Les grandes dames
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Octave pensait bien a Mlle de La Chastaigneraye, a sa chere Marguerite
du bal de l'ambassade. "Vous parlez comme un poeme, dit la jeune
femme, il n'y manque que la rime et la raison."
Octave prit Eve au mot. "Oui, me voila devenu aussi sublime et aussi
bete que M. de Lamartine ou M. Victor Hugo. Que voulez-vous, on n'est
pas parfait. Ce que c'est que d'etre amoureux!"
Eve regarda en silence le duc de Parisis. Il etait amoureux, puisqu'il
etait toujours amoureux. Si ce n'etait pas d'elle, c'etait d'une
autre; mais elle prit pour elle toute la vivante expression qui
eclatait dans ses yeux. "Eh bien! lui dit-elle, vous etes un esprit
superieur. Ce n'est pas avec vous se perdre dans les infiniment petits
de la passion. Prenons donc le chemin de traverse, seulement je
vous avertis que je vais vous surprendre, car j'irai plus vite que
vous.--Non, dit Octave en souriant, votre chemin ne sera pas plus
rapide que le mien; j'arriverai avant vous.--Mais vous ne comprenez
donc pas que j'essayais de jouer la comedie?--Et moi aussi! Mais nous
ferons comme ces amoureux de theatre qui finissent par se prendre au
serieux."
Octave entraina la dame un peu malgre elle, par la force du
coeur,--par la force du poignet.
Les etrangeres les plus severes sur elles-memes ne font jamais de
facon a Paris, s'imaginant qu'elles n'ont rien a craindre de leur
conscience.
Cependant, on se demandait au concert pourquoi cette adorable femme
blonde s'etait aventuree au bras de Parisis. Tout le monde voulait les
montrer du doigt: mais ils n'etaient plus la. Ou etaient-ils?
Eve etait montee dans la voiture du duc; ils avaient fait un tour de
Bois; ils etaient entres a l'hotel de Parisis.
Sans doute pour admirer les objets d'art--aux flambeaux!
Elle ne s'avouait pas vaincue; mais elle s'abandonnait avec ivresse a
l'imprevu de cette passion soudaine. On sait qu'Octave etait l'homme
du moment, qu'il n'accordait pas de merci, qu'il etait avant tout
l'amoureux de la premiere heure. Pygmalion avait embrasse la femme de
marbre: Octave de Parisis embrassa la Femme de Neige.
Il reconduisit vers minuit la dame chez elle. "Pourquoi etes-vous
triste? lui demanda-t-il.--Pourquoi serais-je gaie? lui repondit-elle.
On s'en va toujours d'un amour comme d'un feu d'artifice,--avec la
nuit dans l'ame."
Elle comprenait bien qu'avec Parisis il n'y avait pas de lendemain.
"Adieu, lui dit-elle a la porte de l'hotel de Bade, je partirai
demain.--Pourquoi?" Elle repondit en souriant avec amertume. "Parce
que j'ai la nostalgie de la neige." Et elle ajouta d'une voix plus
emue: "J'ai ete fondue au soleil."
XV
PAGES DETACHEES DE LA VIE D'OCTAVE
Le duc de Parisis, quoiqu'il aimat profondement Mlle de La
Chastaigneraye, quoiqu'il ne revat pas de bonheur plus doux que celui
de vivre avec une belle creature qui ne vivrait que pour lui, etait
retenu, lui qui bravait toutes les superstitions, par un vague effroi
de la legende des Parisis, non pas pour lui, mais pour Genevieve.
La question d'argent n'etait plus une question, parce qu'il se
trouvait plus riche que sa cousine. Comme son maitre en l'art de
vivre, M. de Morny, Parisis avait encore de l'argent, meme quand il
n'en avait plus. Ce n'etait pas certes un de ces faiseurs d'affaires
qui se jettent comme des etourneaux--ou comme des oiseaux de
proie--dans le grenier d'abondance des familles pour y gaspiller
jusqu'au grain d'or des semailles. Il jouait a la Bourse avec une
grande surete de coup d'oeil. En attendant qu'il realisat son reve
politique,--ambassadeur a Constantinople--il prouvait par l'exemple
qu'il croyait a la duree de l'empire ottoman, puisqu'il jouait sur les
fonds turcs, conduisant la hausse et la baisse comme il conduisait ses
chevaux haut la main.
