Les grandes dames
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C'est que les deux epouses, quelle que soit la candeur de la jeune
femme, quelle que soit la noblesse de coeur du jeune homme, apportent
toujours l'un a l'autre un passe qui a ses nuages. On a beau faire,
on ne peut pas rayer les pages vecues dans le livre de la vie. Tous
les points noirs du passe font les points noirs de l'avenir; les
tombes fermees se rouvrent trop souvent; les fantomes apparaissent
dans l'aureole de leur vertu, a l'heure meme ou les vivants montrent
les imperfections de la nature. Le souvenir a cela de beau, qu'il ne
garde en amour que les sourires des figures aimees.
Mais chaque jour emporte sa peine comme sa joie: le soleil levant seme
dans ses rayons d'or l'espoir du bonheur; l'ame la plus detachee des
fetes du monde se reprend malgre elle a chanter sa chanson dans le
concert universel.
Voila pourquoi Octave et Genevieve se leverent gaiement le lendemain
de leur mariage, oubliant presque Violette et ne songeant qu'a vivre
de leur amour.
Mlle Hyacinthe les avait reveilles, vers midi, en jouant sur le piano
le _Songe d'une nuit d'ete_. Le dejeuner fut charmant. Une hirondelle
egaree, la derniere de la saison, vint battre des ailes au-dessus de
la table, ce qui fit dire a Genevieve: "--C'est la bonne messagere."
Hyacinthe la saisit et la baisa. Genevieve voulut lui attacher aux
pattes un ruban bleu de ciel de sa coiffure; quelle ne fut pas sa
surprise de trouver un petit ruban violet au cou de l'hirondelle,
presque cache par ses plumes. "Elle a deja un ruban! s'ecria
Genevieve.--Il faut le denouer, dit Hyacinthe; elle porte peut-etre
un secret.--Non, dit Genevieve, c'est un simple souvenir."
Mais Hyacinthe avait denoue le ruban violet. "Eh bien, en verite,
dit-elle, on se croirait dans une feerie du Chatelet.--Pourquoi?
--Voyez plutot!"
C'etait a qui, d'Octave ou de Genevieve, prendrait le ruban; ce
fut Genevieve qui le saisit. Elle le laissa tomber en palissant.
"Violette! dit-elle.--N'allez-vous pas vous attrister pour cela? dit
Octave a Genevieve, apres avoir a son tour lu le nom de Violette sur
le ruban. C'est tout simplement une hirondelle de Pernan qui a passe
par Parisis, chassee par l'automne. Elle bat le rappel, elle a sans
doute ici de petites amies qu'elle veut emmener avec elle vers
l'eternel printemps.--Qui sait, dit Hyacinthe, si ce n'est pas une
hirondelle privee qu'on a baptisee du nom de Violette?--Peut-etre,
dit Genevieve; il faut bien vite lui remettre ce ruban."
Hyacinthe tenait toujours sous sa main la gentille hirondelle, qui
pepiait sans trop d'effroi. Genevieve lui rattacha elle-meme le ruban
violet; le ruban bleu de ciel etait deja noue a la patte; elle la
baisa doucement sur la tete et lui donna la liberte. "Va, petit
oiseau; si tu montes assez haut dans les nues pour rencontrer l'ame
de Violette, caresse-la d'un coup d'aile en souvenir de moi."
Ce nuage passa rapidement; on alla se promener dans les sombres
avenues du parc, deja depouillees par les premieres bises d'automne.
Dieu donnait a la terre une de ces belles journees d'octobre ou la
nature resplendit sous les couleurs les plus lumineuses. Les tons
verts de l'ete, mordus ca et la au soleil, ont pris des teintes d'or
et de pourpre; les fils de la vierge s'accrochent aux eglantiers,
qui sourient au regard par leurs fruits rouges comme le sorbier des
oiseaux, comme les muriers sauvages, comme les prunelliers amers. "Ah!
que je suis heureuse! s'ecria le soir Genevieve en se jetant dans les
bras d'Octave." Il repondit par mille baisers; il n'avait jamais ete
si heureux lui-meme.
