Les grandes dames
A >>
Arsene Houssaye >> Les grandes dames
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 | 37 |
38 |
39 |
40 |
41
"Si tu rencontres le duc de Parisis, dis-lui tout bas que ma
penitence est plus grande encore que mon amour.
"MATHILDE."
Or, la grande dame qui bravait la tempete, et la jeune fille qui etait
venue pour oublier son coeur, se rencontrerent au dortoir, lit a lit.
Une nuit qu'elles ne dormaient pas parce qu'elles pleuraient:
"Pourquoi pleurez-vous?" se demanderent-elles toutes les deux.
L'une fit sa confession. Elle aimait toujours Parisis. "Et vous, ma
soeur?--Vous avez raconte mon histoire, j'aime toujours Parisis."
La blessure saigna, la plaie s'etait ouverte, l'orage avait ressaisi
leur coeur.
Le lendemain a midi, elles n'etaient plus aux Filles-Repenties. "Ce
n'est pas la encore que je pouvais oublier, dit la jeune fille en se
retournant vers le Refuge; il faut que je brise mon corps pour tuer
mon coeur, il me faut les rudes devoirs de la soeur de charite."
XIX
LA GRISE
La marquise de Fontaneilles etait devenue folle du duc de Parisis, si
le duc etait devenu amoureux d'elle.
Il s'avouait a lui-meme qu'il se donnait bien de la peine pour
conquerir non pas le coeur qui etait a lui depuis longtemps deja, mais
pour conquerir ce bien plus visible et plus humain qui s'appelle le
corps. "Une guenille," dit Diogene. "Toute la femme," dit don Juan.
Le marquis de Fontaneilles etait parti pour Londres, ou il devait
acheter des chevaux et ou il etait attendu par son ami lord Harttford,
pour quelques visites dans le Devonshire.
La marquise etait seule a Paris: il devait la retrouver, a
Fontaneilles ou a Ems. Depuis qu'elle aimait Octave, elle avait pali,
elle ne respirait qu'a moitie, la fievre la prenait souvent; son
medecin avait conseille au marquis de la conduire a Ems pour y faire
une saison, ne fut-ce meme qu'une demi-saison. L'eau providentielle
d'Ems et l'air balsamique des montagnes voisines devaient effacer ces
premieres atteintes d'une irritation de poitrine. Il etait convenu que
si Mme de Fontaneilles se decidait a aller a Ems, elle y emmenerait sa
jeune soeur, cette jolie Clotilde de Joyeuse, ces dix-sept annees
qui s'eveillaient legeres et souriantes sous la plus belle chevelure
rousse qui eut rayonne en France depuis Mlle de Fontanges.
Mme de Fontaneilles, ne savait que faire; tous les matins elle se
decidait a partir pour la terre de son mari, toutes les apres-midi
elle se decidait a aller a Ems, mais tous les soirs elle se decidait
a rester a Paris. C'est que tous les soirs elle recevait la visite de
Parisis.
Mme de Fontaneilles, une fois dans la bataille, n'avait pas defendu
son coeur. Elle avait donne son ame, mais elle defendait sa vertu,
comme si on pouvait faire deux parts, une pour Dieu et une pour le
diable.
Octave ne doutait pas de son triomphe. Un soir deja, la marquise etait
tombee presque evanouie dans ses bras, en lui disant qu'elle voulait
mourir. Elle s'avouait vaincue, mais elle le suppliait a mains jointes
de la tuer dans ses embrassements, afin qu'elle ne se reveillat pas.
Elle versa tant de larmes ce soir-la, que Parisis se sentit desarme.
Une femme qui se donne est quelquefois plus difficile a prendre qu'une
femme qui resiste; une femme qui combat est plus pres de sa defaite
qu'une femme qui se croise les bras, parce que l'enivrement du combat
la precipite dans sa chute.
Le lendemain de cette soiree memorable, M. de Parisis pensa bien
serieusement a ne plus revoir la marquise. Il prevoyait une passion
violente qui deborderait de ses rives: rien ne pourrait l'arreter ni
la contenir: il en serait lui-meme submerge, malgre son habitude de
fuir toujours le mal qu'il causait. M. de Morny, qui le connaissait
bien, disait de lui: "Parisis met le feu aux monuments, mais il ne
se laisse pas consumer; il ne s'inquiete meme pas s'il y aura des
pompiers."