Ses amis trouvaient cela fort beau. Il leur disait; "Pourquoi ne
faites-vous pas tous comme moi? vous supprimeriez la question
d'Orient, puisque vous affirmeriez le credit ottoman. Il n'y a pas de
meilleur Chassepot que la piece de cent sous. Croyez-moi, le dernier
mot de la politique est celui-ci: L'argent, c'est la paix armee. Tu es
le Girardin du Club, lui dit le prince Rio, tu as une idee par nuit
comme il a une idee par jour!"
Donc, si le duc de Parisis ne voyait rien venir du cote des
Cordilleres, il remuait toujours a Paris quelques bonnes poignees
d'or. Et on en remuait chez lui. Quand il donnait une fete nocturne,
deux coupes antiques etaient pleines d'or dans le salon de jeu, comme
autrefois le duc de Luynes. Ceux qui perdaient allaient puiser a la
source en laissant leur carte. Parisis disait que c'etait de la plus
stricte hospitalite.
S'il me fallait indiquer quelques traits de temperament et de
caractere, j'en trouverais par milliers. On disait de lui, tout en
raillant un peu, comme si la verite n'etait jamais absolue: "Les
muscles d'Hercule caches sous la beaute d'Antinoues." On avait dit
cela aussi de Roger de Beauvoir. Le duc de Parisis avait eu vingt
rencontres, prouve sa force sans parler de son heroisme en Chine.
Un jour qu'il conduisait aux Champs-Elysees, il vit un cocher qui
rudoyait une femme; c'etait une jeune Anglaise qui avait paye et
qui ne comprenait rien au pourboire. Le cocher, fort en gueule,
l'assaillait d'epithetes toutes francaises. Il y avait deja une
galerie qui s'amusait du spectacle. Octave avait remis les guides a
son valet de pied et etait descendu par je ne sais quelle fantaisie,
car il n'etait pas ne reformateur et croyait qu'il est dangereux de
deranger un grain de sable pour l'harmonie de l'univers. La dame etait
fort jolie. Il ordonna au cocher de la saluer et de lui faire des
excuses; le cocher repondit par un coup de fouet qui rejaillit sur
l'Anglaise. Octave saisit le cocher sur son siege et le jeta a terre
comme une poignee de sottises. Et la dessus il retourna a ses chevaux.
Mais le cocher s'etait releve furieux pour lui assener un coup de
poing. Cette fois le duc de Parisis s'abandonna a toute sa colere,
frappa le cocher sur la tete et le tua du coup.
"Voila de la belle besogne," dit un passant qui connaissait le numero
de longue date.
Octave donna sa carte a un sergent de ville en disant qu'il irait
lui-meme avertir le Prefet de Police. Apres quoi il remonta sur son
phaeton et continua sa promenade sans beaucoup plus d'emotion que s'il
eut tue un Chinois. "Oh! mon Dieu! dit l'Anglaise, j'ai oublie de
donner mon nom a ce gentleman.--Soyez tranquille, dit quelqu'un dans
la foule, je connais M. de Parisis, vous etes trop jolie pour qu'il ne
vous rencontre pas un jour ou l'autre."
Au Rond-Point, Octave se trouva dans un embarras de voitures. Il tenta
vainement de dominer les chevaux, qui prirent le mors aux dents et
furent en quelques secondes emportes comme des aigles. En face du
Cirque, le valet de pied fut jete au milieu des promeneurs; Octave fit
alors une manoeuvre que tout le monde admira: il sauta a cheval sur la
Folle, la plus emportee de ses deux betes. La Folle le reconnut et fut
maitrisee comme par miracle.
Quand Parisis descendait l'avenue de l'Imperatrice ou l'avenue des
Champs-Elysees avec la rapidite d'une locomotive, dans la serenite des
dieux de l'Olympe, tout le monde le regardait avec des battements de
coeur. Il jonglait avec ses chevaux comme l'Indien avec ses couteaux.
Il dessinait des meandres imprevus dans les flots d'equipages de
toutes les formes qui criaient sur les deux rives de l'avenue. On se
demandait toujours si ses chevaux avaient pris le mors aux dents.
