Les grandes dames
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VIII
LE JEU DE CARTES
En cette belle annee, vers le carnaval, toutes les nuits du beau monde
furent panachees par des mascarades de tous les styles. Ces folies
enseignent la sagesse. La plupart des gens a la mode n'apprennent ou
ne reapprennent l'histoire qu'en s'encarnavalisant, ce qui ne les
empeche pas de faire les plus beaux anachronismes,--comme la celebre
Mme d'Amecourt, qui se deguisait en Fredegonde, avec des cheveux
poudres a la marechale et deux mouches assassines.--Il est vrai
qu'elle donna une raison aux pedants: la poudre a la marechale
indiquait l'esprit de conquete de Fredegonde, et les mouches
assassines, ses armes deloyales; toutefois, cette nuit-la, Mme
d'Amecourt n'eut pas le prix d'histoire de France.
Parmi les bals masques de l'hiver, il y eut encore, trois jours apres
la fete de l'ambassade, celui d'une grande dame celebre a la Cour. On
avait meme dit qu'elle n'avait donne son bal que pour de tres hauts
personnages, mais elle le donnait pour tout Paris. Et comme dans
tout Paris il y a de tous les mondes, les personnages de la Cour
coudoyerent peut-etre quelques personnages du theatre.--Apres tout,
ou est la vraie comedie? ou sont les vraies comediennes?
Je ne dis pas cela pour quatre belles dames qui, la veille, se
rencontrant tout a propos, decreterent qu'elles iraient a ce bal
deguisees en jeu de cartes, c'est-a-dire en dame de carreau,--dame de
pique,--dame de trefle--et dame de coeur. Trois de ces dames etaient
illustres dans le beau monde:--la marquise de _Fontaneilles_, la
duchesse d'_Hauteroche_, la comtesse d'_Antraygues_-- La quatrieme
etait une jeune fille qui portait un grand nom: Mlle Genevieve de _La
Chastaigneraye_.
Le sort retourna pour elle la dame de coeur. "Tant pis, dit-elle,
j'aurais voulu me deguiser en Jeanne d'Arc, c'est-a-dire en dame de
pique."
Les quatre dames se jurerent le secret au nom de la jeune fille, qui
ne voulait pas se hasarder ainsi dans le monde, au nom de la duchesse,
une vertu rigide et inalterable, vraie femme de marbre qui etait
revenue des passions sans y etre allee.
Toutes pensaient, avec quelque raison, faire beaucoup de tapage dans
ce bal deja tapageur; elles ne voulaient pas que leurs noms courussent
les journaux du lendemain.
Naturellement, Octave de Parisis alla au bal masque de Mme de ----. Il
ne revetit cette fois que le petit manteau venitien. Presque a son
entree, il fut assailli par tout un jeu de cartes qui se dressa
gaiement et bruyamment devant lui. C'etaient les quatre femmes qui
s'etaient entendues la veille pour se deguiser en Dame de Coeur,--en
Dame de Pique,--en Dame de Trefle,--en Dame de Carreau.
"On ne passe pas! lui cria la Dame de Trefle d'une voix sonore comme
l'argent.--Eh bien! c'est cela, dit Octave, emprisonnez moi tout de
suite, mais emprisonnez-moi dans vos bras ou dans ceux de la Dame de
Coeur.--Chut! dit la Dame de Carreau, la Dame de Coeur n'emprisonne
personne dans ses bras ni dans ses vingt ans.--Qui sait? dit Octave
avec un sourire moqueur.--Je le sais bien, moi! dit la Dame de Coeur
sans deguiser sa voix."
Octave lui prit la main. "C'est etrange! dit-il en lui regardant les
yeux: n'es-tu pas ma Marguerite de l'autre soir?--Qui sait? dit la
Dame de Coeur."
Le flot poussait le flot, la vague entrainait la vague. Octave avait
suivi son jeu de cartes a la porte d'un petit salon, ou un diplomate
deguise en sorcier, mais qui ne savait pas trouver le mot, se derobait
a ses chutes bruyantes, devant les railleries de quelques femmes
beaucoup plus sorcieres que lui. M. de Parisis et les quatre dames
s'emparerent du divan sans s'inquieter du pauvre diable.
