A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les grandes dames

A >> Arsene Houssaye >> Les grandes dames

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41



Chaque fois qu'il passait dans l'avenue de la Reine-Hortense, il
faisait comme elle: il baisait du regard la facade de l'hotel
d'Antraygues.

Le lendemain de son retour a Paris, il y passa en voiture avec
Genevieve, il vit des affiches: c'etait au moment de la vente du
mobilier. Il ne parla pas a Genevieve, mais il se dit tout bas qu'il
irait a cette vente.

Voulait-il acheter la fameuse theiere de vieux Sevres qui faisait le
the si bon?

Il alla a la vente, bravant, lui qui bravait tout, les malices de ceux
qui pourraient le reconnaitre sur ce terrain brulant. On voit
qu'un meme sentiment etait sorti de son coeur et du coeur de Mme
d'Antraygues, le sentiment du passe: seulement, lui voulait en vivre
une heure et elle voulait en mourir.

A la vente, on lui dit que la chambre, le boudoir et le cabinet de
toilette seraient vendus en un seul lot. Il demanda pourquoi: on lui
dit que la comtesse d'Antraygues avait donne l'ordre d'acheter a
quelque prix que ce fut. Il comprit cela et voulut s'en aller; mais
malgre lui il fut retenu par quelques conversations qui racontaient
les faits et gestes d'Alice. On rappelait son histoire, on parlait
d'elle comme de la premiere coquine venue.

Ce fut pour lui un vif chagrin; il n'avait jamais si bien tate le
pouls a l'opinion publique. Tout le monde appreciait a sa maniere ce
rachat de meubles. "Elle s'imagine qu'elle va racheter sa vertu.--Sa
vertu! j'en connais qui l'ont achetee a meilleur compte.--Il parait
que cette vertu-la n'a rien coute au duc de Parisis. Bien mieux, on
dit que dans leurs premieres folies ils ont casse deux tasses
de Sevres qui valaient bien deux mille francs, deux bijoux du
Petit-Trianon."

Octave etait furieux; il se contint. Ce n'etait pas tout. "Qu'est-elle
devenue, cette femme a la mode?--Plus a la mode que jamais.--A la
mode de Caen.--Vous n'avez pas entendu parler de la d'Antraygues?--Ah!
c'est celle-la?"

Celui qui avait dit "_la d'Antraygues_" etait un _Monsieur_, un
monsieur non pas du meilleur monde, mais du monde. Octave le jeta a
trois pas de la par un geste de colere. "Monsieur! quand on parle
d'une femme qu'on ne connait pas, on ne dit pas "la d'Antraygues!"

Le monsieur palit, balbutia et se perdit dans la foule.

Cette indignation d'Octave changea visiblement l'opinion publique
sur la comtesse, du moins jusqu'a la fin de la vente: nul n'osa plus
parler d'elle d'un air degage.

Il n'y a que ceux qui ne connaissent pas les femmes qui en disent du
mal.




XII

LA MORT D'UNE PECHERESSE


Quelques jours apres, Octave passant seul avenue de la Reine-Hortense,
apres avoir dine dans un des hotels du parc Monceaux, vit une lumiere
a la chambre a coucher de Mme d'Antraygues. Il reconnaissait bien la
fenetre. "Que veut dire cette lumiere?" se demanda-t-il, ne se doutant
pas que la comtesse eut rachete les meubles pour habiter l'hotel.

Il sonna. "Qui donc demeure ici?--Mme la comtesse d'Antraygues." Il
monta rapidement l'escalier, ne revenant pas de sa surprise. La femme
de chambre, qui reconduisait un medecin, s'ecria: "M. de Parisis!"

Et quand le medecin fut parti: "Ah! lui dit-elle, le vrai medecin,
c'est vous, monsieur le duc."

Elle le conduisit a sa maitresse. Octave n'avait pas dit un mot; il ne
trouva pas un mot a dire quand il vit Mme d'Antraygues couchee toute
blanche dans son lit, comme dans un tombeau. On pouvait dire d'elle
les paroles du poete: "Elle s'est echappee des bras de l'amour pour se
jeter dans les bras de la mort."

