A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les grandes dames

A >> Arsene Houssaye >> Les grandes dames

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41



D'Ayguesvives comprit qu'on ne saurait rien par un pareil
proprietaire. "Croyez-vous que ces dames payent leur loyer?--Sans
doute, mais je n'ai pas vu en quelle monnaie."

D'Ayguesvives regarda le peintre italien. "Mais vous etes convaincu
que ce sont des femmes du monde?--Oui, mais panachees de quelques
femmes du demi-monde, car, il y a quelques jours, il m'a bien semble
reconnaitre une deesse des Bouffes, sans compter que Mlle Theresa y
a chante ses chansons.--Ce doit etre fort amusant, ce petit
interieur-la! Est-ce que ces dames ne lancent pas des invitations? Je
voudrais bien m'inscrire.--Oh non! il parait qu'on s'amuse entre soi."
Tout en regardant le petit hotel, d'Ayguevives etait de plus en plus
convaincu qu'on avait bien choisi pour se cacher. Certes, ce n'etait
pas la une maison de verre: a gauche et a droite un pignon sans
fenetre; au nord un jardin etranger, celui de la comtesse, mais masque
par la serre au rez-de-chaussee et les persiennes du premier etage; au
midi une facade visible, mais au bout d'un jardin inaccessible.

D'Ayguesvives s'en alla comme il etait venu, sans se vanter a ses amis
qu'il avait si bien cherche pour ne rien trouver. "C'est egal, se
disait-il avec impatience, je ne desespere pas d'avoir le mot de cette
enigme."

Il alla voir Mme de Montmartel pour poser des points d'interrogation.
Mais, de meme qu'il avait tourne autour de l'hotel sans pouvoir y
entrer, il tourna autour de la belle railleuse. Elle lui dit: "Vous
connaissez le mot du bon Dieu: "Frappez et on vous ouvrira," mais moi
je ne suis pas le bon Dieu: on frappe et je n'ouvre pas.--Oh! oh!
si c'etait Parisis, vous ouvririez!--Parisis! dit Messaline blonde,
celui-la ne frappe pas, car il passe par la fenetre."




XVIII

LES INSEPARABLES


Alors on parlait beaucoup de deux soeurs fort belles, une brune et une
blonde: Mme de Neers et Mme de Montmartel. La brune aimait l'eglise;
la blonde aimait les fetes. Aussi Mme de Montmartel fut-elle surnommee
Messaline blonde; tandis qu'on donnait a sa soeur le bon Dieu sans
confession.

Parisis eut un duel avec le mari de Mme de Montmartel, quoiqu'il
ne fut pas son amant; tandis qu'il fut toujours tres bien dans les
papiers de M. de Neers, quoique Mme de Neers lui fut tombee dans les
bras un jour d'extase.

Et pourtant, ce jour-la, comme les autres, elle etait coiffee a la
vierge, en opposition a sa soeur qui etait coiffee a la diable.

Parisis qui avait raison de toutes les femmes mondaines, echoua donc
devant les eclats de rire de Mme de Montmartel. Ce qui n'empecha pas
l'injuste opinion publique d'infliger sa reprobation a cette belle
femme et de lui donner le surnom de Messaline blonde, parce qu'elle
avait horreur des poses vertueuses.

Elle se moquait des aveuglements de l'opinion, avec son amie, la belle
Berangere de Saint-Real, une autre blonde, non moins joyeuse, qui
avait soif de curiosites. Elles se rencontraient a l'Hotel du
Plaisir-Mesdames.

Mme de Montmartel disait a Berangere de Saint-Real, qui lui parlait
de Mme de Neers: "Savez-vous la difference qu'il y a entre moi et ma
soeur? C'est que je suis une chercheuse et qu'elle est une trouveuse.
Je cherche toujours et je ne trouve pas, tandis qu'elle ne cherche
jamais et qu'elle trouve toujours."

Ce qui sauvait Mme de Montmartel, c'est qu'elle avait un ideal; ce
qui perdait Mme de Neers, c'est qu'elle n'en avait point: la comtesse
s'etait fait un Dieu de l'amour; pour la marquise, l'amour c'etait un
homme.