C'est que don Juan de Parisis n'avait jamais appuye sur son coeur un
coeur si noble et si pur; c'est qu'il n'avait jamais bu sur les levres
d'une femme une ame si divine.
IX
LE LENDEMAIN DU BONHEUR
Parisis etait merveilleusement doue pour tout faire, c'est
peut-etre pour cela qu'il n'avait rien fait. On sait qu'il avait le
sentiment de l'art au plus haut degre. Les heures qui suivirent son
mariage, il fit de charmantes surprises a Genevieve: elle aimait
surtout, en peinture, les paysages, non pas seulement parce qu'ils
etaient l'image de la nature,--cette figure de Dieu, mais parce
qu'elle les peuplait a sa fantaisie: son imagination, toujours
creatrice, y representait les scenes romanesques de son esprit.
Le lendemain du mariage, elle avait trouve que le parc etait un peu
touffu; on n'y respirait pas la lumiere, les horizons etaient trop
rapproches, elle aurait voulu des perspectives et des echappees,--des
portes ouvertes vers l'infini.--Elle disait que c'etait la le tort des
paysagistes modernes, de se parquer dans un coin de vallee ou devant
une lisiere de foret, sans souci des lointains. Voila pourquoi elle
aimait le paysage de style, fut-il trop bleu comme celui de Leonard de
Vinci, fut-il trop vert comme celui de Raphael. Elle aimait surtout le
paysage de Poussin qui pense dans ses arbres et dans ses nuages.
Le duc de Parisis joua a sa femme le jeu du duc d'Antin a Louis XIV;
en une nuit, il fit abattre assez d'arbres pour changer tout le
caractere du parc. Le lendemain, quand le soleil fut a son zenith, il
prit Genevieve par la main et la conduisit a une des grandes fenetres
du chateau. "Voyez," lui dit-il. Elle fut ravie. "Ah! dit-elle, comme
on respire bien aujourd'hui! Hier, on respirait la terre; aujourd'hui,
on respire le ciel."
Parisis prit un etrange plaisir a se faire paysagiste en action.
Arme d'un marteau a marque, il etudiait tous les points de vue et
condamnait les arbres qui obstruaient ou qui depoetisaient, celui-ci
par un feuillage vulgaire, celui-la par un dessin maladroit. Pendant
quelques jours, il se passionna a ce plaisir de faire des Poussin,
des Diaz, des Claude Lorrain, des Rousseau, des Ruysdael, des Corot,
jusqu'a des Paul Potter et des Rosa Bonheur, car il avait amene des
troupeaux dans le parc.
Selon que le promeneur prenait telle ou telle avenue, il trouvait des
paysages de style aux grandes nappes de lumiere, aux horizons perdus,
avec des arbres centenaires, pensifs, la tete dans les nues; ou bien
il trouvait des pages animees: la prairie avec ses vaches, la cascade
avec son rocher et son buisson, le promenoir avec ses brebis.
Je ne saurais trop donner le conseil d'imiter Parisis aux chatelains
et aux chatelaines qui s'ennuient; mais je me hate de dire qu'il ne
faut faire ce paysage-la qu'aux premiers jours d'automne, quand les
arbres sont encore feuillus et qu'on peut les deplacer sans les tuer.
N'oublions pas que les arbres vivent comme nous, et que si nous
n'avons pas besoin de leur abri apres avoir joui de leur ombre, il
nous faut dire: "Prenez garde a la hache!"
Tous les soirs la douce Hyacinthe etait au salon et chantait. Octave
et Genevieve etaient ravis de n'etre que deux en cette belle saison
de leur amour pour mieux savourer les joies de la lune de miel; mais
quand Hyacinthe etait la, ils croyaient n'etre toujours que deux; elle
ne troublait pas leur duo, meme quand elle chantait.