Octave ressentit un coup au coeur. Il saisit la main d'Alice et tomba
agenouille. "Ah! mon ami, lui dit-elle, je ne vous attendais pas. Je
croyais mourir seule comme un chien; mais je ne me plains pas, car je
m'abreuve de ma douleur comme je me suis abreuvee de ma joie."

La mourante--car elle etait mourante--se ranima un peu. "Dieu me
pardonne, reprit-elle, puisqu'il vous envoie me dire adieu. Je n'osais
esperer cette grace." Et apres un silence: "Ah! je suis bien heureuse
de vous avoir revu."

Parisis n'avait pas encore dit un mot. Il regardait la pauvre femme
avec une passion respectueuse. "Alice! est-ce bien vous?" murmura-t-il
d'une voix etouffee.

La comtesse avait sur son lit un petit miroir a cadre d'argent qu'elle
souleva de sa main gauche; sa main droite etait toujours dans les
mains de Parisis. "N'est-ce pas, mon ami, que vous ne me reconnaissez
pas, lui dit-elle? C'est pourtant vous qui m'avez metamorphosee
ainsi!--Moi!--Oui, vous! laissez-moi vous dire, laissez moi croire
que c'est vous--vous seul--qui m'avez tuee. Allez, Octave, la femme,
quelle qu'elle soit, vaut toujours mieux qu'on ne pense."

La comtesse se souleva sur l'oreiller: "Voyez-vous, mon cher Octave,
quand une femme est tombee de haut, elle peut repeter les paroles de
Jesus: "Je suis triste jusqu'a la mort." Elle a beau rire, elle est
frappee au coeur."

Alice appuya la main d'Octave sur son coeur: "Voyez, il y a longtemps
que le mien bat trop vite: on dirait qu'il devore une annee en une
heure. Oui, frappee au coeur; elles le sont toutes ces pauvres femmes
trop calomniees, a moins pourtant...." Elle regarda Octave avec amour:
"A moins pourtant qu'elles ne trouvent un homme qui les abrite dans
leur fragilite et qui les console de tout, meme de l'honneur perdu."

Octave etait emu profondement. Mme d'Antraygues, qu'il avait ca et
la mal jugee parce qu'elle donnait le spectacle d'une femme qui a
abdique, le dominait du haut de sa douleur. "Est-il possible, se
disait-il, que si peu de plaisir soit paye si cher!"

Il n'en revenait pas de la voir si changee. En quelques semaines de
maladie, elle n'etait plus que l'ombre d'elle-meme. Le sceau de la
mort s'etait deja imprime sur cette figure si vivante naguere. "Alice,
dit-il en devorant ses larmes, il faut vivre, Genevieve viendra vous
voir et vous prouver que tout n'est pas perdu. On juge les femmes par
le coeur et non par les actions. Vous etes un noble coeur."

Et pour la reconforter, il ajouta ce pieux mensonge: "La duchesse de
Hauteroche m'a parle de vous hier en toute amitie; elle aussi viendra
vous voir."

La mourante sourit amerement: "Dites a la duchesse de Hauteroche
que je la remercie: dites a Genevieve que je l'aime; mais je veux
mourir!--Pourquoi?--Pourquoi! Vous me le demandez? vous le savez bien.
C'est ma volonte seule qui m'a mise dans ce lit mortuaire. N'avez-vous
donc pas compris pourquoi je suis venue ici? C'est le sentiment du
devoir qui m'a fait rouvrir cette porte que mon amour pour vous
m'avait fermee."

La comtesse n'avait plus de voix. Elle s'etait epuisee dans les
emotions de cette entrevue inesperee. "Sachez-le bien, mon ami, j'ai
voulu mourir chez moi ... dans ma chambre ... dans mon lit.... On
jugera cela comme on voudra; pour moi, je juge que je fais bien. J'ai
tout dispose pour mon dernier jour. Ce dernier jour, c'est peut-etre
demain; c'est demain, du moins, que je me reconcilie avec Dieu. Vous
ne me croirez pas! je me fais une fete de l'Extreme-Onction!"