Mme de Montmartel avait un esprit rapide qui devorait tout en une
seconde. Des qu'un amoureux chantait sa serenade, elle le jugeait
aussi bete et aussi fat que les autres; elle se disait que ce n'etait
pas la peine de tenter l'aventure avec lui. Elle s'arretait toujours a
la preface, disant que le livre ne meritait pas d'etre lu.

Mme de Neers, au contraire, ne faisait pas de preface; elle entrait
de plain-pied dans le roman, sauf a sauter beaucoup de pages, sauf a
fermer le livre si le heros l'ennuyait.

Mme de Montmartel aimait les commencements; elle ne faisait pas de
facon pour donner son ame au diable. Mais je ne sais quelle fierte
d'epiderme reservait son corps. Tandis que Mme de Neers donnait son
corps tout en reservant son ame a Dieu.

Mme de Montmartel etait bien plutot soeur par l'esprit et par le coeur
de Berangere de Saint-Real, puisqu'elles avaient les memes aspirations
et les memes curiosites. On les attaquait beaucoup sur la douceur de
leur amitie.

La malice parisienne ne permet pas aux femmes la familiarite avec les
hommes ni l'intimite avec les femmes, si bien qu'elles sont condamnees
a vivre seules ou avec leurs maris, ce qui est souvent tout un.

Il semble pourtant bien naturel que les femmes qui se disent opprimees
--ce n'est pas mon opinion, au contraire--s'entendent entre elles en
comite secret pour combattre les hommes ou pour se venger de leurs
mefaits; voila pourquoi on a peut-etre eu tort de les accuser d'avoir
trop aime l'Hotel du Plaisir-Mesdames. Elles allaient la, sans doute,
comme les hommes vont au cercle pour se distraire de leurs femmes.
Peut-etre allaient-elles la pour secher les larmes de la tyrannie ou
plutot de l'esclavage, les pauvres colombes, aussi c'etaient les
colombes de Venus qui battaient des ailes dans l'Hotel du Plaisir-
Mesdames.

Rien n'est plus malaise a une femme que de garder l'aureole de toutes
ses vertus, meme quand elle reste vertueuse; si elle valse, on ne lui
permet pas de valser avec un homme, sous pretexte que la valse est un
cercle de flammes agite par l'enfer; c'est le tourbillon du diable. Si
deux femmes valsent entre elles, ce qui est un adorable tableau, la
malignite publique les accuse pareillement: pourquoi ces enlacements,
ces serpentements, ces ondoyements, si ce n'est pour braver la nature?
Dans les bals, qui ne se rappelle avoir vu valser Mme de Montmartel et
Berangere? C'etait la fete des yeux: tantot Berangere appuyait sa joue
sur le sein de celle qui l'entrainait, tantot elle renversait la tete
avec l'abandon de la bacchante. Toutes les deux gardaient pourtant les
attitudes chastes des femmes du monde, mais cette chastete meme ne
donnait que plus de saveur a leur emportement.

Quand elles se rencontraient, elle se jetaient au cou l'une de
l'autre, avec toute la passion de la beaute pour la beaute, et les
bras s'entrelacaient si bien pendant l'etreinte, qu'un jour la
Chanoinesse rousse leur dit en souriant: "Prenez garde, vous y
resterez!"

C'est que la Chanoinesse rousse ne croyait pas a l'amitie des femmes.
Je ne suis pas si sceptique; si Berangere et Mme de Montmartel
s'embrassaient si eperdument, c'est--qu'elles s'aimaient beaucoup.--




XIX

LES POIGNARDS D'OR


On a quelque peu parle aussi de cette jeune beaute extravagante qui
voulut se faire justice d'un coup de poignard; les journaux ont
imprime une page de son histoire en hasardant les initiales de son
nom.

Disons cette histoire sans jeter ce nom tres respecte a la curiosite
romanesque: nous nommerons Mlle Wilhelmine.

Elle etait douce comme si toutes les bonnes fees fussent venues a son
berceau; mais, sans doute, la mauvaise fee aussi l'avait frappee de sa
baguette.

