Les grandes dames
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Et Octave embrassa vaillamment la vieille fille.--"Eh bien! ne parlons
plus de mariage, je ne veux pas la mort du pecheur.--D'autant plus,
ma tante, que le mariage ne tuerait peut-etre pas le pecheur.--Tu
m'effraies. Moi qui voulais sauver Genevieve, j'allais la perdre en te
la donnant. N'en parlons plus."
On causa pendant une demi-heure. Octave prit, avec sa tante une tasse
de chocolat au pain grille, selon la mode de Champauvert, apres quoi
il se leva pour partir. "Reviens me voir souvent, il ne sera plus
question d'epousailles.--Ma tante, venez me voir avec Mlle de La
Chastaigneraye. Vous n'avez qu'a dire votre nom pour que toutes les
portes de mon hotel s'ouvrent a deux battants.--Eh bien! nous irons
te surprendre. Ah! ca, monsieur, n'allez pas m'enlever Genevieve au
moins! car je sais qu'on vous appelle le diable et que toutes les
femmes vous aiment parce qu'elles ont peur de vous. Adieu, Satan. Si
vous montrez vos yeux a Genevieve, je lui dirai que vous avez plus de
femmes que la Barbe-Bleue.--Oh! ma tante, pour moi une cousine est
sacree."
Comme Parisis depassait le seuil de la chambre, sa vieille tante lui
reprit la main: "A propos, donne-moi donc des nouvelles de ta fortune?
Tu sais que ton chateau de Parisis tombe en ruines.--Je le rebatirai
en marbre.--La mine des Cordilleres est donc toujours bonne?" Octave
etait devenu pensif, mais il repondit: "Oui, ce n'est plus une mine
d'argent, c'est une mine d'or."
Parisis monta a cheval et fit un tour matinal au Bois tout en disant:
"Je l'ai echappe belle!"
L'homme n'est jamais plus heureux que le jour ou il a fui son bonheur.
Je pourrais signer cette sentence de Confucius, de Saadi ou de
Voltaire, pour lui donner plus d'autorite, mais la verite ne signe
jamais ses aphorismes.
Quand Mlle de La Chastaigneraye revint de Saint-Etienne-du-Mont, sa
tante l'embrassa et lui dit tristement: "Eh bien, ma chere Genevieve,
ton cousin est un renegat. Crois-tu qu'il refuse ta main, ta main
pleine d'or, cette main blanche et fiere?"
Mlle de Parisis avait pris la main de sa niece. "Puisqu'il ne veut pas
m'epouser, dit Genevieve simplement, il m'epousera.--C'est bien, cela!
Laisse-moi t'embrasser encore pour cette belle parole. Mais comment
feras-tu ce miracle?--Vous ne croyez pas a la destinee, ma tante?--Je
crois que la destinee ne travaille pour nous que si nous travaillons
pour elle.--Ma tante, nous travaillerons pour notre destinee.--Etrange
fille! Pourquoi l'aimes-tu?"
On ne sait jamais bien pourquoi on aime: des qu'on raisonne sans
deraisonner, il n'y a deja plus d'amour. "Je le sais bien, dit Mlle de
Parisis: tu aimes Octave parce qu'on t'a dit beaucoup de mal de lui,
parce qu'a Champauvert tu ne regardais que son portrait, parce que tu
l'as vu a la cour mardi, riant dans un bouquet de femmes, parce que
tu l'as vu hier au Bois, dans l'avenue de la Muette, tout pensif
pour t'avoir regardee.--Je l'aime parce que je l'aime, dit Genevieve
ennuyee de tous les parce que de sa tante. Si vous ne m'abandonnez pas
dans toutes mes tentatives romanesques, je vous promets que je serai
la femme de mon cousin."
Et la charmante fille, qui ne doutait de rien, se mit au piano devant
un magnifique bouquet qu'elle avait achete sur son chemin. A tous les
coeurs amoureux il faut des fleurs, des parfums et des chansons. Voila
pourquoi les coeurs amoureux font la maison si gaie.
