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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les grandes dames

A >> Arsene Houssaye >> Les grandes dames

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Octave lui dit gravement: "Monsieur, je vous remercie."

La levre superieure avait ete relevee; l'etudiant y appuya le doigt
avec douceur pour la refermer; la bouche reprit le dessin que la mort
lui avait imprime.

Quelques secondes encore, Octave regarda en silence cette figure aux
belles lignes, qui faisait songer aux femmes de la Bible. Un autre
etudiant, ayant apporte un suaire, le repandit comme une chaste robe
sur ce pauvre corps abandonne qui, jusqu'a l'arrivee d'Octave, n'avait
ete vetu que de la pudeur de la Science.

Octave detourna le linceul pour voir encore une fois cette figure que
la passion avait profanee et que la mort faisait blanche devant Dieu.
Il lui prit la main et la baisa doucement.

Le meme jour, il lui donna un tombeau au cimetiere des juifs, et il y
mit cette epitaphe:

POURQUOI VOUS DIRAIS-JE MON NOM!





LIVRE IV

LA TRAGEDIE


* * * * *


I

LA CONFESSION DE VIOLETTE


Que ces tableaux du musee secret de la vie moderne s'effacent
de nos yeux sous les douces images de Violette et de Genevieve.

On n'avait pas recu de nouvelles de Violette depuis sa fuite. Un
ami d'Octave lui dit qu'il l'avait vue a Rome. Une amie de Mme de
Fontaneilles lui dit qu'a Biarritz on s'etait montre du doigt une
jeune fille voilee qui passait pour Violette de Parme. Rien de plus.
Ou etait-elle? Sur quel rivage hospitalier avait-elle porte son
desespoir?

Un matin, Genevieve recut une lettre timbree de Madrid. C'etait une
lettre de Violette. "Madrid! Que peut-elle faire a Madrid?" se demanda
Mlle de La Chastaigneraye. Et elle devora cette longue lettre qui
etait la confession de Violette.

Madrid, ce 12 aout.

"Ma chere Genevieve,

"Quand cette lettre tombera sous vos beaux yeux, je ne serai plus
de ce monde; pardonnez-moi, si je joue, moi aussi, la Dame de
Coeur.

"Il faut se confesser avant de mourir. Je vous choisis pour mon
confesseur, c'est devant vous que je veux m'humilier dans l'esprit
de Dieu, c'est a votre coeur que je veux tout dire.

"Ce n'est pas faute de pretre que je vous choisis; j'en ai trouve
partout depuis que je fuis la France, depuis que je me fuis
moi-meme. A l'heure ou j'ecris, j'en vois un a la fenetre voisine
qui lit son breviaire; mais que lui dirais-je? Je ne suis pas de sa
paroisse: Ecouterait-il bien les paroles d'une etrangere qui porte
un coeur comme le sien sans doute, mais qui meurt d'une passion
qu'il ne comprendra pas?

"Vous, Genevieve, vous me comprendrez, parce que vous m'aimez.

"Je vous ai dit ca et la, dans les hasards de la causerie, une
page de la vie de mon coeur. Je vais me confesser toute.

"Mes premieres annees meritent-elles bien qu'on s'y arrete? J'ai
vecu toujours abritee par cette adorable femme toute de travail et
de priere que je croyais ma mere. Mais n'etait-elle pas ma mere?
J'ai lu depuis l'histoire de d'Alembert et de Mme de Tencin.
Vous savez que d'Alembert avait ete abandonne par cette grande
pecheresse de la Regence, qui avait fait de son frere un cardinal
et qui faisait de son fils un enfant perdu. Cet enfant perdu fut
un enfant trouve et retrouve, grace a une vitriere qui lui donna
son lait, son pain, son sang. Elle lui donna une ame. Elle en fit
un homme. S'il porta des fruits, cet arbre de science, ce fut par
la greffe; s'il fut un homme, ce fut par sa seconde mere. Aussi
ai-je compris ces terribles paroles qu'il dit a la premiere quand
elle revint a lui: "Je ne vous connais pas! Ma mere, c'est la
vitriere!"