Wilhelmine fit son entree dans le monde au milieu des enthousiasmes.
Combien d'amoureux qui se fussent sacrifies pour elle! Beaucoup de
beaute, beaucoup d'argent, beaucoup d'esprit. Mais sur tout cela la
raison ne repandait pas sa lumiere. Wilhelmine se conduisait comme une
folle, disant a tout propos: "Je ne suis pas maitresse de moi."

Sur son cachet elle avait fait graver la sentence arabe: C'est ecrit
la-haut, faisant ainsi Dieu responsable de toutes ces equipees.

Le duc de Parisis, qui la rencontra dans la societe anglaise de Paris,
eut naturellement la curiosite de vouloir etre de moitie dans ses
extravagances, c'etait pour lui une etude entrainante; il disait que
c'etait par philosophie, mais c'etait par amour.

Un soir, dans une causerie presque intime, elle lui dit tout a coup:
"Montrez-moi donc un de ces petits poignards d'or dont on parle tant
autour de moi?--Chut, lui dit-il, ces poignards-la sont des joujoux
qui tuent."

Mais Wilhelmine etait un enfant gate: elle voulut voir les poignards
avec tant d'obstination, que Parisis osa lui dire, comme a la premiere
coquette venue: "Eh bien, venez demain chez moi et je vous les
montrerai.--J'irai," dit-elle.

Sans doute le rouge lui monta au front, car elle se leva et se perdit
dans le bal.

Le lendemain, elle ne se fit pas attendre a l'hotel du duc de Parisis.
"Vous voyez, dit-elle d'un air de vaillance, j'ai pris la premiere
heure, car je n'ai pas peur de vos poignards."

Son coeur battait bien fort, mais elle cachait son coeur.

Parisis joignit les mains sur sa tete et lui baisa les cheveux.
"Je vous attendais, lui dit-il.--Eh bien, puisque je suis venue,
expliquez-moi le jeu de vos poignards."

Il la fit asseoir bien pres de lui, trop pres de lui. "Croyez-vous
aux influences occultes? lui demanda-t-il.--Je crois a tout, meme
au diable, repondit-elle, d'un air brave.--Vous croyez aux
jettatores?--Oui, je crois au mauvais oeil. La journee est bonne ou
mauvaise, selon la premiere figure que nous voyons.--Eh bien, moi,
j'ai mis un pied dans la cabale; je crois que tout le monde est
gouverne par des esprits invisibles toujours maitres de nos actions;
les sorcieres de Macbeth sont de vieilles folles, mais la sorcellerie
est pourtant l'expression d'une verite. J'ai decouvert dans un vieux
livre, miraculeusement venu jusqu'a moi, que tout homme qui portait
malheur devait forger des poignards d'or pour conjurer le mauvais
destin.--Vous portez donc malheur?" Parisis ne voulut pas, a ce qu'il
parait, s'expliquer la-dessus. "Peut-etre, dit-il a Wilhelmine, mais
grace a mes poignards d'or, je suis sur de preserver les femmes que
j'aime.--Et comment faites-vous pour cela?--C'est bien simple: je
leur enfonce un de ces poignards dans les cheveux, il m'est meme
arriver d'en enfoncer deux, pour plus de surete contre l'esprit du
mal."

Wilhelmine partit d'un grand eclat de rire. "C'est vous qui etes
l'esprit du mal, puisque vous perdez toutes les femmes que vous
rencontrez.--Hormis vous."

Parisis regarda profondement Wilhelmine. "Moi comme les autres; depuis
que je vous ai vu, je ne vois plus mon chemin."

Apres avoir dit cela, Wilhelmine se revolta contre elle-meme et voulut
s'en aller. Mais par une tactique savante, Parisis la retint en lui
disant: "Vous n'avez rien a craindre, je ne vous aime pas."

Elle se retourna, et voulut lui prouver qu'il l'aimait.

Quand elle sentit qu'elle allait, elle aussi, tomber dans la gueule du
loup, elle s'ecria: "Je veux bien vous aimer, mais je ne veux pas de
vos poignards."