Les dilettantes parisiens, qui ne pouvaient entrer en lutte, se
consolaient en disant que cela finirait par une catastrophe.
Parisis ne paraissait pas robuste; il etait surtout devenu fort par sa
volonte.
Il ne croyait pas a la medecine, il ne croyait qu'a la nature, cette
mere genereuse qui defie la mort pour ses enfants, qui les nourrit de
son lait jusque dans les jours de fievre et de delire.
Il avait un medecin. Il faut bien avoir un avocat, meme quand on a
pour soi la justice. Un soir qu'il etait malade, son medecin, qu'il
n'avait pas appele, survint et parut effraye. "Ah! oui, mon cher
docteur, je crois que cette fois j'en ai pour six semaines: la fievre,
les levres pales, le diable dans la tete, des jambes de quatre-vingts
ans, en un mot, comme disait Fontenelle, une grande difficulte
d'etre.--Bravo! dit le docteur, cette fois vous allez croire a la
medecine."
M. de Parisis mit son scepticisme sous l'oreiller. "Oui, mon cher
docteur, je vous promets meme une consultation. Demain, vous
appellerez Caburus, Ricord et Desmares, total quatre medecins, quatre
oracles, quatre lumieres de la science; vous causerez politique et
vous deciderez que tout va mal dans l'Etat, mais que tout va bien chez
moi.--En attendant, dit le medecin, je vais vous faire une ordonnance,
promettez-moi de la prendre au serieux.--Oui, mon cher docteur, a une
condition: Nous allons boire chacun une bouteille de vin de Champagne.
Vous connaissez mon vin de Champagne?--Exquis, on ne le fait que pour
vous; mais chacun une bouteille! c'est de la folie!--Deux si vous
voulez."
Octave sonna et demanda du vin de Champagne. Vous me promettez d'y
tremper a peine vos levres? reprit le medecin.--Je vous promets,
mon cher docteur, de me soumettre a toutes vos medecines; mais, que
diable! donnez-moi un quart d'heure de grace."
On presenta les coupes. Octave trempa si bien les levres dans la
sienne, qu'il la vida huit fois pendant son quart d'heure de grace.
Il avait ses idees. Le docteur n'avait plus les siennes a la quatrieme
coupe.
Octave pouvait boire pendant toute une nuit sans se griser; il avait
trop de tete pour se laisser vaincre par le vin. Il ne se grisait
bien qu'en respirant la savoureuse odeur de certaines chevelures, qui
caressaient son front quand ses levres s'egaraient sur le cou.
Deux heures apres, le medecin trebuchait dans les vignes de Noe et
conseillait a Octave de prendre trois fois medecine. M. de Parisis
versa au docteur trois coupes de plus.
A minuit, Octave entrait au club parfaitement gueri; cette petite
debauche de vin de Champagne avait ravive toutes les forces de la
nature et jete dehors toutes les mauvaises influences.
A minuit, le medecin rentrait chez lui parfaitement malade. "Qu'on
aille chercher un medecin, dit sa femme.--Non! s'ecria-t-il avec
fureur, qu'on aille chercher de Parisis!"
Sa femme vit bien qu'il battait la Champagne.
Un des livres familiers a Octave etait les _Dames galantes_ de
Brantome, cet autre sceptique, ce Montaigne des Valois et des
Valoises, qui commence toujours ses histoires par ces mots si
naivement railleurs: "J'ai cogneu une tres honneste dame." Le celebre
conteur a connu ces tres honnetes dames dans le meilleur monde, le
plus souvent a la cour. C'est toujours une haute coquine qui ne serait
pas recue dans le demi-monde d'aujourd'hui. On a dit que ceux qui ne
reussissaient pas dans la vie etaient ceux-la qui ne jugeaient pas les
hommes aussi betes qu'ils le sont. Octave appliquait ce precepte aux
femmes, disant que ceux-la qui ne reussissaient pas ne croyaient pas
les femmes aussi--Eves--qu'elles le sont. Or le seigneur de Brantome
doit reconforter les timides sur ce chapitre, par l'exemple de ces
"tres honnestes dames," qui ont du faire baisser le pont-levis de
beaucoup de chateaux forts.
Quand je relis Brantome, je benis Dieu de m'avoir fait naitre dans le
siecle de la vertu. Il n'y a plus aujourd'hui que des rosieres.