"Expliquez-moi cette legende, dit Octave en s'adressant a la Dame
de Carreau, qui lui semblait la plus gaiement babillarde; pourquoi
etes-vous ainsi deguisees toutes les quatre? Qui est Rachel, qui
est Argine, qui est Agnes, qui est Pallas?--C'est peut-etre tout
simplement, dit la Dame de Carreau, parce que les hommes aiment
les cartes. Apres cela, si tu aimes a dechiffrer les symboles, les
enigmes, les hieroglyphes, regarde bien."
M. de Parisis devisagea les quatre femmes a travers leur masque.
"Je commence par reconnaitre, dit-il, que vous etes toutes les quatre
fort jolies.--Sache, mon cher, repondit la Dame de Carreau, que nous
sommes de trop bonne maison pour nous masquer si nous n'etions pas
jolies.--Il n'y a que les bourgeoises cherchant une aventure qui osent
mettre un loup sur leur museau quand il est vilain.--Toi! tu as fait
tes humanites a l'universite de M. de Balzac.--Je n'ai jamais lu qu'un
seul livre: Saint-Simon.--Tu te vantes, c'est pour me faire croire que
tu sais lire toute seule dans le livre des passions. Mais pourquoi
as-tu choisi le role de la Dame de Carreau?--Parce que je suis une
Agnes?--Oui, une Agnes Sorel. Mais ou est ton roi?--Ca et la, dans les
salons, je ne sais ou, en bonne fortune avec quelque domino pistache.
M. de Parisis s'etait penche vers la Dame de Pique. "Voila ma dame,
dit-il; elle s'appelle Pallas; elle a ete consacree par Jeanne d'Arc;
c'est la sagesse, c'est la victoire, c'est le sacrifice!--C'est cela,
dit la Dame de Pique, volontiers vous me bruleriez vive sur le bucher
de vos amours, monsieur Don Juan!--Et moi, qui suis-je? je demande
l'explication de la gravure, demanda la Dame de Trefle.--Toi tu
t'appelles Argine, tu es la reine, tu es le pouvoir, le despotisme, la
tyrannie. Veux-tu m'enchainer a tes pieds?--Je te connais: tu trouves
deja que les chaines de roses sont trop lourdes. Eh bien! mon cher, tu
ne sais pas dechiffrer les hieroglyphes du moyen age. Je ne suis pas
le pouvoir, je suis mieux que cela: je m'appelle l'or.--Et moi! je
suis l'amour, dit la Dame de Pique, si on veut bien le permettre."
La Dame de Coeur se recria: "Non, tu n'es pas l'amour, tu n'es que la
galanterie, car tu n'es que le portrait d'Isabelle de Baviere.--Je
n'ai qu'un mot a dire, je suis la Dame de Pique: c'est la dame de
coeur, sinon la Dame du Coeur.--Non, tu es la dame des coeurs.--Et
qui donc est l'amour, Octave? reprit la Dame de Coeur.--L'amour, lui
dit-il avec une voix caressante, c'est toi et je t'aime.--L'amour, lui
repondit-elle, c'est moi, et je ne t'aime pas.--Vous avez dit cela,
mais comme une femme qui n'a jamais parle d'amour. Vous etes adorable
dans votre emotion."
Mlle de La Chastaigneraye ne pouvait cacher les battements de son
coeur.
Je ne veux pas redire mot a mot tout ce qui se debita d'extravagant
dans le petit salon jaune. Octave de Parisis s'amusait beaucoup a ce
jeu. Les quatre dames lui montraient toutes les varietes de la femme,
depuis les cimes bleues de l'ideal jusqu'aux abimes de la passion.
La, il y avait la vertu et la volupte, la candeur qui se hasarde au
precipice, et la malice savante qui se moque de tout.
"Dans l'antiquite, dit tout a coup M. de Parisis, Praxitele prenait
sept femmes pour trouver la beaute: si vous voulez, ma Dame de Pique,
ma Dame de Carreau, ma Dame de Coeur, ma Dame de Trefle, je vous
prendrai toutes les quatre pour trouver l'amour.--C'est cela, dit en
riant la Dame de Carreau, ce sera un accord parfait.--Vous ne
serez jamais serieux, mon cher Octave, continua la Dame de Trefle.