On s'aima donc. Parisis, plein de foi dans la vertu de ses poignards
d'or, ne voulut pas tenir compte de la bravade de Wilhelmine; il
en prit un--un vrai bijou--pour le ficher dans sa belle chevelure
brunissante, mais elle le saisit dans sa main et le jeta a ses pieds.
"Si je suis perdue, dit-elle en pleurant, ce n'est pas ce poignard qui
me sauverait."

Elle avait voulu jouer avec l'amour! Elle s'enfuit et ne revint pas,
malgre les prieres de Parisis.

Parisis lui porta malheur. Il y a des femmes qui se consolent de leur
premiere chute dans les ivresses ou dans les troubles d'une seconde
chute. Wilhelmine avait eu une heure de vertige; mais elle s'etait
indignee contre elle-meme, jusqu'a vouloir en mourir; rien ne pouvait
l'arracher au souvenir humiliant de sa faute, c'etait l'enfant pris
par le feu, qui s'enfuit avec epouvante, mais qui emporte le feu.

Wilhelmine sentit qu'elle serait consumee dans sa honte. Elle ne
voulut plus reparaitre dans le monde, elle repoussa les caresses
de toute sa famille, elle s'enferma dans sa chambre comme dans une
cellule, toute a son desespoir.

Parisis fut lui-meme desespere quand il apprit par une lettre
incoherente cette retraite dans les larmes. Cette lettre etait
navrante: la fierte qui se revolte contre la honte! La pauvre
Wilhelmine s'efforcait d'y cacher son coeur blesse par des eclats de
rire; mais il comprit et il regretta d'avoir ete de moitie dans cette
folie.

Il s'etait imagine que celle qui lui tombait sous la main etait une
de ces jeunes filles predestinees au peche; il l'avait prise en se
disant: "Autant moi qu'un autre."

Il n'avait pas compris que c'etait une vertu qui s'immolait dans
l'amour.

A la fin de la lettre, Wilhelmine, a moitie folle, le priait de lui
envoyer un de ses poignards d'or pour conjurer les mauvais esprits.
Il n'avait aucune raison pour ne pas obeir a ce caprice. La femme de
chambre qui avait apporte la lettre reporta le poignard d'or.

Les journaux nous ont appris le reste. Le lendemain matin, on trouva
la jeune fille baignee dans son sang.

Wilhelmine n'avait pas mis le poignard d'or dans ses cheveux: elle
s'en etait frappe le coeur.




XX

UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MLLE REBECCA

Nous ne suivrons pas Octave dans les mille et une aventures du
demi-monde et du monde des theatres. La encore il retrouvait des
grandes dames dechues ou des comediennes qui jouaient les grandes
dames sur la scene. Naturellement, toutes le voulaient conquerir pour
l'afficher, sinon pour l'aimer un quart d'heure. Il disait avec sa
haute impertinence ce mot renouvele de Brantome: "Il leur faudrait
pour m'afficher tout le papier de la Cour des Comptes." Il se
resignait a se debarrasser des femmes,--en les prenant. Mais
quelques-unes tenaient bon; elles le trouvaient si charmant, qu'elles
s'acharnaient a lui avec fureur. Il lui fallait tout son haut dedain
pour les rejeter loin de lui. Mais il lui arrivait lui-meme de se
laisser piper pour quelques semaines a ces passions de hasard.

Il ne faut pas s'imaginer que le duc de Parisis fut un mondain sans
philosophie. Il ne vivait pas comme un Sibarite sans souci du mystere
de la vie. L'esprit a aussi ses voluptes; Octave se detachait de ces
vulgaires viveurs qui ne vivent que pour vivre, tout entiers a la
gourmandise corporelle; il avait toutes les gourmandises; la soif
de l'amour n'apaisait pas en lui la soif de l'intelligence; aussi
prenait-il peut-etre plus de femmes par l'intelligence que par
l'amour. En effet, sans vouloir faire la femme meilleure qu'elle
n'est, il faut avouer que c'est d'abord par l'ame qu'on la prend.

