Les grandes dames
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Octave, qui n'avait pas prevu son voyage, n'avait rien emporte du
boulevard des Italiens, pas meme un journal.
Aussi, apres le diner, il ne lui resta qu'une ressource, celle de
remontera la bibliotheque. Cette fois il feuilleta des romans; il
n'avait pas la main heureuse ce jour-la: il tomba sur le _Moine_ de
Lewis. Il l'avait lu deja, il le relut a vol d'oiseau, mais trop
encore pour ne pas se penetrer de la terreur que repand ce chef
d'oeuvre.
Le vieux Dominique, qui lui avait servi a diner, vint lui demander
s'il voulait du feu. "Oui, dit Octave, qui n'aimait pas la solitude;
le feu est un gai compagnon: d'ailleurs cela fera plaisir aux
grillons, aux araignees, aux moucherolles qui habitent cette
bibliotheque, sans compter que tous ces livres-la ne seront pas faches
de se rechauffer un peu, car ils me semblent tous morfondus."
Il y avait au bout de la bibliotheque une cheminee en bois sculpte du
temps de Francois 1er ou couraient des salamandres. La bibliotheque
etait alors une salle d'armes. Au XVIIIe siecle, autre temps autres
moeurs, la plume avait conquis ses droits de haute noblesse; on
recueillit tous les livres epars dans le chateau et on les logea dans
cette grande piece abandonnee.
Octave fut content de voir du feu. En se chauffant les pieds, il se
vit dans la glace et faillit ne pas se reconnaitre. La vie meditative
qu'il menait depuis le matin avait altere son expression railleuse.
En outre, il avait bien un peu neglige ses cheveux et ses moustaches.
"Diable! dit-il, si je restais toute une saison en province, je ferais
une drole de rentree a Paris."
Il traina un canape devant le feu et s'y renversa, toujours un livre a
la main. Ce livre, c'etait Descartes. Il avait voulu refaire le
tour des idees dans les tourbillons du grand philosophe. Au premier
tourbillon il s'endormit.
Quelle heure etait-il quand il se reveilla? Le feu s'eteignait,
les quatre bougies brulaient encore, mais ne devaient pas bruler
longtemps. Il voulut sonner. Il y avait encore un cordon, mais il n'y
avait plus de sonnette. Il appela, mais tout le monde etait a la fete.
Il ouvrit la fenetre. Un orage etait survenu, un coup de tonnerre
retentit; le vent se dechainait dans les grands arbres: de noires
nuees sillonnees d'eclairs ensevelissaient le chateau. C'etait le
dernier orage de la saison, mais il devait laisser un beau souvenir.
A travers les grandes voix du tonnerre et du vent, Parisis entendit au
loin les violons, ces violons rustiques qui ne seraient pas etouffes
par la trompette du Jugement dernier. "C'est bien, dit Octave, on
s'amuse la-bas; ne soyons pas un trouble-fete, d'autant qu'apres tout
je trouverai bien mon lit tout seul. Quelle heure est-il?"
Il n'y avait qu'un sablier dans la bibliotheque. Sans doute un des
Parisis avait voulu exprimer que meme avec les philosophes il ne faut
pas perdre son temps.
Quand une fois le sommeil du soir vous a pris dans ses chaines, on
a toutes les peines du monde a briser les liens. Octave avait beau
etendre les bras, il resta a moitie aneanti sur le canape ou il
s'etait rejete comme en fuyant l'orage.
L'orage etait bien pour quelque chose dans cet ensevelissement de ses
forces. Il avait continue par ses reves son voyage dans le pays des
Esprits. "Suis-je assez bete, murmura-t-il, pour me laisser envahir
par toutes ces reveries de philosophes ou de chercheurs, qui n'ont
jamais aime la terre parce qu'ils n'avaient pas cent mille livres de
rente pour s'y trouver bien! La terre est notre patrie passee et notre
patrie future, nous n'en avons point d'autre. Le tonnerre a beau
gronder, il ne m'epouvante pas. La science nous a conduits dans la
coulisse, nous savons maintenant comment on fait le tonnerre."