Dieu donne deux aurores aux femmes: la premiere vient apres la nuit
de l'enfance et repand sur le front l'aureole de la jeune fille; la
seconde, plus lumineuse, brule les cheveux d'un vif rayon: c'est
l'aurore de l'amour. Il y a tout un monde entre la jeune fille qui
n'aime que sa jeunesse et la jeune fille surprise par l'amour. Elle
est transfiguree. Elle marchait avec la grace naive, mais abrupte
encore; maintenant il semble qu'elle marche dans le rhythme des belles
harmonies. Sa taille est plus souple, ses bras ont l'adorable abandon
de la reverie. Elle incline la tete ou la releve avec la desinvolture
que donne la gaiete du coeur ou la melancolie de l'ame. On ne
respirait hier dans la maison sur ses pas legers que les chastes
parfums des dix-sept ans; aujourd'hui, on boit par les levres je
ne sais quelle savoureuse odeur de chevelure denouee et de fleurs
effeuillees. Hier c'etait une ecoliere a son piano; d'ou vient
qu'aujourd'hui c'est l'inspiration qui chante? Hier elle repandait un
charme discret et tempere, aujourd'hui c'est toute une fete. La femme
transperce a travers la jeune fille. C'est l'heure benie ou les
battements du coeur sont comptes la-haut, car, a la premiere heure
d'amour, la jeune fille prend les ailes de l'ange pour voler a son
ideal. Mais combien qui retombent sur la terre pour ne plus jamais
reprendre leur vol?
Genevieve en etait a sa seconde aurore.
V
LES CURIOSITES D'UNE FILLE D'EVE
A quelques jours de la, on donnait une matinee musicale chez la
duchesse de Persigny.
Tout Paris y etait. Fut-ce pour cela que Mlle Regine de Parisis et
Mlle Genevieve de la Chastaigneraye, qui pouvaient se faire ouvrir
l'hotel d'Octave a deux battants, se hasarderent a entrer chez lui par
l'escalier derobe ou par l'entree des artistes, ainsi nommee parce
que les comediennes passaient par la, comediennes de theatre et
comediennes du monde?
Comment Genevieve savait-elle que tous les jours, de deux a quatre
heures, on pouvait suivre ce chemin dangereux sans etre rencontre,
attendu que les gens de la maison ne se montraient jamais sur le
chemin de Corinthe dans l'apres-midi? Comment Genevieve osait-elle se
hasarder dans le labyrinthe de don Juan de Parisis? Comment Genevieve
possedait-elle une petite clef d'argent qui ouvrait la porte du
jardin?
Ce n'etait pas le secret de la comedie, car je n'en sais rien. Octave
avait donne ca et la beaucoup de ces petites clefs. Ce que je sais,
c'est que Genevieve ouvrit cette porte et qu'elle entraina sa tante
par la serre, par l'escalier derobe et par l'appartement intime
d'Octave.
Mlle Regine de Parisis etait aussi etrange dans ses actions que Mlle
de La Chastaigneraye; c'est que dans leur innocence elles n'avaient
peur de rien. Les coeurs les plus purs sont les plus braves.
Je ne peindrai pas avec quelle curiosite elles scruterent des yeux la
vie familiere d'Octave. Devant les portraits de femme la vieille fille
se signa avec epouvante. Dans la bibliotheque--ou il n'allait presque
jamais,--elle salua avec un sentiment d'orgueil le pere et la mere
d'Octave; elle reconnut qu'il y avait de bons livres parmi les
mauvais. Octave, tout au livre de sa vie, ne lisait plus ni les uns ni
les autres.
Genevieve etudiait cet ameublement tout a la fois severe et feminin,
ces tableaux de maitres et ces gouaches de sport, ces belles armes
et ces mille riens de la vie parisienne, ces cabinets d'ebene qui
gardaient leur gravite devant le sourire des chiffonnieres en bois de
rose.
La tante aurait voulu passer une heure dans le salon, ou elle esperait
trouver la splendeur des Parisis; mais Genevieve, qui savait qu'en
descendant par le grand escalier on rencontrerait des gens de la
maison, retint sa tante de toutes ses forces, en lui disant qu'elle
avait toujours le temps de voir le rez-de-chaussee dans ses visites a
Octave.
