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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les grandes dames

A >> Arsene Houssaye >> Les grandes dames

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Il rentra chez lui sans avoir renoue conversation avec ces demoiselles.
"Apres tout, dit-il, la vraie sagesse, c'est la folie; ne ferais-je
pas mieux de passer gaiement une heure avec ces deux toquees que de
m'aventurer plus loin dans cette passion qui me fait peur?--moi qui
n'ai jamais eu peur!"

L'immoralite qui rit est a moitie pardonnee; le seul peche serieux,
c'est l'immoralite serieuse. Prendre une fille qui passe, c'est
chasser sur ses terres; prendre la femme d'autrui, c'est voler une
famille.

Ces idees traversaient l'esprit du duc de Parisis. "Et pourtant,
dit-il, si jamais quelqu'un s'avisait de songer meme a aimer
Genevieve!"

C'etait la premiere fois qu'il se sentait jaloux.

S'il eut ete temps encore, peut-etre eut-il envoye une depeche a Mme
de Fontaneilles pour lui dire qu'il etait force de quitter Ems a
l'heure meme. Mais il reflechit que la marquise avait du partir de
Paris la veille. Et puis cet obstine desir de prendre sa part dans la
vie de toutes les femmes, l'aveugla encore. Il se raffermit dans sa
nature en disant le vers de Byron;

_"L'amour est un fruit qu'il faut cueillir au risque de casser la
branche."_

Il ecrivit a la duchesse.

Combien d'hommes divers dans un homme, combien de sentiments opposes
dans un coeur.

Il attendait le soir la marquise de Fontaneilles et il ecrivit une
lettre tendrement amoureuse a sa femme. Les poetes a symboles ne
marqueraient pas de dire que l'adultere ricanait devant l'amour
conjugal. Voici la lettre:

"Ma Genevieve,

"Comme je suis loin de toi! j'ai beau me dire que tu es la
dans mon coeur, dans mon esprit, dans mon ame: j'ai beau voir
apparaitre a toute minute ton admirable figure, je me sens triste;
il me semble que je suis separe de toi par un monde et par un
siecle! C'est que tu m'as gate; c'est que j'ai vecu de ton amour.
Tu sais que tu m'as fait croire aux anges avant de croire a Dieu.
Ah! ma chere Genevieve, pourquoi faut-il que l'homme soit quelque
chose dans la vie? Si l'ambition allait m'exiler du bonheur!
N'est-ce donc la sagesse de vivre avec toi a Parisis, dans l'oubli
du monde, etouffant ma pensee sous la gerbe odorante de tes
cheveux! Tes blonds cheveux, voila la la vraie moisson, la moisson
d'or. Le reste ne vaut pas la peine d'y aller.

"C'est egal, je te jure que je ne m'eterniserai pas a representer
mon souverain dans les capitales. Je ne veux vivre que pour toi,
ce sera vivre pour moi.

"Adieu, ma douce adoree. Je reve que tu viens t'incliner pendant
que j'ecris, pour me surprendre par un de ces divins baisers qui
font refleurir mon front. Je me retourne, mais, helas! tu n'es pas
la! Et pourtant, il me semble que j'ai senti tes levres."

"PARISIS."




XXVIII

LA FEMME VOILEE


Et la-dessus, le duc de Parisis monta a cheval et suivit la route
d'Ehrenbreistein, tout en se rappelant les promenades de lord Byron
sur ces belles rives du Rhin ou les deux grandes figures poetiques de
la Revolution--Hoche et Marceau--ont trouve leur tombe heroique. On
pourrait y mettre pour epitaphe les paroles de Childe-Harold: "Brave
et glorieuse fut leur jeune carriere, ils furent pleures par deux
armees, celle qu'ils commandaient et celle qu'ils combattaient."--Ah!
dit Parisis, bien heureux celui qui meurt jeune,--plein de jours,
--pour une grande pensee dans une grande action! C'est ainsi que je
voudrais mourir."