Mais la sagesse n'a jamais raison des hommes: si Parisis fut retourne
a Parisis, tout le monde eut ete heureux, lui tout le premier,
mais surtout la duchesse de Parisis, mais surtout la marquise de
Fontaneilles.
Pourquoi ne partit-il pas? Parce qu'il n'avait pas encore perdu
l'habitude des conquetes. C'etait Napoleon qui voulait aller a Moscou;
le conquerant des femmes est comme le conquerant des villes, il ne
veut jamais rebrousser chemin, meme s'il doit mourir en chemin.
Le duc de Parisis ne partit pas, parce qu'il n'etait plus maitre de
lui, parce que la terrible destinee des Parisis allait bientot se
montrer dans toute son horreur.
XX
QUE L'AMOUR DE LA RESISTANCE EST AUSSI IMPERIEUX QUE LE DESIR DE
L'AMOUR
Octave retourna donc vers cinq heures chez Mme de Fontaneilles, qu'il
trouva plus adorablement belle que jamais. "Je ne vous attendais plus,
lui dit-elle; mais puisque vous voila, je serai votre maitresse."
Et comme Octave lui fermait la bouche par des baisers trop eloquents,
elle se degagea pour lui dire ses volontes. "Mon ami, je vous aime
et vous donne ma vie: peut-etre Dieu me fera-t-il cette grace que je
mourrai bientot. Je ne crois pas aux annees selon l'almanach, je crois
aux siecles selon le coeur. J'ai plus vecu depuis que je vous aime que
je n'ai vecu jusque-la; donc, je ne defends plus rien de moi-meme."
Et comme Octave voulait trop prendre a la lettre ces dernieres paroles:
"Laissez-moi parler, continua-t-elle doucement. Je vous avoue qu'ici
meme, dans cet hotel, qui est l'hotel de M. de Fontaneilles, je ne veux
pas braver une pareille trahison. Depuis que je vous aime, je ne me sens
plus chez moi quand je suis chez moi."
Parisis vit apparaitre l'image de Genevieve. "Ni chez moi ni chez
vous, reprit Mme de Fontaneilles.--Je vous comprends, dit Octave,
chaque maison a une ame qui est un peu notre conscience. Je vais vous
proposer une chose bien simple: nous allons monter en fiacre et nous
irons debarquer au Grand-Hotel ou a l'hotel du Louvre, comme des
voyageurs qui traversent Paris.--Eh bien! non! repondit la marquise:
j'y ai songe, mais ce n'est pas encore cela. Il faut que je vous aime
de toutes mes forces, mais dans l'air vif des montagnes, loin de
Paris, plus loin que la France, a Ems."
Octave pensa que c'etait bien loin. "Vous ne me repondez pas?
reprit-elle avec anxiete.--C'est mon reve comme c'est le votre,
repondit Octave; mais n'oubliez pas que je suis attendu a Parisis
et que si je n'y suis pas demain, apres-demain matin Genevieve sera
a Paris.--Ah! bien, mon ami, vous irez a Parisis et j'irai a Ems.
Adieu."
Octave ne se resignait pas si vite a dire adieu. Il regarda Mme de
Fontaneilles et ne put s'empecher de se dire en lui-meme: "Elle est
pourtant bien belle!"
La femme ne neglige jamais la figure visible, meme si elle est tout
sentiment, tout coeur, toute ame. Celles-la memes qui ne croient pas
a la force des sens mettent en campagne toutes leurs coquetteries. Ce
jour-la, quoique la marquise n'eut songe qu'a jeter de l'eau sur le
feu, elle avait je ne sais quoi de provocant dans sa chevelure a la
Recamier, dans ses yeux pleins d'amour, dans sa pose inquiete et
agitee, qui donnait un voluptueux mouvement a sa gorge, que recouvrait
a peine une legere robe de mousseline entr'ouverte, dans la forme des
robes Pompadour.
La robe n'a pas ete inventee par la pudeur, mais par l'amour.
Octave prit les mains, prit les bras, prit les epaules de la marquise,
puis l'appuyant violemment et tendrement sur son coeur: "j'irai a Ems,"
lui dit-il.
Il esperait bien la vaincre soudainement par cette promesse; mais elle
sortit victorieuse de ses bras.
