Les grandes dames
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Octave se redressa furieux! "J'allais oublier! dit-il au prince. Je
vous somme de dire ici la verite; vous allez la dire devant ce sang
repandu: Mlle de Pernan, ma cousine, celle qu'on appelait Violette
dans ses jours de comedie, n'a pas ete votre maitresse!"
Le prince etait un galant homme comme le marquis: il s'offensa de
cette sommation. "Monsieur! je ne recois de sommations que des
huissiers, et encore les huissiers s'arretent a ma porte. Voila
pourquoi je ne vous repondrai pas." En disant ces mots, le prince
prit l'epee du marquis deja toute tachee de son sang.--Eh bien! dit
Parisis, puisque vous avez une epee, je suis plus absolu. Je ne
quitterai le terrain que si vous dites tout haut la verite. Mais vous
commencerez par retirer vos paroles de tout a l'heure: "_Il n'y a pas
de quoi_."--Et d'abord, dit d'Aspremont, je constate que le prince n'a
plus qu'un temoin et que vous ne pouvez pas vous battre."
Monjoyeux prit la parole: "M. de Parisis n'a que faire de deux
temoins. S'il faut deux temoins au prince, me voila! Le prince est
trop bon prince pour me repudier a cause de ma naissance: mon pere
etait chiffonnier, mais il a vecu en homme libre, c'est un titre de
noblesse. Et d'ailleurs, si nous ne sortons pas tous de la salle des
Croisades, nous sortons tous de l'arche de Noe.--Vous avez raison,
monsieur, dit le prince. Soyez tout a la fois le temoin de M. de
Parisis et le mien."
Monjoyeux s'entendit sur le duel avec les deux autres temoins.
Au moment de se mettre en garde, le prince dit ceci d'une voix bien
accentuee: "Mon idee bien arretee etait de ne repondre a M. de Parisis
qu'apres un coup d'epee; mais il possede si bien le coup du coeur,
qu'il pourrait bien me couper la parole. Je ne ferai donc pas de
facons pour dire que je n'ai pas ete l'amant de Mlle Violette de
Parme. Maintenant, tuer un homme parce qu'il a mal parle a une femme,
je dirai toujours qu'il n'y a pas de quoi.--Eh bien! dit Parisis en
jetant son epee, c'est assez comme cela. Je ne suis pas venu ici pour
venger la femme, mais pour venger une femme. Gavarni a dit: "On ne se
bat pas a cause d'une femme, on se bat d'abord contre quelqu'un et
pour soi ensuite." Gavarni a tort contre moi: je n'ai pas voulu me
battre contre quelqu'un ni pour moi, je me suis battu a cause d'une
femme."
On se quitta tristement, mais sans rancune. Octave exprima ses regrets
avec une vraie noblesse de coeur. Il avait voulu blesser, il n'avait
pas voulu tuer.
La mort du marquis d'Harcignies ne reconforta pas Violette, non plus
que la declaration du prince.
Quand l'opinion publique a frappe une femme, cette femme, fut-elle une
sainte, n'en revient jamais, parce qu'il n'y a pas de medecin pour
cette mortelle blessure.
XII
OU ETAIT ALLEE VIOLETTE
La mort du marquis d'Harcignies fit un grand tapage et reveilla toutes
les curiosites a peine assoupies qui rouvraient les yeux sur Violette.
Ce fut donc un nouveau chagrin pour elle. Toutefois, comme Parisis
venait de dire hautement qu'il ne fallait pas mal parler d'elle,
peut-etre se fut-elle remis de ce duel bruyant qui troublait sa
solitude.
Mais la pauvre fille devait etre poursuivie a outrance par les
souvenirs vivants de sa vie de courtisane platonique.
Quelques semaines a peine s'etaient passees, la comtesse d'Antraygues,
revenue a Paris, lui ecrivait de braves lettres pour l'affermir dans
sa retraite, lui demandant pour un temps prochain un petit pavillon
du chateau. Mlle Hyacinthe etait toujours la avec ses consolations,
sympathique a ses douleurs, sympathique a ses esperances, tout en
niant les peines de coeur par ce charmant sourire de celles qui n'ont
pas aime.