"Moi, je n'aurais pas eu la brutalite de d'Alembert, sans doute,
parce que je suis une femme. Mais tout en accueillant ma premiere
mere, je fusse restee l'enfant de la seconde, si toutes les deux
avaient vecu. Et si la seconde eut ete toujours ma mere, je puis
dire que j'eusse ete toujours sa fille, car je m'explique bien
pourquoi elle me cacha a ma premiere mere, c'est qu'elle la
connaissait, c'est qu'elle avait peur de me perdre, c'est qu'elle
voulait vivre pour moi.

"Tant qu'elle vecut, je fus heureuse. Elle avait choisi pour mes
mains delicates un travail charmant. Pendant qu'elle raccommodait
de la dentelle, je faisais des fleurs. Je trouvais bien doux de
veiller a cote d'elle, je ne croyais pas travailler, et il se
trouvait que j'avais gagne ma journee.

"Dans les heures de repos, je lisais, et je ne lisais que des
livres pieux. Maman etait severe, elle avait veille comme une
sainte a ma premiere communion. Elle m'avait explique avec
l'accent chretien tous les miracles et toutes les beautes du
christianisme; je ne vivais que dans le monde des purs esprits,
aucune mauvaise pensee n'etait venue en deca de notre porte.

"Certes, nous n'etions pas riches, mais nous ne pensions pas que
la richesse fut un bien. Nous avions un petit appartement sous les
toits, mais tout y etait gai, les fenetres avaient pour horizon
le ciel et les arbres du Luxembourg. Je ne me contentais pas de
fabriquer des fleurs; pour les mieux connaitre, j'en cultivais.
J'ai lu que je ne sais plus quel philosophe voyait la nature dans
un fraisier, moi je m'etais fait toute une compagnie,
un monde avec des roses, des violettes, des pervenches, des
giroflees; j'avais meme un arbre sur ma fenetre, un lilas qui
emerveillait tous nos voisins; j'avais aussi un fraisier, mais
c'etait par gourmandise, car j'y cueillais jusqu'a cent fraises
par an.

"Que serait-il arrive si maman eut vecu?

"J'avoue que je n'aurais pas eu grand plaisir a epouser un homme
de ma condition; quoique je n'eusse pas lu de romans, j'avais mon
ideal comme s'il coulat encore en moi un peu du sang des Parisis.
Je ne saurais vous dire comme mon orgueil s'eveilla quand j'appris
que ce beau monsieur qui avait ose me parler dans la rue, et que
j'aimais deja malgre moi, etait un duc.

"Genevieve, ce fut mon premier peche. Et voyez le malheur;
que le demon vous a touche, vous etes presque a lui. La porte de
l'orgueil fut pour moi la porte de l'enfer.

"Maman mourut. Elle m'avait plusieurs fois parle de son pays; elle
me disait que nous ferions bientot le voyage pour aller voir une
grande dame de ses amies qui me ferait peut-etre une dot si je
trouvais un brave homme pour m'epouser. Plus d'une fois elle
pleura en m'embrassant; je n'osais l'interroger, car je ne voulais
pas lui parler de mon pere, puisqu'elle ne m'en parlait pas.
Quelques mots surpris dans l'escalier pendant le commerage des
voisines m'avaient avertie vaguement que ma mere n'etait pas
mariee. Mais elle etait si pieuse et si bonne, que je me disais:
Dieu lui a pardonne.

"Quand elle tomba malade, elle me retint un jour devant son lit
pour me faire des confidences, puis tout a coup elle se re
en disant: Non, je n'en mourrai pas, nous parlerons de cela plus
tard, quand nous irons en Bourgogne. Elle ne croyait pas a sa mort
prochaine, mais elle mourut soudainement d'un anevrisme. La parole
lui manqua pour me dire la verite; quand j'arrivai devant son lit,
elle expirait. "Louise! Louise! dit-elle, Dieu...."