XVI
LA CHIFFONNIERE
Ces messieurs et ces demoiselles soupaient bruyamment un soir a la
Maison d'Or. La etait Parisis, le duc d'Aiguesvives, Miravault,
Saint-Aymour, d'Aspremont, la Taciturne, Tourne-Sol, Cigarette,
Trente-Six Vertus et Fleur-de-Peche. C'etait l'eternel souper que vous
savez: on touche a tout, on trempe ses levres dans tous les vins,
on parle contre toutes les lois de la grammaire, on cultive le
neologisme, on est ruisselant d'insenseisme.
D'esprit? pas beaucoup: Parisis, en soupant encore, obeissait au
desoeuvrement comme on obeit lachement a un mauvais camarade qui vous
domine, qui vous prend le matin, qui vous mene ou il lui plait, qui
dispose de vous comme de lui-meme.
Monjoyeux et Leo Ramee venaient quelquefois ensemble souper avec ces
dames et ces messieurs. Il faut bien etre de son temps; il y avait
toujours quelque figure nouvelle plus ou moins curieuse a etudier--au
point de vue du marbre, disait Monjoyeux, au point de vue de la
palette, disait Leo Ramee.
Ce soir-la, Leo Ramee apparut seul sur le seuil de la porte a la
fin du souper. "Et Monjoyeux? demanda Parisis.--Je ne l'ai pas vu
aujourd'hui; il m'a dit hier que je le trouverais cette nuit avec
toi."
Tout le monde dit un mot sur Monjoyeux, un mot qui tomba sympathique
de la bouche des hommes, un mot qui tomba amer de la bouche des
femmes.
Toutes avaient la religion de Mme Venus. Elles contaient son histoire
avec des pleurnicheries sentimentales.
Les femmes ne pardonnaient pas a Monjoyeux d'avoir joue de la femme,
parce qu'elles ne comprenaient pas sa haute satire. Elles ne lui
pardonnaient pas non plus de n'avoir jamais d'argent!
Mlle Fleur-de-Peche prit pourtant sa defense parmi ces dames. Elle le
trouvait beau; elle avouait qu'il etait bien mal habille; mais elle
l'aimait mieux ainsi qu'elle n'eut aime M. Million habille de billets
de banque. On demanda a la Taciturne son opinion; elle repondit d'un
air convaincu:--_Ni oui ni non_. Et pour etre eloquente elle ajouta:
_Question d'argent_.
A cet instant, il se fit dans l'escalier un bruit qui retentit jusque
dans le cabinet privilegie entre tous. "C'est M. Monjoyeux qui fait
une farce, dit le garcon en apportant des cigares."
Or, voici quelle etait la farce de M. Monjoyeux: il apportait dans
ses bras une malheureuse chiffonniere, jeune encore, mais tuee par
la misere, qu'il avait trouvee devant la Maison d'Or, trainant son
crochet sans trouver la force de remplir sa hotte.
Toutes les femmes partirent d'un bruyant eclat de rire; mais les
hommes ne rirent pas: tous savaient que Monjoyeux etait fils
d'une chiffonniere, tous comprenaient le sentiment de charite qui
l'inspirait. "C'est cela, dit Monjoyeux en posant respectueusement la
pauvre femme sur le divan, riez, mesdames! riez encore! riez toujours!
Quoi de plus gai? Une malheureuse creature qui meurt de faim!
Voyez-vous, mesdames, dans les chiffons, qu'ils soient fanes comme
chez vous ou qu'ils soient fanes comme les chiffonnieres, chacun pour
soi, Dieu pour tous. Celle qui n'a pas rempli sa hotte la nuit n'a
plus que l'hopital, et si on ne veut pas d'elle a l'hopital, elle n'a
plus que la rue."
Les femmes ne riaient plus. Et comme les femmes sont extremes en tout,
celles qui avaient ri le plus haut se mirent a l'oeuvre pour secourir
la chiffonniere. "Qu'on apporte une soupe serieuse, dit Monjoyeux, et
non pas la soupe a l'oignon de ces dames."
La chiffonniere regardait tout le monde avec inquietude. Elle etait si
peu habituee a la charite chretienne, elle avait vecu si loin de
ses semblables, dans ce Paris sceptique ou les pauvres n'ont pas
d'amis,--d'amis visibles,--qu'elle ne pouvait croire encore a ce beau
mouvement de Monjoyeux et a cette soudaine sympathie qui souriait
autour d'elle.