Voila qu'un matin le bruit se repand que Pernan possede un jeune
medecin. Jusque-la il fallait courir a deux lieues quand on avait une
migraine. "C'est toujours une figure de plus, dit Hyacinthe.--Oui, dit
Violette, mais si je tombe malade, vous savez que je ne veux pas voir
la figure d'un medecin."
Ce jour-la les deux jeunes filles, fort occupees a faire des confitures
de fraises, ne parlerent plus du nouveau venu, mais on leur annonca
vers trois heures que le docteur Pierrefitte demandait a etre recu par
Mlle de Pernan. "Pierrefitte," dit Violette.
Elle ressentit un coup au coeur. Ce nom lui rappelait un jeune homme
qui avait soupe un soir avec elle dans une folle compagnie du cafe
Anglais. C'etait un de ces etudiants amoureux de la vie--parce qu'ils
voient la mort de pres--qui passent tous les soirs la Seine pour
prendre leur part du mouvement sur les boulevards, dans les cafes a la
mode, aux concerts des Champs-Elysees, aux fetes de nuit de Mabille et
aux soupers de la Maison d'Or, quand ils ont quelques louis de reste.
C'etait peut-etre parce que M. Pierrefitte avait trop soupe qu'il
venait se faire medecin de campagne dans son pays.
Violette avait retenu ce nom de Pierrefitte, parce que la verve de
l'etudiant amusait tout le monde. Elle ne doutait pas que ce ne fut
le meme Pierrefitte. "Repondez que je ne puis recevoir," dit-elle au
valet de chambre.
C'etait bien dommage pour Pierrefitte, car il l'eut trouvee plus
adorable que jamais dans la grande cuisine du chateau, les bras nus,
les mains rougies par les fraises. Mais Pierrefitte, qui aimait trop a
gouailler, n'aurait pas eu le bon gout de ne pas la reconnaitre. Il se
fut sans doute avise d'evoquer les images de Paris. Violette decida
qu'elle ne le verrait jamais.
Le lendemain il se presenta encore, puis le surlendemain, puis tous
les jours de la semaine. On avait beau lui dire que madame ne voulait
pas recevoir, il insistait en disant qu'il voulait etre recu.
Que pouvait faire une femme contre cette tyrannie? "Ah! dit Violette,
si Octave etait la!" Mais Octave ne pouvait pas toujours etre la pour
effacer un a un tous les temoins des folies de Violette. "Ma chere
Hyacinthe, dit-elle a son amie, je vois bien que tout est fini pour
moi. J'avais jure de ne plus remettre les pieds a Paris, je me croyais
oubliee dans cette solitude; mais chaque fois que l'esperance renait
dans mon coeur, une main brutale coupe la fleur et vient l'arracher.
Et mon coeur saigne. Et je meurs de chagrin. Ne m'en veuillez pas si
un jour vous ne me voyez plus."
Hyacinthe embrassa Violette et voulut encore une fois la raviver a sa
gaiete, mais elle commenca a desesperer d'elle. Vainement elle jouait
ses airs les plus chers, vainement elle l'entrainait a ses promenades
les plus aimees, Violette devenait etrangere a tout, meme a l'amitie
de cette belle et bonne creature que Dieu avait mise sur son chemin
comme un ange gardien visible. "Si vous aviez un grand chagrin, quelle
mort choisiriez-vous? demanda un jour Violette a son amie.--Voila
une question! s'ecria Hyacinthe. Si j'avais un grand chagrin, je
pleurerais beaucoup et je me consolerais, parce que Dieu console tous
les coeurs de bonne volonte."
Violette, toute a ses idees, n'ecoutait pas ces bonnes paroles, "Moi,
dit-elle, je me suis tire un coup de revolver, la mort n'a pas voulu
de moi. Dans ma prison, j'ai ete trois jours sans manger; mais, de
tous les courages, le plus grand, c'est de mourir de faim. Vingt fois
j'ai appuye le poignard contre mon sein, le poignard m'est toujours
tombe des mains. J'ai l'effroi de l'acier et du sang. J'ai une pudeur
rebelle qui me defend de me jeter a l'eau, parce que je serais
deshabillee par les premiers venus. Ah! si on pouvait s'enterrer
soi-meme!--Vous m'epouvantez! dit Hyacinthe, vous m'epouvantez dans
cette etude que vous avez faite de la mort. Moi, je ne comprends
qu'une maniere de se tuer, c'est de se jeter par la fenetre dans un
moment de desespoir, quand on n'est plus maitresse de soi.--Il y a
aussi le poison, dit Violette, mais je ne veux pas m'empoisonner."