Quand Octave prit son chapeau, la marquise se leva et l'accompagna
amoureusement jusque dans l'antichambre. "A Ems! lui dit-elle.--A
Ems!" lui repondit-il.
Cette promesse fut scellee par un dernier baiser; mais des qu'Octave
entendit refermer la porte, il murmura en descendant l'escalier: "Je
n'irai pas."
XXI
LE DERNIER SOUPER
Le soir, Octave voulait partir pour Parisis. Il fut retenu par
Villeroy qui lui dit que Miravault et Monjoyeux voulaient diner avec
lui.
On se rappelle peut-etre que dans les premiers chapitres de ce
livre on a mis en scene quatre amis tres opposes de caractere, qui
aspiraient: AU POUVOIR: c'etait M. de Villeroy;--A LA FORTUNE: c'etait
M. de Miravault;--A LA RENOMMEE: c'etait Monjoyeux.--A L'AMOUR:
c'etait M. Parisis.
Ils se retrouverent donc ce soir-la a diner. "Eh bien, leur dit
Parisis, c'est moi qui ai eu raison. Vivre amoureux et oublie, c'est
le souverain bien.--Et pourtant, dit Monjoyeux, inscrire son nom sur
un chef-d'oeuvre.--livre, statue ou tableau,--qui traversera les
siecles, n'est-ce pas plus beau que ces heures de paresse passees aux
pieds d'une femme? Mais apres tout le duc de Parisis a raison, car
combien faut-il de livres, de statues et de tableaux pour creer une
oeuvre immortelle!--d'autant que tout a ete fait.--Je m'avoue vaincu
devant Octave.--Et moi aussi, dit M. de Villeroy, car je vais vous
confier un secret. Vous savez tous que je revais le pouvoir par le
ministere des affaires etrangeres. Eh bien! j'ai brule mes vaisseaux,
apres vingt annees de diplomatie. Hier, on m'a offert une ambassade;
j'ai eu le tort de devoiler que j'avais des idees absolues en
politique. Il y a en France un homme qui pense et un homme qui parle;
j'ai compris cela trop tard. Je n'ai pas de rancune et je reconnais
que l'homme qui pense et l'homme qui parle sont deux maitres. Je n'ai
pas voulu m'humilier devant moi-meme: j'ai discute pied a pied comme
un homme qui sent que son epee est bonne. Quoique ma nomination fut
decidee, le ministre a dit qu'il aviserait. Nous nous sommes salues
froidement. Vous avez vu ce matin au _Moniteur_ un autre nom que le
mien."
Monjoyeux felicita Villeroy. "Ces defaites-la, lui dit-il, sont des
victoires. On perd son ambassade, mais on se gage soi-meme. Vous voila
un homme libre, buvons a votre liberte."'
Marivault leva son verre, mais tristement. Depuis le commencement
du diner il etait soucieux. "A quoi pense Marivault? demanda
Parisis.--Mon cher ami, repondit l'homme d'argent, je pense que moi
aussi, je m'avoue vaincu devant vous.--Je m'en doutais, reprit Octave.
Depuis que je vous ai vu monter l'escalier de la marquise Danae, j'ai
tremble pour vos millions."
Miravault soupira, brisa son verre et parla ainsi:
"Mea culpa! J'ai defie l'or et j'ai ete mitraille par l'or. J'ai eu
mes soudaines ascensions, mais d'un seul coup je suis retombe a mon
point de depart. Ah! mes amis, quel steeple-chase que cette course
au pays de l'or! quelles stations douloureuses dans les cohues
indicibles! Combien de sourires aux coquins qui vous ont depasse d'une
tete! Combien de beaux sentiments il faut tuer sous soi! Et tout cela
pour n'avoir pas le prix! Ah! si c'etait a recommencer, comme j'irais
me jeter dans ma petite terre paternelle pour y vivre de rien,
c'est-a-dire de m'a petite fortune patrimoniale. Voila mon histoire en
quatre mots: J'avais quatre-vingts mille francs. Que voulez-vous faire
de quatre-vingts mille francs a Paris? Il n'y a pas de quoi vivre plus
d'une annee quand on a des passions. Or, quand on a mange son capital,
on n'a plus de revenus; j'ai mieux aime ne vivre qu'un jour. J'ai joue
a la Bourse sur les idees de Parisis, j'ai ramasse ses miettes et
je suis devenu maitre de quatre millions. Mais qu'est-ce que quatre
millions quand on a quatre millions! La veille, c'etait beau;
le lendemain, on aspire au cinquieme million. Nul ne reste dans
l'escarpement; on veut monter, toujours monter, jusqu'au point ou
l'on tombe a la renverse pousse par le vertige. C'est moins encore la
fortune que l'amour qui m'a trahi. Parisis avait raison, il a toujours
raison. Quand il m'a vu amoureux de la marquise Danae, il m'a dit:
"Elle a deux fausses dents, cela ne l'empechera pas de te manger."