Devant toutes les choses de la vie, Parisis posait un point
d'interrogation. Ce fut ainsi qu'il voulut etudier la mort jusque dans
l'amour.

Une comedienne celebre dans les theatres de genre, plus celebre encore
dans les clubs par ses gaillardes aventures, Mlle Rebecca,--pour ne
pas l'appeler par son nom,--rencontra Parisis dans son dernier voyage
aux courses d'Epsom.

En arrivant a Londres, il daigna souper avec elle, un jour qu'il
devait souper avec le prince de Galles, le duc de Cambridge, le
marquis d'Englesea et le prince Alfred.--Octave aimait mieux une femme
bete que quatre hommes d'esprit; il lui promit de repasser l'Ocean en
sa compagnie; il fut adorable, elle fut irresistible: il parait qu'ils
furent heureux en Angleterre.

Mais Octave ne voulut plus etre heureux en France, disant qu'il
fallait laisser cela aux Anglais.

Rebecca etait une fille de trop d'esprit pour insister: elle n'avait
pas l'habitude, d'ailleurs, de s'eterniser dans un amour; elle
changeait d'amants comme de bottines: c'etait la fille la mieux
chaussee du monde.

A Paris, Octave revit ca et la Mlle Rebecca. Il lui trouvait une
saveur mi-anglaise, mi-francaise a nulle autre pareille. Un jour
il lui fallut aller a Saint-Lazare, puisque Mlle Rebecca avait ete
surprise avec quelques dames de bonne compagnie dans une maison
surnommee la maison de Sapho, une succursale de l'hotel du
Plaisir-Mesdames, ou l'on jouait dans les entr'actes.

Rebecca ne se releva pas de cet echec; quand cette fille violente,
femme de tempetes dans un verre d'eau, sortit de Saint-Lazare au bout
de trois mois, elle tomba malade de fureur. Les bons jours etaient
deja passes pour elle.

Dans son theatre, ses meilleures amies disaient qu'elle avait donne
des representations a Saint-Lazare. On la remercia. Ses amants eurent
peur d'etre la dans sa decheance. Elle perdit tout en quelques
semaines et retomba malade.

Octave, qui oubliait toutes les filles galantes sans jamais vouloir
retourner la tete, eut la fantaisie de revoir encore Rebecca.
Croyait-il qu'il retrouverait tout d'un coup dans sa compagnie je
ne sais quelle chanson de jeunesse, je ne sais quel parfum de
chevrefeuille, je ne sais quel tableau d'orgie a couleurs eclatantes?
C'etait l'ivrogne qui a garde le souvenir d'un mauvais cabaret ou il a
bu une bonne pinte.

Octave alla boulevard Malesherbes pour retrouver la comedienne de
hasard. Mais ces oiseaux-la ne perchent pas longtemps sur la meme
branche; tantot c'est un coup de vent qui les jette loin de la; tantot
c'est un rayon qui les appelle plus loin; quelquefois l'orage les
emporte avec le rameau brise.

Parisis entra dans la maison qu'il connaissait bien; mais l'eternel
"Qui demandez-vous?" l'arreta au passage. Quoiqu'il n'eut pas
l'habitude de repondre aux voies harmonieuses du rez-de-chaussee, il
repondit qu'il demandait Mlle Rebecca. Sur quoi on lui repliqua qu'il
y avait belle heure que Mlle Rebecca n'habitait plus son appartement.
"--Elle est rue des Martyrs, 16--pour en faire encore des martyrs."

Ce fut pour Octave une vraie surprise; il avait juge que Mlle Rebecca
ne devait pas dechoir; or, retomber du boulevard Malesherbes, ou elle
occupait un appartement de deux mille francs par mois,--quatre salons,
ameublement en bois de rose, ecurie pour quatre chevaux,--dans la rue
des Martyrs, ou les filles les plus huppees ne payent pas deux cents
francs par mois, c'etait une vraie deroute.

Octave alla rue des Martyrs, non plus pour chercher une heure de
gaiete, mais pour consoler celle qui venait d'etre vaincue dans son
ascension. "Mlle Rebecca? demanda-t-il.--Mlle Rebecca n'est plus ici.
Elle est a l'hopital Beaujon."