Mais Parisis avait beau se dire toutes ces belles choses, une
vague terreur s'etait repandue sur lui. "Il faut bien l'avouer,
poursuivit-il d'un ton moins fier, a force de science, nous savons que
nous ne savons rien de Dieu."
Il avait beaucoup discute avec les philosophes d'aujourd'hui, il avait
dine avec les plus fiers apotres de l'atheisme, mais ils accusaient ca
et la des phrases superstitieuses. Parisis se moquait de toutes les
superstitions, mais il eut ete desespere de rencontrer le matin un de
ces musiciens redoutes par leur mauvais oeil, d'autant plus terrible
qu'il porte bonheur a eux-memes. "Eh bien! dit tout a coup Octave, je
veux en finir avec ces derniers nuages de la betise humaine."
Sur la cheminee, il n'y avait qu'une glace sans tain. Il se
leva et marcha droit au fond de la bibliotheque, devant un grand
miroir qui descendait du plafond jusqu'au parquet. Le miroir n'etait
eclaire que par la reverberation des quatre bougies. "J'oubliais! dit
Parisis. Pour que les esprits se manifestent, il ne faut que trois
lumieres."
Il retourna sur ses pas et eteignit la quatrieme bougie. "Maintenant,
dit-il en revenant au miroir, il doit etre minuit, et le moment
est bien choisi, puisque le vent siffle et que le tonnerre tonne.
Montre-toi, Satan!" Il se regarda. Or lui, qui jusque-la n'avait
jamais eu peur de qui que ce fut au monde, il eut peur de lui-meme.
Dans cette lumiere douteuse, il se trouva d'une paleur mortelle; il
essaya de sourire, mais son expression demeura grave et triste.
Il attendit bravement, se regardant toujours. Un eclair passa, il vit
une vague image dans la glace.
Une fenetre s'ouvrit avec fracas, les bougies s'eteignirent, et
Octave, qui se regardait toujours dans la glace, vit deux figures.
L'effroi le saisit: il appela Dominique et retourna vers la cheminee
pour rallumer les bougies. Il n'osait regarder. Cependant, quand il
eut fait jaillir le feu d'une allumette, il ouvrit bien les yeux.
Une femme s'avancait vers lui. Il laissa tomber l'allumette....
IV
LA MORTE ET LA VIVANTE
Quelle etait cette femme qui s'avancait ainsi vers Octave? "Elle!"
s'ecria-t-il avec effroi. Il croyait voir Mme Revilly. Il s'imagina
qu'elle etait sortie de son tombeau pour venir lui reprocher sa mort.
Vous n'avez pas oublie Mme d'Argicourt, cette blonde Bourguignonne
haute en amour, avec laquelle il avait valse--la valse des Roses.
--Vous n'avez pas oublie non plus que, par un singulier jeu du
souvenir, Octave s'etait imagine, en la revoyant apres la mort de
Mme de Revilly, que c'etait Mme de Revilly elle-meme qu'il revoyait.
Son aventure avec ces deux femmes avait ete si rapide, il les avait
si peu vues avant de les aimer, que ces charmantes figures se
confondaient dans sa memoire. Il avait beau vouloir recomposer les
deux figures, des que son esprit recommencait le dessin de l'une, la
figure de l'autre s'imposait.
Cette nuit-la, a peine eut-il distingue vaguement les traits de Mme
d'Argicourt, qu'il s'imagina que Mme de Revilly etait devant lui.
Tout autre, a sa place, se fut peut-etre evanoui, mais il dominait sa
peur, toujours resolu a ne croire a rien.
Il reconnut bientot que ce n'etait pas la un fantome, car Mme
d'Argicourt parla tout haut. Or, comme il ne craignait pas les
esprits, il ne craignait pas non plus les vivants. Il est vrai qu'il
n'etait pas arme ce soir-la; mais quoique sans pistolet et sans
poignard, trois ou quatre voleurs eussent encore mordu la poussiere
s'ils se fussent hasardes au chateau.
