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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les grandes dames

A >> Arsene Houssaye >> Les grandes dames

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Comme tous ceux qui raisonnent sur cette these, Parisis se trompait.

Les deux femmes causaient toujours entre elles: c'etait un duo de
confidences intimes dont il n'arrivait qu'un mot ca et la a Octave.
Il comprit que Genevieve, toute en effusion, disait a la marquise les
joies de son coeur.

En voyant Mme de Fontaneilles, Octave pensait que c'etait du bien
perdu. Il jugeait que son mari ne comprenait rien ni a sa beaute ni a
son intelligence. "Ah! si j'avais eu le temps de l'aimer!" se dit-il
en admirant l'adorable tete de la marquise. Mais comme il voyait du
meme regard la tete de sa femme, plus adorable encore, il fit comme
les soldats apres la bataille, il mit son epee au fourreau et ne
songea qu'a etre un ami charmant pour la marquise.

Quand une femme nouvelle entre par une porte dans une maison, le
diable y vient par la fenetre.




XVI

LA MARQUISE DE FONTANEILLES


La marquise de Fontaneilles s'etait mariee a vingt ans. On l'a connue
jeune fille dans les salons parisiens sous le nom de Mlle Armande de
Joyeuse. Sur sa figure, on se disputait beaucoup sans bien s'entendre.
Pour les uns, elle n'avait que la beaute du diable, tandis que pour
les autres elle avait la beaute absolue. C'est que les juges, en
France, n'ont pas etudie a l'universite de Phidias et d'Apelles. Le
Francais n'est pas ne dessinateur, je dirai meme qu'il n'aime pas la
ligne severe; les minois chiffonnes l'ont toujours ravi. La plupart
des gens de lettres eux-memes n'ont qu'un vague sentiment de l'art.
Jean-Jacques, a Venise, n'allait pas voir les Giorgione, ni les
Titien; Voltaire, a Ferney, disait pompeusement: "Mon Versailles,"
devant quelques tableaux italiens des plus mediocres. Aujourd'hui,
Voltaire aurait peut-etre de meilleurs tableaux, et Jean-Jacques irait
voir les chefs-d'oeuvre pendant son sejour a Venise; mais si on leur
demandait leur sentiment sur la beaute, ils n'iraient pas le chercher
devant la Venus de Milo; ils le prendraient devant quelque Parisienne
aux lignes brisees par l'expression et la coquetterie.

Y aurait-il deux beautes, celle du marbre et celle de la chair?

La marquise avait la beaute de la chair, aussi disait-on que c'etait
la beaute du diable. Etait-ce pour cela qu'elle se donnait a Dieu?
Non, elle se donnait a Dieu parce que M. de Fontaneilles n'avait pas
su la prendre.

C'etait un de ces maris pareils a beaucoup de maris qui ne savent pas
amuser l'esprit de leur femme, quand ils n'ont pas eu le don d'amuser
leur coeur--parce qu'ils sont trop serieux dans leur magistrature
de mari pour avoir du coeur et de l'esprit.--Les maris s'imaginent
volontiers que le sacrement du mariage doit produire le miracle de
l'amour. Ils s'achetent une terre; elle est bien a eux apres le
contrat et la purge des hypotheques; ils epousent une femme, n'est-ce
pas a eux pareillement? A eux les moissons et les vendanges. Mais ils
oublient que la femme est comme la terre, que tout en elle a sa
fleur avant d'avoir son fruit; que si les gelees blanches du mariage
viennent la frapper dans sa fleur, le mari ne recueillera ni les
moissons ni les vendanges.

C'est ce qui arrivait a M. de Fontaneilles. Il avait eu avec d'autres
femmes ses heures de jeunesse; il etait revenu de ce qu'il appelait
les duperies du coeur: il voulait que sa femme sautat a pieds joints
sur toutes ces "femineries" indignes d'une ame fiere, qui ne doit
resplendir que pour les beaux sentiments de la famille et de la
religion. Par malheur pour lui, il n'avait pas purge les hypotheques,
il n'avait pas efface du coeur de sa femme les souvenirs de vingt ans
qui se reveillent un jour et l'envahissent toute.

