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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les grandes dames

A >> Arsene Houssaye >> Les grandes dames

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Une perle fausse passait. "Ah! par exemple, dit Mme de Tramont, elle
s'est trompee de porte, cette fille rousse egaree a Londres et qui
s'est retrouvee a Paris. Qui donc lui donne ses chevaux et ses
cheveux? De beaux cheveux et de beaux chevaux?--Elle ne sait pas;
c'est le luxe effrene des filles. Il en est plus d'un qui s'est ruine
pour elle, quoiqu'elle soit toujours ruinee. On aime ses passions
comme ses enfants, plus que soi-meme. Plus d'un homme se refuse un
fiacre, qui donne un carrosse a sa maitresse."

Passerent deux femmes renommees pour leur figure et pour leur amitie.
"Voila, dit Parisis, "deux cocottes du meilleur monde" qui ont une
cour et qui en abusent, qui ont ouvert un hotel Rambouillet pour y
parler la langue verte, mais, au demeurant, "les plus honnetes femmes
du monde." Chez elles, tout s'evapore en fumee. Combien qui ne font
pas parler d'elles comme cette pale duchesse qui ecoute la-bas, a
travers les causeries de son entourage, des motifs du _Trovatore_,
parce que la musique de Verdi lui rappelle ses crimes caches; celle-la
n'est meme pas soupconnee, on lui donnera le paradis sans confession."

Mme de Hauteroche se rappela l'_Heure du Diable_; elle eut une
soudaine emotion qui se trahit sur sa figure; mais Parisis seul s'en
apercut.

Pendant que la femme aux trente-deux perles eclatait de rire au
passage d'une Americaine qui accentuait trop les modes, Parisis dit
a la duchesse: "Voulez-vous prendre mon bras et faire le tour des
mondes?"

Elle obeit sans repondre, entrainee malgre elle. "Vous m'avez bien
hai, n'est-ce pas? lui dit Parisis apres un silence, en pressant
contre lui la petite main de la duchesse." Elle tressaillit. "Moi,
poursuivit-il en penchant la tete pour parler dans l'oreille de la
duchesse, je vous ai bien aimee."

Un second silence. "Je vous ai hai et je vous ai aime, lui dit-elle,
moi toute ma vie n'aura ete qu'une heure. Je me croyais la femme du
monde la plus vertueuse, je n'aspirais qu'aux oeuvres de charite,
je ne croyais qu'a l'amour divin. J'ai trouve avec vous l'amour de
l'enfer; il m'a consumee. Je ne sais si cette pauvre Alice s'est
repentie en mourant: le croirez-vous? moi je n'ai pas la force de me
repentir. J'ai horreur de moi-meme, mais je me retourne doucement vers
mon crime et j'y reste abimee."

Parisis regardait la duchesse: elle etait pale comme la mort, ses
grands yeux flambaient, son coeur agitait son sein. "Vous avez voulu,
lui dit-elle, savoir le secret de mon ame, vous le savez; maintenant,
allons dire du mal des autres."

Parisis conduisit la duchesse dans son cercle, mais il ne resta pas
avec Villeroy.

Il avait vu non loin de la Mme de Fontaneilles. Quoiqu'il lui eut dit
adieu, il ns put s'empecher d'aller a elle. "Je vous avais vu et je
vous attendais, lui dit-elle, je vous croyais deja a Parisis.--Je
pars a minuit." Et il lui serra la main. "Et moi! reprit-elle avec
un sentiment de passion mal deguise, quoique sa soeur fut la, quand
partirai-je pour Ems--la terre promise!"

Ils tressaillirent tous les deux: une flamme invisible courut sur eux
et les brula. Ce fut a ce point que Mlle de Joyeuse, une vierge encore
toute a Dieu, eut leur secret ce soir-la.




XXIII


LA FATALITE


Octave partit le lendemain matin par l'express pour Parisis. Quand
il vit au loin dans l'apres-midi se dessiner sur le ciel et sur les
grands arbres les vieilles tours qui lui semblerent prendre pour le
regarder leur meilleure physionomie, il dit encore une fois: "Non! je
n'irai pas a Ems." Mais, pour le malheur de tout le monde, la fatalite
voulait que le duc de Parisis allat a Ems.