Octave admirait la grandeur de la femme dans sa fragilite. Il se
perdait dans cet abime ou Dieu a marque l'infini, il s'emerveillait
de ce vif rayon d'intelligence qui transperce dans toute creature.
"Ouvrez la fenetre, dit tout a coup Mme d'Antraygues."

L'air lui manquait, elle se trouva mal. La femme de chambre, qui
guettait, arriva tout de suite et baigna d'eau glacee le front de sa
maitresse. "Oh! dit-elle, voila une visite qui lui fera beaucoup de
bien, mais qui lui fera beaucoup de mal.--Adieu, mon ami, dit Mme
d'Antraygues a Octave en rouvrant a demi les yeux. Reviendrez-vous
demain?--Oui, je reviendrai.--Apres trois heures, car le cure de
Saint-Philippe-du-Roule viendra a deux heures."

Octave baisa doucement Alice sur le front et s'eloigna desole,
n'esperant presque pas la revoir.

Le lendemain matin, il fit prendre de ses nouvelles. Elle avait passe
une mauvaise nuit; le medecin ne lui accordait plus que quelques
jours. Octave n'avait rien dit a Genevieve. Il devait, ce soir-la,
presenter sa femme aux Tuileries. Aussitot qu'il eut dine, il courut
chez Mme d'Antraygues.

Quoiqu'elle fut tres contente d'avoir communie, elle etait plus mal
encore que la veille; elle ne pouvait plus respirer, meme assise; le
medecin l'avait transportee dans un fauteuil devant le feu; a chaque
instant il fallait ouvrir la fenetre. "Ce qui prouve qu'elle va
mourir, dit la femme de chambre a Octave, c'est qu'a toute minute elle
regarde la pendule et demande, l'heure qu'il est."

En effet, a peine Alice eut-elle souleve la main pour la donner a
Octave, qu'elle lui dit d'une voix eteinte: "Il est huit heures,
n'est-ce pas?"

Elle regardait la pendule, mais elle ne voyait plus bien. Elle venait
d'entendre sonner, mais elle ne savait plus compter. "Savez-vous quand
je mourrai? dit-elle en regardant doucement Parisis.--Vous mourrez
quand vous aurez quatre-vingts ans."

Elle sourit avec impatience. "Je mourrai a minuit."

Et comme il y avait dans son esprit un fond de raillerie,--l'esprit
d'Octave avait passe en elle,--elle ne put arreter ce mot qui
trahissait la pecheresse: "Et vous ne serez pas la quand je jetterai
ma coupe a la mer."

A minuit, le duc de Parisis vit passer la figure de la comtesse
d'Antraygues au bal des Tuileries. "C'est etrange, dit-il a Villeroy,
je deviens visionnaire."

C'etait l'ame d'Alice qui passait devant lui.




XIII

LA LETTRE DE DEUIL


Comme elle l'avait dit, la comtesse d'Antraygues mourut a minuit.

Elle mourut en Dieu, mais pourtant son dernier mot fut pour Octave.
Elle avait dit a sa femme de chambre: "S'il vient demain, tu lui diras
qu'il embrasse mes cheveux."

Le duc de Parisis retourna pour voir la mourante: il vit la morte.
"Madame, lui dit-il en s'agenouillant, je vous demande pardon."

Les larmes, qu'il avait devorees la veille et l'avant-veille, il les
repandit sur les cheveux et les mains de la morte: "Madame, dit-il
encore, je vous demande pardon."

Toutes les amies d'Alice, quand Alice etait une femme du monde,
recurent cette lettre d'invitation:

-------------------------------------------------------------
|M |
| |
|_Le colonel O'NEIL et madame MARY O'NEIL, lord LEIGHTON |
|et lady LEIGHTON, miss Lucy et JANE LEIGHTON ont |
|l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils |
|viennent de faire en la personne de madame la comtesse |
|D'ANTRAYGUES, nee ALICE MAC-ORCHARDSON, leur niece |
|et cousine, decedee dans sa vingt-septieme annee, munie |
|des Sacrements de l'Eglise, en son hotel, avenue de la |
|Reine-Hortense;_ |
| |
|Et vous prient d'assister au convoi, service et enterrement |
|qui se feront en l'eglise Saint-Philippe-du-Roule, |
|le samedi 12 janvier, a midi. |
| |
|ON SE REUNIRA A LA MAISON MORTUAIRE |
| |
|_Priez pour elle!_ |
-------------------------------------------------------------

Comme elle l'avait voulu, la comtesse d'Antraygues etait morte "en son
hotel."