Elle m'a mange tout vif.
"Voila, mes amis, l'histoire de l'argent. De tous ceux qui s'elancent
dans la vie a travers la jeunesse, l'homme qui court apres l'argent
est le plus malheureux. Je n'ai pas eu le temps de vivre une heure.
Je traversais les fetes comme vous, mais j'entendais les minutes me
crier: "Tu perds ton temps!" Et j'allais, et j'allais, et j'allais
toujours! Je n'ai pas eu le temps de voir mourir ma mere! je n'ai pas
eu le temps d'admirer les oeuvres d'art qui illustraient mon hotel et
mon chateau, qui seront vendues ces jours-ci! je n'ai pas eu le temps
de voir un soleil couchant! que dis-je? je n'ai pas eu le temps d'etre
amoureux! Quel rocher que celui-la! Sans compter que les fortunes
d'aujourd'hui sont versees dans le tonneau des Danaides."
Miravault essuya son front. "Adieu, mes amis! dit-il en se levant. Je
suis reste digne de vous, je le prouverai. Je vais faire un plongeon
pour me retremper: quand vous me reverrez a la surface de l'eau, c'est
que j'aurai le bon vent. Adieu!" Et, comme un fou, Miravault serra la
main de ses amis et s'eloigna en toute hate, "Ce pauvre Miravault! dit
Villeroy; qui de nous se fut imagine qu'il batissait son chateau sur
le sable!--Moi, dit Parisis. J'etais plus riche sans argent que lui
avec ses millions, parce que je dominais la femme, tandis que lui
etait domine par la femme."
Comme Parisis parlait ainsi, Leo Ramee entra. On le salua par un
toast. "Tu arrives a propos; il n'y a qu'un instant, nous etions
quatre blesses sur le champ de bataille de la vie.--Oui, dit
Monjoyeux; comme Salomon lui-meme, nous reconnaissions que tout est
vanite, rien que vanite;--que la femme est amere;--que l'ambition
a trop de cartes biseautees dans son jeu;--que la renommee a trop de
caprices,--et que la fortune a des coups de theatre tragiques.--Vous
avez oublie le travail!" dit Leo Ramee.
Il parlait avec une noble fierte. "Le travail, mes amis, vous ne le
connaissez pas; c'est la muse du matin qui vous eveille doucement, qui
vous conduit a l'atelier dans l'aureole des reves, qui vous met le
pinceau a la main en vous pariant Raphael, qui vous chante la gaie
chanson de l'alouette et qui vous dit, a toute heure, que l'Art aussi
est une royaute."
Parisis serra la main a Leo Ramee. "C'est beau, tout ce que tu dis la;
je ne t'ai jamais vu si enthousiaste et si radieux!--C'est que, tout a
l'heure, j'ai ete nomme membre de l'Institut."
Monjoyeux porta un second toast a Leo Ramee. "Au Travail! s'ecria-t-il
avec une vive expansion d'amitie.--C'est bien, mon cher Leo, dit
Parisis, mais pourtant n'oublie pas que Raphael n'etait pas de
l'Institut."
XXII
UNE CAUSERIE SUR LES FEMMES AU CONCERT DES CHAMPS-ELYSEES
Ce soir-la, c'etait un vendredi, "tout Paris qui n'aime pas la
musique" etait au concert des Champs-Elysees,--le concert Musard,
comme on dit toujours,--parce qu'en France la royaute a toujours un
lendemain.