Pour elle, curieuse comme Eve, elle aurait voulu passer tout un jour
a penetrer son cousin par l'histoire de sa vie, qui etait ecrite
sommairement dans sa chambre a coucher, dans son petit salon, dans son
cabinet de toilette, dans sa salle d'armes, jusque dans son fumoir.
Tout etait d'un luxe de haut gout. Octave aimait surtout les meubles
d'art en marqueterie d'ivoire sur chene, representant les facades des
plus beaux palais et des plus belles eglises de la Renaissance; il
aimait aussi les meubles travailles par les mains feeriques des
Chartreux du quinzieme siecle, ces marqueteries qui sont des
chefs-d'oeuvre de fini dans un encadrement grandiose.
Genevieve, qui s'y connaissait, s'arreta devant des statuettes des
deesses de l'Olympe en bronze dore attribuees au Verocchio. Elles
ornaient les portes d'un meuble d'ebene a trois corps, gracieusement
arrondi; elles etaient placees en sentinelles sur les portes dans des
niches a peine fouillees entre des colonnes a chapiteaux corinthiens
qui portaient des vases d'argent imites des vases de Castiglione.
Genevieve admira aussi la sculpture des frontons; ses yeux suivirent
les dessins de la marqueterie, ou elle retrouva les arabesques de
Raphael. Tout appelait les yeux: les ornements a rinceaux, les frises
toutes vivantes de chasses, de combats de lions, d'oiseaux, de
feuillages, de scenes mythologiques.
Pendant que Genevieve se perdait dans le jeu des sculptures, Mlle de
Parisis admirait sur la porte du centre les armoiries en argent de sa
famille.
Devant ce meuble etait une table pareillement en ebene: on y admirait
trois tableaux encadres d'arabesques. C'etait Diane a la chasse, Diane
a la fontaine, Diane endormie. La table etait soutenue par trois
cariatides; des sirenes en argent s'enroulaient a un pied monumental
a tetes de chimeres. Les chaises etaient dans le meme style,
incrustations d'ivoire, tres fines sculptures, ornements, arabesques,
amours et rosaces. Les gravures representaient les grandes scenes de
l'Iliade.
Dans d'admirables emaux cloisonnes, supportes par des pieds en bronze
dore d'un fort beau travail, des fleurs rares s'epanouissaient en
toute liberte. Genevieve cueillit une grappe blanche d'un arbre des
tropiques, que Parisis avait failli cueillir le matin pour une autre
main; elle la passa sur ses levres avec un sentiment indefinissable de
vague esperance.
La pendule sonna quatre heures. "Deja quatre heures!" s'ecria-t-elle
en regardant un chef-d'oeuvre de Boule suspendu sur un panneau entre
deux portes.
Elle ne prit pas le temps de regarder les jolies statuettes, les fines
gravures du cadran, les acanthes des chapiteaux. Il etait temps
de partir, Octave pouvait rentrer et la surprendre. Elle s'arreta
pourtant encore, pendant pres d'une minute, devant un tout petit
cabinet en ebene, fermoirs et serrures d'argent, ornements a chimeres.
C'etait la le roman d'Octave, selon son expression. Toutes les lettres
de femmes, tous les portraits de femmes,--je parle des petits dessins
et des cartes photographiees,--etaient jetes pele-mele dans les
tiroirs.
Un des tiroirs etait ouvert. Genevieve y vit un gant, trois ou quatre
lettres, un portrait. C'etait le portrait d'une comedienne celebre.
A qui etait le gant? Sans doute c'etait un gant qu'il avait lui-meme
arrache a quelque petite main rebelle. Et les lettres? Ah! si
Genevieve se fut trouvee toute seule!
Elle ouvrit un autre tiroir: des lettres, des portraits, des fleurs
fanees: "Ce n'est pas un meuble, dit-elle, c'est un camposanto.
Pourquoi laisse-t-il tous ces tombeaux entr'ouverts?"
Parisis n'avait ferme que la petite porte du milieu. La etait le
secret du jour, c'etait la place du coeur. "Oh! que je voudrais que
cette porte fut ouverte!" Mais si la porte se fut ouverte comme par
miracle, elle eut ete bien etonnee. Il n'y avait rien dedans. Et alors
eut-elle pense que c'etait la place reservee a ses lettres, a ses
portraits, aux fleurs cueillies avec elle, a son gant arrache par lui.