Il alluma enfin une bougie, apres quoi il fit deux pas au-devant de
Mme d'Argicourt. "Mon cher duc, lui dit-elle gaiement, vous etes
introuvable; je vous cherche partout; pas ame qui vive dans ce
chateau!--C'est vous, madame? dit Octave avec une joie soudaine, tout
en saisissant la main de la baronne; je ne vous attendais pas ici!--A
cette heure, surtout, n'est-ce pas? Si je viens vous dire bonjour a
minuit, c'est que je me suis perdue dans vos grands bois. Vous ne
savez donc pas que je suis presque votre voisine pendant la chasse?
J'ai dine chez ma soeur, a deux lieues d'ici; on m'a dit que vous
etiez en villegiature. J'ai voulu vous surprendre le soir, ne pouvant
pas, d'ailleurs, venir le jour. J'esperais bien arriver plus tot, car
je ne voulais pas faire une pompeuse entree de minuit, mais l'orage
m'a fait perdre deux heures et demie; il m'a fallu m'abriter dans une
cabane de bucherons. Quel temps! quel tonnerre!--Ne m'en parlez
pas; voyez si ce n'est pas le diable qui entre par cette
fenetre!--Dites-moi, mon cher duc, ce que vous pouvez faire dans une
bibliotheque sans y voir clair?--J'evoquais les esprits, ou plutot je
me moquais des esprits.--Vous m'epouvantez!--Il y a bien de quoi! Je
m'ennuyais; j'avais peur de passer la nuit tout seul, je priais le
diable devenir me tenir compagnie. Mais voulez-vous que je vous dise
pourquoi le diable n'est pas venu?--Dites.--C'est que je ne crois pas
au diable.--Eh bien! moi, je vais vous dire pourquoi le diable n'est
pas venu,--o paien endurci dans le peche!--c'est que Dieu voulait se
montrer a vous."
Et d'un air de moquerie: "Voila pourquoi je suis venue.--Oui, vous
avez raison, car si Dieu s'est jamais montre sur la terre, c'est
par la figure de ses plus belles creatures.--Eh bien! maintenant
croyez-vous en Dieu?--Oui, puisque je crois en vous."
Octave embrassa la jeune femme sur le front. Elle le pria de lui
montrer le theatre de ses evocations ou de ses defis au diable. Il
prit la bougie et la conduisit devant le miroir. "C'est etrange!
dit-il en s'approchant.--Que voyez-vous donc?"
Octave venait de voir apparaitre la blanche figure de Mme de Revilly,
comme s'il fut toujours le jouet de cette etrange vision qui lui
montrait l'une pour l'autre. "Je vois que le miroir est casse.--Il
ne l'etait donc pas?--Non, si j'ai bonne memoire; cela m'explique
pourquoi je me suis vu double et pourquoi je vous vois double.
--Comment, vous me voyez double?--Oui ne voyez-vous donc pas
Mme de Revilly a cote de vous?--Vous me faites froid! Etes-vous assez
fou?--Oui, je veux rire, dit Octave qui ne riait pas.--Mais qui a
casse ce miroir?"
Parisis comprit que la question des superstitions etait encore a
resoudre. "C'est le coup de vent, apres avoir ouvert la fenetre.--Cela
n'est pas prouve; mais d'ailleurs, pourquoi le coup de vent a-t-il
ouvert la fenetre?"
Il y avait trop de _pourquoi_ et de _parce que_ pour que Parisis et
Mme d'Argicourt s'y attardassent. "Adieu! dit tout a coup la
belle voyageuse.--Adieu! au milieu de la nuit, par cet abominable
temps!--Oui, mes chevaux sont en bas.--Madame, on n'est jamais venu
la nuit a Parisis--c'est une tradition--pour ne pas y voir lever
l'aurore."
Honni soit qui mal y pense! Octave avait-il trop peur de trouver Mme
de Revilly dans Mme d'Argicourt pour ecouter cette nuit-la les echos
de la Valse des Roses? Je crois qu'il n'avait peur de rien.
Je ne repondrais pourtant pas que les images de Genevieve et de
Violette ne fussent venues, comme celle de Mme de Revilly, traverser
ses songes amoureux et faire ombre a la gaiete de Mme d'Argicourt.