Le soleil allait se coucher dans un lit de pourpre,--eternelle formule
des poetes qui s'obstinent a croire que le soleil est toujours la
lampe d'or de la terre;--le crepuscule repandait ses melancolies.
Octave admirait ses paysages grandioses qu'il voulait vainement
comparer a ceux de Parisis, ou il avait accentue les sites sauvages.
Il pensa a la duchesse et au doux horizon du parc ou sans doute elle
se promenait a cette heure. Tout a coup, un nuage de fumee appela ses
regards et sa pensee. C'etait le train du soir qui amenait de Coblentz
les voyageurs venant a Ems. "Deja!" dit-il.

Il s'imagina que la marquise de Fontaneilles arrivait alors; il
rebroussa chemin, donna un coup d'eperon et rentra au galop a l'hotel
d'Angleterre.

C'etait le moment ou les voyageurs arrivaient eux-memes; il ne doutait
pas que la marquise n'apparut tout a coup; mais trois caleches survin-
rent avec des etrangers, sans qu'il reconnut Mme de Fontaneilles.
"Pourquoi? se demanda-il. C'etait pourtant bien aujourd'hui; elle a du
partir hier soir, elle avait dit qu'elle s'arreterait a Coblentz pour
n'arriver ici que la nuit. N'est-elle donc pas partie!"

Il avait commande a diner a l'hotel; mais il ne toucha pas plus au
diner qu'il n'avait touche au dejeuner. Il alla diner a sa table
du matin sous les arbres du Casino. Mlle Tournesol et la Taciturne
etaient aussi a leur table, elles avaient prolonge leur diner, parce
que Mlle Fleur-de-Peche etait fraichement debarquee apportant des
nouvelles de la Maison d'Or. Quoique devenu etranger au monde dore,
Parisis ouvrit ses oreilles sans avoir l'air d'ecouter.

Il apprit que le prince Bleu, qui se consolait avec Mlle
Fleur-de-Peche de la mort de Mme d'Antraygues, qu'il avait pleuree
ostensiblement pour se donner des airs d'un homme a passions, etait
arrive lui-meme; mais il dinait a l'hotel de Russie avec le duc H----,
eperdument amoureux de Mlle Nimporteki et venant la surprendre a Ems.

Le duc de Parisis demanda du feu a ces dames pour allumer une
cigarette. Quand il dinait seul, il avait l'habitude de fumer dans les
entr'actes. "Sans ecouter aux portes, dit-il a Fleur-de-Peche, j'ai
compris que le prince etait venu avec vous.--Oui. Il va etre enchante
de vous trouver.--Est-ce qu'il n'y avait pas d'autres Parisiens dans
le train?--Non, c'etait le train du silence."

Et se reprenant: "Attendez donc, nous avons voyage avec une dame
voilee qui avait l'air d'aller a son enterrement, tant elle etait
vetue de noir. Elle n'etait ni dans le compartiment des des femmes, ni
dans le compartiment des fumeurs, elle avait un coupe pour elle toute
seule et sa confidente."

Fleur-de-Peche se mit a rire. "Pourquoi riez-vous? dit Octave avec
emotion.--Je ris, parce que le prince Bleu, qui aime a faire des
folies, a voulu monter avec elle comme s'il se trompait de bonne foi.
Mais c'est une femme serieuse, il a eu beau faire pour voir la couleur
de ses paroles: Impenetrable comme une statue.--Est-ce qu'elle est
descendue aussi a l'hotel d'Angleterre?--Je ne l'ai pas vue depuis
Coblentz."

Octave ne douta pas que cette femme voilee ne fut la marquise de
Fontaneilles. Il retourna a l'hotel d'Angleterre et alla a l'hotel de
Russie, esperant la trouver, mais aucune femme voilee n'y avait paru.

Il ne restait plus a Octave qu'a s'attabler au trente et quarante pour
tuer le temps.




XXIX

LES DEUX ATHEES


Ce soir-la, Parisis perdit vingt-cinq mille francs en s'obstinant a la
noire. Et il ne jouait pas son grand jeu. "Allons, dit-il en se levant
quand ce fut fini, il parait que je suis heureux en amour. Tous les
bonheurs se payent cher."

Il etait irrite de sa deveine; il demanda un sorbet sous les arbres,
a la belle etoile, tout en injuriant la rouge.