Regardez-moi, et devenez un homme d'or, j'ai failli dire un homme
d'ordre. Vous etes en train de vous ruiner, prenez garde; quoi qu'en
disent les moralistes, l'or, c'est le bonheur.--Non, dit la Dame de
Carreau, le bonheur, c'est le pouvoir.--Tais-toi, ambitieuse, dit la
Dame de Pique, le bonheur, c'est la passion."
Octave avait ecoute en silence; il se tourna vers la Dame de Coeur:
"Et vous, vous ne dites rien?--C'est que je ne suis pas si savante,
moi."
Octave se pencha vers elle pour lui parler a l'oreille. Elle
tressaillit et s'offensa, car tout en lui parlant, il touchait ses
cheveux de ses levres. Que lui dit-il?
Pour la premiere fois, il se fit un silence eloquent.
Octave entendit ces mots murmures a demi-voix par la Dame de Trefle
et la Dame de Pique: "C'est la province qui triomphe!--La province!
pensa Octave, je ne connais pas la province."
Et d'un oeil profond, il tenta encore une fois de voir le dessous des
masques. "Donc, reprit il tout haut, vous m'etes apparues toutes les
quatre comme les quatre images de la vie: L'OR, LE POUVOIR, LA GLOIRE,
L'AMOUR. Je vous avouerai que le hasard me joue de singulieres
comedies, depuis quelques jours. Je ne parle pas d'une vision qui
m'est apparue sur le coup de minuit; mais au bal de l'ambassade, il
y a trois nuits, nous causions avec trois de mes amis: De L'OR, DU
POUVOIR, DE LA GLOIRE, DE L'AMOUR. "C'est tout simple, dit la Dame de
Carreau, ce sont les quatre vertus cardinales. On ne peut pas faire un
pas sans marcher sur la queue de leur robe."
En disant ces mots, la Dame de Pique entraina ses trois amies a
d'autres aventures.
Sur le seuil du petit salon, la Dame de Coeur se retourna vers M. de
Parisis et lui dit:--C'EST LA! Octave se demanda serieusement s'il
revait. Il voulut la ressaisir, mais elle s'etait envolee.
IX
LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR
Une demi-heure apres dans ce petit salon bleu, Octave retrouva seule
la Dame de Pique.
"Diogene cherchait un homme, lui dit-elle. Il n'a pas trouve. Toi,
tu cherches une femme et tu ne trouveras pas.--Je ne trouverai pas
ici?--Ni ici, ni au bout du monde, ni plus loin encore.--Pourquoi?
demanda Parisis.--Pour deux raisons.--La seconde, c'est qu'il n'y a
pas de femmes.--Ni ta main droite, ni ta main gauche ne sont dignes
de denouer...--Ta ceinture doree.--Non, les rubans des souliers d'une
jeune fille, belle de toutes les beautes de la jeunesse et de toutes
les beautes de la vertu."
Parisis regarda ses mains. "Mes mains? Apres tout je m'en lave les
mains.--Oui, comme la femme de Barbe-Bleue lavait sa cle. Il n'y a que
les larmes de la penitence...--Est-ce que tu te repens. Veux-tu
te repentir avec moi? car on se repent toujours dans les bras de
quelqu'un.--Tu as lu cela quelque part.--Peut-etre.--Tout a ete dit
et tout a ete imprime.--Mais on peut avoir de l'esprit sans ecouter a
ta porte."
Mme d'Antraygues etait tres emue. C'etait une femme romanesque, mais
c'etait la premiere fois qu'elle se hasardait dans les perils d'une
pareille causerie "Dites-moi, Monsieur, pourquoi me dites-vous _tu_
avec tant d'impertinence?--Madame, je vous parle comme je parlerais a
Dieu: O mon Dieu, tu es si bon, que tu ecouteras ma priere! O Madame,
tu es si belle, que tu me diras ton nom!
Les violons preluderent a _la Fee Tapage_, le quadrille endiable. "On
va danser, si nous allions la-bas sur le canape qui s'ennuie.--Prenez
garde, c'est le sofa de Crebillon II, il dira vos secrets."