"Elle ne dit pas un mot de plus; elle aurait pu prononcer peut-etre
quelques paroles, mais elle n'eut pas le courage de me dire en
mourant: "Je ne suis pas ta mere."

"La misere est venue s'abattre sur ce pauvre petit appartement en
deuil, tout me manqua a la fois: ma mere, le travail, le courage!
Ce fut alors que survint M. de Parisis. Il me sauva de la misere,
il m'emporta dans un reve d'or; mais je n'etais sauvee que pour
etre perdue.

"Je n'avais pas eu le temps de feuilleter les papiers de maman
Ce n'est que depuis ma sortie de prison que j'ai pu decouvrir
l'histoire de ma naissance, en lisant des lettres et des
brouillons de lettres que ma mere cachait dans un petit coffret
en bois noir ou je ne croyais trouver que des factures.

"Est-ce la peine de vous parler des lettres de Mme de Portien et
des reponses de maman, ou plutot des lettres de ma mere et des
reponses de sa femme de chambre? Pendant la premiere annee, ma
mere s'inquieta de moi, elle vint me voir une fois, elle gronda sa
femme de chambre de lui ecrire trop souvent, elle lui recommandait
de dire _mon enfant_ et non _votre enfant_.

Au bout d'un an, il n'y avait plus de lettres de Mme. de Portien;
elle voulait tout oublier pour mieux faire tout oublier. Je
trouvai des brouillons de lettres de maman ou la pauvre femme
parlait avec adoration de la petite Louise. A ma premiere
communion, elle ecrivit encore, ce fut la derniere fois. Ce qu'il
y a d'admirable, c'est que dans ces lettres elle ne lui parle
jamais d'argent. Et Mme. de Portien n'en parlait pas non plus.

"Maintenant, quel fut mon pere? La est le secret eternel, mais
ce ne fut pas ce M. de Portien. Je ne dis pas cela pour calomnier
ma mere, je dis cela parce que je me confesse et que je vous dois
toute la verite.

"Je vais mourir et je ne me plains pas. J'ai eu ma part de
bonheur. J'ai adore M. de Parisis; les jours que j'ai passes avec
lui ont ete des siecles. Qu'ai-je a regretter? Je vous jure, o ma
douce et sainte Genevieve, que c'est pour moi une joie encore
de penser que je me sacrifie a votre bonheur. Moi vivante, vous
n'epouseriez pas Octave, voila pourquoi je meurs heureuse. La vie
est ainsi faite, il faut savoir se retirer de devant le soleil des
autres. J'etais comme l'arbre empoisonne: vous seriez morte sous
mon ombre.

"En face de Dieu qui m'entend, en face de vous qui etes l'image de
la vertu, je le declare encore, car je veux vous prouver que je
ne suis pas tout a fait indigne du doux nom de cousine que vous
m'avez donne. Je n'ai pas eu d'autre amant que le duc de Parisis.
Il a ete cruel en m'abandonnant. Vous savez qu'il m'avait envoye
un bon de dix mille francs comme a la premiere venue. J'ai jure de
me venger. Et je me suis vengee!

"Ah! j'avais une vengeance bien noble. C'etait de retourner rue
Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, de travailler jour et nuit, de
mourir a la peine.

"Mais Mme. d'Antraygues, qui connaissait les hommes, m'enseigna
l'autre vengeance. Il ne faut pas la condamner, car c'est un brave
coeur; elle a ses heures de fragilite, mais elle a garde toute sa
noblesse d'ame.

"Sur ses conseils, je me jetai donc la tete la premiere dans ce
tourbillon de la comedie parisienne, dans ce steeple-chase de
toute la folie du luxe et de l'amour. La pauvre Violette, foulee
aux pieds, devint l'orgueilleuse Violette de Parme. Ce fut Mme.
d'Antraygues, qui me donna mon premier billet de mille francs
avant de partir pour l'Irlande. J'avais ete tres malade, presque
condamnee, mais elle me dit que j'etais plus belle que jamais, la
premiere fois qu'elle me conduisit boire du lait au Pre Catelan
par des chemins detournes, car elle se cachait et je ne voulais
pas me montrer.