Genevieve avait transforme la physionomie interieure du chateau de
Parisis pendant qu'on retouchait a la facade, qu'on batissait les
serres et qu'on replantait ca et la dans le parc des arbres rares
avec la rapidite fabuleuse du duc d'Antin ou du baron Haussmann. Les
paysans s'emerveillaient de ces changements a vue; ils avaient bien
oui parler de la pluie qui marche, mais ils ne pouvaient croire que
les arbres en fleurs ou en feuilles voyageaient comme de grandes
personnes, pour venir a quatre chevaux se planter d'eux-memes au
voisinage de chenes seculaires.
La jeune femme avait fait du chateau un palais. On sait deja sa
passion pour les oeuvres d'art, elle avait voulu etre presque de
moitie dans tout ce que son mari avait achete, ca et la, a l'atelier
de Clesinger et a l'atelier de Gerome, aux ventes Demidoff, Salamanca,
Diaz, Morny et Khalil-Bey. Des qu'on franchissait la porte du
vestibule de Parisis, on etait emerveille par le grand air que donnent
toujours les chefs-d'oeuvre.
Dans ce beau chateau, on voyait qu'il fallait que tout le monde fut
content, les hotes comme les maitres de la maison.
Et quel luxe de chevaux et de voitures pour les promenades! Et quelles
reserves royales pour les chasses? Et quelle ecole de chiens pour les
massacres de chevreuils, de faisans et de sangliers! La haute vie
n'avait jamais ete mieux comprise.
M. de Parisis etait si heureux qu'il avait peur du lendemain.
L'homme qui batit son bonheur est pareil a ces enfants qui elevent des
chateaux de cartes. A chaque instant l'edifice s'ecroule avant d'etre
acheve; si par hasard ou par adresse ce chateau est fini, l'enfant
admire et s'etonne de le voir si beau; mais, presque au meme instant,
il s'amuse a le detruire.
M. de Parisis avait devant ses yeux le chateau enchante pour loger son
bonheur. Son bonheur etait fait de toutes les poesies; il savourait
avec religion cet amour d'une vierge, que le poete appelle une Piete.
Il avait trouve un ange gardien visible, il avait trouve l'Amour sous
la forme de la Beaute. Genevieve, trop romanesque avant son mariage,
avait pris la souriante gravite d'une femme et d'une mere; c'etait
l'ame de la maison. Apres toutes les secousses et toutes les
defaillances de la fortune, Octave etait redevenu riche, il pouvait a
son gre vivre, dans son chateau comme a Paris, d'une vie princiere.
Il avait les plus beaux chevaux du monde, il triomphait toujours aux
courses, il allait fertiliser sa terre. Il n'avait qu'un mot a dire
pour recommencer sa carriere politique par le Corps legislatif: les
fortes tetes de l'arrondissement etaient venues lui offrir vingt mille
voix pour les prochaines elections. S'il voulait rentrer dans la
diplomatie, il n'avait encore qu'un mot a dire, tant il avait laisse
de bons souvenirs chez le ministre ou chez l'Empereur. Tout lui
souriait donc; mais les vraies joies ne sont pas de ce monde.
L'infini, qui est la force de notre ame, nous condamne sur la terre;
dans le chateau du bonheur, nous ouvrons la fenetre pour voir par
dela, nous aspirons a l'inconnu, devore par cette eternelle curiosite
qui a gate le lait de notre premiere mere.
Voila pourquoi, au chateau de Parisis, qui etait redevenu le chateau
du Bonheur, Octave ouvrait la fenetre et regardait l'horizon.
Qu'y a-t-il au dela des nuages, au dela des montagnes, au dela des
forets, au dela des neiges eternelles, au dela des oceans, au dela des
etoiles, au dela des mondes? L'ame a beau s'essouffler dans la grande
course au clocher de l'infini, elle n'arrive jamais. Si on aime tant
l'amour, c'est que l'amour est une parcelle de l'infini, c'est l'abime
sans fond, c'est le ciel sans barriere; on s'y jette et on s'y envole
eperdument. Aimer, c'est etre presque Dieu, car deja vivre de la vie
eternelle, c'est gouter au ciel, c'est se fondre dans l'immensite.