"Voyons! lui dit sa tante. Octave va rentrer et nous surprendre. Il
nous fera conduire au poste comme des aventurieres.--Ne craignez rien,
ma tante, quand on vient ici par l'escalier derobe, on est toujours
bien recu. Mais partons, parce que je ne veux pas que mon cousin me
voie avant de m'aimer.--Que tu es enfant! Il ne t'aimera que s'il te
voit."
Genevieve suivit sa tante en respirant la fleur des tropiques.
VI
LA MARGUERITE
Il etait dix heures du soir. Il neigeait. Paris tout encapuchonne,
comme un benedictin dans son blanc linceul, se disposait a courir les
aventures.
C'etait la nuit du mardi gras; les derniers Romains, les Parisiens de
la decadence, voulaient encore une fois, avant les jours sombres
du careme, se couronner de roses et jeter leurs derniers bonnets
par-dessus le dernier moulin de Montmartre.
Tout s'en va! les moulins, les carnavals et Paris lui-meme.
Un vrai Parisien de la vraie decadence, Octave de Parisis, se
preparait a cette belle nuit de carnaval, a l'ambassade de ----. Il se
deguisait en Faust, cherchant l'amour: "un jeune gentilhomme vetu de
pourpre et brode d'or, le petit manteau de soie roide sur l'epaule, la
plume de coq au chapeau, une longue epee affilee au cote."
Allait-il, comme le vrai Faust, faire l'experience de la vie? Et
devait-il se dire aussi comme Faust: "Quel que soit l'habit que
j'endosse, en sentirai-je moins les dechirements et les angoisses de
mon coeur?"
Octave prit un chandelier a deux branches pour se regarder dans une
glace. Il voulait voir s'il avait bien l'allure de Faust. "Non,
dit-il, j'aime mieux, bien decidement le bonnet et la houppelande du
docteur." Il revetit l'autre costume.
Ce fut alors que Monjoyeux le surprit dans sa repetition, je veux dire
au moment ou il s'etudiait devant le miroir. "Bravo! dit Monjoyeux en
entrant, voila le Docteur de la Science. J'espere bien que tu vas leur
dire de fortes verites, cette nuit, a ces paiens qui ne croient pas
a Jupiter, le dieu des dieux, le dieu d'Homere, de Phidias et
d'Apelles.--Moi! dit Octave en serrant la main de son ami, je n'ai pas
une pareille pretention.--Alors, pourquoi t'es-tu habille en docteur
Faust?--Pour effeuiller quelques Marguerites, s'il en reste.--Des
mots, des mots, des mots! Je croyais que tu lisais La Rochefoucauld et
non Rivarol.--Depuis que je sais par coeur La Rochefoucauld, je ne lis
plus.--Tu as peut-etre raison. La Rochefoucauld prend notre esprit
apres avoir pris notre coeur. Crois-moi, retrempe-toi dans Homere,
Theocrite et toutes les bonnes betes de l'antiquite.--Veux-tu
fumer?--Non, je ne fume plus.--Pourquoi?--Parce que c'est decidement
trop a la mode de fumer. Je ne veux plus etre de mon temps.--Homme
antique!--Je venais te prier de venir demain voir ma Junon. Je veux
qu'elle te rajeunisse de pres de deux mille ans. Vois-tu, mon cher,
l'antiquite c'est l'eternel pays des vingt ans, c'est le paradis
retrouve, c'est....--Chut! tu vas precher. L'heure est mal choisie,
pour moi qui vais m'encarnavaliser. Parlons des Junons que nous avons
"sculptees" a Monaco.--Ne parlons plus, pour parler bien. Je vais a
la Ceremonie du _Malade imaginaire_: voila mon carnaval; a minuit je
serai couche, car je me leve matin. Adieu. Veux-tu voir une belle
journee, leve-toi matin.