Quand il arriva a Parisis, la duchesse etait en larmes; il la prit
dans ses bras, la caressa doucement et lui demanda pourquoi elle
pleurait. "Je pleure mon bonheur perdu, repondit-elle.--Tu es
folle, Genevieve! Je te rapporte ton bonheur. Si tu savais comme je
m'ennuyais a Paris! Mais tu sais bien que Paris vous retient de force
par les mille raisons des choses, meme quand on est attendu par une
femme comme toi.--Ce n'est pas ce la qui me fait pleurer, reprit
Genevieve en embrassant son mari; tu n'as donc pas vu le ministre
avant de partir?--Non, j'ai vu l'Empereur.--Et l'Empereur ne t'a
rien dit?--Il m'a beaucoup parle d'Alexandre et de Cesar.--Tu vas
comprendre mes larmes!"

Genevieve conduisit Octave dans le petit salon d'ete.

Il comprit tout de suite en voyant sur la table une grande enveloppe
qui portait son nom sous le timbre du ministre des affaires
etrangeres. Il lut deux fois: "Ministere des affaires etrangeres!"
comme s'il avait peur de savoir la nouvelle. Et se parlant a lui-meme:
"A-t-on assez la fureur en France de ne pas parler francais? Si je
deviens ministre des affaires etrangeres, on dira comme autrefois:
_ministre des affaires exterieures_. Etrangeres! qu'est-ce que cela
veut dire? Etrangeres a qui? Etrangeres a quoi?"

Genevieve s'impatientait: "Mais lis donc?" dit-elle.

Octave prit le pli et lut. C'etait sa nomination de ministre en
Allemagne. La duchesse s'apercut qu'il avait pali. La pauvre femme ne
pouvait comprendre pourquoi cette paleur.

Il avait pali, voyant que la fatalite le rejetait vers Mme de
Fontaneilles. Il fallait qu'il passat pres d'Ems pour aller a sa
legation. "Eh bien! dit-il a Genevieve, il n'y a pas de quoi te
desoler, puisque aussi bien tu voulais me voir continuer ma carriere."

La duchesse interrogea son mari du regard. "Et sans doute, reprit-elle,
tu vas partir tout de suite?"

Le demon du mal avait deja dicte la reponse de Parisis. "Oui, sauf a
revenir bientot te chercher.--Eh bien! non, mon ami! je veux partir
avec vous.--Ma chere Genevieve, ce serait une folie; j'aimerais mieux
donner ma demission. Je sens deja trop que j'aimerai les enfants
que tu me donneras, pour que tu les sacrifies en te sacrifiant
toi-meme.--Et si je meurs d'ennui ici?--Rassure-toi; je courrai la-bas
pour montrer ma bonne volonte; mais a peine arrive, je reviendrai en
toute hate ici.--Eh bien? ne parlons plus de cela. Tu dois mourir de
faim?--Oui. Mais je ne t'ai pas encore mangee."

Et Parisis embrassa Genevieve sur les bras, sur les mains, sur le cou,
sur les cheveux. Ce fut comme une ame de feu qui courut sur la jeune
femme.--Oh! que c'est bon! dit-elle en respirant. Sitot que tu n'es
plus la, je me sens mourir: j'ai froid jusqu'au coeur. Un jour, si tu
es trop longtemps sans revenir, tu me trouveras changee en statue de
marbre.--A propos! tu sais que Monjoyeux fait toujours des siennes? Il
vient d'exposer un groupe qui fait courir tout Paris; je veux qu'il
fasse ton buste. Ce coquin-la donne la vie au marbre, on dirait qu'il
le petrit comme Dieu a petri le monde, ou plutot comme nos fermieres
petrissent leur pate. S'il fait un jour Galathee, elle descendra de
son piedestal.--Mon ami, dit la duchesse, je ne veux etre representee
en marbre que sur mon tombeau; si tu veux un portrait de moi, tu me
feras peindre.--C'est une bonne idee, s'ecria Octave: nous allons
gouter ensemble sur le perron, apres quoi j'enverrai une depeche a Leo
Ramee. Il viendra faire ici son ebauche pendant les huit jours que je
vais passer avec toi; dans trois semaines, je le reprendrai a Paris
pour revenir encore et il finira ton portrait avant notre depart."
Genevieve dit qu'elle ne le voulait pas: "Le temps que je poserai sera
du temps perdu, je n'aurai pas le temps de te regarder, j'aime mieux
etre seule avec toi.--Tu ne connais pas Leo Ramee, on ne pose jamais
devant lui quand il vous peint. Il a fait des Dianes et des Junons
tres ressemblantes: est-ce qu'elles ont jamais pose devant lui! Tu
verras, toi, ma Diane et ma Junon, quelle belle chose il va faire avec
cette figure divine. Tu as peur de ne pas etre seule! Mais Leo Ramee
est un brave coeur, il sera si heureux de nous voir heureux, que nous
ne verrons pas qu'il est la. D'ailleurs, il est comme l'hirondelle, il
porte bonheur a la maison.--Eh bien! ecris-lui de venir."