Un philosophe allemand qu'il avait connu a Paris, au diner du
Commandeur, vint s'asseoir a sa table. "Eh bien! monsieur le duc, vous
avez perdu de belles batailles ce soir?--Oui, expliquez-moi pourquoi
un homme qui joue si bien est battu par les cartes. Je commence a
croire a la malice des choses plus qu'a la malice des hommes.--Et
vous avez peut-etre raison. Et pour commencer par le commencement,
croyez-vous a Dieu?--Non. Et vous?--Moi, je crois a Dieu.--C'est
etonnant, dit Parisis en regardant son philosophe, en France vous etes
athee, et en Allemagne vous etes deiste?--J'ai change d'opinion; un
peu de philosophie eloigne de Dieu, beaucoup y ramene.--Voulez-vous
prendre un sorbet?--Non, un verre de kirsch. Je suis de mon pays.--Et
ou voyez-vous Dieu?--Partout. Dans ce beau ciel etoile, qui est comme
la couverture historiee du livre des mondes; sur cette terre, qui
n'est que l'ebauche de l'oeuvre de Dieu. Que dis-je? Je le vois meme
en vous qui le niez."

Un chien passait, qui s'arreta, lui aussi, devant la table.
"Voyez-vous Dieu dans cette bete?--Oui.--Alors ce chien a une ame, une
parcelle de la divine intelligence?--Oui, il a une ame materielle.--Je
vous vois venir; vous donnez une ame aux betes et une ame aux gens;
vous voulez que la premiere soit mortelle et la seconde immortelle.
Croyez-vous donc qu'il y ait bien loin de l'ame du chien qui reve sans
nous ecouter, a l'ame de notre voisin qui nous ecoute en buvant de
la biere et qui ne nous comprend pas? Croyez-vous que le chien ne
raisonne pas aussi profondement que ce buveur de biere quand, a
la chasse, il rapporte la perdrix a son maitre? Pourquoi la
rapporte-t-il, lui qui aime le gibier,--au bout du fusil?--C'est qu'il
a le sentiment du bien et du mal. Pas un coup de dent, lui qui a faim,
c'est stoique! Mon cher savant, il ne manque a ce chien que de faire
un cours a vos universites allemandes pour reduire ces raisonnements
en syllogismes.--Peut-etre, dit le savant devenu plus pensif, chaque
pas qu'on fait dans la science est un pas dans l'abime.--Voyez-vous,
reprit Parisis, quand j'ouvre Malebranche, je suis effraye de ces
lignes: "Les betes perdent tout a la mort; elles ont ete innocentes et
malheureuses, mais il "n'y a point de recompenses qui les attende."
Ainsi, Dieu n'existe pas, puisqu'il n'est pas juste. A quoi
servira-t-il au perdreau d'avoir ete assassine et mange par moi?
L'univers n'est qu'un vaste tombeau ou s'eteint l'ame des hommes comme
l'ame des betes.--L'univers est une vaste resurrection, parce que
la vie est dans la mort comme la mort est dans la vie.--Et pourquoi
passerions-nous dans un autre monde? Le notre est admirable; celui qui
n'y trouve pas son ideal est un sot ou un reveur. Mon ideal, je l'ai
toujours saisi. Quoi de plus beau que la nature en fete? quoi de plus
beau qu'un cheval de race? quoi de plus beau qu'une belle femme? quoi
de plus beau que le ciel du soleil ou le ciel des etoiles? Si j'avais
une priere a faire a Dieu, ce serait de me faire revivre dans ce
monde-ci."

Parisis ajouta en raillant: "D'autant que l'autre n'existe pas
--Monsieur le duc, dit le savant, ce monde-ci n'est que l'ebauche
de notre destinee."

Octave se leva: "Adieu, mon cher savant, c'est assez batir sur sable.
Rappelons-nous le mot de Gassendi: "Les philosophes qui parlent de
l'ame sont confine ces voyageurs qui racontent ce qui se passe dans le
serail, parce qu'ils ont traverse Constantinople."--Oui, mais si on
parle du serail, c'est que le serail existe.--Ah! vous etes entetes,
vous autres Allemands."