C'est un ancien qui a dit cela.--Adieu, tu sais mon opinion sur les
sept sages de la Grece.--Oui, parce que tu ne les connais pas. Si tu
les avais relus, tu ne dirais pas cette nuit tant de sottises a la
derniere mode, o homme d'esprit."
Et Monjoyeux souleva la portiere en damas rouge pour sortir. "Encore
un mot: s'il te reste une heure, relis Goethe pour ne pas faire trop
d'anachronismes.--Tu as raison, j'y avais pense. Pour representer
Faust, il faudrait avoir la science de Faust, la science du diable.
--Donne ton ame au diable! mais tu l'as donnee si souvent que le
diable n'en voudrait plus. Adieu."
Octave alla a sa bibliotheque et prit le livre de Goethe. Il le
feuilleta d'abord et y penetra bientot, non pas avec la vaine
curiosite d'un desoeuvre spirituel qui court les fetes du carnaval,
mais avec la curiosite d'un homme qui cherche le mot de la vie.
Il sonna son groom, le citoyen Egalite, un negre haut en couleur.
"Egalite, mets du bois au feu et avertis le cocher que je ne sortirai
qu'a onze heures."
A onze heures, Octave avait penetre les profondeurs du genie de Goethe.
Je ne vais pas faire ici le tour de Goethe. Il faudrait avoir le temps
de faire le tour du monde. C'est une figure tres etudiee, qui garde
le sourire de bronze du sphynx: nul ne lui arrachera son dernier mot.
Tout un monde est sorti de ses mains puissantes,--tout un monde: le
paradis de l'amour, l'Olympe du beau et des passions. Mais, quoi qu'en
disent les inities, la lumiere de Goethe n'est pas le soleil: il a
trop aime l'heure nocturne. Quel miracle que le genie! Dieu n'a cree
qu'une femme, Goethe en a cree deux. Eve, elle-meme, est-elle plus
vivante en notre esprit que Marguerite et Mignon, ces deux symboles
radieux qui voyagent a jamais dans le ciel ideal, mais qui demeurent
femmes? Car Goethe le pantheiste les a petries en pleine pate humaine.
La est le caractere du genie de Goethe. Tout en parcourant les mondes
dans ses poesies legendaires, il ne perd jamais pied; les personnages
de sa comedie vont heurter les nues, sans cesser une heure d'etre des
hommes. Voila pourquoi il est grand et humain dans le sens de l'art.
Voila pourquoi sa renommee etend ses frontieres, pourquoi la France le
traduit en vers et en prose, en peinture et en musique.
La pendule sonna minuit. Il n'etait que onze heures. "C'est etrange,
dit Pariais, c'est la troisieme fois que j'entends sonner minuit."
Il regarda le cadran. Il lui sembla que la petite aiguille tournait
aussi vite que la grande. "Qu'est-ce que cela? dit-il."
Revait-il? Etait-il devenu le jouet de ces somnolences lucides qui
jettent l'ame dans les penombres ca et la rayonnantes de la seconde
vue?
Il se souvint qu'un soir Lamartine l'avait inquiete dans son atheisme
en lui parlant de l'ame des choses: cette vie insaisissable qui s'agite
dans l'horloge, dans la lampe, dans l'air, dans le feu, dans le mur;
qui parle par la voix des cloches, du vent, de la pluie, des echos, des
flammes, du silence. "Quelle folie, dit-il en rejetant les affres
nocturnes qui tombaient sur lui comme un suaire, il n'y a d'ame que
dans le corps--et peut-etre meme qu'il n'y a pas d'ame du tout."
Il se remit devant l'atre et rouvrit son livre. Il prit un charme
etrange a cette lecture; pour la premiere fois son esprit fut illumine
de toutes les lumieres fantastiques du chef-d'oeuvre allemand. "Un peu
plus, dit-il en se promenant et se voyant dans un miroir de Murano,
suspendu au-dessus d'une console, je me croirais Faust lui-meme, mais
ou est Marguerite?" Goethe a raison:
Faust chercha la science et trouva Marguerite.
Et Parisis pensa a toutes les femmes qui avaient traverse sa vie. Un
cortege de figures rieuses et eplorees passa dans son souvenir.