Il etait d'ailleurs d'une jalousie espagnole, comme si sa mere, une
Pyreneenne, lui eut donne dans son lait cette inquietude meridionale.

Du plus pur faubourg Saint-Germain, il n'avait jamais "pactise"
avec les hommes nouveaux. Il faisait tous les ans le pelerinage de
Frosdorff pour esperer encore dans les destinees de la France. Il
sentait bien que son heure etait passee ou n'etait pas venue; il se
resignait au silence,--ce silence glacial sur la femme qui est le vent
d'hiver sans le printemps. Il se croyait bon chretien et bon mari.

La marquise eut prefere de beaucoup, je n'en doute pas, un mauvais
chretien et un mauvais mari comme il y en a tant, qui sont adores de
leur femme, ce qui prouve que, si la perfection etait de ce monde, on
n'en voudrait pas.

Mme de Fontaneilles s'etait resignee, disant a ses amies, qui la
plaignaient de vivre presque toujours dans ses terres: "Je me suis
resignee a mon bonheur."

Quoique son mari fut tres jaloux, il la laissait aller ca et la
dans le monde, pour ne pas trop ressembler au tyran de Padoue. Il
l'accompagnait le plus souvent et s'indignait toujours de la voir trop
decolletee, a l'inverse des maris parisiens. Mais il aimait mieux
l'accompagner a la messe qu'au bal.

La marquise s'etait donnee a Dieu. A Dieu toutes ses esperances et
toutes ses aspirations. Elle avait juge, quand elle etait jeune fille,
que sa vie ne serait pas si severe. Elle restait neuf mois au chateau
de Fontaneilles; a peine si elle passait a Paris le dernier mois du
printemps; a peine si son mari lui donnait un mois de vacances--elle
appelait cela ses vacances--a Dieppe, a Biarritz, a Bade, ou elle
allait avec sa mere et sa soeur, presque toujours sans lui.

C'etait donc une vaste solitude que sa vie. Elle avait espere avoir
des enfants, mais la trentieme annee allait sonner sans qu'un berceau
fut entre dans sa chambre. Le berceau, la benediction du ciel dans le
mariage.

Elle avait ses heures de desespoir; elle priait avec passion, le
dirai-je, quelquefois avec colere, car il lui semblait que Dieu
n'etait pas toujours la. Elle avait aussi ses heures de tentation;
quand elle voyait sa beaute opulente, elle s'ecriait avec un battement
de coeur, avec une aspiration vers l'inconnu, avec une secousse de
vague volupte: "Est-ce donc pour le tombeau!"

Depuis un an elle se demandait, avec une rougeur subite, pourquoi elle
n'etait pas tombee dans les bras d'Octave.

Le duc de Parisis avait jure tres serieusement d'effacer de son ame
les images du passe pour mieux voir celle de Genevieve dans l'avenir.
Il avait jure a Dieu dans le style officiel; mais il avait mieux fait:
il avait jure a lui-meme que Genevieve serait la seule femme de son
ame, de son coeur et de ses levres. Et il etait de bonne foi; car
s'il ne croyait pas a un Dieu qui ecoute les serments, il croyait a
lui-meme: il n'avait jamais manque a sa parole.

Pourquoi Mme de Fontaneilles etait-elle venue a Parisis? Elle ne le
savait pas bien elle-meme. Etait-ce un de ces jeux de la destinee, qui
s'amuse a creer des orages sur les serenites de la vie? Etait-ce pour
vivre sous le meme toit que celui qui lui faisait peur?

Elle se trouva bien heureuse dans le bonheur de Genevieve.

Mais huit jours apres, des Parisiens vinrent au chateau. Octave avait
deja oublie qu'il les attendait. Il aurait voulu qu'ils eussent
eux-memes oublie d'y venir, tant il se trouvait heureux lui-meme en
cette solitude a trois ou Mme de Fontaneilles repandait un charme
nouveau par sa figure et par son esprit.