Parisis et Villeroy allerent au concert, non pas pour la musique, mais
pour voir quelques-unes de leurs contemporaines. Il y avait tant de
monde que c'etait a grand'peine si deux promeneurs de front pouvaient
passer. Aux loges d'avant-scene, s'epanouissaient dans la fumee de
cigare les plus grandes dames. On s'etait dispute les places, non pour
etre au spectacle, mais pour etre en spectacle; aussi les promeneurs
ne voyaient que le dessus du panier. Quelques bourgeoises
pretentieuses avaient voulu, comme les grandes dames, faire corbeille
de fleurs; mais c'etait des bouquets de la fontaine des Innocents.
Celles qui aimaient la musique c'etaient, comme de coutume, approchees
des musiciens, s'imaginant tout betement que le concert des
Champs-Elysees est un concert et non un salon.
Apres tout, celles-la avaient raison, parce que celles-la n'etaient
pas piquees de ce demon parisien qui dit aux femmes les mieux nees:
"Vous jouez un role, entrez en scene."
Les deux amis, qui savaient tout cela, emporterent d'assaut une
position difficile: ils prirent deux chaises a la porte et se firent
une avant-scene devant les avant-scenes, decides a tout braver, non
seulement les murmures des femmes, mais le parlementarisme des hommes.
Ils s'etaient etablis, sans le savoir, devant le cercle de la duchesse
de Hauteroche; on allait se facher autour d'elle; mais comme elle ne
douta pas que Parisis se fut mis la pour ses beaux yeux, elle apaisa
d'un signe d'eventail les coleres qui s'elevaient autour d'elle.
Quand il reconnut Mme Hauteroche, Parisis salua de son beau sourire et
forca la duchesse a se remettre sur le devant de la scene, elle et
une de ses amies, Mme de Tramont, surnommee dans son monde la
Forte-en-Gueule, quoiqu'elle eut la plus adorable bouche qui fut au
monde. Mais quand on a de si belles dents, il faut bien mordre son
prochain, surtout quand on n'a pas d'amant. Combien de femmes qui sont
mechantes parce qu'on ne leur a pas donne l'occasion d'etre bonnes!
"Monsieur de Parisis, dit Mme de Tramont a Octave,--ils se connais-
saient bien,--puisque nous avons la bonne fortune de vous rencontrer
avec M. de Villeroy, qui ne vaut pas mieux que vous, vous allez nous
faire quelques portraits a La Bruyere et a La Rochefoucauld.--Apres
vous, madame,--Oh! moi, je ne sais plus mordre."
Et elle montra ses trente-deux dents, trente-deux perles fines, pas
une de moins, pas une perle noire. "Voyez-vous, dit-elle, depuis qu'il
m'est pousse deux dents de sagesse, je ne me reconnais plus."
Mais comme on ne peut pas vaincre les bonnes habitudes, elle dit en
voyant passer une femme irreprochable au bras de son mari: "C'est une
femme parfaite comme les tragedies de Racine, voila pourquoi elle
est si ennuyeuse. C'est elle qui, a la cour, chante si bien: _Il
pleut-t-il pleut, bergere_...--Vous n'aimez pas les liaisons, madame,
dit Villeroy.--Non; une femme qui dit _t-il pleut, bergere_, me
revolte; si j'etais son mari, je demanderais ma separation.--C'est
egal, dit Parisis, je vous trouve severe; a tout prendre, j'aimerais
mieux _t-il pleut, bergere_, qu'un tenor dans la chambre a coucher
de ma femme.--Chut! la voila la-bas, la femme au tenor, dit Mme de
Hauteroche.--Pourquoi chut! dit la belle amie de la duchesse, est-ce
qu'elle disait chut! au tenor, quand il chantait?--Il parait qu'il
n'avait pas assez de voix quand il a chante un duo avec elle, car
elle lui a dit adieu a la troisieme station.--La pauvre femme, dit
Villeroy, elle avait perdu deux annees de sa vie, deux annees! sept
cent trente et un jours! a etudier les quatre tenors de Paris. Le
soleil de la rampe est trompeur; elle a choisi celui qui avait la
mauvaise methode.--Enfin! dit Parisis, il faut bien que les femmes
prennent des lecons de fugue et de contre-point."
Passa la veuve de Malabar: "Tambours, battez aux champs, dit Villeroy,
voila un monument d'un autre age; quand on a ete belle, on l'est
toujours; les ruines ont encore leur grandeur et leur caractere.