Cependant il etait onze heures. Il jeta sur son epaule son pardessus
de fourrures et sonna Egalite.
Comme il partait, il se vit encore dans le miroir de Venise. Il
s'imagina qu'il se voyait double. "Satan,--dit-il, tout indigne contre
lui-meme,--tu as beau faire, tu n'es plus qu'un pauvre diable. On ne
croit plus a Dieu, pourquoi croirait-on a Satan?"
Don Juan de Parisis, ou plutot ce soir Parisis-Faust, avait a peine
traverse le premier salon de l'ambassade, qu'il vit devant lui, mais
fuyant d'un pas discret, une Marguerite, non pas celle d'Ary Scheffer,
mais celle de Goethe lui-meme.
Octave atteignit bientot cette Marguerite dans un embarras de
mascarades, cause par un houx gigantesque qui piquait tout le monde.
"Dis-moi, Marguerite, tu savais donc que je me deguiserais en
Faust?--Oui je le savais."
Et Octave qui ne voulait jamais douter de rien: "Tu ne viens pas ici
pour aller a l'Eglise? Veux-tu faire ton salut avec moi?--Je n'ai
pas un peche sur la conscience.--Cela te sera compte plus tard.
Viens--Mais vous etes le diable, Faust!--Le diable n'a-t il pas emmene
Jesus sur la montagne? La vertu ne triomphe que quand elle est en
danger.--Et sur quelle montagne veux-tu m'emmener, Satan?--La, a
l'ombre de cette haie de femmes qui dansent.--Eh bien! parlez,
tentateur."
Octave parla. Et, selon sa coutume, il parla bien. Mais la Marguerite
n'etait plus la fille de Goethe; elle n'en avait que le masque.
C'etait un coeur vaillant qui n'avait pas peur du diable, quoiqu'elle
eut peur de l'amour.
Ce fut une jolie escarmouche de mots spirituels, tendres, passionnes
quelquefois, plus souvent railleurs.
La Marguerite cachait son emotion par une gaiete d'emprunt.
"O femme! dit tout a coup Octave. Jusqu'ici vous n'avez parle que pour
masquer votre ame et votre coeur. Soyez franche une fois: pourquoi
vous etes-vous deguisee en Marguerite?--Pourquoi vous etes-vous
deguise en Faust?--Je n'en sais rien. Une betise! Des que je me suis
vu ici, j'aurais voulu etre sur la Jungfrau. Un homme bien ne comme
moi ne devrait se deguiser qu'en Pierrot.--Eh bien! c'est comme moi,
qui ne suis pas plus mal nee que vous: j'aurais du me deguiser en
Colombine.--O ma Colombine!--Chut! on vous ecoute! Vous auriez le
duel de Pierrot. Adieu, nous nous retrouverons. Voulez-vous mon
secret?--J'ecoute avec mon coeur.--Je me suis deguisee en Marguerite,
parce que vous vous etes deguise en Faust.--Qui vous avait dit
mon deguisement?--Je sais tout.--Marguerite, je vous aime.--Un
peu.--Beaucoup.--Pas un mot de plus, car vous diriez: Pas du tout!"
Marguerite disparut comme par enchantement. M. de Parisis eut beau se
soulever sur la pointe des pieds, il lui fut impossible de savoir dans
quel tourbillon elle s'etait evanouie.
"C'est dommage, dit-il. Elle est un peu maigre, ce qui prouve qu'elle
est jeune, mais elle est charmante, et je suis tout enivre de la
fraiche senteur des vingt ans qu'elle repandait autour d'elle. Mais,
apres tout, il ne faut jamais s'attarder, surtout au bal masque, ou un
homme de mauvaise intention doit amorcer une aventure toutes les cinq
minutes."
VII
L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMEE, L'AMOUR
Apres une spirituelle causerie avec la princesse de Metternich, ou
elle lui prouva que les femmes ne se masquaient que pour se demasquer
le coeur, le duc de Parisis rencontra deux de ses amis, qui n'avaient
pris, pour cette folie carnavalesque, que le petit manteau venitien.