Genevieve pensait qu'elle avait perdu la moitie de son bonheur le
jour ou son amie la marquise de Fontaneilles etait venue lui demander
l'hospitalite. Elle pensa aussi qu'un ami d'Octave troublerait
peut-etre a son tour cette fete intime de deux coeurs qui vivent des
memes joies. Mais l'amour profond a des timidites enfantines, elle
n'osa dire cela a son mari. "C'est egal, se dit-elle a elle-meme, le
proverbe arabe a peut-etre raison: "Prends garde a ton meilleur ami,
prends garde a ta meilleure amie, un atome fait ombre, l'amitie fait
peur a l'amour."

Et, malgre elle, elle pensa a sa meilleure amie, la marquise de
Fontaneilles.

Mais Leo Ramee ne devait pas trahir l'amitie d'Octave, comme la
marquise devait trahir l'amitie de Genevieve.

Il vint a Parisis pour faire le portrait de la duchesse: il etait
encore dans toutes les joies de son triomphe a l'Institut. Arriver a
l'Academie en cheveux blancs, c'est a la portee de tout le monde; mais
y arriver dans l'aureole des cheveux blonds, c'est une bonne fortune.

Leo Ramee ebaucha largement, dans la grande maniere, le portrait de la
duchesse. Deja le quatrieme jour, non seulement la figure sortait du
chaos, mais l'ame meme de la duchesse de Parisis rayonnait par les
yeux et par le sourire. "Quelle belle chose tu vas faire la!" dit
Parisis a son ami.

Mais le lendemain, Leo Ramee etait parti. "Il est donc fou!" s'ecria
Octave. Et il amena la duchesse devant le portrait. "Quel malheur!
dit-il; il eut fait la un chef-d'oeuvre. Vois donc, Genevieve, quel
adorable dessin et quelle charmante couleur! Tu ressembles a une
deesse de Prudhon ou plutot tu ressembles a toi-meme.--Si ton ami est
parti, dit la duchesse, c'est qu'il a desespere de bien finir ce qu'il
avait si bien commence."

En effet, Leo Ramee avait trouve la duchesse trop belle: la fievre de
l'amour l'avait saisi...

Jusque-la, il avait idealise ses modeles d'atelier. Pour la premiere
fois, la vraie beaute posait devant lui: il etait vaincu par la nature
et par l'amour.

Il avait fui comme Joseph devant Putiphar, mais sans laisser son
manteau, ne voulant pas avoir l'occasion de revenir.




XXIV

LES ADIEUX


Ce fut avec un dechirement de coeur que la duchesse vit s'eloigner
Parisis. Elle l'accompagna jusqu'a la station. On etait parti de bonne
heure; elle attendit dans la caleche que le train se fut eloigne. Elle
avait voulu revoir encore Parisis a la portiere; elle agita longtemps
son leger mouchoir, un mode d'adieu un peu demode depuis que nous
prenons la vie en riant. Quand elle rentra a Parisis, elle s'imagina
qu'elle etait dans la solitude depuis un siecle; si elle n'eut craint
alors de ne plus arriver a temps, elle serait repartie pour rejoindre
Octave. Elle monta dans sa chambre, tomba sur un fauteuil et se
resigna.