La Dame de Pique avait pris toute la place. "Et moi? dit Octave.--La
belle question. Quand vous montez en coupe avec Mlle Olympe ou Mlle
Cora, comment faites-vous?--Vous avez raison." Octave ne detourna pas
d'une main discrete les jupes de la dame, il ne fit pas de manieres
pour s'asseoir dessus. "Chut, dit Mme d'Antraygues. Regardons ce
quadrille."
C'etait le plus eblouissant tableau de carnaval que jamais Gavarni
ait reve. Le Soleil dansait avec la Lune, il avait pour vis-a-vis un
Buisson-de-Roses et une Gelee-Blanche.
Parisis se pencha amoureusement vers la Dame de Pique et lui dit a
l'oreille dans un baiser: "Veux-tu m'aimer?--Je ne m'en consolerai
jamais. Et puis, tu n'amuserais pas mon coeur.--Que cherches-tu,
toi?--Rien, car je sais que je ne trouverais pas. Si je cherchais, je
chercherais l'amour.--C'est toute mon ambition. Veux-tu chercher avec
moi? Ah! si tu savais comme j'aime l'amour.--Tu adores et tu n'aimes
pas.--T'imagines-tu donc que l'amour ait elu domicile chez les femmes
du monde? L'amour est comme le diable: il hante plus les filles
perdues que les vierges. Crois-tu que Des Grieux n'aimait pas Manon
avec toute la force humaine, avec toutes les aspirations divines? Va,
Des Grieux etait un homme et Manon etait une femme, l'homme et la
femme que nous cherchons."
Octave regarda la Dame de Pique. "Si j'etais l'homme et si tu etais la
femme!"
M. de Parisis entendit encore cet echo bien connu: "CE N'EST PAS LA."
Il regarda autour de lui et ne vit que le tourbillon. "Tu me compares
a Manon Lescaut, dit la Dame de Pique.--A Virginie, si tu veux, a
Beatrix, si tu aimes mieux, a Marguerite, a toutes celles qui ont
aime.--Les lauriers sont coupes: je suis mariee.--Je le savais. Une
jeune fille ne parlerait pas si bien et n'ecouterait que son danseur.
Rassure-toi: il n'y a que les femmes mariees--de la main droite ou de
la main gauche--qui soient romanesques. La jeune fille aujourd'hui
n'est que fanfaronesque. Elle rit de tout, parce qu'elle n'a pas
pleure.--Parce qu'elle n'a pas assez pleure. Moi aussi je ris de
tout.--Excepte de ton coeur.--Ne parlons pas des absents.--Ah! il n'y
a personne la?"
M. de Parisis mit tout doucement la main sur le coeur de la
Dame de Pique. "Voila un coeur capitonne.--Vous savez que je ne suis
pas une mappemonde et que je n'aime pas les geographes." La Dame de
Pique prit tout doucement la main d'Octave et la mit a la porte.
"Est-ce qu'on nous voyait? lui demanda-t-il avec impertinence, mais de
l'air du monde le plus naif.--Non, repondit-elle simplement, mais je
me voyais."
M. de Parisis pensa qu'il s'etait trompe en prenant le chemin de
traverse. Il sentit qu'il n'etait plus si pres d'elle et voulut se
rapprocher, mais plus il avanca plus il perdit de terrain. "Si vous
saviez mon age....--Je sais votre age. La femme a beau se masquer,
elle se trahit a chaque mot. En vain elle a traverse la diplomatie,
elle a fait un cours de machiavelisme, en vain elle a l'experience,
ce fruit amer qui empoisonne le coeur, elle dit tout, en voulant tout
cacher.--Vous etes si profond que je ne comprends pas.--Une femme
comme vous, madame, a toujours vingt-cinq ans. Vous avez vingt-cinq
ans, parce que vous savez par coeur l'encyclopedie de l'amour, la
science des coquineries autorisees et des coquetteries permises. Vous
avez vingt-cinq ans, parce que vous jouez l'esprit et la betise a s'y
meprendre, parce que vous defendez le quadrilatere en sachant bien
qu'on peut passer a cote et surprendre Venise sans s'inquieter de
Verone. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous avez mis Dieu et le
demon dans vos affaires.--C'est tout. Est-ce que vous etes petit-fils
de Labruyere?--Oui--Et depuis quand, s'il vous plait, ai-je vingt-cinq
ans?--Depuis cinq minutes."
