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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les grandes dames

A >> Arsene Houssaye >> Les grandes dames

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Octave avait brise le cachet sans le regarder; il ramassa l'enveloppe
tombee a ses pieds et y retrouva ecrit en arabe ce mot: "C'EST LA!"
qui le poursuivait depuis minuit. "Voyons la seconde lettre; elle va
peut-etre m'expliquer la premiere," murmura Octave.

Avant de briser le cachet, il le regarda; il y vit une couronne de
comtesse, mais on avait brouille l'ecusson. "C'est peut-etre une vraie
comtesse," dit-il.

C'etait une ecriture anglaise sur du papier francais. Il lut:

Figurez-vous,--Monsieur et ennemi, puisque vous m'avez fait la
cour,--que je vous ecris avec un loup sur la figure pour me cacher
a moi-meme ma rougeur.

Oh! la curiosite! Vous allez me trouver trois fois folle; je
voudrais maintenant que toute la vie fut un bal masque.

Comment s'amuser a visage decouvert? On doit faire une si bete de
mine quand on ecoute un amoureux qui dit: Je vous aime; quand on
lui repond sur la meme musique: je ne vous aime pas.

Le malheur, c'est que les bougies sont eteintes et que le masque
est tombe.

Irez-vous au bal de la Cour? Je vous verrai apres-demain chez la
plus spirituelle des ambassadrices, mais ce sera comme a l'Opera,
ou la musique empeche d'entendre les paroles.

Et, d'ailleurs, malgre votre desinvolture un peu trop
_desinvoltee_, vous n'oserez pas mettre vos pieds dans ce bouquet
de fleurs que ces Messieurs de la Chronique appellent la Corbeille
ou le dessus du Panier.

Demain vous irez au Bois. Je vous y convie pour votre sante. Par
ordonnance du medecin, vous ferez trois fois le tour du Lac de
droite a gauche.

Moi, par ordonnance de mon coeur, je ferai trois fois le tour du
Lac de gauche a droite.

Mais chut! Monsieur, je crois que vous soulevez mon masque.

LA DAME DE PIQUE.

"Voila qui est bien, dit Octave, deux sur quatre qui ont ecrit en
se reveillant a midi. A la prochaine distribution, les deux autres
lettres m'arriveront peut-etre."

Le duc de Parisis se promenait dans sa chambre, "Ce sont la,
reprit-il, des lettres qui me dispensent de repondre. C'est toujours
cela." Il avait tous les talents pour devenir ambassadeur: il ne
parlait jamais qu'aux femmes et n'ecrivait jamais. Et pourtant nul
comme lui ne savait cacheter une lettre. On eut dit un graveur en
pierres fines, tant il marquait ses armoiries avec purete et avec
precision. Et quel suave parfum s'exhalait de la cire? Ses lettres,
ecrites sur un irreprochable papier wathman qui avait de l'oeil et de
la main, donnaient toutes les curiosites de les lire. Par malheur, il
n'y avait rien dedans.

Octave avait trop d'esprit pour le depenser en belles lettres. Il
avait horreur des phrases toutes faites et de l'esprit convenu. Quand
il ecrivait a sa maitresse, c'etait par deux mots: "_Je t'attends!"_
Ou bien: "_Attends-moi!_"

C'etait tout. Pas un mot de plus. N'avait-il pas raison? Ce qu'on aime
dans la lettre, c'est le cachet, c'est le premier mot. _Attends-moi!_
Il y a toute une page dans ce mot.

Quand le duc de Parisis ecrivait ces deux mots a une femme comme il
faut, il etait encore plus eloquent, car la vraie eloquence dans
la vie, c'est l'amour, c'est l'action. Et ces deux mots de la main
d'Octave rappelaient un homme d'action.

Octave avait relu les deux lettres de la Dame de Coeur et de la Dame
de Pique. "Tout bien considere, dit-il, je leur donne mon coeur. La
Dame de Trefle et la Dame de Carreau sont des endormies, des coquettes
ou des begueules."