C'etait Rodolphe de Villeroy, attendant comme lui depuis longtemps
sa nomination de ministre plenipotentiaire; c'etait le vicomte de
Miravault, qui avait jete l'ambition aux orties pour devenir riche:
homme de son temps, qui deifiait l'or, parce que l'or deifie tout.
"Ah! bonjour, mon cher Faust, tu cherches la science? Tu te rappelles
le vers: _Faust cherchait la science, il trouva Marguerite_.--Moi, je
cherche Marguerite. Sais-tu ou elle est passee?--Elle passe son temps
a dire qu'elle aime beaucoup, comme toutes les marguerites.--Non. La
mienne dit qu'elle n'aime pas du tout."
Octave s'empara d'un divan pour lui et ses amis.--"Asseyons-nous la,
c'est le bon endroit. Les femmes vous marchent sur les pieds, mais les
femmes sont si legeres!--As-tu remarque, dit M. de Villeroy au vicomte
de Miravault, que Parisis ne trahit ras sa destinee? Il est ne pour
faire le malheur de toutes les femmes.--Excepte de la sienne, quand il
en prendra une, ou quand il se laissera prendre.--Ne craignez rien,
dit Octave; le piege a loup n'est pas encore tendu.--Prends garde, il
y a des pieges a loup ici.--Et toi, Gaston, dit M. de Parisis, toi non
plus, tu ne trahis pas ta destinee. Tu es si diplomate que tu n'en
as pas l'air.--La diplomatie n'est qu'un chemin, ce n'est pas une
carriere. Le vrai but, mon cher, c'est le pouvoir. Tu verras, quand je
serai ministre,--non pas ministre a Rio ou a Tonkin, mais ministre des
affaires etrangeres,--tu verras si je trahis ma destinee qui est de
gouverner les hommes!--Gouverner les femmes! dit Parisis! comme s'il
fut convaincu de sa mission.--Vous etes deux grands enfants, dit le
vicomte de Miravault en montrant un napoleon: voila la vraie royaute.
Quand j'aurai sept ou huit cent mille de ces soldats-la, ranges en
bataille, je serai maitre du monde, maitre de vos consciences, maitre
de vos femmes. Et moi, je ne tomberai pas du pouvoir, je ne verrai
pas fuir les courtisans.--Vous poursuivez chacun une chimere, dit
Parisis. Moi j'etreins la mienne.--Oui, mais toi tu te reveilleras un
matin trainant la patte vers les Invalides de l'amour; car tu n'auras
pas la supreme consolation d'etre foudroye au souper du commandeur.
--C'est singulier, dit M. de Villeroy, nous sommes peut-etre ici,
apres tout, les trois hommes les plus serieux de cette fete: car nous
avons tous les trois notre theorie et notre volonte. Moi, je m'appelle
le Pouvoir.--Parce que tu n'es rien.--Toi, dit Miravault a Octave,
tu t'appelles l'Amour, parce que tu l'as tue.--Toi, tu t'appelles
l'Argent, parce que tu n'en as pas."
Un homme deguise en diable a quatre ecoutait aux portes. "Vous oubliez
un ami qui s'appelle la Gloire,--La Gloire, dit Octave, ne vaut pas
le diable.--C'est le diable a quatre, dit M. de Miravault en
reconnaissant Monjoyeux.--Oui, c'est le diable a quatre, reprit
Parisis en serrant la main du nouveau venu. Tu as voulu me surprendre
en me disant que tu ne viendrais pas.--Oui, repondit Monjoyeux, j'ai
voulu te voir au milieu de tes femmes et de tes mauvaises actions." Et
il prit sa part du divan.
"Donc, reprit Octave, RODOLPHE DE VILLEROY aspire au POUVOIR;--Le
second, MIRAVAULT, veut regner par l'ARGENT;--Le troisieme, MONJOYEUX,
tente les chimeres de la GLOIRE;--Le quatrieme, OCTAVE DE PARISIS, ne
veut tenter que la FEMME."
Villeroy tordit sa moustache: "Eh bien! nous verrons dans un an ou
dans dix ans qui est-ce qui se sera trompe.--Tous les quatre," dit M.
de Parisis.--Et il se leva pour entrainer ses amis au buffet. "Allons
prendre des forces pour conquerir le monde."
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