V
LE BOUQUET DE FRAISES ET LE BOUQUET DE LEVRES
Cependant Mme de Fontaneilles ne desesperait pas encore de marier
Genevieve a Octave. Elle avait compris cette pudeur des sentiments qui
empechait la jeune fille de faire un reve de bonheur sous une pensee
de deuil.
Quelques jours deja s'etaient passes; un matin, elle alla voir
Genevieve a l'Abbaye-au-Bois et lui dit qu'il fallait qu'elle partit
avec elle pour Champauvert. "Non, dit Genevieve, je ne retournerai pas
a Champauvert. Et d'ailleurs, qu'irais-je y faire?--M. de Parisis t'y
attend. Il est a son chateau.--De grace, ma chere Armande, laissez-moi
a mes prieres. Je veux mourir en Dieu."
La marquise comprit que l'heure n'etait pas venue. Elle ecrivit a
Octave:
"J'ai echoue dans une mission qui m'etait bien douce, car je vous
aime tous les deux; revenez donc a Paris, vous aurez peut-etre une
eloquence plus sure que la mienne."
Parisis revint a Paris. Il voulut voir Genevieve, mais elle refusa
de se rencontrer avec lui chez la marquise. Ce qui n'empecha pas la
marquise de dire a sa jeune amie qu'il fallait obeir a la derniere
volonte de la morte. "Tu epouseras Octave.--Jamais, repondit
Genevieve.--Jamais! voila un mot qui n'est pas en situation. Pourquoi
jamais?--Pourquoi? parce que je n'aime plus Octave.--Tu n'aimes
plus Octave! mais il te faut donc etre jalouse pour aimer! Violette
vivante, tu aimais Octave; Violette morte, tu ne l'aimes plus?--Non.
Et, d'ailleurs, je ne veux pas batir sur un tombeau.--Pathos? on ne
batit que sur des ruines."
Et la marquise, qui croyait connaitre les femmes, ajouta avec une
pointe de raillerie: "Puisque tu aimes mieux vivre au couvent dans la
mort que de vivre a Parisis dans l'amour, a ton aise, je m'en lave les
mains."
La fiere Genevieve ne s'adoucit pas. "Donc, reprit la marquise, tu ne
veux plus revoir Octave?--Non."
Et Genevieve rentra stoiquement au couvent. Mais, le lendemain, Mlle
de La Chastaigneraye retourna chez la marquise de Fontaneilles, quoi
qu'elle eut l'habitude de n'y aller que deux fois par semaine. La
marquise ne dit pas un mot d'Octave. Genevieve ne parla pas de son
cousin. "Veux-tu venir au bois? dit la marquise a son amie.--Oui,
repondit Genevieve.--Tu me promets, reprit Mme de Fontaneilles en
souriant, que tu ne regarderas pas l'hotel d'Octave?--Je te le promets.
--Et si nous rencontrons Octave au bord du Lac, tu detourneras la
tete?--Oui."
Genevieve ne regarda pas l'hotel de M. de Parisis. Au bord du Lac,
elle n'eut pas besoin de detourner la tete, parce qu'elle ne rencontra
pas Octave. Est-ce pour cela qu'elle demanda a aller boire du lait a
la vacherie du Pre Catelan? Il etait tard, il n'y avait presque plus
personne.
Quand le coupe s'arreta devant la vacherie, elle dit a son amie
qu'elle ne descendrait pas. Elle avait entrevu Octave et une celebre
etrangere, la plus belle des Italiennes blondes, attables sous un
orme. Ils buvaient du lait,--je me trompe,--elle buvait du lait et il
buvait sa beaute, car il la regardait avec des yeux amoureux.
A son tour, la marquise vit le duc de Parisis et l'Italienne. "Eh
bien! ma belle amie, dit-elle a Genevieve, on appelle cela: boire
du lait! Tu vois que Violette n'a pas emporte la jalousie dans le
tombeau.--Je ne suis pas jalouse, dit froidement Genevieve qui s'etait
rejetee au fond du coupe. Demande du lait, nous ne descendrons pas."