"C'etait sans doute parce que nous nous cachions que nous fumes
surprises. Le prince Rio vint vers nous et demanda a la comtesse
l'honneur de m'etre presente. Vous avez raison, lui dit-elle, car
celle que vous voyez la, dans tout l'eclat de ses vingt ans et de
sa beaute, est une princesse par la grace de Dieu. Elle ne vous
dira jamais son nom; elle ne veut etre connue a Paris que sous le
nom de Violette de Parme.

"L'orgueil qui m'avait perdue parce que M. de Parisis etait duc,
me perdit encore une fois parce que celui qui nous parlait etait
prince. Je sentis tout de suite que je ne l'aimerais pas, mais
c'etait l'homme qu'il me fallait pour jouer mon jeu. Je ne fis
pas trop de facons pour aller diner avec lui dans un salon du
Petit-Moulin-Rouge. Je savais que le duc y allait quelquefois, je
ne desesperais pas de le rencontrer et de passer fierement devant
lui au bras du prince.

"A la fin du diner, on etait eperdument amoureux de moi, on
m'offrait des diamants, un hotel, des equipages. Je ne rentrai pas
chez moi; mais tout en allant chez le prince, j'etais bien decidee
a ne pas etre sa maitresse.

"Le prince me trouva bizarre, mais il etait bon prince; ce qu'il
aimait en moi, c'etait ma figure. Lui aussi etait un orgueilleux,
c'etait deja quelque chose que de m'afficher. Il y a des
qui veulent etre, il y a des gens qui veulent paraitre. Ma
"bizarrerie" ne l'empecha pas de me donner cent mille francs et de
me meubler, avec le luxe du plus pur Louis XVI, un hotel rue de
Marignan, ou il vint trois fois par semaine diner avec ses amis,
des hommes du monde, des journalistes, des hommes politiques, des
diplomates et des artistes.

"C'etait bien un peu le monde de Parisis; mais comme on ne m'avait
pas connue avec lui, naturellement personne ne me reconnut chez le
prince.

"Cette vie-la, je vous l'avouerai, me plut beaucoup, quoique je
souffrisse beaucoup, quoique je souffrisse toujours. J'esperais
venir a bout de mon coeur; mais point. Plus je m'eloignais
d'Octave, plus je le retrouvais.

"Il etait en Angleterre quand je fis ma premiere entree dans le
monde du Bois. On vous a parle du bruit qui retentit autour de
moi. Quand on voit monter peu a peu une courtisane cela n'etonne
personne.--Ah! c'est celle-ci!--Ah! c'est celle-la!--Connue!
reconnue! tout est dit. Mais quand une courtisane apparait
un grand luxe sans qu'on puisse dire d'ou elle vient, toutes les
curiosites sont en eveil, elle triomphe avec eclat. C'est un feu
d'artifice qui n'a pas ete annonce.

"Le prince ne pouvait croire a son bonheur; jusqu'a minuit,
c'etait le plus heureux des hommes, mais a minuit, je m'enfermais
dans ma chambre et je me jetais voluptueusement dans la solitude
de mon lit.

"Je n'etais pourtant pas une sainte. Je me hasardais dans tous les
perils, j'etais coquette avec tous les hommes, comme une femme qui
veut se faire une cour. J'eprouvais une joie secrete de me prouver
que j'etais vertueuse sous le masque d'une pecheresse.

"Ce fut ainsi que j'allai un soir a Mabille a l'insu du prince;
ayant appris la langue du pays avant d'y entrer, decidee a
repondre a toutes les apostrophes. J'avais dine en folle
compagnie, et je crois bien que j'avais bu un peu trop de vin de
Champagne.