Quand Octave fut seul, il leva les yeux vers les millions d'etoiles
qui lui parlaient de l'infini. "Et pourtant, dit-il avec un mouvement
d'enthousiasme, je serais si heureux si je pouvais croire en Dieu."

Une femme se jeta a sa rencontre. Il reconnut la marquise de
Fontaneilles. "Enfin! s'ecria-t-il.--Oui, c'est moi, lui dit-elle en
lui serrant la main et en appuyant son front rougissant contre lui.
Mais chut! ma soeur est la qui marche en avant vers l'hotel. Nous
sommes arrivees tout a l'heure. Nous avons pris un appartement pres
du votre, mais nous sommes en voisinage d'un personnage prussien qui
partira demain. Donc, a demain."

Parisis voulut retenir la marquise. "Mais qui vous empechera de venir
ce soir causer avec moi!--Causer avec vous! Je ne sais pas causer a
deux."

La marquise le regarda avec une expression voluptueuse: "Non! demain."
Et elle courut rejoindre sa soeur.

Il a fallu que Louis XIV aimat Montespan pour comprendre tout le
charme divin de La Valliere, comme s'il fallait voir l'ange a travers
le demon. Ce fut un peu le sentiment qui s'empara de Parisis quand
il pensa a Genevieve apres avoir devore d'un oeil ardent Mme de
Fontaneilles, comme s'il prenait deja une part des ivresses promises.

L'image melancolique de Genevieve amena l'image desolee de
Violette,--puis celle de Mme d'Antraygues,--puis celle de Mme de
Revilly,--puis celles de tant d'autres qui avaient paye cher les
heures d'amour passees avec Parisis.

Ce fut la vision de Louis XIV, qui, pres de mourir, vit apparaitre
tout eplorees les vingt femmes qu'il avait aimees et qu'il avait
condamnees a toutes les miseres, au repentir, au desespoir, a la mort:
Marie de Mancini, Henriette d'Angleterre, La Valliere, Fontanges,
Montespan, dont le cri de douleur retentira au dela des siecles.
"Pauvres femmes! dit Parisis en voyant passer dans son souvenir toutes
celles qui l'avaient aime.--Apres cela, reprit-il philosophiquement,
bien heureuses celles qui meurent jeunes! Mourir jeune, dans la joie
ou l'angoisse de l'amour, c'est aller au ciel--s'il y a quelqu'un
la-haut!"




XXX

M. DE FONTANEILLES


A Ems, M. de Fontaneilles descendit au Kursaal; mais des que ses
bagages furent dans son appartement, il alla a l'hotel d'Angleterre
avec son sac de nuit.

Pourquoi ce sac de nuit? C'est qu'il portait a l'hotel d'Angleterre
ce qu'il avait de plus cher dans ses bagages:--ses pistolets,--son
poignard espagnol,--son couteau malais.

Il savait deja, par le cocher qui l'avait conduit au Kursaal, que le
duc de Parisis etait a l'hotel d'Angleterre. Octave etait naturellement
le lion du pays, par son grand nom, par son grand air et par son grand
jeu.

Le marquis demanda s'il restait quelque chose a louer au premier.
On lui offrit deux chambres. Il arrivait a propos; celui qui les
occupait, M. de Bismark, venait de partir pour Cologne. Il y avait
trois portes sur le palier. M. de Fontaneilles entra chez lui par la
porte du milieu. "C'est bien, pensa-t-il, je suis sur d'etre voisin de
Parisis."

Il ne discuta pas sur le prix. Voyant une porte condamnee: "Ou donne
cette porte?--Sur le salon de M. le duc de Parisis, dit l'hotelier,
qui etait fier d'avoir un duc francais tout au debut de la saison.--Et
quel est mon autre voisin?--Deux dames francaises venues cette nuit
qui n'ont pas encore donne leur nom.--C'est bien, murmura le marquis,
j'ai mis le pied dans le nid de viperes."