Elle avait pense a sa mere. Elle devint silencieuse; "Heureusement,
dit Hyacinthe, que Dieu vous tient par la main et vous empechera de
faire des folies."
Violette donna doucement sa main a Hyacinthe. "Et pourtant, lui
dit-elle, songez que si je n'etais plus la, Octave epouserait
Genevieve. Je suis malheureuse et j'empeche le bonheur de ceux que
j'aime le plus."
Le soir, vers onze heures, pendant que Mlle Hyacinthe dormait
profondement, Violette quitta le chateau de Pernan et n'y reparut
jamais.
Voici le petit mot qu'elle avait laisse pour son amie:
"Adieu, je ne vous reverrai plus. Mariez-vous et acceptez en
souvenir de moi la bague que vous trouviez jolie et que j'aurais
du vous donner deja. Acceptez aussi cent mille francs de dot que
vous remettra mon notaire le jour de votre mariage. Jusque-la,
vivez avec Mlle de La Chastaigneraye.
"C'est beau la vertu! Je viens de vous voir dormir, moi je n'aurai
plus ce sommeil-la que dans la mort. Et encore, je n'aurai pas vos
reves! Adieu encore, je vous embrasse.
"VIOLETTE."
Ou etait allee Violette? Il fut impossible a Mlle Hyacinthe comme a
Mlle de La Chastaigneraie de suivre sa trace. On envoya un telegramme
a Octave, qui remua vainement tout Paris.
Ce fut un vrai desespoir pour lui comme pour Genevieve et Hyacinthe.
"C'est moi qui aurais du partir la premiere!" dit Mlle de La
Chastaigneraye.
Mais la marquise de Fontaneilles, tout en lui preparant un pavillon
a l'Abbaye-au-Bois, lui avait dit de l'attendre a Champauvert. Elle
voulait gagner du temps, esperant toujours la decider a epouser
Octave, ne doutant point que don Juan de Parisis ne fut heureux de
faire une fin qui serait encore pour lui un commencement.
XIII
LE TROISIEME LARRON
Il y a en France, depuis que les femmes sont toutes blondes, deux
recoltes serieuses: la moisson des bles et la moisson des chevelures.
Il n'y a donc plus que des blondes. C'est comme a Venise dans le
siecle d'or, c'est comme a Versailles dans le siecle de Louis XIV. Non
seulement sous le Roi-Soleil toutes les La Vallieres etaient blondes,
mais les hommes ne voulaient plus que des perruques blondes. Voyez le
duc de Lauzun, un blond, le comte de Guiche, un blond--blondasse, dit
Saint-Simon;--Henriette d'Angleterre etait blonde, blonde etait Mlle
de La Valliere, tres blonde Mme de Montespan, presque rousse Mlle de
Fontanges.
Le duc de Parisis, qui eut aime les blondes a la cour de Louis XIV,
comme dans le Decameron de Giorgone, comme dans les festins de Paul
Veronese, aimait aussi les blondes du temps present. Mais on a deja vu
que ce n'etait pas un homme exclusif; il ne faisait pas un crime a
une belle femme d'etre brune, il aimait aussi les chataines et ne
dedaignait pas les "Venus aux carottes."
Mais on peut dire qu'il marchait surtout dans le cortege des blondes.
Mais pour lui la vraie blonde etait Mlle de La Chastaigneraye. Sa
luxuriante chevelure, contenue dans ses ondulations par une main
pudique, car elle seule touchait a ses cheveux, avait la nuance la
plus douce aux yeux: c'etait le vrai blond a son premier coup de
soleil, le blond d'Eve avant le paradis perdu.