Monjoyeux entra sur ce mot. "Des begueules! dit-il en prenant une pose
theatrale.--Oui, des begueules, je ne retire pas le mot, mais cela ne
te regarde pas, mon cher Monjoyeux."

Et, naturellement, Octave raconta ses nocturnes aventures a son ami.
"J'ai vu tout cela. Voila de belles equipees! comme si tu n'avais
pas assez de femmes sur les bras!--On n'a jamais trop de pain sur
la planche.--Te voila repris par les illusions. Mais tu seras bien
attrape quand tu verras le dessous des cartes. Ta Dame de Pique aura
aime le genre humain, ta Dame de Carreau sera grelee, la Dame de
Trefle aura le nez rouge et la Dame de Coeur...--Chut, dit Octave,
pas un mot sur celle-la."





XII

LE TOUR DU LAC


Quoique le temps fut abominable, a quatre heures Octave etait a cheval
pour faire le tour du Lac. Il bravait la bise, la neige et le verglas.
Il y avait peu de voitures. Il jugea qu'il ne lui serait pas difficile
de reconnaitre celle qui signait la Dame de Pique.

Le ciel sombre avait jete des teintes grises dans son imagination.
"Monjoyeux a peut-etre raison, pensait-il, le chapitre des illusions
perdues va commencer."

Un petit coupe que trainaient deux chevaux de race debusquait
au-dessus du rocher. "C'est peut-etre cela, dit Octave." Et il
s'inclina, comme sans y penser. C'etait a la fois un salut ou un
mouvement de curiosite. La dame tint bon, elle ne derangea pas sa tete
d'un millimetre. "Non, il est impossible que ce soit celle-la!" dit
Octave qui avait reconnu la comtesse d'Antraygues.

Son cheval etait deja a vingt pas du coupe quand il detourna la tete.

La comtesse d'Antraygues s'etait trahie; elle avait souleve
l'abat-jour du petit oeil-de-boeuf. "Est-ce que ce serait elle?" se
dit Octave.

Il voulut tourner bride, mais il aima mieux etre discret; il continua
sa route, jurant qu'il saurait a quoi s'en tenir a la seconde
rencontre, ce qui ne l'empecha pas de jeter un coup d'oeil scrutateur
dans les autres voitures. Son imagination etait deja prise par
Mme d'Antraygues. C'etait une des plus jolies femmes des fetes
parisiennes. Elle n'avait pas la beaute sculpturale, mais elle avait
la beaute charmeuse; je ne sais quoi dans les yeux et dans la bouche
qui triomphe plus surement des hommes que le jeu des lignes absolues.

Parisis l'avait rencontree ca et la dans les plus beaux salons, mais
a de rares intervalles; elle passait la moitie de son temps en
Angleterre et vivait beaucoup dans son hotel, un des plus jolis nids
de l'avenue de la Reine-Hortense, quoique son mari n'y fut presque
jamais,--on pourrait dire, parce que.

A la seconde rencontre elle sourit; mais Octave, qui s'y entendait,
vit l'emotion a travers le sourire. Cette fois il ne douta plus et
eperonna son cheval pour faire deux fois le tour du lac pendant que
Mme. d'Antraygues faisait son troisieme tour.

Il aurait pu simplifier cette tactique, mais il pouvait compromettre
la comtesse; sans parler du cocher et du valet de pied, il y a
toujours, au Bois, des yeux vigilants, envieux, jaloux.

Ce n'etaient pas les yeux de M. d'Antraygues, qui passait sa vie
au club, a fumer ou a jouer, quand il n'etait pas enferme dans
l'appartement de Mlle. Eva, surnommee Belle-de-Nuit.

A la derniere rencontre, Mme. d'Antraygues pencha tout a fait la tete
a la portiere, avec la coquetterie d'une femme qui s'est trop cachee
sous l'eventail et qui est fiere de montrer sa figure. Elle semblait
dire: "Vous voila bien attrape; vous pensiez que j'etais laide et je
suis jolie."

Le coupe partit au grand trot pour remonter l'avenue de l'Imperatrice.
Octave le depassa pour revoir encore la comtesse et pour qu'elle eut
de ses nouvelles en rentrant a son hotel. En effet, quand elle rentra,
apres un tour dans les Champs-Elysees, sa femme de chambre lui remit
une boite de dragees.