Octave craignit de n'avoir plus une heure pour les reves. Lui qui
avait ete tout action, il trouvait doux de se reposer ainsi en pleine
nature, entre deux femmes qui etaient comme les figures de l'amour et
de l'amitie.

Et puis, quoiqu'il ne fut pas jaloux dans le sens francais du mot,
c'est-a-dire dans le sens brutal, il n'aimait pas qu'on jetat un
regard trop vif dans sa maison. Il etait Romain en deca du seuil;
pour lui, la femme etait une creature sacree que ne devaient jamais
profaner les vaines curiosites. Mais enfin, il faut etre de son temps
et de son monde.

On vit arriver a Parisis quelques amis bien connus d'Octave: le prince
Bleu, Guillaume de Montbrun et sa femme, le prince Rio, Monjoyeux,
d'Aspremont, le comte de Harken, le duc de Pontchartrain et sa femme,
la princesse ---- et sa jeune cousine de H----,--qui amenerent Mlle
Diane-Clotilde de Joyeuse, la soeur de Mme de Fontaneilles, une
adorable creature, un sourire de Dieu sur la terre.

Le chateau fut comme metamorphose. C'etait tout un monde qui allait,
qui venait, qui riait, qui chantait. Depuis un siecle, les ombres de
cette grande solitude n'avaient pas ete si gaiement evoquees. Ce fut
tous les jours une fete: on commencait le matin pour quelque belle
promenade vers les ruines voisines, le plus souvent en cavalcades
irregulieres; on dejeunait dans la foret, ou les plus beaux menus
sortaient de terre comme par magie; le soir, on faisait les charades,
on jouait la comedie improvisee, la seule comedie de l'avenir; on se
couchait tard, mais on se levait matin; car il est convenu que la vie
de chateau est plus desordonnee que la vie de Paris; il faut etre
fierement campe pour y resister: jambes d'acier, estomac d'enfer et
coeur de bronze.

On s'imagine que tout ce bruit et tout ce mouvement arracherent
Parisis a cette vive aspiration qui l'avait entraine vers Mme de
Fontaneilles. Eh bien! non. Quand un mauvais sentiment germe dans le
coeur, il pousse vite, comme les mauvaises herbes dans le ble de mars.
Vous etes tout surpris, aussitot les semailles, de voir le bleuet
et le coquelicot s'elancer rapidement, lui qu'on n'attendait pas,
au-dessus des tiges de ble. Et plus la terre est bonne et plus
l'ivraie monte vite. Voila pourquoi les plus grands coeurs sont
souvent les plus coupables; voila pourquoi la femme qui n'apporte a
Dieu que la moisson du bon grain est une vertu divine, car il lui a
fallu bien de l'heroisme pour arracher toujours les mauvaises herbes.

Octave de Parisis n'avait pas cet heroisme-la. Mais il croyait
fermement a la vertu de Mme de Fontaneilles.

La vertu est une robe faite apres coup sur la nature, pour cacher
les battements du coeur. Ce qui fait la force de la femme, c'est que
l'homme croit trouver la vertu sous la robe.

L'antiquite a connu M. de Cupidon--un enfant qui n'etait pas ne a
l'amour.--Les anciens ont eleve des temples a Venus--Venus pudique
et Venus impudique--aux chasseresses comme aux bacchantes;--mais
ils n'ont pas penetre dans le divin sanctuaire de l'amour. Nous ne
connaissons plus les neuf Muses, mais nous savons par coeur toutes les
sublimes strophes de cette muse moderne qui s'appelle la _Passion_.
Si nous avons moins bati de temples a l'idee, nous avons pieusement
eleve l'autel du sentiment.

Chez Sapho, comme chez Didon, l'amour a toutes les violences, toutes
les coleres, toutes les fureurs, mais il ne s'attendrit jamais
jusqu'aux larmes. Elles sont egarees, mais elles ne pleurent pas. Le
feu qui les altere, qui les devore, qui les consume, c'est la volupte
de la louve. Ce n'est pas la soif de l'infini qui les attire, ce n'est
pas la piete universelle qui ouvre et repand leur coeur sur toutes
choses: elles sont dominees par les desirs qu'allume le sang.

