompe: "Louise, ne m'en veuillez pas, ne
parlons plus de cette robe, mais prenez le bouquet qui est dedans." Le
diable garda la robe.
Pendant dix jours, le duc de Parisis ne manqua pas un seul jour a ce
rendez-vous. Tous les matins, apres dejeuner, il montait en voiture,
descendait a la grille du Luxembourg et courait s'enfermer une heure
avec Louise. Et l'heure passait trop vite. Il se disait qu'elle etait
trop fiere et trop pure pour devenir sa maitresse. On se demandera
pourquoi il revenait tous les jours: il ne le savait pas lui-meme. Il
eprouvait une joie indicible a se retrouver dans la petite chambre
de Louise. La vertu a son atmosphere qui rasserene l'ame, comme les
horizons du matin, dans les beaux jours, ou le vent ne secoue que
l'odeur saine et fortifiante des bles en fleur et des chenes verts. Il
y avait trop longtemps que Parisis n'avait respire cet air vivifiant
pour qu'il n'en fut pas penetre jusqu'au fond de l'ame.
Ca et la, Octave avait tente d'augmenter sa creance, mais Louise
n'avait jamais voulu augmenter sa dette. "Vous m'empecherez d'etre
heureuse, si je ne suis plus digne de moi."
C'est a peine si elle avait accepte une jardiniere, un livre d'heures,
un de d'or et un coucou de cinquante francs. Et encore elle n'avait
accepte le coucou qu'apres que Parisis eut bien prouve que c'etait
pour voir l'heure. "Savoir l'heure! a quoi bon! Ne saurai-je pas
toujours l'heure ou vous ne reviendrez pas? avait dit Louise.--Vous
voulez donc me fermer votre porte?--Jamais."
La pauvre Louise ne connaissait pas le vieux proverbe: "Si tu ne
fermes pas ta porte a l'amour, l'amour te mettra a la porte." Un
matin, on ne vit pas Louise courir d'un pied leger chez la fruitiere
qui lui vendait du lait, des oeufs et des pommes. Ce fut un vrai
chagrin dans le quartier quand on apprit qu'elle avait disparu, le
soir, au bras d'un amoureux "a equipage." "Quel malheur! dit la
portiere. Une fille si bien elevee! C'etait comme une hirondelle:
elle portait bonheur a la maison.--Eh bien, dit la fruitiere, elle se
portera bonheur a elle-meme."
Octave n'avait pas de prejuges: il aimait la femme, quelle que fut son
origine et quel que fut son pays. Il l'avait prouve en ramenant une
Chinoise. Il aimait le faubourg Saint-Germain, mais il aimait Breda
street; il aimait les Champs-Elysees, mais il aimait le pays latin.
Devant toutes frontieres, il repetait le mot de Louis XIV: "Il n'y a
plus de Pyrenees."
Il n'eut pas le pressentiment que cette jeune fille n'etait pas du
pays latin.
Le lendemain, non loin de l'hotel de Parisis, dans une maison de
l'avenue d'Eylau, cachee sous les grands arbres d'un jardin, une jeune
fille venait cacher sa vie. Je ne sais pas si elle devait porter
bonheur a cette petite maison humide et malsaine, que les derniers
locataires avaient quittee. C'etait cette solitude meme qu'Octave
avait cherchee pour Louise. Il voulait lui louer le premier etage,
mais elle avait peur du luxe, et elle demanda a habiter l'etage
mansarde: cela lui rappellerait sa mere et elle travaillerait mieux,
car elle comptait bien travailler toujours. Elle aimait trop a toucher
la dentelle et les fleurs pour vouloir se croiser les bras. Octave eut
beau lui dire qu'il lui en donnerait pour elle-meme; elle refusa.
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