"Je vous ai dit comment j'y avais rencontre Octave, comment il
s'etait repris a moi selon les predictions de Mme d'Antraygues.
Mais, en le retrouvant, je ne retrouvai plus mon coeur. Il y avait
de l'orage dans le ciel.

"Vous savez mieux que moi l'histoire de Dieppe. Je ne lui ai pas
dit toute ma jalousie, mais je compris alors qu'il vous aimait.
Les femmes qui aiment ont la double vue. Vous me haissiez et je
vous haissais; dans ma jalousie aveugle, croyant frapper Octave au
coeur, je m'enfuis avec ce grand d'Espagne qui n'avait de grand
que sa grandesse. Tout naturellement je fus tout aussi "bizarre"
avec lui qu'avec le prince.

"Mais j'avais beau vouloir m'etourdir, je ne vivais que pour
Octave; mon ame etait toute a sa pensee, mes yeux le cherchaient
partout.

"Mais vous savez le reste. Vous savez ma rencontre avec ma mere.
Je vous avouerai que la force du sang ne se trahit pas alors. Et
pourtant, quoique Mme de Portien n'eut pas une figure sympathique,
je me souviens que j'eprouvais quelque plaisir a la voir. C'est
peut-etre un prejuge, mais il me semble qu'elle ne me parut pas
etre une etrangere pour moi.

"La pauvre femme! Dans quelques heures je la reverrai, si Dieu lui
permet ce bonheur de revoir un enfant qu'elle a abandonne. Qui
sait si elle aussi n'a pas subi cette fatalite du coeur qui trahit
toujours les vertus de la femme?

"Vous avez voulu tenter une belle chose. Vous avec dit a Octave de
m'epouser pour arracher de ma main ces violettes de Parme qui la
souillent. Mais la vertu est comme les sources vives, elle ne
remonte jamais. Ce n'etait pas moi qui devait epouser Octave; un
mariage aussi eclatant eut montre ma chute plus grande encore.

"Grace a vous, grace a cette douce Hyacinthe que vous m'aviez
donnee, j'ai failli prendre racine a Pernan pour y vivre dans le
repentir et la charite. Vous savez que les souvenirs vivants m'en
ont chassee.

"Et d'ailleurs, je voulais mourir. Je voulais mourir pour vous,
sinon pour moi. Croiriez-vous que vingt fois le courage m'a
manque? Une femme qui ne s'est pas tuee du premier coup ne trouve
plus la force de se tuer.

"Le courage m'est enfin revenu.

"Suis-je digne de revetir le linceul blanc? Ai-je assez expie mes
fautes? Ma prison a ete un long supplice, ma delivrance ne m'a pas
delivree de mes chagrins. Vous avez ete un ange pour moi, aussi
c'est a vous que je demande des prieres.

"Avant les prieres, j'ai une grace a vous demander: c'est
d'epouser Octave, car je ne veux pas que ma mort soit inutile. Et
puis il me semble que je serai dans votre bonheur.

"Ne me pleurez pas, je meurs contente.

"Vous m'avez donne un million, je vous legue un million. Ce que
j'ai depense etait la fortune de ma mere.

"J'aime tant a causer avec vous, ma chere Genevieve, que j'allais
oublier l'heure de la mort.

"Adieu! a Dieu!

"VIOLETTE DE PERNAN-PARISIS."

Et d'une ecriture plus fievreuse, Violette avait jete ces mots apres
sa signature.

"Quand vous vous promenerez avec Octave dans le parc de Par
ou de Champauvert, si vous voyez a vos pieds une pauvre petite
violette des champs--pas une violette de Parme!--ne la foulez pas
dans la poussiere; penchez-vous pour la cueillir, respirez-la et
donnez-la a votre mari. Il se souviendra de moi, mais vos mains
auront sanctifie le souvenir.

"Adieu!"