Quoique M. de Parisis ne fut pas en amour un reveur platonicien,
quoique ce fut plutot chez lui une action qu'un sentiment, comme
c'etait un chercheur et que son corps ne dominait pas son ame, il
ressentait meme dans ses etreintes d'une heure, dans ses passions d'un
jour, tous les enivrements de la pensee; il s'embarquait a toutes
voiles pour les rivages dores, pour les pays impossibles, pour les
routes etoilees.
Sa femme lui etait, certes, plus chere mille fois que toutes les
creatures qu'il avait "entr'aimees", mais elle ne lui donnait pas le
vertige. Elle faisait autour de lui tout un horizon d'or et d'azur,
mais c'etait le monde connu; elle avait beau varier a l'infini les
melodies et les symphonies de son ame, c'etait toujours le meme opera.
Octave avait le malheur d'aimer trop les premieres representations.
Voila pourquoi l'hiver il decida Genevieve a passer deux ou trois mois
a Paris, quoiqu'il lui eut dit vingt fois qu'ils passeraient toute la
mauvaise saison a Paris. Ils emporterent leur bonheur a Paris.
X
MOURIR CHEZ SOI
La comtesse d'Antraygues etait tombee des bras d'Octave dans les bras
du prince Bleu, un Octave au petit pied. Elle sentait que son premier
amant ne l'aimait plus; elle croyait retrouver les memes feeries
imprevues dans l'amour d'un autre. Mais quand on a soupe chez
Lucullus, le souper de Marcellus ne donne plus les savantes ivresses.
Quand on quitte Naples pour echouer a Livourne, on ne croit plus au
paradis terrestre. Le prince etait un homme d'esprit, mais c'etait un
homme; Parisis avait quelque chose du dieu et du demon. Le prince,
d'ailleurs, eut le tort de devenir follement amoureux; il se trainait
aux pieds d'Alice comme un esclave et comme un chien; il jurait de
vivre et de mourir pour elle; il lui chanta trop la meme chanson. A
une femme romanesque comme elle, il fallait un esprit superieur.
Elle chercha et ne le trouva pas. Ce fut en vain que, tombant tout
a coup, comme on l'a vu, dans le demi-monde, dans le monde des
comediennes, elle tenta de s'appareiller a un de ces hommes a la mode,
dont s'affolent les filles. Elle ne trouva partout que le neant de
l'esprit et le neant de la passion. "Ah! dit-elle un jour en pleurant
toutes ses larmes, Parisis ou mourir!"
Elle ecrivit a Parisis qu'elle l'attendait. Parisis ne vint pas et lui
repondit par ce simple mot: _Pourquoi faire?_
_Pourquoi faire!_ En effet, le reve etait evanoui; ils avaient lu
ensemble le premier mot et le dernier mot du livre. Pourquoi faire?
Ce jour-la, elle alla dans une eglise et y pria longtemps. Le soir,
elle entra dans une maison de refuge. "Pourquoi faire? dit-elle
encore; Parisis me cachera Dieu."
Elle passa d'un couvent dans un autre, comme elle avait passe d'un
amant a un autre. Elle ne trouva pas plus Dieu qu'elle n'avait trouve
l'amant.
Mme d'Antraygues avait donc voulu reposer sa tete sur le marbre de
l'autel, mais vainement elle s'etait cogne le front dans l'eglise de
trois couvents ou elle avait passe et ou elle n'avait pu s'exiler du
monde. Une insatiable curiosite la rejetait dehors, la fievre de vivre
l'empechait d'apaiser son coeur dans la solitude et le silence.
Si Violette fut restee a Pernan, peut-etre fut-elle allee vivre avec
elle, peut-etre se fut-elle enchainee sans trop de revoltes dans
cette amitie si douce et si suave. Il fallait a cette nature ardente,
depaysee dans les devoirs du monde, depaysee aussi dans les licences
du demi-monde, il fallait un coeur vaillant qui l'aimat a toute heure.