Quoique Parisis fut beau et spirituel, il etait toujours
l'irresistible Parisis. Les femmes n'ont pas toutes le sentiment de la
beaute virile et n'aiment pas souvent l'homme qui les domine trop
par l'esprit. Mais Parisis semblait fait pour montrer aux poupees
l'amoureux de l'ideal nouveau. Plus de faux sentimentalisme, plus de
sonnets a la lune, plus d'aspirations vers les etoiles: l'homme et la
femme dans l'amour. N'est-ce pas tout un monde? A quoi bon se perdre
a l'horizon, sur les rivages platoniques, quand on a sous la main la
poesie visible.
Aspasie dit un jour a Platon, qui l'avait promenee dans tous les
sentiers perdus du sentimentalisme: "Que de chemin nous avons
fait!--Pour arriver ou? demanda Platon.--Au commencement," repondit
la courtisane.
"Que de temps perdu!" dira celui qui aime les chemins de traverse.
Celui-la prend tout ce qu'il trouve sous sa main. "Ne perd pas qui
veut son temps," repondra celui qui voyage pour n'arriver point.
Celui-ci fait le tour du monde sans mettre pied a terre. Il arrive
devant Naples.--Voir Naples et mourir!--Et il n'entre pas dans la
ville. Platon deraisonne, car l'amour est une ivresse; or, comment
s'enivrer sans mordre a la grappe?
Les platoniciens disent qu'Hercule, aux pieds d'Omphale, n'ecoutait
que les battements de son coeur. Mais quand Hercule filait le parfait
amour aux pieds d'Omphale, c'etait apres avoir accompli ses douze
travaux.
Octave ne filait pas aux pieds d'Omphale, et pourtant, chez une
comtesse blonde,--paroisse Saint-Thomas-d'Aquin,--il avait ete retenu
trois jours devant sa tapisserie. Elle filait une blanche colombe pour
un coussin: il filait le parfait amour. Le quatrieme jour, la colombe
fut immolee.
Le grand art de Parisis etait d'arriver a temps. Henry de Pene a parle
comme La Bruyere quand il a dit: "Le plus souvent, ce que la femme
aime, ce n'est pas l'amant, c'est l'amour." Parisis le savait bien, il
ne parlait jamais de lui.
Cette histoire de la comtesse blonde fit quelque bruit l'an passe--rive
gauche et rive droite.
Le Cours-la-Reine est une promenade dechue. On y trouve quelques jolis
hotels; mais comme les arbres y sont encore fort beaux, on aime mieux
les arbres des Champs-Elysees, qui ne donnent pas d'ombre.
Une apres-midi, vers deux heures et demie, le duc d'Ayguesvives, un
ministre etranger qui represente fort spirituellement une republique
ideale, fumait sous les arbres du Cours-la-Reine avec un de ses amis,
pareillement ministre etranger, surnomme Nyvapas.
Je suis tente de croire que ces deux diplomates ne changeaient rien
alors a la geographie du monde; peut-etre faisaient-ils l'histoire du
Cours-la-Reine. Sans doute, ils ne sortaient pas de leur sujet; mais
d'ou vient que pendant qu'ils parlaient si bien, une jeune dame
passait sous les arbres, blonde comme les gerbes,--en robe de
taffetas violet, garnie de valenciennes, ceinture flottante, nouee a
contresens, sans doute pour qu'on la puisse denouer sans qu'on
s'en apercoive, cache-peigne de roses mousseuses, sur une coiffure
revolutionnaire, gants ris perle.
Voila la femme,--je me trompe,--voila la mode.
La femme n'etait pas voilee; mais elle jouait si bien de l'eventail
avec son ombrelle, qu'on ne pouvait pas voir sa figure. C'etait bien
dommage, car c'etait une femme fort agreable, sinon fort jolie. Un
menton trop accuse, mais une bouche charmante. Et des dents! Octave de
Parisis lui trouvait les plus beaux yeux du monde; par malheur pour
moi, elle ne me regardait pas avec ces yeux-la, aussi je me contente
de dire qu'elle avait des yeux temperes--dix degres au-dessus de
zero.--Sans doute Octave de Parisis faisait monter le thermometre a la
chaleur des tropiques.