Le soleil venait jouer a ses pieds; il lui sembla d'abord que c'etait
une ironie; mais peu a peu la serenite reprit son ame; elle s'accusa
de manquer de courage; elle se rejouit a l'esperance qu'elle serait
bientot mere, et s'enorgueillit a la pensee que son mari serait
bientot ambassadeur.

Mais Genevieve n'etait pas de celles qui vivent du bonheur de demain;
elle avait ete si heureuse de vivre au jour le jour, qu'elle ne voulut
pas s'accoutumer a la solitude. Elle decida energiquement que, si
Parisis ne venait pas la reprendre apres quinze jours d'absence, elle
partirait seule pour l'Allemagne avec Hyacinthe.

Et comme son coeur debordait, elle prit une plume et ecrivit a Octave.

L'ecriture est la vraie marque de l'amour. Quiconque n'aime pas,
quiconque n'aime plus, ne tourmente pas la plume, parce qu'il ne
trouve rien a dire. Mais les vrais amoureux sont terribles. Ils ont
l'eloquence impitoyable de Sapho, de sainte Therese et de Lelia. On
trouve dans leurs lettres le mot jailli du coeur comme d'une source
vive; mais quel torrent de phrases perdues qui vont se jeter dans
l'ocean de la pensee! Or, je ne sais rien au monde de plus bete a
certaines heures que l'ocean, cette eternelle voix qui begaye depuis
la creation du monde sans avoir rien dit, ce monstre sans conscience
qui bat la terre sans savoir pourquoi.

Voici comment ecrivit Genevieve:

"Quand je pense, mon cher Octave, que tout ce que je vais te dire
arrivera a toi tout glace sous la main de la poste francais
de la poste allemande, je m'arrete decouragee. Tu me le disais un
jour: les lettres qu'on envoie a cent lieues sont comme les duels
qu'on remet au lendemain. Eh bien! je reprends mon courage; je
sens qu'un coeur qui parle garde sa force pour parler loin. Je
suis sure que, quand tu ouvriras ma lettre, il s'en exhalera je ne
sais quoi de mon ame qui ira droit a la tienne. Ah! mon Octave, je
suis desolee de n'etre pas partie avec toi: l'absence, c'est la
mort. Tu as emporte mon coeur et je ne respire plus.

"Que te dirai-je? Le chateau est desole comme moi; jusqu'aux
chansons d'Hyacinthe qui se changent en litanies. Ah! bien heureux
ceux qui aiment et bien heureux ceux qui n'aiment pas. Ainsi
Hyacinthe est triste de me voir triste, mais comme elle va et
vient avec insouciance! Ne te desole pas de mon chagrin, ce n'est
que le nuage du depart; j'aurai le courage de garder mes larmes.
Je vais vivre dans l'esperance de te voir bientot; non, je ne veux
pas pleurer."

La duchesse pleurait.

"Tu sais que je suis forte et que je puis dominer mon coeur.
Reviens pourtant bien vite; d'ailleurs, prends-y garde, si tu
tardais d'un jour, tu me trouverais mourante.

"Je ne suis pas jalouse, mais prends garde; si tu prenais quelque
gout aux Allemandes sentimentales; si tu disais un seul jour a une
autre que tu l'aimes, je sentirais ici un coup de poignard dans
mon coeur."

Pour tromper son chagrin, la duchesse ecrivit plus de dix pages a son
mari; mais elle se dit tout a coup: "Ce pauvre Octave! il faut que
j'aie pitie de lui." Voila pourquoi elle ne lui envoya que la premiere
page.

Sur ces mots ou elle disait: "Non, je ne veux pas pleurer," elle
laissa la trace de deux larmes. "--C'est mal, dit-elle, d'envoyer
des larmes." Mais elle ne refit pas cette page; il lui sembla qu'une
lettre recopiee n'etait plus une lettre d'amour.




XXV

LE DEMON DE L'ADULTERE


Pour ne pas inquieter la duchesse, qui n'aimait pas Paris, Octave lui
avait dit qu'il partirait pour Nuits pour prendre le chemin de fer de
l'Est.