La Dame de Pique respira. "Vous vous trompez, Monsieur, j'ai vingt-cinq
ans depuis cinq ans.--Non, Madame, j'ai vu votre cou, j'ai respire vos
cheveux, j'ai senti votre coeur.--Oui, je vous vois venir, car vous n'y
allez pas par quatre chemins. Vous voulez me coiffer d'un de vos
poignards. J'en ai vu deja ce soir trois ou quatre dans les chevelures
de ces dames."
Chaque fois que Parisis etait heureux en amour, il piquait dans la
chevelure de la femme,--plus ou moins heureuse avec lui,--un petit
poignard d'or pas plus grand que le doigt. Etait-ce un sacrificeaux
dieux, ou etait-ce pour marquer sa conquete?
Les amoureux improvises allaient bon train, mais une Giboulee, au bras
d'un Soleil, vint se jeter a la traverse en disant a Mme d'Antraygues:
"Ma chere, votre mari vous cherche: vous savez ou vous devez vous
retrouver?--Oui, mais apres le souper, dit la Dame de Pique." Et se
levant: "Adieu, Monsieur, a l'an prochain."
Octave suivit un peu la Dame de Pique, il questionna autour de lui,
mais bientot il fut emporte dans le groupe de la duchesse de Persigny
qui voulait le railler sur son jeu de cartes--biseautees--selon son
expression. "Pas si biseautees que cela, dit une voix dont le timbre
d'or fit tressaillir Octave."
C'etait Mlle de Chastaigneraye: la Dame de Coeur.
X
LE BAISER DE DON JUAN
Octave ne fit pas de facons pour fuir la duchesse. Il saisit la main
de la Dame de Coeur et la passa a son bras avec toutes les caresses
d'un amoureux: "Laissez-moi defaire votre gant, lui dit-il, je vous
dirai qui vous etes."
Et Octave developpa une theorie sur la physionomie de la main. Pour
lui, la main c'etait le blason, c'etait les armes parlantes.
La Dame de Coeur avait la pudeur du gant. "Pour moi, dit-elle, je
n'ai pas besoin de votre main pour vous dire qui vous etes.--Eh bien,
parlez-moi de moi-meme, je vous jure que je ne me connais pas."
La Dame de Coeur, qui avait une bonne grace charmante, avec un esprit
d'ange et de demon, lui parla de sa famille, de sa jeunesse, de ses
aventures. Il etait ravi et effraye, comme si sa conscience se fut
dressee devant lui.
Tout en constatant sa bravoure, son intelligence, son grand air, elle
peignit sous ses yeux, d'un trait rapide, tous les Parisis qui avaient
joue un grand role. Devant de tels portraits, il s'inclinait avec
humilite, lui qui etait toujours si fier. Cette histoire, la Dame de
Coeur la conta a Octave, comme une bonne fee qui l'eut suivi partout
depuis son berceau. Elle lui parla de sa mere avec une expression qui
le toucha au coeur. Elle lui parla de l'Amerique et de la Chine comme
un vrai compagnon de voyage. "Apres tout, dit-elle, qu'avez-vous
rapporte d'Amerique? une poignee d'or! Qu'avez-vous rapporte de la
Chine? un eventail! N'allez-vous pas vous croire un heros parce que
vous avez pris Pekin? J'oubliais, parlez-moi donc de votre Chinoise,
car c'a ete l'histoire de tout Paris, o don Juan de Parisis!--Ne
parlons jamais des femmes d'hier," murmura Parisis.
Et comme s'il voulut dire un secret a la Dame de Coeur, il baisa ses
beaux cheveux rayonnants. Il les brula.
Mlle Genevieve de la Chastaigneraye se leva tout indignee et toute
rougissante. Le masque la devorait.
Elle avait pu s'aventurer dans son innocence a jouer son jeu dans
cette partie de cartes, mais si elle trouvait doux de parler a Octave,
elle s'offensait d'etre touchee par Don Juan.