D'ou venait cette fraiche creature? J'en suis bien fache pour
le faubourg Saint-Germain, mais elle ne venait pas du faubourg
Saint-Antoine. "Savez-vous pour qui, dit un des deux ministres, cette
femme qui est descendue de voiture avenue d'Antin s'egare sous ces
arbres?--La belle question! C'est pour vous.--Non, je crois que c'est
pour vous. Vous la connaissez bien? C'est Mme de ----.--Elle savait
donc que vous veniez ici?--Non! Je l'ai rencontree tout a l'heure en
voiture."
La dame regardait a la derobee les deux amis et paraissait inquiete.
Elle s'eloigna un peu. Avait-elle peur d'etre reconnue? Se promenait-
elle pour l'un d'eux? Alors, pourquoi l'autre restait-il la?
Le duc d'Aiguesvives se rappela que la veille il avait ete fort
brillant au concert des Champs-Elysees, dans le groupe de la dame. Il
avait raille avec tout l'esprit de Lauzun les femmes embeguinees dans
leur vertu, les comparant a ces respectables interieurs de chateaux
gothiques ou les araignees font la toile de Penelope.
Il ne lui parut pas douteux que la dame ne vint pour lui. Mais l'autre
ministre etranger etait un fat qui s'imaginait toujours qu'un homme du
Sud avait pour lui toutes les blondes. "Tout bien considere, dit-il,
elle est la pour moi."
Mais le duc d'Aiguesvives ne fut pas convaincu. "Non, mon cher, c'est
pour moi qu'elle est venue, et vous etes trop galant homme pour ne pas
me dire adieu.--Je vous dis que je l'ai vue en voiture, elle m'a souri
adorablement. Je vois bien qu'elle veut me parler.--Eloignez-vous par
l'avenue Montaigne; des que vous ne serez plus la, je reponds qu'elle
viendra droit a moi.--Mais c'est une tyrannie!--Vous avez des
illusions, mon cher; moi, je n'en ai pas.--Pile ou face a qui s'en
ira?--Eh bien! jetons en l'air un louis.--Face!" s'ecria le duc
d'Ayguesvives.
Des que le louis fut a terre, les diplomates se baisserent tous les
deux.
Or, pendant qu'ils gagnaient ou perdaient ainsi Mme de ----, le duc de
Parisis etait arrive sur le champ de bataille et avait offert son bras
a la jeune femme. "Eh bien! dit le duc d'Ayguesvives, il parait que
c'est le duc de Parisis qui a gagne?"
XIV
LA FEMME DE NEIGE
C'est du Nord que nous viennent aujourd'hui les femmes romanesques.
Combien d'histoires invraisemblables, depuis vingt ans, la destinee
s'est complu a ecrire de sa plume d'or ou de fer, qui avaient pour
heroines des Danoises, des Norvegiennes, des Russes ou des Polonaises!
Ce ne sont pas toujours des anges de beaute, mais enfin ce sont des
femmes: plus d'une d'entre elles, d'ailleurs, a sa beaute originale.
Celles qui ne sont pas jolies ont encore une saveur de terroir, je ne
sais quoi qui rappelle la perce-neige. Le soleil ne produit que des
merveilles, tout ce qu'il touche devient or, mais les femmes dorees
n'ont plus ce charme penetrant, cette douceur fuyante, cette
morbidesse corregienne des femmes qui ont hante la neige.
Octave rencontra un soir au concert des Champs-Elysees une jeune
femme, grande et blanche, un peu penchee par la reverie, qui se
promenait seule. Tout le monde la remarquait et jasait sur elle. Les
hommes du controle avaient chuchote en la voyant passer, mais ils
n'avaient ose lui dire de rebrousser chemin, sous pretexte qu'elle
n'avait point de cavalier ou de suivante. Sa fierte native leur
imposait silence.
M. de Parisis etait dans un groupe de jeunes femmes railleuses du beau
monde, qui se vengent le plus souvent par l'intemperance de la langue
des temperances du coeur. On se moquait beaucoup de la jeune femme
grande et blanche. "C'est le roseau pensant de Pascal, dit une femme
savante.--C'est une femme qui nous vient des pays brumeux, voila
pourquoi elle s'est habillee d'un fourreau de parapluie.--Blanche
comme le marbre, une vraie figure a mettre sur un tombeau.--Quand on
pense qu'elle vient ici pour chercher un homme, mais ses yeux sont
deux lanternes sourdes.--Si Debureau etait ici enfarine, ce serait
bien son homme.--Son homme! dit Octave en se levant, ce sera moi."