La femme que nous a donnee le christianisme ne voudrait pas, au prix
de la couronne de Didon ni de la gloire de Sapho, traverser cet enfer
de l'amour paien. La femme nouvelle, tout en subissant les morsures
des betes feroces de la volupte, se detache, d'un pied victorieux, de
la fosse aux lions par ses aspirations vers l'infini. Elle sait que sa
vraie patrie est au dela de la foret tenebreuse qui lui cache le ciel.

Dans l'antiquite, la femme ne mettait que l'amour dans l'amour; dans
la Vie moderne, la femme y met aussi Dieu. Voila pourquoi il y a moins
de Messalines et plus de La Vallieres.

Mme de Fontaneilles etait la femme du christianisme; mais a force de
contenir ses passions en les voulant vaincre, elle se sentait vaincue,
comme les femmes de l'antiquite qui jetaient leurs imprecations aux
vents des forets et aux vagues de la mer. Le corps se revoltait contre
l'ame, la nature etouffait Dieu.

Octave sera-t-il la, le jour de la crise? En attendant, on jouait
a Parisis aux jeux innocents, au jeu de cache-cache, au jeu des
petits-pieds, charmantes folatreries ou l'amour trouve toujours son
compte. On dit les jeux innocents par antiphrase.




XVII

LE DEJEUNER SUR L'HERBE


On renouvela donc a Parisis les belles fetes agrestes du XVIIIe
siecle. C'etait tous les jours des cavalcades dans la foret, des
caravanes vers les chateaux voisins, des dejeuners et des gouters sur
l'herbe, vrais tableaux vivants a rejouir Giorgione.

On s'amusait bruyamment. Genevieve donnait son beau rire a la fete,
mais elle aspirait au temps ou elle retrouverait la solitude a deux.
Elle aimait trop Octave pour le retrouver dans la fete des autres;
l'amour est jaloux de tout, meme des joies du soleil: il aime a se
refugier en lui-meme sous l'ombre des fraiches ramees.

Genevieve fut pourtant bien heureuse, le jour ou on alla dejeuner
a la Roche-l'Epine et diner a Champauvert.

Octave rappela si a propos tant de scenes cheres a tous les deux,
qu'elle pardonna a tout le monde de prendre une part de sa joie. Ce
fut d'ailleurs une charmante journee. On dejeuna devant les sources
vives, presque glaciales, ou se frappait naturellement le vin de
Champagne; on etendit une nappe de vingt couverts devant la
fontaine, dans un cadre d'aubepine en fleur, en face d'un panorama
merveilleusement pittoresque, sur un tapis d'herbe incline, ce qui
amena des chutes sans nombre; on avait toutes les peines du monde a
se mettre d'aplomb; les bouteilles et les verres roulaient; le vent
battait les jupes et soulevait la nappe; c'etait tout un travail des
plus divertissants que de mettre l'ordre dans le desordre.

Mme de Fontaneilles etait eblouissante, il lui semblait qu'elle
respirait le bonheur pour la premiere fois de sa vie. Toutes les
femmes etaient habillees avec beaucoup d'art dans leur simplicite
presque rustique; mais elle etait plus provocante que les autres, avec
ses yeux de flamme sous, ses longs cils, ses levres rouges, son cou
onduleux, ses seins vivants, sa jambe fine et ronde, son pied mutin
qui s'agitait dans la bottine. Le vent etait son complice, soit qu'il
frappat sa jupe, soit qu'il eparpillat ses cheveux sur son front.
"Comme elle est jolie, dit tout a coup Genevieve parlant de la
marquise a la princesse.--Comment donc! s'ecria la princesse, je ne la
reconnais pas. Quand elle est chez elle, on dirait toujours qu'elle
vient du sermon et qu'elle se prepare a aller a confesse.--De
l'influence fatale du mari sur sa femme," dit sentencieusement et
comiquement le prince Bleu qui ecoutait aux portes.