Des qu'il fut a Nuits, il ecrivit cette depeche qu'il donna au tele-
graphe pour la marquise de Fontaneilles:

"Midi. Je pars pour Ems. J'y serai apres-demain. Je vous saluerai
a l'hotel d'Angleterre ou a l'hotel de Russie.

"PARISIS."

Des que la depeche fut partie, Octave comprit son imprudence; non
qu'il s'inquietat d'avoir donne son nom aux hommes du telegraphe, mais
le marquis de Fontaneilles pouvait arriver de Londres tout juste pour
recevoir la depeche. "_Alea jacta est!_" s'ecria-t-il. Et il n'y pensa
plus.

La depeche arriva dans les blanches mains de Mme de Fontaneilles, le
marquis n'etant pas revenu de Londres. Elle la lut vingt fois, parce
qu'elle y vit la marque de sa destinee. "Et moi aussi, je serai a Ems
apres-demain, dit-elle en ecoutant battre son coeur."

Elle entendit la voix de Mlle de Joyeuse, qui montait l'escalier. Elle
chercha une allumette pour bruler la depeche, mais, ne trouvant pas
de feu sous sa main, elle la dechira et la jeta dans l'atre, se
promettant de la bruler plus tard. "Ma chere belle, dit-elle a sa
soeur, nous partirons ce soir pour le Rhin. Es-tu contente?--Plus
joyeuse que jamais, dit la jeune fille qui avait l'habitude de jouer
sur son nom quand elle etait heureuse.--Tu sais, reprit Mme de
Fontaneilles, que nous nous arreterons a Nancy chez la chanoinesse,
mais pour quelques heures seulement. Je te donnerai une robe de
dentelle qui fera bien des jalouses a Ems, car on se fait belle
la-bas!

On partit le soir; a Nancy on manqua le train; un accident en vue
d'Heidelberg retarda encore les voyageuses; si bien qu'on n'arriva pas
le surlendemain a Ems comme on se l'etait promis.

La marquise pietinait d'impatience comme une femme qui ne veut pas
obeir aux evenements. Mlle de Joyeuse, qui etait tres babillarde,
remarqua que sa soeur etait devenue bien silencieuse.

C'est que Mme Fontaneilles etait dominee par une seule pensee qu'elle
ne disait pas; elle dessinait d'avance dans son imagination toutes les
scenes de son entrevue avec Octave. Elle se demandait comment elle
echapperait a la vigilance de Mlle de Joyeuse. N'y avait-il pas mille
manieres de tromper tout le monde? on rencontrerait Octave par hasard;
on s'etonnerait beaucoup de part et d'autre, il serait la retenu pour
attendre des ordres du ministre; rien ne s'opposait a ce qu'on passat
une journee ensemble, sinon dans le meme hotel, du moins dans la meme
caleche et a la meme table. La nuit venue, Mlle de Joyeuse, qui
avait encore le sommeil des enfants, s'endormirait bien vite; Mme de
Fontaneilles ecrirait des lettres dans la chambre voisine; ne voyant
plus de lumiere, sa soeur la croirait couchee, pendant que, toute
eperdue, elle serait chez Octave, donnant son coeur, donnant son ame,
donnant sa vie; heure adorable et terrible que les femmes appellent
l'heure du sacrifice.

Mme de Fontaneilles etait partie a huit heures du soir par l'express
de l'Est.

A neuf heures, le marquis arrivait de Londres par l'express du Nord.

Il etait si hautain et si fier que nul dans sa maison n'osait lui
adresser la parole. Il entra silencieusement et monta droit a la
chambre de sa femme.

Au moment ou il allait entrer, la femme de chambre se hasarda a lui
dire que la marquise etait partie. M. de Fontaneilles ne put retenir
un mouvement de colere. "Partie! Et depuis quand?--Ce soir meme.--Avec
sa soeur?--Oui, monsieur le marquis. Madame a ecrit a Monsieur.
Je l'ai conduite a la gare de Strasbourg. Madame doit s'arreter a
Nancy.--Est-ce qu'elle toussait toujours?--Pas du tout, monsieur le
marquis."