Il dit tout haut: "Je laisse mon sac de nuit. Tenez, voila mon nom."
Il donna la carte d'un marchand anglais qu'il avait gardee par
megarde:

--------------------------
| |
|WILLIAMS COOLIDGE |
| |
|_Mark-Lane, London._ |
| |
--------------------------

Il enferma son sac de nuit et retourna au Kursaal. Il ne reparut
pas de la matinee. Mais vers trois heures, il demanda sa clef, une
bouteille de kirsch, une plume et de l'encre, disant qu'il avait a
ecrire et priant qu'on le laissat en paix.

On le trouvait fort original et fort sombre; mais un Anglais!

Quand il fut seul, il parcourut l'appartement pour s'assurer que nul
ne le pouvait voir, apres quoi il tira de sa poche un marteau, une
lime et un rossignol. Il venait d'apprendre que Parisis etait monte en
voiture, a deux heures, avec une dame voilee, accompagnee d'une jeune
fille, pour aller se promener a la maison de chasse d'Oberlahnstein.

Le marquis s'avouait qu'il etait arrive trop tard; il ne doutait pas
que la trahison ne fut consommee, il n'avait plus d'ame que pour la
vengeance.

Tel etait son aveuglement, qu'apres avoir examine la porte condamnee,
il ne craignit pas de decider qu'il fallait scier les charnieres sans
s'inquieter du bruit qu'il ferait. Il se mit a l'oeuvre, croyant que
Parisis et sa femme ne rentreraient qu'a l'heure du diner.

Le temps fut plus long qu'il n'avait cru; mais, arme de sa vengeance,
il ne se reposa pas une minute. Au bout d'une heure, c'etait fini. "Et
maintenant, dit-il, cela ne m'empechera pas de crocheter la serrure,
pour faire moins de bruit; mais, quoi qu'il en soit, je suis sur de
les surprendre--et de les tuer!"

Disant ces mots, il s'agenouilla et pria Dieu. Voila pourquoi Dieu
pardonne souvent a ceux qui ne le prient pas.





XXXI

PROPOS PERDUS


Fleur-de-Peche, Tourne-Sol et la Taciturne s'arreterent vers deux
heures sur le pont, pour voir passer au loin le duc de Parisis qui
emmenait deux dames en promenade, la marquise de Fontaneilles et Mlle
Clotilde de Joyeuse. "Oh! oh! dit Tourne-Sol, on nous enleve Parisis;
c'est dommage, j'esperais qu'il jouerait pour moi. Dieu des decaves,
_ora pro nobis_!--Ces princesses, dit Fleur-de-Peche, n'ont-elles pas
tous les privileges? Elles vont a la cour, ce qui ne les empeche pas
de venir nous prendre nos hommes jusque sur les tapis verts. N'est-ce
pas, la Taciturne?--_Question d'argent_, dit celle-ci avec son
indolence accoutumee.--Mais non, ce n'est pas une question d'argent;
c'est une question de principes. Decidement, je finirai par le
mariage. Je veux, moi aussi, aller partout.--Mais quand tu seras
mariee, nous ne te recevrons plus.--Je m'en consolerai. Je prendrai
ces grands airs que donnent l'hymenee et la vertu. Voyez ces dames:
nous avons beau faire, elles ont un art de pencher la tete, des
mouvements de cygne et de roseau que je ne puis pas attraper.--Est-il
heureux, ce Parisis! car il est toujours dans les deux mondes,
celui-la: il dine de la messe et soupe du theatre.--Mais non, ma
chere, il est devenu un saint. Il nous parle encore, mais nous n'en
ferons plus rien. _Ni oui ni non_, dit la Taciturne.--Quand je pense
qu'il n'y a pas ici un seul Russe pour me venger de la rouge! reprit
Tournesol. Encore si la Taciturne etait plus expansive, elle seduirait
son voisin un jouvenceau.--Oui, _mais je suis desarmee_.--Il est cousu
d'or, demande au prince Bleu.--_J'en accepte l'augure._"

Le prince Bleu, qui montait a l'autre bout du pont, fut bientot pres
de ces demoiselles. "Dites-moi, leur demanda-t-il, je ne puis pas
rencontrer Parisis; il n'est pourtant pas parti?--Parti! Il n'y a
qu'un instant, il passait en caleche avec deux dames.--Est ce que sa
femme est ici?--Chut! n'entrons pas dans la vie privee."