Octave, qui etait a l'autre bout de la "table", se disait aussi que la
marquise etait bien jolie, et pour lui ce n'etait pas seulement un cri
d'admiration, c'etait un cri d'inquietude; ce n'etait pas seulement
sa voix qui parlait, c'etait son ame, c'etait son coeur, c'etait ses
bras, c'etait ses yeux, c'etait sa bouche.

Il adorait Genevieve, mais il aurait voulu etreindre avec fureur cette
rebelle de l'an passe, qui lui avait resiste, qui etait l'image de
l'amour corporel comme Genevieve l'image de l'amour ideal.

On joua aux quatre coins. Quatre arbres centenaires avaient inspire ce
jeu primitif tres salutaire apres un dejeuner de plusieurs heures.
Ce furent des cris et des rires a emouvoir la montagne et la vallee.
Parisis joua comme un enfant; il lui arriva cent fois de saisir la
joueuse comme il eut saisi l'arbre, a tour de bras. Les jeux rustiques
permettent bien des hardiesses. Mme de Fontaneilles, qui n'avait bu
que de l'eau, etait ivre. Quand Octave la faisait tourner en courant a
sa rencontre, elle s'appuyait sur lui comme si elle allait tomber.

Il vint un moment ou la princesse jeta un mouchoir a Genevieve: "Vite,
cachez vos larmes, folle que vous etes!--Pourquoi folle:--Parce que
vous avez peur de la marquise.--J'ai peur de toutes les femmes."

Le soir, Parisis, Genevieve et Mme de Fontaneilles se promenaient dans
le parc; ils passerent devant une source vive qui jaillissait d'une
roche, tombait dans une fontaine et courait dans un nid de verdure et
de fleurs jusqu'a l'etang.

Octave et Genevieve n'allaient jamais de ce cote du parc sans
s'arreter pour y retremper leurs reves. Ce jour-la, comme ils se
promenaient au-dessus de la fontaine, la marquise leur dit: "C'est
cela, mirez-vous dans votre bonheur!"

Genevieve s'etait penchee pour voir dans l'eau l'image de son mari.
Etait-ce pour voir Genevieve ou Mme de Fontaneilles que Parisis
s'etait penche lui-meme? "Helas! dit tristement Genevieve, il ne faut
jamais se mirer dans son bonheur.--Pourquoi? Pourquoi? demanda la
marquise.--Vous n'avez pas vu cette couleuvre qui s'agite dans
cette fontaine?--C'est d'autant plus etrange, dit Parisis, que les
couleuvres ne vont pas dans l'eau."

Parisis prit la couleuvre du bout de sa canne et la jeta violemment
contre le tronc d'un arbre. "C'est triste, pensa Genevieve devenue
serieuse. Dieu ne donne pas un beau jour sans mettre un nuage a
l'horizon."

Mais ce nuage a l'horizon passa bien vite. Parisis n'avait qu'a
appuyer Genevieve sur son coeur pour lui faire croire a toutes les
joies de l'amour. Ce soir-la, on improvisa des charades en action,
ou on s'amusa follement. Genevieve paraissait si heureuse, que la
princesse de ---- et la marquise de Fontaneilles se demanderent:
"Qu'est-ce donc que le bonheur?" car celles-la n'etaient pas
heureuses.

Quand, elles allerent se coucher, elles s'arreterent devant la chambre
de Genevieve. Mme de Fontaneilles, plus curieuse, mit son oeil a la
serrure en murmurant encore: "Qu'est-ce donc que le bonheur!" Elle
entrevit Genevieve, qui, a peine arrivee dans sa chambre, se jetait
toute pale d'amour dans les bras de Parisis.




XVIII

LES FILLES REPENTIES




Toute la belle compagnie du chateau de Parisis s'envola un matin,
comme les oiseaux chanteurs d'une voliere doree, pour retourner a
Paris.

Genevieve, qui avait toujours paru gaie, ne put arreter ce cri de
delivrance: "Ah! que je suis heureuse!"

Elle retrouva cette belle vie a deux qu'elle aimait tant. "Ma chere
Hyacinthe, dit-elle a la jeune fille, il n'y a que vous qui ne
comptiez pas quand je suis avec Octave."