Octave tressaillit a ce beau mouvement. La pudeur a une eloquence qui
attere le plus roue.
La Dame de Coeur s'eloigna dans sa chaste dignite, sans que le duc de
Parisis osat lui reprendre la main pour la retenir.
La mascarade etait abracadabrante; on avait epuise tous les symboles;
on coudoyait l'Ange des tenebres et des Cocotes--en papier--les
Cocotes des enfants. Il y avait un Assuerus, un Sarcophage, un
Obelisque, une Nuit et une Mille et une Nuits; un malin s'etait
deguise en Facteur pour etre un homme de lettres. Il y avait un Orage
et une Tempete; il y avait une Californie que tout le monde demandait
en mariage. Et des Incroyables et des Mauresques, et des Valledas,
et des Almees, et des Repentirs, et des Diablesses et des
Poupees--beaucoup de poupees.
Mais le grand tapage de la soiree, apres le jeu de cartes, ce fut
l'entree triomphale du cortege de Cochinchinois portant sur un
palanquin l'Imperatrice de la Chine. Tout le monde se figura que
c'etait la Chinoise de M. de Parisis.
Vainement Octave courut tout le bal pour retrouver ses cartes: les
quatre dames etaient parties. Vainement il questionna tout le monde:
aucune d'elles n'avait souleve son masque. Ceux qui avaient tente
de jouer a ce jeu-la n'avaient pas retourne le roi, ils avaient ete
traites comme des valets; on mettait beaucoup de noms sur les masques,
mais nul ne mit les vrais noms. C'etait la premiere fois que quatre
femmes gardaient si bien leur secret.
Quoiqu'elles fussent parties, le bal conservait, hormis pour Octave,
toute sa gaiete et toute sa physionomie. Il retrouva Monjoyeux; ils
debiterent des sottises comme au bal de l'Opera; car la ou la-bas,
c'est toujours le meme esprit.
A cet instant, un personnage entra comme un simple mortel. Il etait
encapuchonne dans un domino noir. Rien ne le designait a la curiosite.
Il n'avait ni la taille, ni la desinvolture d'un vainqueur. Son oeil
ne jetait pas des feux bien vifs; sa riposte ne prouvait pas beaucoup
de presence d'esprit. D'ou vient pourtant que ce personnage fut tres
remarque a son arrivee? C'est que plusieurs femmes inoccupees se le
disputerent avec passion. Qu'y avait-il donc dans ce domino? "Je te
dis que c'est lui, murmura une de ces dames a l'oreille de Parisis."
Bientot le bruit se repandit que le nouveau venu n'etait rien autre
que l'empereur de la Chine--un souverain fort aimable qui voulait que
rien ne lui fut etranger dans son empire. La vie etait pour lui un
livre toujours ouvert. Il voulait faire le bonheur de tout le monde.
Mais ce jour-la c'etait par les femmes qu'il commencait. Il avait bien
raison: quiconque veut bien gouverner les hommes doit vivre avec les
femmes. Aussi la duchesse de Portaleze lui disait que Napoleon 1er
regrettait, a Sainte-Helene, de n'avoir pas suivi ce conseil de la
sagesse des nations.
On continuait a se montrer le personnage. Les femmes se jetaient
devant lui etourdiment, pour se jeter dans son chemin. "Tu t'imagines,
dit l'une; que c'est l'empereur de la Chine, c'est le duc d'Albe,
c'est Persigny.--Persigny! Il est la-bas, avec cette grande pyramide
qui voudrait bien etre son tombeau.--Il doit bien la connaitre,
pourtant, lui qui a ecrit un volume sur les Pyramides.--Ne me parle
donc pas de cette femme, c'est une momie. J'ai toujours peur qu'elle
ne m'ensevelisse dans ses bandelettes."
Roqueplan passait la: "Persigny n'est pas si bete, dit-il, ce n'est
pas lui qui disputera cette momie pyramidale au jeune Werther qui
l'aime de toute la ferveur de ses vingt ans.--Apres cela, ajouta
Roqueplan, avec son malin sourire, je ne dois pas m'etonner de cet
amour, puisque je l'aimais deja quand j'avais vingt ans."