La marquise fit signe a une Suissesse d'opera comique d'apporter deux
tasses de lait. Pour boire il faut bien se pencher: voila pourquoi
Mlle de La Chastaigneraye vit encore une fois son cousin de Parisis.
Dieu de vengeance, comment le vit-elle! On avait apporte des fraises
en bouquet, car on avait coupe le fraisier pour avoir les fraises,
a la maniere des plus sauvages et des plus civilises. C'etaient
d'admirables fraises anglaises rouges, toutes pleines du sang de la
terre comme la vigne, des fraises presque vivantes.
Parisis promenait le fraisier sous les levres de la dame: les levres
et les fraises, c'etaient le meme fruit.
L'Italienne doree mordit a belles dents, prenant la moitie de chaque
fraise. Et quand elle avait mordu sa moitie, Octave devorait l'autre.
Vraie comedie d'amoureux.
Genevieve repandit la moitie de son lait. "Oh! la belle maladroite!
s'ecria la marquise.--C'est que le lait est si mauvais!" murmura Mlle
de La Chastaigneraye.
La marquise de Fontaneilles pensa que c'etait sur les levres de
Genevieve que Parisis devait cueillir des fraises: "Tu n'as pas vu
la-bas M. de Parisis et la duchesse de Casti?"
Genevieve sembla ne pas comprendre: "M. de Parisis? dit-elle d'un air
distrait pour cacher son emotion, pourquoi n'est-il pas encore venu me
demander ma main?" La marquise sourit. "Enfin! s'ecria-t-elle, voila
le mot parti!" Et se parlant a elle-meme: "Il n'y a donc que la
jalousie qui fasse des miracles en amour!"
VI
LE MARIAGE DE DON JUAN
Et si je vous dis que monseigneur de Bourges, prince de la Tour
d'Auvergne, vint un soir coucher au chateau de Champauvert, que le
lendemain matin tout le village etait pavoise; qu'on avait eleve un
arc de triomphe sur le chemin de l'eglise, que l'eveque de Dijon, les
chanoines, les archidiacres, que toutes les robes noires, toutes les
robes violettes, toutes les robes rouges, suivant le mot des paysans,
illustraient l'eglise, vous ne me demanderez pas pourquoi.
Vous savez deja que c'est pour le mariage de M. le duc de Parisis avec
Mlle Genevieve de La Chastaigneraye.
N'avez-vous pas recu une lettre de faire-part? Le _Sport_ n'a pas
manque, a ce propos, de rappeler tous les titres des deux familles.
Qui que vous soyez, athee ou chretien, libre penseur ou catholique,
vous auriez eprouve comme moi une vive emotion dans le sanctuaire
de cette eglise rustique, en voyant non pas toutes ces splendeurs
inacoutumees, mais la jeune mariee, qui souriait doucement pour faire
croire a son bonheur, quoique l'inquietude passat jusque sur ses
levres.
Elle n'avait pas toute sa beaute: les mariees ne sont jamais belles le
jour de leur mariage. La joie a ses fievres et ses paleurs; on dort mal
la veille de ses noces; c'est comme la veille d'une traversee perilleuse,
quand on pressent deja la tempete.
Pendant la messe, tous ceux qui regardaient la blanche epousee
voyaient un point noir a l'horizon, meme s'ils ne se rappelaient pas
la legende de Parisis. C'est qu'on connaissait bien Octave, c'est que
ceux qui l'aimaient le plus voyaient avec quelque frayeur tomber cette
haute et divine vertu de Genevieve de La Chastaigneraye dans les bras
de don Juan de Parisis.
Quel serait le lendemain? Cet homme, toujours emporte par ses
passions, allait-il abdiquer, renoncer a "l'eternel feminin" pour
s'enchainer aux pieds d'une seule femme? crever les yeux a toutes ses
curiosites, tuer en lui le heros de roman pour n'etre plus qu'un homme
d'honneur et de raison? ne plus courir qu'une aventure, la bonne
aventure du foyer?
Tout le monde en doutait. Et en voyant l'expression a la fois heureuse
et triste de Genevieve, on se disait a soi-meme que cette jeune mariee
etait de celles qui se couchent chastement dans le tombeau, quand leur
echappe le reve de leur vie.