On partit d'un eclat de rire. "Vous! vous faites donc vigile et jeune
maintenant.--Non! mais il y a si longtemps que je fais le mardi gras
avec des Parisiennes dont je sais le refrain, que je suis curieux
d'entendre une autre chanson."
Et il alla bravement a rencontre de l'inconnue. M. de Parisis etait de
ceux qui savent si bien la langue de l'esprit humain, qu'il ne disait
jamais une betise. Aussi nul ne savait mieux aborder une femme
inabordable. La plupart se brisent aux recifs ou se font mitrailler
par l'ennemi; mais il arborait si a propos son drapeau, et montrait
des manoeuvres si savantes qu'il n'echouait jamais.
Il rencontra l'etrangere. "Madame, permettez-moi de vous offrir mon
bras."
La jeune femme s'arreta avec surprise et voulut passer outre sans
repondre; mais en voyant le grand air de M. de Parisis, elle lui dit
en adoucissant sa colere subite: "Monsieur, je n'ai pas l'honneur de
vous connaitre.--Et moi, madame, dit Octave avec un gai sourire qui
montrait jusqu'a son coeur, c'est precisement parce que je n'ai pas
l'honneur de vous connaitre que je vous offre mon bras."
La jeune femme obeit involontairement, subjuguee par la volonte
d'Octave. "Je ne comprends pas bien, dit-elle; vous voyez que je suis
etrangere! je croyais savoir le francais, mais vous avez a Paris de si
etranges facons de traduire les choses, que je ne suis pas familiere a
votre grammaire.--Vous ne sauriez que quatre mots de francais que je
vous comprendrais. Il y a la langue des esprits superieurs qui se
parle par les yeux, par le sourire, par la raillerie, par toutes les
evolutions, par toutes les eloquences de l'ame; cette langue-la, vous
la savez mieux que moi, parce que vous etes une femme et parce que
vous etes etrangere.--Parce que je suis une femme, peut-etre; mais
pourquoi parce que je suis une etrangere?--Ne confondons point. Il y a
des etrangeres qui restent chez elles, tant pis pour celles-la; mais
il y a des etrangeres qui restent a Paris, ce sont nos maitres, j'ai
failli dire nos maitresses.--Vous voyez que vous-meme vous n'etes pas
sur de bien parler.--En un mot, la femme du Nord ou du Midi, la femme
du Nord surtout, qui ose s'aventurer a Paris, n'y vient que parce
qu'elle est sure d'elle-meme, sure de sa force, sure de son esprit,
sure de sa domination. Voila pourquoi vous etes venue a Paris, madame,
voila pourquoi vous comprenez.--En verite, monsieur, le serpent ne
sifflait pas de plus jolis airs a Eve. Je m'appelle Eve, mais je ne
suis pas du Paradis. On me nomme la Femme de Neige: je ne veux pas
voir le soleil. Adieu, monsieur. Maintenant que nous nous connaissons,
adieu."
Mme Eve degagea lestement son bras et s'inclina vivement avec une
imperceptible moquerie. C'etait tout juste au moment ou Octave passait
devant le groupe d'ou il s'etait detache pour aller a l'abordage. Il
ne voulait pas echouer, surtout devant de pareilles spectatrices. Sans
s'emouvoir le moins du monde, il prit doucement et fermement l'autre
bras de Mme Eve. "Ce n'est pas tout, lui dit-il, j'ai commence une
phrase, permettez-moi de l'achever.--J'ai peur que votre phrase ne
soit comme ma robe a queue, une periode a perte de vue. C'est egal, je
vous ecoute; nous allons nous compromettre tous les deux, mais enfin,
comme je n'ai peur que de moi-meme, parlez."
Et il parla. Et il parla si bien, et il parla si mal, qu'au second
tour la Femme de Neige etait conquise; c'etait la premiere fois qu'une
langue doree resonnait jusqu'a son coeur.