Et il donna la main a un autre homme de beaucoup d'esprit, le
commandeur de Niagara, qui debitait en zezeyant un beau sonnet sur
Venise sauvee, a l'Imperatrice--de la Chine,--qui avait bien travaille
pour cela.
Un domino bleu de ciel passait; Octave reconnut une marquise de ses
amies. "Ma belle marquise, tu t'es taille une robe dans ton ciel de
lit--ton seul ciel." La marquise ne repondit pas. "J'esperais que tu
allais me dire une betise.--Non: j'en fais faire."
Mme de Pontchartrain passa deguisee en Firmament et s'arreta devant
Octave. "Comment me trouves-tu?--Belle comme le jour.--Alors tu ne me
connais pas.--Belle comme la nuit. Tu vois bien que je te connais."
Mlle de Chantilly passa deguisee en Pie. "Ah! ma chere, lui dit M.
de Parisis, pourquoi avez-vous pris ce plumage-la? car cela ne vous
deguise pas. Je vous reconnais au premier mot.--Vous avez perdu une
belle occasion de vous taire.--Et vous, vous l'avez trouvee."
Une femme avait eu l'esprit de se deguiser avec les modes
d'aujourd'hui sans les exagerer. "N'est-ce pas, Messieurs les
philosophes, que ma robe me deshabille bien? Je suis si facile a
habiller!--Tu parles par antiphrase."
La "Mode du jour" souleva son sein sur la gaze, comme Venus sur
la vague. "C'est un sein qui echoue.--Non, par malheur il flotte
encore.--Voila une femme qui a passe le pont-levis du faubourg
Saint-Germain. Regardez-moi ses mains, elles viennent des croisades.
--Ne t'imagine pas qu'elles se sont croisees en chemin avec celles
de tes aieux.--Passe-tu encore par ta croisee, quand ton mari ferme
la porte, fille des croises?--Retire-toi donc de mon Etoile, dit
Monjoyeux a une femme maigre deguisee en Algue-Marine, qui lui jeta ce
mot:--Monsieur Mardi-Gras!--Il n'y a qu'une nuit entre nous, mais je
ne la passerai pas, Madame Mercredi-des-Cendres."
Le prince Rio debusqua. "Que cherches-tu? lui demanda Octave.--Une
femme perdue.--Ici, mon cher, ce n'est pas un renseignement.--Voici la
blonde madame ---- qui etait si brune l'an passe; on voit qu'elle a
touche a la lune rousse. Vois donc, comme elle est vetue en musique
d'Offenbach.--Oui, dereglee comme un papier de musique."
On debitait des mots a toutes les effigies; c'etait plus souvent des
gros sous que des pieces d'or. On n'avait pas puise dans l'arsenal
de l'hotel Rambouillet. Le fusil a aiguille a demonetise ces armes
d'autrefois, si courtoises qu'elles ne touchent plus.
Octave s'esquiva a l'anglaise. Miravault lui dit:
"Tu t'en vas parce que tu n'as plus de coeur dans ton jeu.--Vous vous
trompez, mon cher, dit Monjoyeux a Miravault, ce n'est pas le coeur qui
pique."
XI
LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE
Parisis s'endormit a l'aurore, mecontent de lui dans ce massacre des
coeurs. Cependant, sur le soir, il recut deux lettres par la poste,
comme un simple mortel qu'on ne traite pas en ambassadeur.
Voici la premiere:
Ces bals, ces fetes, ces folies, n'etait-ce pas comme le poeme de
Goethe, tout y dansait, les idees et les coeurs.
Avez-vous reconnu Marguerite, o Faust?
Dans le livre de la vie, comme dans le livre allemand, vous n'avez
pas reconnu une marque a la page. C'ETAIT LA! Adieu pour jamais.
UNE DAME DE COEUR.
"Je connais cela, dit Octave, le mot jamais se traduit souvent par
vingt-quatre heures. Si la nuit porte conseil, c'est aux femmes.
Demain Marguerite, un peu moins offensee que cette nuit quand j'd
baise ses cheveux, taillera encore sa plume pour ecrire a Faust."
Octave respira la lettre et y reconnut une vague et lointaine odeur de
violette. Elle etait ecrite sur du papier anglais sans armoiries.
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