"D'ou cela vient-il? demanda Mme. d'Antraygues.--D'une dame des amies
de madame la comtesse, qui sans doute a ete marraine.--Il n'y avait
pas de lettre?--Non, madame.--Qui a apporte cela?--Un negre.--C'est
singulier, dit la comtesse, mes amies n'ont pas de negre."

Elle eut un pressentiment. Des qu'elle fut seule, elle ouvrit la
boite.

"Point de carte! dit-elle, je me suis trompee."

Elle prit une dragee et la croqua. Ce fut alors qu'elle s'apercut que
les dragees n'etaient pas dans l'ordre ideal travaille en mosaique par
les marchandes de bonbons.

Elle renversa la boite dans une coupe a cartes de visite. "Un billet!"
dit-elle en rougissant. Son emotion fut si vive qu'elle regarda le
billet sans y toucher. "C'est amusant, l'amour!" murmura-t-elle.
Elle s'imaginait deja qu'elle etait adoree. Elle prit le billet en
regardant la porte: "Il me semble que cela va me bruler les yeux."
Elle lut:

Puisque vous etes si belle et puisque je vous aime, venez a la
fete de nuit des patineurs; n'ayez pas peur d'un amour a la glace.
D'ailleurs, vous savez la chanson: Il est plus dangereux de
glisser sur le garcon que sur la glace. Je serai voire parachute.

"Je n'irai pas," dit Mme. d'Antraygues.

Elle y alla. Je vous fais grace des combats qui se disputerent son
ame. C'etait sa premiere aventure. Elle voulait. Elle ne voulait pas.
Elle suivait dans son imagination tous les meandres d'un amour imprevu
et tourmente. Puis tout a coup elle se refugiait avec la quietude
de la conscience dans les devoirs du mariage. Mais je dois dire que
l'image de son mari ne l'y retenait pas longtemps. Elle avait depense
pour lui ses premieres aspirations romanesques; elle s'etait apercue,
avant-le dernier quartier de la lune de miel, que son mari n'etait pas
son homme.

On dira ici, si voulez bien, l'histoire de ce mariage.




XIII

POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER


Il y avait cinq ans qu'Alice etait mariee; cinq ans de curiosite et de
deceptions!

Mme d'Antraygues tentait ca et la de se prendre aux distractions du
monde. Elle s'amusait de sa beaute, de son eventail, de ses diamants,
de ses robes et des bouches en coeur qui souriaient autour d'elle,
mais elle n'imaginait pas qu'elle dut tomber "dans la gueule du loup."
Cinq ans de vertu! c'etait la seule station qu'elle put faire dans son
devoir. L'heure de la premiere crise venait de sonner.

Voila pourquoi elle avait ecrit au duc de Parisis, voila pourquoi elle
alla a la fete des patineurs.

Il arrive souvent qu'un galant homme s'imagine avoir une femme parce
qu'il est marie; mais la ou est la femme, souvent la femme est
absente. Son esprit et son coeur font menage ailleurs. Il n'y a pas
separation de corps; c'est bien pis, car il y a separation d'ames.

Vous savez qu'en Angleterre une jeune miss bien nee, qui n'aurait pas
ete quelque peu enlevee par son mari avant la benediction nuptiale, se
considererait comme la plus malheureuse des filles de la romantique
Albion. Or, les Anglaises de Paris ont souvent introduit en France les
plus belles traditions d'Outre-Manche.

Mlle Alice Mac Orchardson etait fille unique et comptait a peine
dix-neuf printemps. Elle avait vecu ses plus jeunes annees a Brighton.
Sa mere, une veuve de keepsake, avait obtenu du faubourg Saint-Germain
ses lettres de grande naturalisation. Jusqu'a l'automne de 1867, Alice
sut du monde ce qu'on en apprend au couvent, ce qui est deja beaucoup.
Mais elle avait dans ses veines du sang des heroines de Shakspeare et
de Byron, et son esprit avait souvent erre au clair de lune sous les
ombrages des parcs anglais.