On pouvait se reunir "a la maison mortuaire."

Mais le monde ne pardonne pas, meme quand on meurt pieusement dans son
hotel avec les Sacrements de l'Eglise. Le monde est plus severe que
Dieu.

Trois femmes seulement se reunirent a la maison mortuaire. C'etaient
la duchesse de Parisis, la marquise de Fontaneilles et la duchesse de
Hauteroche.

Elles prierent pour la morte a Saint-Philippe-du-Roule. Elles
pleurerent de vraies larmes sur sa tombe, au Pere-Lachaise. "Helas!
dit la marquise de Fontaneilles, la pauvre Alice avait bien raison
quand elle s'ecriait en retournant sa carte: "Je ne veux pas jouer la
Dame de Pique."--Oui, je me rappelle, dit Mme de Hauteroche. Quand
chacune de nous a tire sa carte pour faire dessiner son costume, Alice
eut peur de la Dame de Pique: "Tant pis, dit-elle, il n'y a pas a s'en
dedire. Il faut jouer sa carte."--Qui sait, dit la marquise, si la
Dame de Carreau et la Dame de Trefle nous porteront bonheur?"

Les deux amies se regarderent comme des femmes qui n'etaient pas
heureuses. "Il n'y a, dit Mme de Hauteroche, que Genevieve qui ait
mis la main sur la bonne carte. La Dame de Coeur, c'est le bonheur.
--Oh! oui, dit la duchesse de Parisis, mais mon bonheur est si
grand qu'il m'effraye."

Quand les trois grandes dames se furent eloignees de la tombe de Mme
d'Antraygues, une jeune fille toute vetue de noir, une ample robe de
cachemire brodee de jais, la tete presque masquee par un double voile,
vint s'agenouiller et pria longtemps.

Il etait deux heures, une sombre nuee couvrait le Pere-Lachaise,
quelques gouttes de pluie tomberent sur la jeune fille sans qu'elle
relevat la tete.

Elle detourna son voile comme pour permettre a ses larmes de mouiller
la terre.

Elle avait entendu, cachee derriere un monument, l'oraison funebres
des trois amies de Mme d'Antraygues. "Elles ne savent pas,
murmura-t-elle, qu'il n'y a pas loin de la vertu aux egarements de
l'amour."

Et regardant la fosse, qui peut-etre attendait une dalle de marbre,
qui peut-etre n'attendait-que l'herbe des cimetieres, la jeune fille
se releva et murmura: "Pauvre femme!"

Puis, portant la main a son coeur, elle reprit: "Pauvre fille! Pauvre
fille!"




XIV

L'APPARITION


A Paris, Octave fut un mari ideal. Il revit tout ses amis, mais il
refusa de voir ses amies. Et pourtant que de tentations de quelque
cote qu'il tournat ses yeux! Les femmes qu'il avait aimees et les
femmes qu'il avait failli aimer! Combien de passions ebauchees,
combien d'aventures qui parlaient du lendemain! Parisis fut stoique,
se disant qu'on est plus pres de l'amour avec une seule femme qu'avec
toutes les femmes. Profession de foi bien nouvelle pour lui!

Toutefois, Genevieve fit bien de ne pas trop s'attarder a Paris. Des
qu'on fut de retour a Parisis, on parla de la succession de Violette,
parce que les notaires insistaient a cause des droits d'enregistrement
et parce qu'on voulait assurer la situation d'Hyacinthe qui avait,
comme on sait, un legs de cent mille francs.

Voici les termes du testament:

"J'ecris ici mes dernieres volontes.

"Mademoiselle Genevieve de la Chastaigneraye m'a donne un million
que je suis heureuse de lui rendre intact. Je la prie donc, en
toute amitie, de reprendre la terre de la Roche-l'Epine et les
creances qui y sont attachees.