Le prince Bleu, apres avoir promis de presenter le voisin de la
Taciturne, un jeune Russe qui voulait entrer a Paris par la porte
d'Enfer, alla, pour la seconde fois, a l'hotel d'Angleterre,
questionner l'hotelier sur Parisis. Etait-il venu seul? Quelles
etaient les dames qu'il promenait? Reviendrait-il de bonne heure? "M.
le duc est venu seul, dit l'hotelier; mais je crois bien qu'il connait
les deux dames qui sont arrivees cette nuit.--Pouvez-vous me dire
le nom de ces dames?--Oui, je viens de les inscrire: c'est si je me
souviens bien, la marquise de Fontaneilles et sa soeur, Mlle de la
Gaiete.--Vous voulez dire Mlle de Joyeuse.---Ah! oui, dit l'hotelier,
qui pensait en allemand; je traduisais mal."

Le prince s'eloigna. "Que diable tout ce monde-la fait-il ici?" Il
rencontra Monjoyeux: "Vous ici! par quel miracle?"

Monjoyeux arrivait en toute hate de Paris, parce qu'un modele--la
soeur de la femme de chambre de Mme de Fontaneilles--lui avait appris
l'histoire du rendez-vous a Ems et le depart du marquis.

Il etait parti lui-meme, pressentant un malheur.

Monjoyeux n'avait qu'un ami: il veillait sur lui. Il ne voulut rien
dire au prince, craignant que cet evapore ne mit le feu aux poudres.

Le duc de Parisis rentra a l'hotel d'Angleterre a onze heures, avec la
marquise de Fontaneilles et Mlle de Joyeuse. Il avait dine avec elles
dans une villa voisine.

Le duc et la marquise ne s'etaient pas dit un mot d'amour, mais quelle
adorable causerie des yeux!

A l'hotel, Octave serrant la main de Mme de Fontaneilles, avait dit
tout haut: _A demain_, pour Mlle de Joyeuse, mais il avait dit tout
bas: _A minuit_.

Et il etait sorti pour passer l'heure d'attente a la salle de jeu.




XXXII



OU ETAIT LA DUCHESSE DE PARISIS?


Elle etait arrivee a la station d'Ems a une heure; elle s'etait
logee tout a cote en donnant un nom quelconque; elle s'etait bientot
hasardee dans les promenades qui bordent la riviere, mais se derobant
a chaque instant pour n'etre pas reconnue.

Elle avait bientot vu ce qu'elle brulait de voir, ce qu'elle n'aurait
pas voulu voir: Parisis se promenant avec Mme de Fontaneilles et Mlle
de Joyeuse. La jeune fille n'etait pas pour les amoureux un temoin
bien embarrassant, car elle courait les buissons et ne s'occupait ni
de leurs oeillades ni de leurs causeries. Au detour d'une allee, comme
Genevieve s'etait approchee, emportee malgre elle, elle avait vu
Parisis qui saisissait la marquise par la ceinture pour l'embrasser en
plein soleil. "Ah! c'est un coup de poignard," dit-elle en portant la
main a son coeur. Elle voulut se montrer, mais elle eut le courage
de se contenir et de s'en aller, craignant un eclat public, car des
promeneurs s'etaient approches.

Elle etait rentree en proie a mille desseins contraires. "J'en
mourrai," disait-elle a chaque instant. Et elle avait ecrit plusieurs
lettres a son mari, a la marquise, a Mlle Hyacinthe; mais ces lettres,
on les retrouva inachevees le lendemain.

Le soir, Genevieve s'etait decidee a aller a l'hotel d'Angleterre.
Comme elle passait devant le palais de la Conversation, elle avait
rencontre Parisis qui venait de conduire Mme de Fontaneilles et qui
revenait a la salle de jeu. Le nom d'Octave echappa aux levres de la
duchesse, quoiqu'elle eut resolu d'arriver chez lui incognito. Parisis
retourna la tete, tres surpris de reconnaitre la voix de Genevieve.
Il lui saisit la main. "C'est toi?--Je sais que vous ne m'attendiez
pas.--Comme je suis heureux de te retrouver!"