--C'est aujourd'hui la veuve ideale; elle est en deuil de son mari
et de son amant. Je me rappelle toujours le mot de son mari quand
son amant l'a plante la: "Tu pleures, ma chere amie! tu es si bonne;
je t'avais toujours dit que cet homme-la nous tromperait."--Les maris
d'aujourd'hui, dit Parisis,--eut-il dit cela avant d'etre marie?--font
jouer le role ridicule a l'amant. Par exemple, voila un homme d'esprit
passant avec sa femme qui a eu son quart d'heure de folie plus ou moin
platonique. Le mari protegeait beaucoup l'amant; il lui savait gre de
porter l'eventail, le manteau et le chien de la dame; c'etait lui qui
demandait les gens, qui se precipitait au marchepied, qui faisait les
lectures pieuses. Le mari aimait l'Opera,--vu des coulisses;--il ne
s'inquietait pas de quelques nuages sur les ciels bleus de l'hymenee.
Il savait que sa femme etait une brave creature qui, comme toutes les
femmes, aurait ses jours de revolte en passant le cap des Tempetes,
apres quoi elle lui reviendrait a jamais amoureuse et reconnaissante.
Voila qu'un jour l'amant ou l'amoureux s'apercoit que la dame a pris
un train de plaisir sur les bords du Rhin avec un jeune creve de haute
lignee. Dieu sait si l'amant s'indigna! Il va trouver le mari et lui
represente qu'il ne peut laisser sa femme voyager ainsi. "Est-ce que
cela vous fait beaucoup de chagrin?" dit le tres spirituel mari en
eclatant de rire au nez de celui qui plaidait l'honneur de la maison."
Rodolphe de Villeroy fit remarquer que le XIXe siecle etait le siecle
des maris. Ils voient tout et se moquent de tout. "Excepte, dit la
duchesse de Hauteroche, ce savant celebre qui passe la-bas avec sa
femme et ses deux filles, une de ces femmes immaculees qui n'ont hante
que les montagnes neigeuses. Elle ne manque pas un sermon! si ce n'est
pas pour elle, c'est pour ses filles. En effet, des que ses filles sont
assises devant la chaire, elle change de paroisse, elle court a un autre
preche, elle monte quatre etages quatre a quatre, elle trouve un jeune
avocat stagiaire qui la renverse par son eloquence. Pendant ce temps-la,
l'astrologue se laisse choir dans un puits.--Dans un puits! dit la dame
aux trente-deux dents, il se laisse choir dans les bras d'une comete,
un joli bas-bleu qui a une tache d'encre pour grain de beaute. Je les
ai vus qui s'en allaient bras dessus bras dessous piper les etoiles."
Passa la reine des Abeilles: "Saluez, Villeroy, voila la reine des
Abeilles; les grenouilles demandent toujours un roi, les abeilles
demandent toujours une reine. Cette reine des abeilles nous vient de
loin, mais elle est plus Parisienne que les Parisiennes nees sur le
boulevard des Capucines. Elle regne imperieusement sur la mode et sur
l'esprit; elle donne le ton; les envieuses disent le mauvais ton, mais
elles le prennent. Autrefois, il y avait le coin du roi et le coin de
la reine; aujourd'hui, il y a le coin de la princesse de M----
--Oui, elle marque bien son coin.--Il n'y a pas un critique musical
qui ne deviendrait plus savant s'il allait a son ecole. Ils ne parlent
que par oui-dire, elle parle par oui-chanter."
La princesse salua le groupe avec sa grace enjouee et spirituelle.
"Elle n'a peur de rien, dit Parisis, parce qu'elle n'a pas peur
d'elle-meme."
Une jeune brune passait alors. "Ce n'est pas comme cette femme
sentimentale qui se fait un masque de son eventail, tant elle craint
de montrer son coeur. Regardez bien, elle va rougir et palir tour a
tour quand va passer devant elle ce jeune aide de camp qui a ete
un heros a la guerre et qui est un mauvais soldat dans sa passion.
--Pourquoi ces deux femmes blondes ne se quittent-elles pas? Parce
qu'elles fricassent ensemble le moineau de Lesbie, comme autrefois
Ninon et la Maintenon.--Et cette femme rousse, pourquoi est-elle
seule la-bas en face de nous?--C'est pour etre deux; depuis qu'elle
a ete chassee du Paradis par Adam lui-meme, cette Eve majestueuse
siffle des airs de serpent.--C'est la fete des rousses! Fontanges
serait plus a la mode que jamais. Qui donc est couche dans ce
fauteuil?--C'est une Havanaise: un diable-a-quatre, qui fait du
mariage la vie a trois.--Je m'apercois que l'empire n'est plus aux
Parisiennes. Voyez donc toutes ces Italiennes, ces Espagnoles et
Americaines. L'Ocean a jete ses vagues jusque sur le bord du lac.