"Il me reste la fortune de ma mere. Je donne cent-mille francs a
mademoiselle Hyacinthe Auberti, a prendre sur la succes
que j'ai recueillie de madame Edwige de Portien, nee de
Pernan-Parisis.

"Ecrit a Burgos, a l'heure de ma mort, le 13 aout 1866.

"LOUISE-VIOLETTE DE PERNAN-PARISIS."

Un notaire de Burgos avait envoye ce testament au notaire de Pernan,
en disant qu'il obeissait a l'ordre de la testatrice.

Sur la priere d'Octave, le notaire de Pernan avait ecrit au notaire
de Burgos pour lui demander des details sur la mort de Violette. Cet
homme repondit tres brievement que la jeune dame lui avait elle-meme
remis le testament, qu'elle lui en avait paye le depot, qu'il avait
appris sa mort, qu'il croyait a un suicide, mais qu'il ne savait rien
de plus.

Genevieve voulut donner aussi cent mille francs a Hyacinthe; elle
voulut en outre que le petit chateau de Pernan, qui valait bien cent
mille francs, devint sa propriete.

Et comme Hyacinthe refusait: "C'est par egoisme, lui dit-elle; c'est
pour vous avoir toujours dans le voisinage."

L'idee d'avoir deux cent mille francs, l'espoir de trouver un mari, le
reve d'etre chatelaine, consola bien un peu cette charmante Hyacinthe
de la mort de Violette.

Elle pensait pourtant que ce ne serait pas sans une profonde tristesse
qu'elle habiterait le petit chateau de Pernan ou elle verrait toujours
errer la figure de la morte. Fut-ce pour cela que le fantome de
Violette s'imposa a son imagination?

A Parisis, elle avait voulu aller, a chaque repas, puiser de l'eau a
la source vive du parc. Octave et Genevieve trouvaient l'eau meilleure
quand Hyacinthe l'apportait de ses blanches mains. Elle ne posait pas
la cruche sur la tete pour imiter les filles de la Bible, mais elle
trahissait une grace charmante en portant une jolie cruche du Japon
qui emplissait les deux carafes du dejeuner ou du diner.

Un soir, la nuit etait venue depuis plus d'une heure, quand Hyacinthe,
familiere aux chemins et aux sentiers du parc, alla puiser de l'eau.

On n'avait pas encore rebati la glaciere; l'eau de cette source etait
si froide qu'elle tenait presque lieu de glace. Parisis avait toujours
l'habitude de boire du vin de Champagne en le coupant avec de l'eau de
source; il le croyait presque frappe.

Or, ce soir-la, elle laissa tomber sa cruche et revint en toute
hate, blanche comme une statue. "Qu'avez-vous?" dit Genevieve, qui
traversait le salon pour passer dans la salle a manger.

Hyacinthe la regardait avec de grands yeux effares qui lui firent
peur. Parisis survint. "Qu'y a-t-il? demanda-t-il a son tour.--Je
viens de voir Violette, dit Hyacinthe sur le point de se trouver
mal.--Vous etes folle!--Je ne sais si c'est une vision, mais j'ai vu
Violette comme je vous vois; j'allais me penchera la fontaine, elle
etait au-dessus sous les arbres, toute vetue de noir. La terreur m'a
prise, au lieu d'aller a elle je me suis enfuie.

On n'entra pas dans la salle a manger. Octave s'elanca sur le perron
qui descendait sur le parc. "Octave, je vais avec vous!" lui cria la
duchesse.

Genevieve suivit son mari, Hyacinthe suivit Genevieve. Il les prit
toutes les deux par le bras et les entraina vers la source.

Vainement ils parcoururent tout ce cote du parc. "Vous voyez bien,
ma chere Hyacinthe, que vous etes une folle, dit la duchesse a son
amie.--Peut-etre pas si folle que cela!" pensait Parisis.

On dina avec quelque agitation. L'eclat des lumieres n'avait pas
ramene la gaiete sur la figure de Mlle Hyacinthe. Elle etait toute
a sa vision, elle ne parlait que par monosyllabes, elle avait des
distractions incroyables.