On lui apporta une croute au pot, la derniere du pot-au-feu, qu'elle
mangea avec un vif plaisir. Monjoyeux l'avait mise a table, mais elle
se tenait a distance. "Allons donc! lui dit-il, nous faisons bien les
choses, nous autres! mettez les coudes sur la table."
C'etait a qui la servirait, parmi les femmes. Mlle Tourne-Sol lui
passa son verre. "Non! dit Monjoyeux, elle n'aurait qu'a boire tes
pensees!" Et il donna un verre a la chiffonniere.
C'etait une femme de vingt-cinq ans, deja fletrie par la misere et le
chagrin. Elle veillait la nuit et ne dormait guere le jour. Il y
avait de tout dans cette figure: de la beaute et de la laideur, de
l'intelligence et de l'idiotisme, de la candeur et de la passion.
Peu a peu elle se familiarisa et risqua quelques paroles. Elle raconta
sa vie en trois mots: Fille d'un chiffonnier, souvent battue parce
qu'il etait toujours ivre, mere sans avoir eu d'enfants, parce que sa
mere etait morte lui laissant quatre petites soeurs. "Messieurs, dit
Monjoyeux, cette brave creature qui nous fait l'honneur de souper avec
nous, ne vous y trompez pas, c'est la synthese de l'humanite. Comme
l'humanite, elle aspire a la croute au pot, mais c'est l'ideal
inaccessible. Adorons l'humanite dans cette femme, que ses haillons
nous soient chers, que ses douleurs viennent jusques a nos ames, que
ses larmes sanctifient a jamais cette table profanee."
Monjoyeux, assis a cote de la chiffonniere, se leva et l'embrassa sur
le front avec un sentiment indicible de respect et de fraternite. "Au
nom de ma mere, lui dit-il gravement, je vous embrasse.--Votre mere!
pourquoi? lui demanda-t-elle en le regardant avec douceur.--Parce que
je suis du batiment! Ma mere etait chiffonniere; je ne m'en vante pas,
mais je n'en rougis pas." Et se tournant vers Parisis: "Mon ami, lui
dit-il, rejouis-toi, non pas parce que je vais te demander une poignee
d'or pour cette femme, mais parce que j'ai trouve un but a ma vie.
Je vais tout a l'heure rentrer dans mon atelier avec amour, je veux
desormais travailler pour cette femme et ses quatre petites soeurs. Je
suis heureux pour la premiere fois, parce que je me sens riche du bien
que je ferai."
Les femmes pleuraient. Monjoyeux se tourna vers Miravault: "Miravault,
vous avez des millions et vous etes pauvre; faites comme moi: vous
serez riche.--Voila qui est bien parle, dit Leo Ramee en serrant la
main de Monjoyeux.--C'est que je parle comme je pense." Et revenant a
Parisis: "Mon cher ami, prete-moi cent sous pour commencer ma fortune.
Je vais, pour point de depart, prendre un fiacre pour reconduire
cette femme--non pas tout a fait comme tu fais quand tu reconduis ces
dames."
Parisis voulut que Monjoyeux et la chiffonniere prissent sa voiture.
"Ce n'est pas tout, dit Tourne-Sol, tu-nous feras une grace, je
suppose que ta charite n'est pas jalouse. Nous allons tous donner de
l'argent a cette pauvre femme."
La moisson fut bonne. Les gens qui s'amusent sont les plus genereux
envers les gens qui souffrent.
Le lendemain, Parisis alla dire bonjour a Monjoyeux dans son petit
atelier de la rue Germain Pilon. Il le trouva au travail, plus allegre
qu'il ne l'avait vu. "Vous avez raison, Monjoyeux, lui dit-il, les
deux grands mots de la vie sont ceux-ci: le Travail et la Charite.
--Oui, dit Monjoyeux; mais vous en oubliez un troisieme que vous
croyez connaitre, mais que vous ne connaitrez bien que quand vous
aurez epouse Mlle de La Chastaigneraye."
Monjoyeux ajouta d'un air quelque peu theatral: "Le troisieme mot de
la vie, c'est l'Amour. Vous ne connaissez que sa soeur, la Volupte."