Pourquoi Octave alla-t-il a Paris quelques jours apres le depart de la
marquise de Fontaneilles!

C'etait la premiere fois que le duc se trouvait a Paris sans la
duchesse. Il lui avait dit qu'il n'y passerait que deux jours, le
temps d'aller a Chantilly pour voir ses chevaux, le temps de parler a
un notaire, a un avocat, et a deux agents de change, car le bonheur,
quel qu'il soit, a toujours un pareil cortege.

Genevieve avait voulu partir avec Octave, non pas qu'elle eut peur de
le voir retomber dans la fosse aux lions, non pas qu'elle fut bien
jalouse, puisqu'il n'avait jamais ete plus amoureux, mais parce que
c'etait pour elle un vif chagrin de vivre un jour--un siecle--sans
lui.

Elle n'etait point partie, parce qu'une nouvelle esperance de bonheur
etait venue lui sourire: elle sentait dans ses entrailles et dans son
coeur les premiers tressaillements de la maternite. L'hiver prochain
elle serait mere, ce qui etait pour elle une vraie benediction de
Dieu. Un medecin conseillait a Mme de Fontaneilles d'aller a Ems,
quand un medecin conseillait a Mme de Parisis de ne pas aller a Paris.

Octave ne tint pas parole; il ecrivit tous les jours a Genevieve une
lettre charmante, il envoya tous les soirs une depeche aussi gracieuse
que le permet la langue des depeches, mais il resta huit jours absent.

Et pourquoi resta-t-il huit jours absent? Parce qu'il allait tous les
soirs chez la marquise de Fontaneilles.

Le premier soir, par une pluie battante, comme il avait ete faire une
visite a Monjoyeux dans son atelier, ses chevaux, irrites d'avoir
trop attendu, partirent au galop et renverserent, sur le boulevard de
Clichy, la femme en noir que vous avez vue tout en larmes sur la fosse
de la comtesse d'Antraygues.

Cette jeune fille se releva, se retourna involontairement. "Le duc de
Parisis!" murmura-t-elle avec un battement de coeur.

Octave avait donne ordre d'arreter et il descendait pour la secourir.
"Ce n'est rien," dit-elle sans soulever son voile. Et elle poursuivit
fierement son chemin. Elle ai riva haletante a la porte du refuge
Sainte-Anne. Elle etait mouillee jusqu'aux os. La superieure
l'accueillit avec sa grace accoutumee; elle alluma pour elle un fagot
et-lui donna l'habit de bure de la maison.

La jeune fille embrassa la superieure. "Oh! ma mere, lui dit-elle,
priez pour moi."

Elle s'agenouilla devant le crucifix. "Moi, je vais remercier Dieu de
m'avoir donne le courage de franchir votre seuil." Et se rejetant
dans les bras de la superieure: "Oh! ma mere, dites-moi que je ne
retrouverai pas mon coeur ici. J'ai soufert mille morts pour mon
coeur, faites-moi vivre en Dieu aux Filles-Repenties."

Les Filles-Repenties!

Ce mot est de l'hebreu pour vous qui etes de votre siecle. Vous ne
connaissez que les filles qui ne se repentent pas: celles-la qui vont
et qui viennent sans savoir ou elles vont, sans savoir d'ou elles
viennent; qui promenent lu ruine et la mort, mais surtout leur ruine
et leur mort; qui se pavanent au Bois avec la queue bruyante de leur
robe et la gerbe sterile de leur chevelure; qui soupent a la _Maison
d'Or_; qui jouent,--elles qui n'ont rien a perdre;--qui ne vont jamais
voir le lever de l'aurore, si ce n'est avant de s'endormir.

Et pour elles cela s'appelle la fete de la vie. Et quel sera le
lendemain de cette fete?

Trois ou quatre epouseront un amoureux obstine, trois ou quatre seront
des comtesses a Vienne, a Florence, a Saint-Petersbourg; la plupart
mourront a la premiere chute des feuilles; les autres suivront Rebecca
a Clamart. La nouvelle Sainte-Baume des Madeleines--_le refuge
Sainte-Anne_--est a Clichy-la-Garenne. C'est un ancien pavillon de
chasse ou Louis XIV chassait La Valliere, la grande repentie. Aussi
cette maison predestinee etait sanctifiee d'avance.