Aussi elle proposa a la duchesse d'aller avec elle a la fontaine.
"Peut-etre la reverrons-nous? Avec vous je n'aurai plus
peur.--Allons," dit la duchesse.

Et les voila toutes les deux a la porte. "Allez, allez, dit Parisis.
Il ne faut jamais fuir les fantomes."

Les deux amies furent bientot au bas du perron. La nuit etait sombre;
elles se hasarderent vers la fontaine avec des battements de coeur.
Parisis, qui les avait suivies, s'etait arrete sur le perron. Tout a
coup il entendit un cri; il courut vers elles. "Violette! Violette!
dit la duchesse en se jetant dans les bras de son mari Octave, je te
jure que j'ai vu Violette!--Je te jure que tu es folle," dit Parisis.

Mais Mlle Hyacinthe affirma qu'elle aussi avait vu Violette.

Parisis alla jusqu'a la fontaine, entrainant les deux femmes. Il eut
beau ouvrir les yeux, il ne vit que la petite nappe d'eau sous les
branches agitees des marronniers. "Voyez, leur dit-il, le jeu de
l'imagination.--Ne raisonnez pas, Octave, reprit la duchesse, je vous
jure que j'ai vu apparaitre Violette."




XV

LE DIABLE AU CHATEAU


Cependant on etait rentre au salon. Le duc de Parisis se moquait de sa
femme et de Mlle Hyacinthe. La duchesse dit qu'il ne fallait jamais
rire des visions, puisque les plus grands hommes ont ete des
visionnaires.

Comme minuit sonnait, un bruit inaccoutume se fit entendre. "J'ai
peur, dit Genevieve." Le duc de Parisis se pencha vers elle et
l'embrassa. "Peur avec moi! a cote d'Hyacinthe! Mais le diable
lui-meme n'oserait venir dans une pareille compagnie,--si le diable
existait.--Octave, je vous en supplie, ne defiez pas le diable.--Vous
avez raison, Genevieve; si le diable n'existe pas, son esprit est
repandu partout. On m'a dit souvent a moi-meme que j'etais le diable,
quand j'etais un pecheur. Maintenant, grace a vous, j'ai abdique le
sceptre de Satan. Mais, le plus souvent, c'est sous la figure d'une
femme qu'on retrouve le diable."

La porte s'ouvrit avec fracas. Cette fois, la duchesse s'imagina que
c'etait le diable en personne qui entrait sans se faire annoncer.
C'etait un coup de vent dans la porte, un domestique a moitie endormi
venait d'ouvrir cette porte avant d'avoir ferme les fenetres de
l'antichambre. "Qu'est-ce que cela? dit Octave impatiente.--Monsieur
le duc, c'est un coup de vent. Je me trompe, reprit le domestique en
presentant un plat d'argent, c'est une depeche telegraphique."

Genevieve, curieuse, se leva pour la saisir. "Prenez garde, dit
Octave; si elle venait de l'enfer!"

Genevieve ouvrit la depeche et lut ces vingt mots:

"Apres-demain, midi, j'arriverai a Tonnerre. Venez me prendre au
chemin de fer, je passerai huit jours a Parisis.



"ARMANDE."

"Dieu soit loue! s'ecria Genevieve.--Pourvu, dit Octave, que Mme de
Fontaneilles vienne sans le marquis, cet homme accompli qui ferait
prendre en horreur toutes les vertus dont il s'embeguine.--Rassurez-
vous, mon cher Octave, elle vient pour me voir dans mon bonheur, elle
ne vous ennuiera pas de son mari."

Hyacinthe s'etait levee pour tourmenter le piano. "Cette depeche me
chiffonne, pensa-t-elle: elle arrive un vendredi, a minuit, au moment
ou on parle de l'autre monde; elle entre avec un coup de vent: je
suis bien sure que c'est le diable qui envoie la marquise. Pauvre
Genevieve! elle est si heureuse!" Et apres avoir reve un instant:
"Si jamais la destinee retournait la page de son livre!"

Le duc et la duchesse allerent le lendemain a Tonnerre chercher a
quatre chevaux la marquise de Fontaneilles, comme eut fait Louis XIV.