Elle etait de celles qui ne peuvent vivre refugiees en elles-memes
dans l'horizon de leur ame; nature de feu et d'expansion, elle courait
toujours les aventures, cherchant l'amour et ne le trouvant pas, parce
que celle-la aussi avait un ideal inaccessible. Avant de rencontrer
le duc de Parisis, elle avait lutte bravement contre toutes les
tentations. On a vu que le vrai coupable etait son mari. Si M.
d'Antraygues se fut montre plus digne de cette jeune femme romanesque,
elle eut passe le cap des tempetes sans trahir cet hymenee ou elle
avait apporte toutes les illusions et toutes les graces de ses vingt
ans. Mais Parisis avait passe par la.
Certes, elle eut aime Parisis d'un amour eternel,--que dis-je? elle
n'avait pas cesse de l'aimer un instant,--mais il n'etait pas dans
la destinee de Parisis d'etre heureux avec une femme, quelle que fut
cette femme. Il emiettait l'amour comme un enfant joueur emiette son
pain aux oiseaux quand il fait l'ecole buissonniere.
Mme d'Antraygues avait eu beau tomber des bras de Parisis dans les
bras du prince Bleu, pour tomber le lendemain dans un autre amour,
pour faire le surlendemain une chute plus profonde encore, rien
n'avait pu l'arracher a son amour pour son premier amant. Elle s'etait
amusee des coups de des de l'imprevu; elle avait de plus en plus
compromis ce qui lui restait de noblesse et de dignite; apres avoir
subi le mepris de tout le monde, elle s'etait meprisee elle-meme.
Rien ne lui restait, pas meme Dieu. Quand on donne sa vie au premier
venu, on s'eloigne de Dieu par respect pour Dieu, si ce n'est par
oubli.
Il ne lui restait meme plus sa famille, puisqu'elle avait fini par
se brouiller avec sa grand'mere et les soeurs de sa mere. Une de ses
tantes etait venue a Paris pour l'arracher a ses folies; cette femme
avait parle de haut, la comtesse s'etait revoltee a jamais. "Dites a
ma grand'mere que je ne subirai jamais de pareilles remontrances: elle
peut me desheriter, mais elle ne m'obligera jamais a m'humilier devant
vous."
La grand'mere mourut sans l'avoir pourtant desheritee, mais les tantes
s'arrangerent si bien que, grace au proces qu'elles susciterent, il ne
revint presque rien a la comtesse, parce que c'etait une fortune en
terres impossibles a vendre. Son notaire pourtant lui fit ouvrir
un credit de cinquante mille francs sur cette succession a longue
echeance.
Alice n'avait pas revu son mari qui vivait dans le Poitou d'une petite
rente de sa famille, et qui pechait a la ligne, sans trop regretter
une jeunesse infeconde, ou, tous comptes faits, il avait eu bien plus
de deboires que de plaisirs.
Quoique Mme d'Antraygues fut renommee par la fraicheur de son teint,
la robustesse de ses epaules bien nourries de chair, l'eclat de
ses beaux yeux, elle perdit l'ame du sang, elle fut prise par des
palpitations et tomba malade.
Elle tomba malade, parce que son ame etait malade.
Elle avait voulu jouer un jeu qui depassait sa fortune; elle avait
bien vite dissipe cette belle sante qu'enviaient toutes les femmes
etiolees qui font leur entree dans le monde avec une jeunesse deja
fletrie.
Alice habitait depuis quelque temps le boulevard Malesherbes; son
appartement--un petit appartement--ne rappelait guere le haut luxe de
son hotel de l'avenue de la Reine-Hortense. Aussi n'aimait-elle pas
son chez soi. Elle se levait tard et dejeunait dans son lit; elle se
trainait dans son petit salon et recevait quelques hommes, tout en
tourmentant son piano comme pour attenuer toutes les sottises qu'ils
debitaient. Elle ne dinait guere chez elle, et elle rentrait fort
tard, courant les theatres et soupant quelquefois; il lui arrivait
meme de ne plus rentrer du tout, ce qui ne scandalisait plus personne,
excepte elle-meme, car elle avait garde, sans le vouloir, des rappels
de dignite.