Le marquis entra dans la chambre et referma la porte violemment. Son
oeil jaloux courut partout sur le lit, sur les meubles, sur le tapis.
Il deposa sur le petit secretaire le bougeoir qu'il avait a la main.
"Elle m'avait ecrit, dit-il. Mais sa lettre ne me reviendra que dans
deux jours."

Mme de Fontaneilles avait laisse la clef de son secretaire comme une
femme qui n'a pas de secret: le marquis l'ouvrit et n'y trouva que
des lettres de femmes. "Suis-je assez fou, dit-il, en voyant dans la
psyche ses cheveux en desordre, sa paleur, ses traits contractes. Ma
femme va a Ems avec sa soeur, quoi de plus naturel, puisque c'etait
convenu; puisque c'est par ordonnance du medecin?"

Mais la jalousie tenaille le coeur des jaloux; il n'en etait qu'a ses
premieres tortures.

Voyant quelques chiffons dans la cheminee, le marquis y courut et
les saisit. Il decouvrit du premier regard un lambeau de depeche
telegraphique. "J'ai trouve," dit-il avec une joie mortelle.

Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour retrouver les autres
lambeaux: c'etait l'appel de Parisis a la marquise.

M. de Fontaneilles faillit tomber a la renverse. Il eclata dans sa
fureur et brisa la psyche.

La pendule sonnait dix heures. "Si je n'arrivais!" dit-il.

On peindra mal toutes ses angoisses; il adorait sa femme sans le lui
dire jamais, comme si son amour eut paru une humiliation. "Ce Parisis,
cria-t-il d'une voix sourde, je l'ai toujours hai!"

Il alla dans sa chambre, qui n'etait separee de celle de la marquise
que par une petite bibliotheque intime ou ne se montraient guere que
des livres de religion. Dans sa chambre, sur une table ou il n'y avait
que des armes, il prit tour a tour un revolver, un poignard, des
pistolets, un couteau malais. "Malheur! malheur! s'ecria-t-il. Si
j'arrive trop tard, je les tuerai tous les deux. Si je n'arrive pas
trop tard..."

Il retint sa phrase pour laisser tomber ce mot froid comme l'acier:
"Je te tuerai, Parisis!"

Et apres un silence: "Et que ferai-je de cette femme?"




XXVI

NEE POUR AIMER, NEE POUR SOUFFRIR


Le marquis de Fontaneilles se fut venge de son malheur sur tout le
monde, tant la haine eclatait en lui.

Il eut la cruaute, que dis-je? la lachete d'aller lui-meme au
telegraphe pour envoyer cette depeche a la duchesse de Parisis:

"Madame la duchesse de Parisis est avertie par le marquis de
Fontanes que M. de Parisis et madame de Fontanes ne l'attendent
pas la nuit prochaine a Ems, hotel d'Angleterre ou hotel de
Russie._

"FONTANEILLES."

Il etait minuit quand Genevieve recut cette etrange et horrible
depeche. Elle comprit bien que Fontanes voulait dire Fontaneilles. La
jalousie, qui n'etait pas aveugle cette fois, lui dessilla les yeux.
"Ah! mon coeur! dit-elle, ne trouvant plus d'air a respirer, je
pressentais bien cela. Cette femme t'a frappee a mort dans ton
bonheur."

Elle appela Hyacinthe. "Hyacinthe, lui dit-elle, je vais
mourir.--Mourir! s'ecria Hyacinthe en la soulevant dans ses bras, car
la pauvre femme etait evanouie.--Non! dit Genevieve en se ranimant, je
veux aller a Ems, je veux sauver mon bonheur."

Elle conta tout a Hyacinthe. "Oui, dit la jeune fille, il faut partir,
et je veux partir avec vous."

Une heure apres, les deux femmes etaient a Tonnerre, ou elles
prenaient l'express pour Paris. Le soir, Genevieve partit par le train
de Cologne, sans rencontrer le marquis de Fontaneilles, qui partait en
meme temps.

Qui peindrait jamais les angoisses de cette pauvre femme,--cette
pauvre mere deja, qui risquait son enfant pour son mari? Il n'y a
que celles qui ont ete trahies dans les joies de leur amour qui
comprendront ces horribles douleurs.