Le concierge apprit a Octave que Mlle Rebecca etait malade en revenant
dans la maison qu'elle avait autrefois habitee. Elle souffrait depuis
longtemps de la poitrine, en disant toujours que ce n'etait rien. Elle
etait arrivee avec une meute de creanciers, marchandes a la toilette,
tapissiers, preteurs sur gages, carrossiers, tous ceux qui vivent du
luxe des filles. A peine arrivee rue des Martyrs, on etait venu
pour saisir ses dernieres hardes; elle avait vendu jusqu'a ses
reconnaissances du Mont-de-Piete. "Le croiriez-vous, Monsieur? on
riait toujours de ses cheveux rouges; on disait qu'ils n'etaient pas a
elle; la verite, c'est qu'elle avait la plus belle chevelure du monde.
Eh bien! comme son medecin lui conseillait de la couper pour reposer
sa tete, elle a demande un coiffeur pour lui vendre ses cheveux. Mais
comme on lui amena un coiffeur qui lui rappela une ancienne dette,
elle ne parla plus de vendre ses cheveux."

Octave alla a l'hopital Beaujon; mais il eut beau faire: c'etait
un mercredi, on lui dit de revenir le lendemain avec le numero
d'inscription, car en entrant a l'hopital, on perd son nom, on n'est
plus qu'un chiffre. Le lendemain, Parisis retourna a l'hopital. Il
n'avait pas le numero; mais comme le jeudi tout le monde a le droit de
parcourir les salles, il jugea qu'il lui serait facile de reconnaitre
Mlle Rebecca. Mais vainement il alla dans toutes les salles, il passa
devant tous les lits sans voir celle qu'il cherchait. Il questionna un
interne, qui finit par se rappeler que deja deux femmes lui avaient
demande ce nom et qu'il les avait vues s'arreter salle Sainte-Claire
au numero 4. "Malheureusement, dit l'interne, le numero 4 est a cette
heure a l'amphitheatre de Clamart, mais comme il est parti cette
nuit, vous pouvez encore arriver a temps.--Arriver a temps!" murmura
Parisis.

Il demanda comment elle etait morte. L'interne repondit qu'elle etait
morte comme les autres. Et comme s'il fut frappe par un souvenir il
ajouta: "C'etait une juive, elle a voulu mourir chretienne; le cure de
Saint-Philippe-du-Roule est venu pour son abjuration: tout le monde a
ete edifie ici, excepte moi. Quel Dieu va-t-elle trouver la-haut?"

Octave avait commence le pelerinage, il voulut aller jusqu'au bout.
Clamart est l'amphitheatre par excellence; c'est la que viennent tous
les sujets des hopitaux de Paris: Rembrandt pourrait tous les jours y
retrouver sa lecon d'anatomie.

On sait que l'amphitheatre de Clamart est bati sur le terrain de
l'ancien cimetiere, dont on retrouve encore un coin aujourd'hui tout
ombrage de cerisiers, de saules, de pruniers et d'aubepine. On y salue
d'anciennes pierres tumulaires rongees par la lune, par la pluie, par
la gelee. C'est un cimetiere plus sauvage que la mort, puisque jamais
les vivants n'y viennent. L'amphitheatre est dans la forme des anciens
cloitres, mais sans galeries couvertes: les promenoirs sont quatre
parterres a la francaise, separes par une fontaine.

Octave respira en passant une penetrante odeur de giroflee et d'herbe
fauchee. On le conduisait vers le directeur qu'on ne trouvait pas. Les
parterres lui souriaient par l'eclat des bouquets, mais il reconnut
bientot qu'il etait dans le pays de la mort. Des voitures noires, sans
portieres, sans vasistas, plus desolees que les voitures cellulaires,
survenaient a chaque instant pour vomir des cadavres.

Octave s'approcha. Plus de cinquante cadavres, hommes, femmes,
enfants, etaient deja jetes pele-mele dans la salle d'attente. Un
mort d'hopital qui n'est pas reclame n'en a pas fini avec les
peregrinations et les aventures.