Mlle de La Chastaigneraye pleura beaucoup en lisant la confession de
Violette. Elle sentait que c'etait un coeur et une ame qui parlaient.
"Ah! oui, dit-elle en se rappelant cette douce figure, c'est Violette
qu'il faut appeler la DAME DE COEUR."

Violette etait entree si profondement dans la vie de Genevieve, qu'il
lui semblait qu'en la perdant elle perdait quelque chose d'elle-meme,
un battement de son coeur, un rayon de son ame. "Et pourtant,
dit-elle, j'etais jalouse jusqu'a en mourir!"




II

OCTAVE A PARISIS


Mademoiselle de La Chastaigneraye ecrivit a la marquise de Fontaneilles:

"Ma chere Armande,

"Je suis desesperee plus que jamais. Je recois une lettre de
Violette, et cette lettre c'est l'adieu d'une femme qui va mourir.

"Cette fois, si tu ne viens pas tout de suite, je pars pour
l'Abbaye-au-Bois. Je t'embrasse.

"GENEVIEVE."

Mlle de La Chastaigneraye avait un trop noble coeur pour songer a
epouser Octave devant le tombeau de Violette.

La marquise de Fontaneilles pria par un mot le duc de Parisis d'aller
la voir. "Mon cher duc, lui dit-elle, ne perdez pas une heure; cette
pauvre Violette est morte, c'est par un devouement sublime pour
Genevieve et pour vous-meme. Partez de suite pour Champauvert, dites
que j'y serai demain avec le marquis. Il faut que dans quinze jours
Mlle de La Chastaigneraye soit la duchesse de Parisis."

Octave partit une heure apres, non sans avoir tente d'entrainer avec
lui la marquise. Il arriva la nuit a Parisis; le lendemain, a midi, il
descendait de cheval dans la cour de Champauvert, quelque peu surpris
de ne pas voir apparaitre Genevieve, car des qu'on voyait poindre une
figure dans l'avenue, on avertissait la jeune chatelaine.

Un domestique s'avanca sur le perron. "Monsieur le duc ne sait donc
pas que mademoiselle est partie!--Partie! Depuis quand?--Depuis
hier?--Elle est allee a Paris?--Oui, monsieur le duc.--Quand doit-elle
revenir?--Oh! pour cela! ni moi non plus, repondit le domestique dans
la mode de son pays. On a parle ici du couvent, presque toute la
maison a ete remerciee et je vais rester seul ici avec ma femme. On a
donne l'ordre de vendre les chevaux.--C'est serieux, pensa Parisis."

Il remonta a cheval. Il voulut repartir pour Paris, mais il se ravisa
et se contenta d'ecrire a la marquise de Fontaneilles:

"Chere marquise,

"Nos destinees jouent aux quatre coins. Pendant que je viens a
Champauvert, Genevieve va a Paris. Faut-il que je rebrousse chemin
ou qu'elle revienne sur ses pas? Jugez. J'attends!

"PARISIS."

Le lendemain, Parisis recut un telegramme qui ne renfermait qu'un mot:

Attendez.

Octave attendit. Il ne craignait pas de trop s'ennuyer, car il y
avait au chateau une armee d'ouvriers. Le spectacle du travail des
autres est une vive recreation pour l'esprit, surtout quand le travail
des autres est pour soi-meme. En l'absence de l'architecte, Parisis
pouvait donner de bons conseils pour les details de la restauration
du chateau. Il n'etait pas ne artiste, mais il avait le sentiment de
l'art dans toutes ses faces, peinture, sculpture, architecture, art
antique, art chretien, art de la Renaissance, art rococo, art moderne;
superieur en cela a Monjoyeux lui-meme, qui etait absolu dans son
style, qui n'aimait pas Louis XII et qui eut massacre les plus jolis
motifs pour metamorphoser a son gre le caractere du chateau.

Octave ne croyait pas que Violette fut morte. Toutefois son souvenir
attristait encore la solitude de Parisis.