M. de Parisis avait le grand art de verser le sentiment au bord de la
coupe. Sa raillerie meme le servait, il se moquait de tout, hormis du
coeur; il jouait la comedie de l'amour en comedien convaincu. Et que
de force dans son jeu! Je ne parle pas seulement des eloquences de
l'esprit, mais de celles du regard et de la voix, mais de celles de
la main. A tout propos, pour convaincre une femme, il lui prenait
la main, et avec tant de douceur et tant de magnetisme, qu'il
communiquait comme par magie son ame et son amour. Je dois dire que
sa main, d'un admirable dessin, etait tout a la fois fine et forte.
C'etait la main de Leonard de Vinci qui brisait un fer a cheval,
qui soulevait une femme comme une plume au vent et qui denouait une
chevelure pour s'y egarer avec la legerete d'un enfant.
Au troisieme tour, Octave vint s'asseoir avec elle en face du groupe
ou on commencait a ne plus douter de son triomphe. "Vous etiez tout
a l'heure avec ces dames, dit la jeune femme; que vont-elles
dire?--Beaucoup de mal de vous et de moi. Aussi demain, le sort en est
jete, vous serez celebre a Paris; apres demain, tout le monde voudra
vous connaitre; dans huit jours, chacun se racontera une histoire qui
ne sera pas vraie.--Que voila une jolie perspective!--Soyez de bonne
foi, vous n'etes pas venue a Paris pour autre chose. Etre le roman,
la chronique, l'heroine, la lionne, ne fut-ce que pendant une heure,
c'est avoir sa part de royaute. Or, qu'est-ce que la vie sans cela?--A
votre point de vue, dans l'horizon parisien, ce qui prouve que
vous n'entendez rien aux choses de coeur.--Moi! se recria Octave;
voulez-vous partir pour Christiania? J'irai avec vous m'exiler dans le
bonheur au fond d'une villa rustique, sous les trembles argentes,
foulant du pied l'herbe vierge ou la neige immaculee."
Mme Eve etait--naturellement--une femme romanesque qui aimait tout,
qui fuyait tout, qui courait a tout; une de ces ames inquietes qui ont
soif de l'ideal, qui se brisent au reel; tantot amoureuses du bruit,
tantot eprises du silence; tantot curieuses et soulevant leur masque,
tantot repliees sur elles-memes et pleurant jusqu'aux peches qu'elles
n'ont pas commis.
La femme de Neige comprit que M. de Parisis avait, comme elle, une
imagination ardente et courant a tous les horizons, emportant en
croupe l'illusion et le desenchantement tout a la fois. Ce qu'elle
cherchait sans l'avouer, c'etait moins un homme pour aimer son corps
que pour promener son ame dans tous les labyrinthes de la passion.
Cette Eve etait curieuse comme Eve.
On jouait la marche du _Tannhauser_. "Aimez-vous la musique allemande?
demanda-t-elle a Octave.--Oui, repondit-il, j'aime la musique de
l'avenir comme la musique du passe; j'aime la musique francaise comme
la musique italienne. D'ailleurs, la musique, comme l'amour, n'a pas
de patrie. Comment voulez-vous marquer des frontieres a l'oiseau qui
vole et au vent qui passe? Qui m'eut dit que ce soir a dix heures
je serais violemment et eperdument amoureux d'une Norvegienne?
--Eperdument, violemment, ces deux adverbes-la font admirablement,
dirait une Francaise.--Oui, madame, ne riez pas. Et remarquez bien
qu'un amour qui eclate comme aujourd'hui sur les airs de Verdi, de
Wagner et de Gounod, ne peut pas mourir demain. Tant que ces airs-la
chanteront dans mon ame ou autour de moi, je vous aimerai. Par exemple,
cette valse de _Faust_ que nous entendons la, qu'on vient de commencer,
c'est la premiere fois que je la trouve si belle, parce qu'elle traduit
soudainement toutes les emotions de mon coeur. Je sens que Marguerite
est la et qu'elle me fait monter au septieme ciel par les spirales
inouies des architectures aeriennes."
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