Le Ministre des Affaires etrangeres etait venu avec son cadeau de
noces. Le duc de Parisis devait etre nomme, sous tres peu de temps,
ministre en Allemagne; c'etait une promesse, mais une promesse qui
avait le sceau imperial, car l'Empereur venait d'ecrire de sa main a
la duchesse de Parisis.
Octave etait-il heureux en ce plus beau jour de sa vie? Il s'etait
peut-etre marie trop souvent.
On remarquait dans l'assistance, parmi les femmes, vingt celebrites
heraldiques, toutes plus distraites que pieuses, s'inquietant de leurs
robes et critiquant celles de leurs voisines. La seule femme qui pria
pour le bonheur de Genevieve, ce fut Mlle Hyacinthe: celle-la avait
des larmes dans les yeux.
Avait-elle des larmes pour Violette! Pauvre Violette, elle n'etait
pas oubliee encore. Genevieve lui donna une priere pendant la messe,
Octave lui donna un souvenir.
Si la mariee avait perdu ce jour-la beaucoup de sa beaute, le duc de
Parisis, en revanche, etait plus beau que jamais. Ce qui le soir fit
dire a une des grandes dames de l'assemblee: "Est-il possible qu'on
nous le prenne pour toujours!"
Cette grande dame, c'etait la duchesse de Hautefort parlant a la
marquise de Fontaneilles. "Qui sait!" dit la marquise, qui ne savait
pas encore lire dans son coeur.
Il y eut dans les jardins de Champauvert un diner de cent et un
couverts, qui rappelait les fetes patriarcales du moyen age.
Les paysans dansaient sur le preau; on n'avait rien voulu changer
a leur musique, pour ne pas alterer le caractere rustique cher a
Genevieve.
On porta un toast de l'archeveque a la mariee et un toast de Parisis
a l'archeveque; ce n'etait pas encore un chretien qui parlait a un
prince de l'Eglise, mais ce n'etait plus un athee qui bravait le ciel.
On ne chanta pas; mais Guy de Charnace lut un fort beau sonnet d'un
rimeur illustre qui voulait que sa muse fut de la fete.
On se croyait tout a la fois aux noces de Cana et aux noces de
Gamache. Octave voulut ramener la mode de ces festins homeriques, ou
l'on fait rotir un boeuf et ou jaillissent des fontaines de vin.
Au milieu du festin, les jeunes paysannes de Champauvert, celles qui
avaient ete dotees par Genevieve et celles qui devaient etre dotees ce
jour-la, vinrent cette fois encore avec des bouquets, mais non plus
avec des bouquets de roses-the.
La plus jeune de toutes, celle qui avait apporte le bouquet
empoisonne, presenta a M. de Parisis la plus belle grappe de raisin
de la vendange. "N'y touchez pas, dit-elle, car j'ai la main
malheureuse."
Genevieve avait achete pour les paysannes des croix d'or toutes
rustiques, taillees dans la vieille mode.
Quand elle se leva pour les mettre au cou de chacune des jeunes
filles, Octave se leva aussi.
Cette simple action de placer une croix d'or sur le sein d'une
femme ramena Parisis plus pres des spheres chretiennes que tous les
sermons qu'il avait entendus.
VII
L'EXTRAIT MORTUAIRE DE VIOLETTE DANS LA CHAMBRE NUPTIALE
Il etait deux heures du matin quand une chaise de poste a quatre
chevaux emmena les maries a Parisis. Genevieve n'etait accompagnee que
de Mlle Hyacinthe.
Ce fut avec un sentiment de fierte et de melancolie que Genevieve
entra--en souveraine, cette fois--dans cette vieille demeure des
Parisis. Elle s'appuyait, pour monter l'escalier, sur Octave et sur sa
jeune protegee, qui sauvait, par son intarissable gaiete, les embarras
charmants de la situation.
Les deux jeunes amies entrerent seules dans la chambre nuptiale.