Un matin qu'elle n'etait pas rentree chez elle, quoiqu'elle fut deja
bien malade, elle passa avenue de la Reine-Hortense pour traverser le
parc Monceaux. Naturellement, quand elle passait la, elle regardait
toujours la facade de son hotel qui la regardait, lui aussi:
expression triste d'un cote, severe de l'autre.
Ce matin-la, elle y remarqua deux affiches: l'hotel etait a vendre.
Apres le proces en separation de corps, on avait, d'un commun accord
avec les creanciers, vendu l'hotel tout meuble a un Americain
fraichement marie qui voulait y placer le bonheur conjugal. Mais il
parait que le bonheur conjugal ne voulait pas loger la: l'Americain,
force de faire un voyage a New-York, y laissa sa femme qui, elle non
plus, n'aimait pas la solitude. Quand revint l'Americain, la femme
avait disparu. Cette disparition romanesque fit beaucoup de bruit:
l'Americain cherche encore sa femme.
Voila pourquoi l'hotel etait encore a vendre, mais on devait commencer
par les meubles. Mme d'Antraygues, apres avoir lu rapidement les
affiches, franchit le seuil en toute hate.
Elle avait peur d'etre reconnue; elle ne savait pas qu'a Paris en
moins de deux ans tout s'oublie et tout se renouvelle: le torrent qui
passe aujourd'hui emporte toutes les epaves d'hier. On ne vit plus au
jour le jour, on vit a l'heure l'heure.
On ne la reconnut pas dans la maison. Elle ne s'y reconnut pas non
plus. Etait-ce bien Mme d'Antraygues qui montait l'escalier? Etait-ce
bien cette jeune femme enviee de tout le beau Paris, pour qui
piaffaient dans la cour des chevaux anglais? Elle avait alors sa part
de royaute dans le monde: quelle figure faisait aujourd'hui cette
inconnue qui montait l'escalier? "Ou allez-vous, madame?" lui cria une
voix aigue.
_Ou allez-vous, madame?_ Le savait-elle bien? Elle comprit que ce
n'etait plus son escalier qu'elle montait. "Je vais voir les meubles,
parce que je veux les acheter.--Mais l'exposition ne commence qu'a
midi."
La comtesse passa outre. Pauvre femme! chaque pas qu'elle fit la
rejeta dans les bras d'Octave. En s'appuyant a la rampe, elle se
rappela la premiere soiree ou elle attendait Parisis dans cet ideal
deshabille blanc qu'il trouva si bon a chiffonner. Elle se souvint
comment il l'emporta jusque devant le feu qui petillait si gaiement
dans sa chambre. Tout le roman de cette soiree remplissait encore
son ame: l'illusion fut grande quand elle retrouva sa chambre telle
qu'elle l'avait quittee. Le meme lit, la meme causeuse, la meme
pendule, la meme jardiniere. Mais dans la jardiniere il n'y avait que
des fleurs artificielles. "Helas! dit la comtesse, moi aussi j'ai
change mes fleurs naturelles contre des fleurs artificielles."
L'Americaine n'avait pour ainsi dire fait que traverser cette chambre.
On sait d'ailleurs que les etrangeres se soumettent a toutes les
fantaisies parisiennes, acceptant bien volontiers les formes et les
modes de l'interieur comme de l'exterieur. Elles habitent toute une
annee une chambre disposee par une autre; quand elles s'en vont, tout
est a sa place, tant la France impose jusqu'a ses habitudes.
Apres ces images riantes du souvenir, qui arracherent deux larmes a
Mme d'Antraygues, des images plus serieuses passerent sous ses yeux.
Il lui sembla que les figures du Devoir et de la Vertu hantaient
tristement cet hotel. Elle se rappela toutes ses decheances; elle
pensa a toutes ses ruines, ruines du coeur, ruines de la jeunesse,
ruines de la fortune; elle tomba sur un fauteuil en murmurant: "Je
veux mourir."