Hyacinthe tentait de consoler la duchesse. "Non, non, disait
Genevieve, je suis comme ma mere: nee pour aimer, nee pour souffrir!"

A Cologne, la duchesse se separa de Hyacinthe, quelles que fussent
les prieres de la jeune fille. "Non, Hyacinthe, je veux arriver a Ems
toute seule et mysterieusement. Allez m'attendre a Parisis--vivante ou
morte."




XXVII

TOURNE-SOL ET LA TACITURNE


Cependant Parisis etait arrive seul a Ems par une de ces eclatantes
journees de mai, qui font croire a l'amour ceux-la memes qui ne sont
pas amoureux.

A la gare de Coblentz, Parisis avait rencontre Mlle Tourne-Sol et la
Taciturne, qui allaient tenter la fortune sur la rive etrangere.

Il les avait a peine saluees de la main, ne voulant pas refaire leur
connaissance, se croyant devenu un homme tout a fait serieux par son
titre de mari et par son titre de ministre; mais a Ems, il s'apercut,
cinq minutes apres son arrivee, qu'elles etaient, comme lui,
descendues a _Englischer-Hof_.

Il pensa aller retenir sur la promenade un autre appartement. Il ne
voulait pas etre en pays--de connaissances--pour recevoir la marquise
de Fontaneilles.

Mais il ne trouva pas mieux que l'hotel d'Angleterre. En effet,
l'appartement etait vaste et il avait deux entrees. Et d'ailleurs
Octave n'avait-il pas ecrit a Mme de Fontaneilles qu'il l'attendait a
l'hotel d'Angleterre ou a l'hotel de Russie? Or, a l'hotel de Russie,
il n'y avait rien a louer, hormis sous les toits.

Parisis essaya d'abord de vivre renferme; il demanda a dejeuner; mais
cela lui parut si triste de tenir compagnie aux gravures allemandes
qui ornaient son salon de passage, qu'il ne put resister au plaisir
d'aller dejeuner au soleil, devant la Conversation, comme il faisait a
Bade,--comme on fait a Ems. "A la bonne heure, dit-il en ecoutant la
chanson du vin du Rhin tombant dans son verre, on peut dejeuner ici
gaiement."

Mais a peine lui avait-on servi un filet de chevreuil aux confitures
de groseilles, que Tourne-Sol et la Taciturne vinrent se pencher
au-dessus de lui. "Eh bien! voila comme tu dejeunes sans nous, toi!"
Elles etaient de si belle humeur, elles repandaient un si doux parfum
de Paris, qu'un peu plus Octave leur disait de s'asseoir. Mais il
les maintint debout, presque a distance, par ce simple mot: "Chut!
j'attends la reine de Prusse."

Les deux demi-comediennes s'envolerent comme deux oiseaux.

Mais elles n'allerent pas loin; elles s'abattirent sous la prochaine
branche et firent tout haut un menu franco-allemand des plus imprevus.
Par exemple, elles demanderent du vin de Champagne du Rhin; Octave ne
fut pas peu surpris de voir qu'elles etaient plus savantes que lui sur
ce sujet, puisqu'en effet on leur apporta du vin de Champagne du Rhin,
un vin mousseux avec je ne sais quoi de sauvage dans le bouquet.

Parisis, tout en gardant sa severite, ne pouvait s'empecher de songer
un peu a ces bonnes annees de sa vie ou il vivait sans prejuges et sans
soucis, ne craignant de s'attabler en plein soleil avec des comediennes:
Mais la vie ne se passe pas a dejeuner;--bien mieux, les hommes serieux
ne dejeunent pas,--hormis en voyage.

Cependant Mlle Tourne-Sol et la Taciturne, voyant que la reine de
Prusse n'arrivait pas, se hasarderent a envoyer une coupe pleine a
Octave. Il ne fit pas de facons pour boire avec elles. Il regarda la
coupe ou petillait le vin du Rhin mousseux et y trempa ses levres avec
un sentiment de melancolie. C'est que, sans le savoir, il buvait a la
derniere coupe de sa jeunesse.

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