XVII
L'HOTEL DU PLAISIR, MESDAMES
On se raconta tout bas, un jour dans Paris, une nouvelle quelque
peu etrange. Plusieurs grandes dames--de vraies grandes dames,
disait-on,--avaient leurs petites maisons comme les grands seigneurs
du XVIIIe siecle. Qui avait repandu cette nouvelle a Paris? Trois
amis: le duc d'Ayguesvives, le comte de Harken et Monjoyeux.
Ils se promenaient aux Champs-Elysees; c'etait au retour du Bois, vers
six heures; ils reconnurent une femme tres a la mode qui parlait a son
valet de pied, a l'angle de la rue du Bel-Respiro. Elle lui indiquait
la rue Lord Byron. Le cocher qui avait compris, tourna par la rue du
Bel Respiro et conduisit la dame au numero 12 de la rue Lord Byron.
Elle sauta legerement sur le trottoir, franchit la grille, contourna
le jardin et monta le perron avec la legerete d'une biche, avec la
fierte d'une conscience sans peur et sans reproche.
Que pouvait-elle bien faire dans cette mysterieuse petite maison toute
blanche, revetue de lierre, batie par l'architecte Azemar, entre un
jardinet et une serre?
Les trois amis avaient suivi la dame de loin, en vrais desoeuvres qui
n'ont pas encore faim pour aller diner. A peine le coupe s'etait-il
eloigne, allant au pas comme un coupe qui doit revenir bientot, qu'un
second coupe arriva au grand trot devant la grille; celui-la savait
son chemin. Une autre dame, pareillement une grande dame, monta le
perron avec la meme legerete, sinon la meme fierte. "Que diable
vont-elles faire dans ce petit hotel? demanda d'Ayguesvives, qui etait
le plus curieux parce qu'il connaissait mieux les deux dames."
Pas de portier a l'hotel, pas ame qui vive dans la rue. C'etait
l'heure ou toutes les familles etrangeres qui habitent Beaujon
commencaient un diner serieux qui dure regulierement une heure et
qui n'est jamais trouble par les journaux du soir comme les diners
parisiens.
Survint une troisieme grande dame, toujours dans son coupe, toujours
legere comme l'innocence. "C'est une oeuvre de charite," dit
Monjoyeux. Passa un marmiton qui portait une tourte monumentale. "Mon
bonhomme, lui demanda Harken, est-ce que tu connais ce pays?--Oui da,
j'y viens tous les jours depuis un mois.--Qui donc habite ce petit
hotel:--Il n'est pas habite.--Comment! il n'est pas habite? Mais
il est plein de monde!--Ah! oui; on y passe, mais on n'y
reste pas.--Comment s'appelle-t-il?--Il s'appelle l'Hotel du
Plaisir-Mesdames."
Les trois amis se mirent a rire. "Pourquoi donc?--Je ne sais pas.
C'est peut-etre qu'il y a la des marchandes de plaisir."
Le gamin avait l'air si fute qu'il fut impossible aux trois amis de
saisir le sens de ses paroles.
Ce fut le tour d'une quatrieme dame, encore une grande dame, mais
celle-ci etait venue a pied. D'Ayguesvives la reconnut, quoique la
nuit tombat et qu'elle fut voilee.
C'etait Mme de Montmartel, surnommee la belle aux cheveux d'or.
"Messaline blonde! dit d'Ayguesvives, c'est bien elle, partie carree,
car maintenant elles sont quatre, si nous avons bien compte.--Je ne
suis pas curieux, murmura Harken, mais je donnerais bien quatre louis
pour avoir une stalle a ce spectacle-la."
Tous les trois devoraient des yeux la facade de l'hotel. On avait
allume des bougies, mais la lumiere transpercait a peine par les
rideaux de soie. "Si nous sonnions? dit Monjoyeux qui etait toujours
un peu gamin.--Sonnez, Monjoyeux, dit d'Ayguesvives, vous direz que
vous vous etes trompe de porte.--Non, dit Harken, ce serait un crime
de lese-amitie; la vie privee est muree, passons notre chemin.--C'est
bien dommage, reprit d'Ayguesvives entraine par Harken; que diable
peuvent-elles faire dans cette maison, ces grandes dames, qui ont
toutes les allures de petites dames?--Viens, viens, viens, tu liras
cela dans le journal du soir."