Donc, le jour ou elle revetit pour la premiere fois la blanche robe
de bal, Alice se recita quelques vers du _Songe d'une Nuit d'ete_, et
elle se jura solennellement devant son miroir qu'elle ne se marierait
qu'apres avoir ete enlevee, comme une heroine.

Six semaines apres son premier bal, Alice etait aimee de Fernand
d'Antraygues, un turfiste trop beau pour faire quelque chose.

Mlle Alice ne voyait pas cet amour d'un oeil dedaigneux, mais elle
tremblait a cette idee:--que son amoureux pourrait bien ne pas vouloir
l'enlever.--Un beau jour, ou plutot une belle nuit de bal chez lady
Syons, Fernand profita de la solitude d'un petit salon pour declarer
a Alice qu'il etait amoureux fou. "Je le savais avant vous, Monsieur,
car vous avez des dettes et j'ai; un million de dot. Mais m'aimez-vous
assez pour m'enlever?"

C'etait un homme tres prosaique. Il fut presque effraye de la besogne:
"Vous enlever, Alice! a quoi bon? Ma mere a deja parle a la votre.
J'ai espere que tant de bonheur...--Eh bien, non; je ne croirai qu'a
l'amour de celui qui consentira a m'enlever, interrompit Mlle Alice;
c'est un serment que j'ai fait. Voyez si vous voulez tenir mes
serments.--Vous etes mineure, mademoiselle; on voit bien que vous
n'avez pas fait votre droit, vous....--Si vous n'etes qu'un homme de
loi, epousez une Normande. Moi, je me donne a qui m'enleve.--Faut-il
freter un navire ou arreter un fiacre?--Tous les moyens sont bons." Il
fut arrete que le lendemain, a minuit, le heros du roman serait rue de
Londres, a vingt pas de la porte d'Alice; la jeune fille descendrait
par l'escalier, l'enlevement par la fenetre n'etant plus d'usage
depuis l'invention des becs de gaz et des sergents de ville.

Fernand d'Antraygues fit bien les choses: on eut un coupe attele de
chevaux de poste a grelots. Il faut toujours des violons. Tout
se passa comme il avait ete premedite: La mere dormait; sa fille
descendit avec des battements de coeur, mais elle ne trouva pas
d'obstacles; le suisse tira le cordon avant qu'elle ne l'eut demande.
Dans la voiture, elle se jeta tout en pleurant dans les bras de
Fernand. "Je suis effrayee de mon bonheur, lui dit-elle.--Les vents
sont pour nous, dit l'amoureux; voyez comme le ciel est beau et comme
la lune nous fait bon visage!"

Et ils allerent ainsi au galop des chevaux, au bruit des sonnettes et
des propos amoureux.

Le rossignol chantait peut-etre, mais je ne l'ai pas entendu.

Au premier relais, a Ville-d'Avray, Fernand proposa de faire une
station dans un pavillon ou Alice serait comme chez elle, et ou
elle trouverait une aile de perdreau et un pate d'alouettes. Toute
romanesque qu'elle fut, elle avait bien un peu envie de manger une
aile de perdreau, de toucher au pate d'alouettes, et de dormir sur un
lit moins cahote.

Les chevaux s'etaient arretes a la grille d'un petit parc, "
C'est comme dans les legendes, dit-elle: il y a de la lumiere au
chateau.--C'est le feu de la cuisine, car j'ai envoye une depeche
telegraphique pour que le souper fut cuit a point."

Mlle Alice traversa le parc. "Quelle admirable solitude! je suis tout
embaumee par les lilas." Elle monta le perron et se trouva, sans aller
plus loin, dans une salle a manger ou deux couverts etaient mis. Le
souper venait d'etre servi. "C'est une feerie, dit Alice.--N'etes-vous
pas magicienne?" Le souper se continua sur ce temps. Alice etait
ravie." Quelle nuit! soupirait elle en ouvrant la fenetre.--Voyez,
Fernand, comme la lune baigne de douces clartes les arbres du parc.
Voulez-vous venir la-bas, sous les grands marronniers?--J'irais avec
vous au bout du monde! repondit Fernand en ouvrant la porte."