Genevieve se laissa tomber sur une petite causeuse hospitaliere
tournee vers la porte; elle vit du premier regard deux pastels de La
Tour, son bisaieul et sa bisaieule, souriants comme s'ils etaient
heureux de la voir. "Oh! mon Dieu! dit-elle tout a coup a Hyacinthe,
j'ai oublie dans la voiture, dans le petit panier, la miniature de ma
mere."
La jeune fille ouvrit la porte pour descendre chercher le petit
portrait. Dans sa precipitation, elle laissa tomber une lettre qu'on
lui avait remise a l'heure du depart et qu'elle voulait achever de
lire le soir meme.
Il n'y avait plus d'enveloppe a la lettre. Genevieve la prit et
reconnut l'ecriture de Violette. "C'est singulier, dit elle. Comment
cette lettre m'arrive-t-elle ici?"
Elle ne l'avait pas vue tomber des mains de Mlle Hyacinthe.
Genevieve lut rapidement, sans bien reconnaitre que la lettre n'etait
pas pour elle:
"Pour vivre, il fallait que vous fussiez la; pour mourir, pourquoi
ne puis-je vous serrer la main?
"Il me faut mourir seule, dans un coin, comme un chien abandonne.
"Moi aussi, je suis une Parisis, surtout pour la legende. Vous la
connaissez, Hyacinthe:
L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT!
L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
"Adieu, mon amie.
"On m'a promis de vous envoyer cette lettre avec mon extrait
mortuaire, pour qu'on puisse la-bas s'occuper de ma succession.
"N'oubliez pas que vous avez cent mille francs en dot. Soyez
heureuse!
"VIOLETTE."
A cette lettre etait joint cet extrait mortuaire:
Don Francisco Santa-Cruz, licenciado en teologia, Caballero de la
Real orden americana de Isabel la Catolica y Cura parroco de la
Iglesia de Santa-Maria de esta ciudad de Burgos, diocesis de la
misma, de la que es Arzobispo el Excelentisimo e Ilustrisimo senor
Don Atanasio Rodriguez Juste.
Certifico: que, en el dia de hoy, ha sido depositado en la boveda
de esta Santa Iglesia parroquial el cadaver de la senora dona
_Luisa Violeta de Pernan Parisis_, hija del senor Hedwige Portien
la cual nacio en Paris el 17 de april 1846 y fallecio en el
de ayer a las cuatro de la tarde, despues de haber recibido los
ultimos ausilios espirituales, asistida del Teniente Cura, vicario
de esta parroquia D. Florencio Lasala.
I para que conste espido la presente certificacion, cuyo original
queda depositado en el archivo de esta parroquia e inscripto al
folio 237 con el numero 3,789 en el libro de difuntos.
A Ruegos de los Senores Don Angel Vallejo y Don Laureano de la
Roda-infante, ejecutores testamentarios de la finada, Burgos 13 de
agosto de 1867.
EL CURA PARROCO, L. FRANCISCO SANTA-CRUZ.
Mlle Hyacinthe, en rentrant, surprit Genevieve dans les bras d'Octave.
Elle avait jete un cri de douleur, le duc de Parisis etait accouru, il
ne comprenait rien a ses desolations.
Celle qui etait la duchesse de Parisis depuis midi montra a son mari
la lettre de Violette. "Voyez, lui dit-elle, pouvait-on me rappeler
plus fatalement la legende des Parisis!"
Octave lut l'extrait mortuaire de Violette. "C'est etrange, se dit-il
a lui-meme, je ne puis croire a la mort de Violette."
VIII
L'HIRONDELLE DE VIOLETTE
Pour le duc de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, la nuit des noces
fut une nuit de deuil. Le spectre de Violette se dressa devant les
epouses; ils eurent beau s'abriter dans leur amour, la pauvre fille
sacrifiee promena sur la couche nuptiale l'ombre de son suaire.
Le bonheur est ainsi fait qu'il n'arrive jamais dans un cortege
qui rit et qui chante sans regret. Regardez bien parmi ces figures
joyeuses, ne voyez-vous pas celles qui penchent la tete et qui
essayent de sourire pour cacher leurs larmes?
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