Ils rencontrerent un quatrieme ami au coin de la rue de Balzac;
c'etait le prince Rio. "Chut! dit d'Ayguesvives en se retournant, ne
le rencontrons pas, il va peut-etre a l'Hotel du Plaisir-Mesdames."
Quand les trois amis virent que le prince suivait la rue Balzac, sans
entrer dans la rue Lord Byron, ils allerent a lui. "Mon cher prince,
lui dit Harken, vous qui connaissez la geographie du quartier,
connaissez-vous l'_Hotel du Plaisir-Mesdames_?--Non; qu'est-ce que
cela veut dire?--Nous n'en savons rien." On raconta ce qu'on avait vu.
_O tempora! o mores!_
Une demi-heure s'etait passee; les trois coupes qui erraient de ca et
de la revinrent a la grille et reprirent chacun leur grande dame. La
troisieme referma la grille. "Et Messaline blonde, dit d'Ayguesvives,
est-ce qu'elle garde l'hotel?" Les lumieres du rez-de-chaussee avaient
disparu. "C'est le moment de sonner, puisqu'il n'y a plus qu'une
femme, dit Monjoyeux."
Tout en riant, il avait mis la main sur l'anneau du timbre: le timbre
resonna malgre lui. Harken, d'Ayguesvives et le prince s'eloignerent
comme devant un coup du sort mysterieux. Monjoyeux resta bravement a
son poste, decide a affronter le peril; mais on ne vint pas.
Ce fut alors que le marmiton repassa en chantant: "Voila le plaisir,
mesdames; voila le plaisir!--Mon bonhomme, lui dit Monjoyeux, on ne
vient donc pas ouvrir quand on sonne a cette porte?--Non, monsieur,
j'ai souvent vu sonner, mais je n'ai jamais vu ouvrir.--L'hotel n'a
pas une autre porte pour sortir?--Non, monsieur, de l'autre cote c'est
le jardin de l'hotel Bobrinskoi."
Monjoyeux, presque effraye d'abord d'avoir sonne, s'irrita de voir
qu'on ne venait pas lui ouvrir la porte, et pourtant il n'avait pas
la pretention d'entrer dans cette maison mysterieuse, ou on ne voyait
passer que des femmes. "Messeigneurs, dit-il a ses amis allons diner,
voila le plaisir des hommes, nous parlerons du plaisir des dames."
On entendait au loin le marmiton chanter: "Voila le plaisir, mesdames!
Voila le plaisir!"
D'Ayguesvives connaissait la comtesse Bobrinskoi, cette grande dame
russe qui a apporte a Paris, avec ses marbres italiens, ses tableaux
flamands et ses meubles en porcelaine de Saxe, l'art perdu des
anciennes causeries. Il alla pour la voir, mais il ne trouva chez elle
qu'un de ses amis, un peintre italien, Raimondo Marchio, qui ne fit
pas de facons pour repondre aux questions du duc; il le conduisit dans
le jardin qui separait les deux hotels. "Est-ce qu'on ne se met jamais
a la fenetre, demanda d'Ayguesvives.--Jamais. Une seule fois j'ai vu
trois dames que j'aurais voulu peindre, tant elles representaient mon
ideal pour les trois vertus theologales que le pape m'a demandees.--Ce
sont donc des dames de charite?--Non, mais elles etaient groupees
avec un abandon charmant, s'appuyant l'une sur l'autre, dans la
desinvolture italienne; celle du milieu etait la plus belle: celle-la
je l'ai reconnue, car elle habite les Champs-Elysees.--Mais qui est-ce
qui habite l'hotel.--Oh! pour cela, nous n'en savons rien. Il est
d'ailleurs si peu habite, qu'on appelle cela un pied-a-terre.--Ma
foi, c'est un joli pied. Connaissez-vous le proprietaire?--Oui, un
original de la rue du Cherche-Midi a quatorze heures; la comtesse a
voulu lui acheter ce petit hotel pour agrandir son jardin. Il lui a
repondu ceci, ou a peu pres: "Madame, je suis au soleil et vous vous
etes a l'ombre; je suis Diogene, et vous etes Alexandre, je ne vends
pas mon soleil."
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