Puis, jetant les yeux sur son lit, elle ajouta: "Je veux mourir ici."
C'etait tres bien de dire cela, mais comment Alice pouvait-elle mourir
la, dans cet hotel qui n'etait plus a elle, dans ce lit qui allait
etre vendu?
Elle sortit en toute hate et alla rue Castiglione, chez le notaire
charge de vendre ou de louer l'hotel. Avec le peu qui lui restait de
la succession de sa grand'mere, il lui etait impossible de vivre la;
mais puisqu'elle voulait mourir, elle n'eut pas de calculs a faire. Le
notaire demanda dix-huit mille francs par an; elle ne marchanda pas,
elle offrit de signer le bail a l'instant meme. Elle alla ensuite chez
le commissaire-priseur et lui donna l'ordre de racheter, quel que fut
le prix, tout ce qui etait dans la chambre a coucher, dans le boudoir
et le cabinet de toilette.
C'etait dans la morte-saison, on ne lui fit pas payer cela trop cher.
Le lendemain soir, pendant que les vendeurs emportaient leur butin,
Mme d'Antraygues, accompagnee de sa femme de chambre,--son ancienne
femme de chambre qu'elle avait reprise,--rentrait dans cet hotel
qu'elle avait pare de ses mains, mais surtout de sa grace. La
concierge, qui l'attendait, avait en toute hate efface les traces de
la vente a l'encan, mais il n'avait pu effacer je ne sais quel air de
desolation qui avait pris la place des meubles.
Mais Alice ne put s'empecher de parcourir, un bougeoir a la main,
ces beaux salons depouilles comme par l'ennemi. Elle eprouva quelque
bien-etre a entrer dans sa chambre qui avait ete fermee aux curieux
et ou tout etait en ordre. Dans la journee, la femme de chambre etait
venue mettre de vraies fleurs dans la jardiniere et des draps au lit.
Elle y avait repandu les parfums chers a sa maitresse, elle y avait
apporte les livres souvent feuilletes, si bien que Mme d'Antraygues se
sentit chez elle.
Elle respira et soupira. "Enfin, dit-elle, voila le rivage!"
Oui, c'etait le rivage. Elle s'etait embarquee pendant la tempete;
apres toutes les angoisses du naufrage, elle s'en revenait mourante
aborder au port.
Des qu'elle fut seule, elle se jeta a genoux et remercia Dieu. En
retrouvant sa maison, elle retrouva Dieu: "Je vous remercie, o mon
Dieu! de me permettre de mourir dans ma maison."
XI.
LA D'ANTRAYGUES!
M. de Parisis n'avait pas revu Mme d'Antraygues depuis qu'il etait
marie. Quelques jours apres la ceremonie, il avait recu d'elle ce
petit mot ecrit dans le style tout moderne qu'elle adoptait:
"Il le fallait!" "Soyez heureux, ce sera le dernier beau jour de
ma vie." "C'est egal, j'ai bien de la peine a croire que vous etes
marie."
Et vous qui vous etes tant de fois marie, le croyez-vous? Oui,
n'est-ce pas? car Genevieve est la vraie femme. Cette fleur
je vous envoie, c'est la fleur de l'oubli: vous l'avez deja
respiree....
"ALICE."
A ce mot, Octave avait repondu par je ne sais quel billet sentimental,
moitie railleur, selon sa coutume. Il se demandait quelquefois avec
melancolie ce qu'elle etait devenue, cette Alice qui lui avait laisse
un tres vif souvenir; il ne s'etait pas eternise dans cet amour, mais
elle n'etait pas de celles qu'il avait aimees a "la hussarde" ou a
la Parisis, pour dire un mot plus juste. Alice avait resiste avec un
charme etrange; ses jolies causeries en dame de Pique, les scenes
pittoresques du patinage, les scenes intimes de l'escalier d'onyx, la
tasse de the bue a deux, la rencontre au chateau de Parisis, tout
cela repandait dans le souvenir d'Octave un parfum enivrant qui l'eut
rejete bien volontiers dans les bras d'Alice.
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