Ce mot etait si bien dit, que toute la jalousie de Genevieve tomba
presque comme par enchantement. Mais elle se rappela le baiser a la
promenade. "Et la marquise? dit-elle,--La marquise, elle devient
folle, repondit Parisis, elle est ici, elle ne sait pourquoi. Elle
dit pour sa poitrine, moi je dis pour son coeur. Je l'ai promenee
aujourd'hui avec sa soeur, pour lui faire des remontrances.--En
l'embrassant?--Oui, comme un bon predicateur que je suis: je ne veux
pas la mort du pecheur."

On sait que Parisis avait par excellence l'art de conjurer toutes
les tempetes de l'amour. Il n'avait peur de rien, parce qu'il etait
fertile en ressources: tromper, toujours tromper, c'etait son jeu.
Genevieve le trouva si calme, si souriant, si amoureux, qu'elle ne
voulut plus lui parler de Mme de Fontaneilles; elle pensa que le
marquis avait ete aveugle par la jalousie, et qu'entre son mari et la
marquise il n'y avait eu qu'une simple rencontre de hasard a Ems.

La duchesse eut pourtant le courage, en entrant a l'hotel d'Angleterre,
de demander a Parisis pourquoi il se hatait si lentement d'aller a son
poste. "Tu sais, ma chere amie, lui repondit-il, que j'ai garde quel-
ques-unes de mes mauvaises habitudes. J'aime toujours le jeu." Et apres
un silence: "Mais j'aime bien mieux l'amour." Et il prit Genevieve dans
ses bras avec toute la douceur penetrante de la veritable passion.

Une des filles de l'hotel, qui avait vu les maneges de Parisis et de
Mme de Fontaneilles, ne put s'empecher de dire en voyant Octave si
amoureux de sa femme: "Eh bien! Dieu merci, que va dire l'autre tout
a l'heure!"

Parisis avait voulu que Genevieve soupat. Peut-etre esperait-il
pouvoir s'echapper un instant pour avertir la marquise; mais
Genevieve, qui n'avait pris depuis le matin que du the et du cafe,
ne voulut pas souper. Apres avoir ete toute a sa douleur, elle etait
toute a sa joie: elle embrassait Octave et le devorait des yeux.
Son bonheur, qu'elle croyait perdu, elle le retrouvait plus rayonnant.

Que se passait-il dans le coeur d'Octave? S'il etait inquiet, il
cachait bien son inquietude. "Tu sais que je vais me coucher, lui dit
tout a coup Genevieve. Et moi donc, lui repondit-il." Sur ce mot elle
jeta ses gants sur le canape, et decoiffa d'un revers de main son mari
qui, sans doute, n'avait garde son chapeau que pour pouvoir sortir
encore.

Genevieve qui, a Parisis comme a Champauvert, passait une heure le
soir a se deshabiller, ne fut pas cinq minutes cette nuit-la, d'autant
plus que Parisis y mit la main avec sa grace accoutumee.

* * * * *

Or, M. de Fontaneilles etait a son poste; avec une vrille, il avait
perce deux trous imperceptibles pour voir le spectacle.

Mais contre son attente, on ne venait pas dans le salon, on restait a
causer dans la chambre a coucher.




XXXIV

L'HEURE D'AIMER


La porte qui s'ouvrait de la chambre a coucher sur le salon etait
fermee. M. de Fontaneilles entendait vaguement un bruit de voix sans
qu'une seule parole vint a son oreille.

Que se disait-on? Il ecoutait avec anxiete, il regardait avec fureur
le sillon de lumiere qui passait sous la porte. "Oh! ma vengeance,"
dit-il en se contenant.

On causait toujours. Apres une heure d'attente, la porte s'ouvrit.
Octave seul passa dans le salon. Que venait-il y faire? il n'y apporta
pas de lumiere, mais la lumiere de la chambre le suivit d'un pale
reflet.

La chambre de la marquise de Fontaneilles avait une porte sur ce
salon: Octave tentait-il de lui donner des nouvelles? La duchesse
appela son mari. Octave retourna dans la chambre sans refermer la
porte.

Alors M. de Fontaneilles vit, a demi masquee par Octave, une femme qui
le pressait amoureusement sur son sein.

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