Vous pouvez faire comme moi un pelerinage a cette ancienne maison
royale. Tout y porte une marque de lieux predestines. Saint Vincent
de Paul, "ce grand retrouveur de brebis perdues," a ete cure de la
paroisse. On revoit son ombre toujours en sollicitude, accueillant les
ames en peine. Dans cette ruche toute sainte, vous serez touche de
cette pauvrete voulue. Toutes ces femmes qui ont traverse le luxe sont
sous la bure. Et quel ameublement! Et quelle table! Saint-Lazare est
une maison de luxe. Un banc de bois, du pain et de l'eau, pas de feu
dans l'atre. Mais Dieu est la.

La porte est toujours ouverte. On entre avec les larmes, on en sort
console.

Allez a la messe du dimanche dans la chapelle du refuge. C'est un
ancien salon du roi Louis XIV, encore orne de peintures allegoriques,
de chasses et de trophees; Diane, Adonis et les autres symboles des
passions du temps, a peu pres comme les tragedies de Racine.

Mais aujourd'hui la maison tombe en ruines, il ne faut pas laisser
tomber le toit qui abrite ces repenties.

O vous qui ne vous repentez pas, apportez tous votre obole! Et vous
qui n'avez jamais jete la premiere pierre a la pecheresse ni a la
femme adultere, soyez, ne fut-ce que pour un grain de sable, dans
cette oeuvre du Refuge Sainte-Anne!

Quand vous verrez au Bois ou au theatre, toutes les belles pecheresses
vivant de temps perdu, le sourire aux levres et l'inquietude au coeur,
rappelez-vous ce mot qui les peint toutes:--Ah! si j'etais riche!--Que
feriez-vous?--Je me donnerais le luxe de n'avoir pas d'amant.

Apres tout, _celles du lendemain_, celles qui ne veulent plus que
Dieu, celles qui vivent la-bas avec six sous par jour, ne sont-elles
pas moins pauvres encore?

Quelques jours avant l'entree de la femme en noir, une femme du
meilleur monde--et un peu du plus mauvais, depuis qu'elle ouvrait
des parentheses dans sa vertu--le tome second de la comtesse
d'Antraygues--venait, toute eblouissante de jeunesse, mais toute
voilee, frapper aussi a la porte hospitaliere des Filles Repenties. Il
y a deux ans, aux courses de Longchamps, elle rayonnait encore dans
les tribunes, elle papillonnait au pesage, elle se multipliait, tant
elle avait soif de vivre. C'est que son heure allait sonner bientot:
ce fut Octave de Parisis qui la fit tinter gaiement et tristement.

Elle ecrivait ce billet date des Filles-Repenties a une de ses amies,
une autre grande dame qui n'aura point de decheance:

"Ma chere Berthe, c'est moi. Aujourd'hui tu ne refuserais
de me recevoir, car je sens que Dieu m'a deja pardonnee ou me
pardonnera.

"J'ai trahi tout le monde en me trahissant moi-meme. Mais enfin je
me suis souvenue et j'ai compris tout mon crime. Voila pourquoi je
suis aux Filles-Repenties; voila pourquoi j'apprends le travail et
la priere: le travail, pour t'offrir une robe qui ne sortira pas
de chez Worth; la priere, pour que tu ne fasses point comme moi.

"Car, ne l'oublie pas, dans la femme la plus vertueuse, il y a une
pecheresse, comme dans la pecheresse la plus abandonnee, il y a
une repentante.

"Oui, aux Filles-Repenties! J'ai choisi le refuge le plus humble.
Que m'importe? Je ne rougirai plus que devant Dieu.

"Ecris-moi, dis-moi que tu m'aimes encore; ne me donne pas des
nouvelles de Paris--j'ai failli ecrire Parisis--que j'entends
gronder a ma fenetre comme la tempete pres du port. Quand tu iras
a Trouville, dans six semaines, tu diras a la tempete que je ne la
crains plus.

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