Une femme etait sur le perron. "Je viens trop tard pour souper,
dit-elle en entrant." Alice poussa un cri et se cacha la tete dans ses
mains. "Enfant, je te pardonne," lui dit sa mere. Alice se jeta
dans ses bras. "Quoi! tu etais ici?" Et se tournant vers Fernand
d'Antraygues, qui riait a la derobee: "Ceci est une trahison,
monsieur, car vous aviez tout dit a ma mere.--Mais enfin, ma belle
Alice, vous avez ete enlevee?--Oh! si peu et si mal! Je ne vous
pardonnerai jamais. J'aurai mon quart d'heure de vengeance!"

Alice comprit qu'elle n'avait plus qu'a se marier; mais, tout en
donnant sa main, elle reserva son coeur.

M. d'Antraygues eut beau faire, elle ne l'aima point: il avait ferme
son roman, un autre devait le rouvrir.

Octave de Parisis n'etait pas homme a avertir une mere--ni un
mari.--Il disait,--car il avait ses maximes comme La Rochefoucauld,
"une femme qui veut se donner appartient par droit de conquete a celui
qui la prend."

Je dois dire--pour la vertu de Mme d'Antraygues--qu'elle etait mariee
depuis cinq ans et qu'il n'avait fallu rien moins que la haute
eloquence de Don Juan de Parisis pour la rejeter dans les folies
romanesques. Je dois dire aussi que son mari avait deux torts envers
elle: il avait une maitresse et il jouait.

Il croyait trop a lui-meme, il croyait trop a sa femme pour ne pas la
perdre. On citait de lui un mot typique: "Tu as epouse une bien jolie
femme," lui disait un ami. Il repondit: "Il faut toujours epouser une
jolie femme, parce qu'on peut s'en defaire."




XIV

SUR LA GLACE


Le soir de la rencontre du duc de Parisis et de la comtesse
d'Antraygues, le bois de Boulogne etait dans toute sa splendeur
hivernale.

Parisis ne fut pas le dernier a faire entendre le gai carillon des
grelots; il fit atteler quatre chevaux nains, quatre merveilles.

Qui ne se souvient de cette fete nocturne que Paris a donnee sur la
glace? Les lacs etaient couverts de traineaux et de visiteurs, mais
ce n'etait pas la le vrai theatre. La fete se donnait sur l'etang
reserve. Jamais on n'avait si bien illumine la neige et la glace.
C'etait une feerie. Le beau monde arrivait avec des cris de joie; il y
avait un peu du carnaval de Venise dans ce carnaval de la neige.

Paris est en toutes choses la synthese du monde connu et inconnu. Ici,
la zone torride avec ses fleurs eclatantes et ses arbres qui mettent
cent ans a fleurir: la, la zone hyperboreenne avec ses neiges, ses
forets poudrees et ses plaisirs d'hiver.

Il n'y a pas longtemps, l'hiver parisien n'etait encore qu'un hiver
francais. C'est pour en faire un hiver du Nord qu'on a imagine le bois
de Boulogne et ses lacs. Si le bois de Boulogne est charmant, l'ete,
avec ses grands massifs, ses meandres capricieux, ses perspectives
lumineuses et ses chemins sables tout vivants de promeneurs et
d'equipages, il est plus charmant encore par la neige. C'est alors que
vous avez le droit de vous croire en pleine region norwegienne. Les
taillis de sapins verts se profilent sur la grande tenture blanche qui
eblouit; les arbres courbent leur front sous les panaches neigeux;
dans les sentes ecartees, recouvertes d'une couche de flocons vierges
de toute trace humaine, vous pouvez apercevoir ca et la la trace
furtive de quelque lapin egare, ou les etoiles faiblement imprimees
par la patte engourdie d'un rouge-gorge ou d'un roitelet. Un silence
absolu regne dans le bois; vous vous croyez transporte dans quelque
desert, dans une de ces solitudes blanches ou l'on n'entend que le
craquement lointain de la neige glacee et le vent qui pleure sur le
torrent des avalanches.