Quoique devant une des fenetres ouvertes, Octave n'osait regarder,
comme s'il eut craint de voir tout a coup apparaitre celle qu'il
cherchait.

Le directeur survint. Par respect pour la mort, Octave avait jete
son cigare; mais le directeur, qui fumait lui-meme, lui conseilla de
fumer.

Il eut bientot dit pourquoi il venait. "Eh bien! lui dit le directeur,
cherchons. "Par malheur, murmura un des hommes de peine qui voulait
rire en attendant "l'heure de la distribution," on ne reconnait pas
ici les gens a leur habit."

En effet, c'est la nudite dans toute sa misere. Que doit dire l'ame,
si elle voit ainsi son corps! Mais l'etude n'est-elle pas aussi une
priere? Le medecin qui cherche la vie dans la mort n'a ni un homme ni
une femme sous les yeux,--il a un sujet.

Octave entra dans cette grande salle toute inondee de lumiere, ceinte
de beaux arbres chanteurs. Il vit des femmes, il vit des jeunes
filles, il ne reconnut pas Rebecca. "C'est qu'elle a ete de la
premiere distribution, dit le directeur, a moins qu'elle ne soit pas
encore arrivee."

Deux hommes de peine apparurent avec une civiere: ils venaient pour la
seconde distribution. Ils prenaient les cadavres pour les transporter
avec une philosophie qui surprit Octave; l'un avait une rose sur les
levres, l'autre etait a peine a la derniere croute de pain de son
dejeuner.

Parisis alla dans la premiere salle de la dissection. Quoiqu'il fut
venu la pour chercher Rebecca, un sentiment plus eleve l'agitait: une
fois de plus son esprit redescendait dans l'abime du neant, comme pour
y chercher les ames de tous les corps abandonnes. Selon sa coutume, il
posait des questions. "Helas! lui repondait le directeur, Montaigne
disait: "Que sais-je?" moi je dis que je ne sais rien. Si je vous
montre dans sa chair et dans ses os le sublime ecorche de Houdon,
j'avouerai que Dieu en creant un homme a cree une merveille; mais
si je vous montre tout a l'heure au microscope une fourmi, vous
reconnaitrez que la merveille est plus grande encore, puisqu'elle
indique mieux l'infini, puisque cet exemplaire lilluputien est tout
aussi merveilleusement imprime que l'exemplaire in-folio. Si Dieu a
fait tout cela, c'est un grand artiste: si Dieu ne l'a pas fait, le
hasard est un grand maitre."

Survint un professeur celebre: "Ou est l'ame?" lui demanda Octave qui
le connaissait bien.

Le professeur ouvrit un cerveau. "Helas! lui dit-il, je ne vois pas
plus l'ame ici que je ne vois Dieu dans le ciel."

Octave avait jete ca et la un vague regard dans la salle: cinquante
etudiants, par groupes de trois ou quatre, etudiaient l'operation de
l'os maxiliaire. Tout a coup il s'ecria: "La voila!"

Il avait reconnu Rebecca au moment ou un etudiant lui arrachait une
dent pour mieux trancher la machoire. C'etait un horrible spectacle.
Il palit et s'approcha. Le professeur fit signe a ses eleves de
suspendre leur travail. Octave avait reconnu Rebecca a ses longs
cheveux rouges, qui descendaient jusqu'a terre, humides et epars.

Elle avait garde toute sa beaute biblique; la mort y avait imprime
plus de caractere encore. Mais, dix secondes plus tard, la joue eut
ete coupee: deja un etudiant approchait le scalpel. "Vous voyez, dit
le professeur, que les hopitaux respectent leurs morts; on les a
accuses de vendre les chevelures, regardez celle-ci!--Oui!" dit
Parisis tristement. Il la connaissait bien, cette chevelure-la!

L'etudiant qui avait arrache une dent a Rebecca la replaca par un
sentiment de respect pour la mort, car pour lui, depuis que Parisis
avait reconnu Rebecca, ce n'etait plus un sujet, c'etait une femme.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41
Copyright (c) 2007. topboookz.com. All rights reserved.