III

LE DEFI A DIEU


Ce jour-la, Octave feuilleta la bibliotheque du chateau. Il avait
ouvert cinquante volumes. Il avait traverse a vol d'oiseau, on
pourrait dire a vol de hibou, toute l'histoire des philosophes, mais
penetrant surtout dans les sciences occultes, quoique le caractere de
son esprit l'appelat toujours dans les regions lumineuses.

C'etait un dimanche. Tout le monde du chateau etait a une fete
voisine. Il n'avait voulu retenir personne. Il etait donc seul. Le
soir amenait l'ombre, le ciel s'etait voile. Il se rappela qu'il
n'etait pas alle a la chapelle, on lui avait remis depuis longtemps
les clefs de la crypte.

Il etait presque nuit quand il entra dans la chapelle.

A la mort de son mari, la duchesse de Parisis eut une telle horreur de
la nuit qu'elle ne dormit jamais sans lumiere, pareille en cela a Mme
de Montespan qui se voyait deja dans le linceul des que l'ombre se
repandait sur elle. Quand on descendit a son tour la duchesse de
Parisis dans la chapelle souterraine, Octave qui savait avec quelle
terreur sa mere envisageait la nuit, voulut qu'une lampe brulat
perpetuellement devant son tombeau.

Aussi des qu'il ouvrit la porte de la crypte, il vit passer un pale
rayon de lumiere. Il descendit avec une sourde emotion, s'efforcant
de ne voir dans la mort que la mort elle-meme, voulant supprimer les
sombres corteges que lui font les poetes et les visionnaires. Quand il
fut aux derniers degres de l'escalier en spirale, il s'arreta, regarda
tous les cercueils et les salua avec piete.

C'etaient pour la plupart des cercueils de pierre et de marbre, tous
ranges autour d'un autel ou le jour des Morts le cure de Parisis
venait dire la messe. Quelques-uns des cercueils, les derniers,
etaient en bois de hetre recouvert de velours a clous d'argent.
C'etaient les derniers venus. Parisis retrouvait parmi ceux-la son
pere et sa mere. Il vint se pencher au-dessus et appuya les deux mains
comme s'il touchait les deux morts bien-aimes.

Quoiqu'il n'eut pas l'habitude de s'agenouiller, par un mouvement
involontaire et soudain il tomba a genoux et mit ses levres sur
le velours de chaque cercueil. Il lui sembla qu'il sentait des
tressaillements sous ses levres.

Je ne sache pas un athee qui n'ose rayer d'un trait de plume
l'immortalite de l'ame. Et pourtant s'il n'y a qu'un pas de la vie
a la mort, il n'y a qu'un pas de la mort a la vie.

Octave se leva. Il regarda cette eternelle lumiere qui ne brulait que
pour ceux qui ne voient plus et retourna vers l'escalier. Quand il fut
sur la derniere marche, il salua gravement comme a son arrivee. Il lui
sembla que les morts lui disaient adieu. Dans le silence funebre, il
crut entendre ce mot qui l'obsedait toujours: "C'EST LA!"

Il remonta silencieusement l'escalier; mais des qu'il eut referme la
porte, il murmura en essayant de sourire: "Non! je ne veux pas que
ce soit la." Il se sentait protege par sa mere. "Je defie tous les
esprits de m'enchainer a la destinee des Parisis, je brise les liens
de la legende et je m'affranchis de tout en bravant tout."

Quoiqu'il se crut maitre de lui et de sa destinee, il ne fut pas
fache de se retrouver au grand air et d'allumer un cigare. Le cigare,
l'ami de l'homme depuis que le chien l'a trahi--depuis qu'il y a des
chiens enrages.

La vie de chateau, depouillee de toutes ses suzerainetes, n'est plus
possible que si on y apporte la vie de Paris. Je sais des chatelains
qui ne recoivent de Paris que le journal; ceux-la se nourrissent trop
de la vie ideale; il leur faut alors une grande force d'imagination
pour trouver que tout est bien, meme si comme Candide ils cultivent
leur jardin.

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