C'etait un spectacle et une fete. Le duc de Parisis et le comte Olympe
Aguado furent les plus remarques par l'elegance et la richesse de
leur attelage. Parmi cette nocturne cavalcade, on remarquait aussi
l'Empereur et l'Imperatrice, le duc d'Albe, le duc d'Aquila, la
comtesse Walewska et le comte Walewski, le duc et la duchesse de
Persigny, le prince Napoleon dans son char pompeien. Tous les grands
noms du sport et toutes les beautes celebres se donnaient le spectacle
de l'hiver, en faisant eux-memes la mascarade. Les hauts financiers
etaient la, eux qui, ne consacrant que peu d'instants a la vie de
plaisirs, la menent a grandes guides et ne connaissent aucun obstacle
sur, leur route.

Les traineaux dores a la tete de cygne, les chars a l'antique, les
chariots bas des boyards, le long patin des Samoyedes, le patin court
et recourbe des Hollandais, jusqu'a la planche des montagnards de
l'Islande, tout etait la qui courait, glissait, volait, decrivait
des courbes gigantesques, se croisait, se fuyait, se recherchait et
s'evitait. C'etait la fievre du froid dans la fievre de l'amour.

Vers la fin de la fete, un curieux aurait pu entendre cette petite
conversation entre un patineur et une patineuse, qui n'avaient pas
l'air de se connaitre depuis longtemps, mais qui avaient bien envie de
faire connaissance: "Je vous jure, Madame, que c'est une tres jolie
promenade de venir chez moi en passant par la petite porte du jardin.
La serrure est un bijou; tenez, voyez plutot la clef."

Le patineur fit briller une clef d'argent d'un travail exquis. "Quelle
coquetterie! monsieur.--En entrant on ne trouve pas de fleurs, si ce
n'est de givre aux arbustes. Mais une fois dans le jardin, on est
bientot dans la serre, ou on est recu par cent camelias, armes au
bras, fleurs a la boutonniere. Ce sont mes cent-gardes. Apres la
serre, on rencontre une porte que cette clef ouvre pareillement. On
trouve un escalier derobe,--le dernier escalier derobe,--qui vous
conduit par ses spirales de marbre a une petite bibliotheque ou je
travaille quand j'attends quelqu'un, a moins que je n'aille attendre
dans la serre. Savez-vous un chemin plus facile que celui-la?--Oui,
monsieur, un chemin qui mene chez moi.--C'est imprime. Mais ce qui est
imprime aussi, Madame, c'est que rien n'est ennuyeux que de passer par
le meme chemin. Du reste, je ne vous demande qu'une grace, c'est de
garder ma clef.--Oui, vous en avez une autre que vous donnerez demain,
sans compter celle que vous avez donnee hier. On vous connait.--Je
vous jure que je ne donne jamais deux clefs a la fois.--Comment
la marquise rousse a-t-elle rencontre chez vous la comedienne
rousse?--Conjonction de cometes!--Vous savez qu'on nous
regarde!--Adieu! Madame."

Le patineur en donnant a la patineuse une poignee de main, lui laissa
dans la main la petite clef d'argent. Elle voulut la lui rendre, mais
il avait fait un tour de valse, et deja, avec la grace charmante des
Hollandais,--sur la glace,--il gravait avec un burin savant un A et un
O entrelaces.

Jamais ce chiffre n'avait apparu aux yeux en si belle calligraphie; on
eut dit que le patineur avait etudie les lettres ornees du moyen age.
L'Empereur, qui patinait comme un roi de Hollande, felicita Octave
d'ecrire si bien. "Apres vous, Sire."