--C'est la force de Paris de faire des Parisiennes de toutes les
figures du globe."
Passa une chercheuse d'esprit qui n'a jamais trouve: "Ah! voila la
belle des belles! dit Villeroy. Elle est descendue de son char de
triomphe et marche dans la souverainete de la queue de sa robe et de
sa niaiserie heraldique.--Qu'est donc devenue sa soeur depuis son
equipee? demanda la duchesse.--Sait-on ce que deviennent les vieilles
lunes? dit Parisis, car la femme a la mode est comme la lune, elle
se renouvelle tous les mois. Aussi la femme a la mode a toujours je
ne sais quoi de l'inconstance de la lune naissante et decroissante
dans ses passions ou dans ses fantaisies, non pas seulement tous les
mois, mais toutes les heures.--Toutes les femmes ne sont pas
lunatiques. Combien qui sont des anges de douceur et de vertus, de
grace et de charite!--Je n'en connais pas une, a commencer par moi,"
dit Mme de Tramont.
Parisis regarda la dame: "Celui qui voudrait faire l'histoire des
contradictions ferait votre histoire, dit Parisis. Vous avez raison,
la logique de la femme c'est d'etre illogique; elle ne triomphe que
par l'imprevu, elle n'est parfaite que par ses imperfections, elle
n'est divine que parce qu'elle est humaine.--Chut! dit Mme de Tramont,
voyez donc Mme de Clarmonde qui pleure son premier amour parce qu'elle
n'a pu en trouver un second.--L'amour est un temple en ruines; on
n'y cueille que les fleurs de la mort. Les Romains avaient raison de
porter au temple de Venus tout ce qu'il fallait pour les funerailles
des trepasses, car rien ne consume plus rapidement la vie,--la vie de
l'ame,--que la volupte.--Voyez donc cette comedienne et cette duchesse
qui se regardent du haut de leur dedain, plus ou moins theatralement;
elles portent pourtant des robes faites par la meme couturiere, comme
elles-memes sont faites par la pareille nature.--Vous trouvez ces
robes invraisemblables?--Non, dit Mme de Tramont, ce sont les
femmes.--_Impudicus habitus signum est adulterae mentis._--La mode a
toujours raison. M. de Buonaparte a tres bien dit: Quand le Francais
est entre la crainte des gendarmes et celle du diable, il se decide
pour le diable; mais quand il est entre le diable et la mode, il obeit
a la mode."--Et pourtant c'est le peuple, le plus spirituel de la
terre, a ce qu'il dit.--Il lui faut toujours des idoles a ce peuple
parisien; quelles sont donc les nouvelles idoles du jour? demanda
Mme de Tramont.--La femme la plus adoree, la plus peinte, la plus
sculptee, la plus gravee, c'est une morte: Marie-Antoinette. Tout le
monde lui a bati dans son coeur une petite chapelle expiatoire; c'est
qu'on a reconnu un peu tard que son seul crime avait ete d'etre une
femme sous sa couronne de reine. Crime qu'elle racheta si noblement en
restant une reine quand elle ne fut plus qu'une femme.--Oui, elle a
laisse partout sa figure et sa marque. Celle qui sera la figure de
la Charite au XIXe siecle, est tout entouree des meubles de
Marie-Antoinette, qui sont, il faut le dire, les plus adorables bijoux
qu'on ait travailles dans aucun temps,--reliques royales.--Mais
toutes les vraies princesses ne sont pas mortes. Combien qui sont
l'inspiration, le charme et la grace de leur temps! Il en est une qui
sculpte avec le grand art des Italiens de la Renaissance; il en est
une qui promene l'ame imperiale et artiste de la Russie par tous les
musees et tous les salons de l'Europe; il en est une qui le dimanche
tient sa cour pleniere, ayant encore, non pas des taches d'encre aux
doigts, mais des taches de couleur sur sa blanche main, car elle peint
comme un homme."
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 | 37 |
38 |
39 |
40 |
41