Ce fut une vraie fete de se revoir. Pendant toute une demi-heure les
mille propos de l'amitie, de l'imprevu, de la curiosite se croisaient
et se brouillaient comme un echeveau que tiennent des mains
capricieuses. On parla de soi-meme et on dit un peu de mal de
son prochain pour n'en pas perdre l'habitude. La marquise fit
la caricature de la derniere fete de l'hotel ----, ou tous les
asthmatiques du faubourg Saint-Germain s'etaient retrouves comme a
un enterrement de premiere classe. "Est-ce que vous avez beaucoup de
monde au chateau? demanda Mme de Fontaneilles.--Beaucoup de monde!
dit Genevieve; mais pour moi, l'univers, c'est Octave.--Comment donc!
s'ecria Parisis, mais encore un peu on vous refusait l'hospitalite."

Genevieve regardait son amie. La marquise n'avait jamais ete plus
belle. Elle etait vetue avec un peu de luxe pour une voyageuse. Robe
en foulard des Indes "framboise et lis" avec une mante Pompadour et
une ceinture fermee par un chou. Louis XV n'a rien vu a sa cour de
mieux trousse et de mieux chiffonne. Et le chapeau de paille avec
la couronne de sorbiers, comme il etait plante dans cette belle
chevelure! La marquise balancait une ombrelle pareille a sa robe;
elle montrait son petit pied dans des bottines mordorees du plus
merveilleux dessin. Le pied est une des expressions de la femme.
"Quand on pense, disait Octave en voyant cette beaute epanouie, que
tout cela est du bien perdu!"

On dina a quatre. "Et vous etes bien heureux? dit Mme de
Fontaneilles au dessert.--Comme dans les contes de fees, repondit
Genevieve.--N'allez pas croire, ma chere marquise, dit Parisis, que
notre vie soit un conte.--Ni un roman, reprit Genevieve.--Prenez
garde, dit la marquise, qu'elle ne devienne une histoire; je n'ai
jamais eu de gout pour l'histoire.--Allons! allons! dit Octave, vous
voudriez nous faire croire que vous n'etes pas la femme la plus
heureuse du monde.--Chut! dit elle, on n'entre pas dans mon coeur.
--Est-ce que vous n'y entrez pas vous-meme?--Peut-etre, mais je vis
presque toujours en dehors.--Oui, je vous admire, continua Octave.
S'il fallait representer la Charite, on prendrait votre figure."

La marquise soupira. "Que voulez-vous! quand on ne peut pas
faire, comme Genevieve, le bonheur d'un homme, on se consacre aux
pauvres.--Comment, le bonheur d'un homme! s'ecria Genevieve; mais le
marquis de Fontaneilles est l'homme le plus heureux du monde.--Vous
croyez! moi, je ne crois pas; car il n'est content de rien. Si on
lui presentait le bonheur en personne, il ne voudrait pas faire
sa connaissance, parce qu'il ne le trouverait pas d'assez bonne
maison.--Ce que c'est que de n'avoir jamais ete amoureux, dit
etourdiment Parisis.--Je vous remercie, dit la marquise; mais vous
avez peut-etre raison: mon mari m'a aimee a peu pres comme il aimait
sa soeur, dont il vient d'heriter.--Ingrate, dit Genevieve en
regardant son amie; est-ce qu'on est jaloux de sa soeur comme le
marquis est jaloux de toi?--Ma chere enfant, la jalousie de M. de
Fontaneilles n'est pas du tout la jalousie d'Othello; il est jaloux
par orgueil et point par amour."

Octave retint cette exclamation sur ses levres: "Et pourquoi ne vous
a-t-il pas aimee!" Les jeunes femmes marchaient devant lui; il
s'adressa la question a lui-meme pendant qu'elles se parlaient bas.
"Pourquoi Fontaneilles n'a-t-il pas aime sa femme?" Et il repondit:
"Ce n'est pas la faute de la femme, c'est la faute du mari. Il y a
des coeurs qui n'ont pas l'energie de l'amour."

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41
Copyright (c) 2007. topboookz.com. All rights reserved.