Parisis rencontra encore, sur la glace, madame d'Antraygues. "Comme
vous ecrivez bien, lui dit-elle.--Je n'ecris bien que votre nom, comme
je vous aime, Alice!--Oui, sur la glace, jusqu'au prochain degel:
votre amour tombera a l'eau. Vous savez que j'ai perdu votre clef;
mais rassurez-vous, elle a ete ramassee par une main blanche qui vous
la rapportera en passant par la petite porte,--Je vais vous en
donner une autre.--Est-ce que vous seriez serrurier comme Louis XVI?
Savez-vous que vous etes un homme dangereux! Vous crochetez les
serrures--et les coeurs--Adieu! Monsieur.--A revoir, Madame. A propos,
j'oubliais de vous dire que je vous adore!"

Et Octave repandit son ame dans un dernier regard. "Ce n'est pas vrai,
dit-il, elle n'a pas perdu la clef; la petite main blanche c'est la
sienne; elle viendra demain."




XV

L' ESCALIER D'ONYX


Comme les femmes, le Bois a ses heures: il ne recoit qu'entre quatre
et six heures au mois de fevrier;--Mme d'Antraygues s'habilla tout en
noir, se voila comme une veuve et monta dans un coupe, tout en ouvrant
son porte-monnaie.

Elle pensait donc a faire une bonne oeuvre? Sans doute elle allait
frapper a la porte de quelque misere cachee?

Il ne faut pas la canoniser si vite. Il y avait a peine trois ou
quatre petites pieces de cent sous dans ce porte-monnaie, de menues
aumones qu'on donne en passant, le prix d'un gouter au lait au Pre
Catelan avec une amie, ou d'un gouter aux oranges glacees chez Guerre
ou a Frascati.

Mais dans ce porte-monnaie il y avait une clef d'argent.

La comtesse se fit descendre dans l'avenue de l'Imperatrice devant
l'hotel de la trop celebre Mme ---- qui recevait ce jour-la. D'ou
vient qu'elle n'entra pas? Est-ce qu'elle allait se tromper de porte?
Tout autre jour, elle aurait pu s'inquieter des curieux, mais ce
jour-la, il neigait comme la veille, les curieux ne mettaient pas la
tete a la fenetre ni a la portiere.

Quoi qu'elle n'eut pas beaucoup etudie la geographie, comme elle
connaissait bien la facade de l'hotel de M. de Parisis, elle ne
demanda son chemin a personne pour tourner autour du jardin. Ce fut
d'autant mieux, qu'elle ne rencontra ame qui vive dans les rues
avoisinantes. Elle devina la porte. "Voyons, dit-elle, si je ne me
suis pas trompee?" Elle prit la clef et la mit dans la serrure.
C'etait bien cela. Vous croyez peut-etre--Madame--qu'elle ouvrit la
porte? Eh bien! non, elle retira la clef et se promena. On n'a jamais
du premier coup le courage de son opinion.

Cependant il ne faisait pas un temps a rester indecise; il faut qu'une
porte soit ouverte ou fermee. Or, dans la vie on a toujours peur
d'ouvrir ou de fermer une porte. Ouvrir la porte! Que va-t-on trouver
de l'autre cote! Ne pas l'ouvrir! Et si c'est le bonheur?

Pour Alice, c'etait la porte du paradis et c'etait la porte de
l'enfer. Le paradis, c'est-a-dire un amoureux qui vous attend.
L'enfer, c'est-a-dire un amoureux qui vous attend. Dante a eu beau
etre terrible, il n'a degoute personne de l'enfer, parce qu'il a peint
dans l'enfer tous ceux qui ont ete emparadises dans leurs passions.

Mme d'Antraygues remit la clef dans la serrure et tourna rapidement.
C'etait une porte docile qui ne faisait jamais de facons pour
s'ouvrir, ni pour se fermer. Personne n'avait passe la depuis la
veille, peut-etre depuis l'avant-veille. La neige etait immaculee
comme celle du Mont-Blanc. On n'y voyait que les hieroglyphes imprimes
par les pattes d'or des merles.

Alice faillit laisser la clef dans la serrure, tant elle etait
troublee. Elle imprima aussi ses petits pieds sur la neige, une page
blanche dont elle faisait un acte d'accusation. Mais elle ne voyait
pas encore le tribunal. Son petit pied, dans sa bottine plus petite
encore, se dessinait en criant dans les lignes les plus gracieuses du
monde.

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