Les grandes dames
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Mais rien n'avait change autour d'elle. Elle leva la tete: la Vierge
de Perugin la regardait toujours avec le meme sourire.
Elle dit adieu a Octave. "Nous ne nous reverrons jamais!"
murmura-t-elle en se cachant. "Nous ne nous reverrons jamais!" dit
Octave qui ne voulait pas contrarier les femmes.
La duchesse avait repris son grand air, sa dignite romaine, sa
severite heraldique. En se voyant passer dans le miroir de Venise,
elle se reconnut telle qu'elle etait avant sa chute.
Mais en se voyant passer dans son ame, elle ne se reconnut pas!
VII
LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA
Le duc de Parisis se consolait facilement du chagrin qu'il faisait aux
femmes. Il detournait la tete de la femme qui pleurait pour ne voir
que celle qui souriait.
Il ne croyait pas aux esprits, mais il y faisait croire. Ecoutez cette
histoire.
Parce qu'on n'entendait plus parler de M. Home, parce que M. Victorien
Sardou avait retourne le portrait de Swedenborg sous celui de
Beaumarchais, on disait que les esprits etaient remontes dans les
deux. Mais le royaume des esprits descend de plus en plus sur la
terre; son premier departement est Paris, ou il y a des ministres des
deux sexes.
L'action ne se passe pas dans la Foret-Noire, mais dans un fort bel
hotel de la Chaussee-d'Antin. Quoi que Saint-Simon put en dire, les
hotels de la Chaussee-d'Antin sont fort bien hantes. En depit de
l'ecole romantique, les maisons qui tronent dans la rue de Provence,
dans la rue de la Victoire, dans la rue Neuve-des-Mathurins, voient
monter et descendre dans leurs escaliers un assez joli nombre de
drames romantiques et de ballades a la lune.
J'arrive a l'histoire de ma beaute "pale comme un beau soir d'ete."
C'est une fille de bonne maison,--air candide, esprit malin.--Ses
parents la voulaient marier. La delicieuse enfant declina le mari.
Mais a quoi donc revent les jeunes filles, si ce n'est a se marier?
La mere prit sa fille a part et lui dit: "Nous voulons ton bonheur,
d'ou qu'il vienne; mais un mari ne t'enleverait pas a notre amour en
te prenant dans ses bras. Je me suis donnee a ton pere et n'en suis
pas plus malheureuse. Veux-tu donc te donner au diable?"
Le pere tint le meme discours que la mere; l'epoux parla comme
l'epouse; mais il ne vint qu'un sourire sur les levres de la belle.
"Pourquoi ce sourire? dirent ensemble M. et Mme de Canillac.--C'est
que j'aime quelqu'un, repartit la jeune fille en prenant son air le
plus grave et le plus mysterieux. C'est que j'aime quelqu'un qui n'est
pas votre protege, comme est M. de Terray, ou M. de Mortagne, ou M.
de Langeac. Vous ne connaissez pas celui que j'aime! Je vous dirai un
jour ce qu'il est. D'ici la, ne cherchez pas a tromper ma destinee
avec un autre.
Mais le pere et la mere etaient inquiets. On voulut forcer enfin la
jeune et belle mysterieuse. "Ne pouvez-vous nous montrer celui que
vous aimez et qui vous aime?" La mere supplia, le pere fit mine
d'ordonner, les amis questionnerent malicieusement. Julia resta encore
quelque temps sans repondre; elle refusait de s'amuser au Bois, aux
soirees, aux bals, aux courses. Un beau soir,--car les soirs sont
eternellement beaux qui parlent d'amour,--Julia repondit avec
assurance et sans rougir: "Vous le saurez, ce secret; j'aime un beau
gentilhomme du siecle de Louis XV; il est colonel d'un regiment du
roi; il a gagne la bataille de Fontenoy; son ame est elevee, ses
manieres sont chevaleresques, sa parole est eloquente a mon coeur.
Mais il est aussi discret que glorieux, et il ne veut m'apparaitre
qu'aux instants ou je suis seule; alors je puis le contempler dans
l'ideal, l'entendre dans le reve, l'aimer dans l'inconnu, l'adorer
dans l'impossible."
On jugea que tout cela etait un peu trop fou. On appela Victorien
Sardou, qui repondit: "Je suis revenu de l'autre monde; mon esprit a
tue les esprits. Beaumarchais a decide que je me moquais de lui et que
ma plume n'avait pas besoin de sa main pour la conduire."
On appela M. Home, _Ecce homo_, mais celui-ci demanda a s'enfermer une
nuit avec la jeune spirite, pour voir de pres ses belles visions. M.
Home etait marie: on l'envoya passer la nuit avec sa femme.
La mere, qui ne dormait plus des songes de sa fille, se resigna a
veillera la porte de la chambre aux visions. On prit gaiement le the
en famille, selon la coutume. A onze heures, la jeune fille fit un
joli baillement et alluma sa bougie. "Bonsoir, papa; bonsoir, maman."
On lui souhaita la bonne nuit. Elle ferma la porte. La mere mit son
fauteuil devant le seuil et attendit. Une heure se passa dans le
silence. Quand sonna minuit, on entendit un bruit, _le bruit dans le
mur_, comme disent les legendes. La mere voulut entrer, mais refrena
sa curiosite. Elle ecouta des deux oreilles en ouvrant la bouche.
Ce qu'elle entendit, ce fut presque le duo de _Romeo et Juliette_.
"C'est vous, mon inconnu?--C'est vous, ma bien-aimee?--Comme je vous
attendais.--Mais, depuis hier, je ne vous ai pas quittee.--Oui, mais
vous etiez invisible et j'aime a vous voir.--Aussi me suis-je decide a
vous apparaitre une fois encore. Que vous etes belle, Julia!--Oh! mon
Dieu! vous avez eteint la bougie.--Mon adoree! je suis un pur esprit
et mon baiser ne vous touchera pas.--Mais vous m'avez touche la
main.--C'est la force de l'illusion.--Ciel! vous m'avez embrassee..."
Un soir, au moment que les meres de famille appellent le moment
critique, la mere de Julia entra subitement dans la chambre de Julia.
"Qu'ai-je entendu, mademoiselle?--Maman, c'est l'Esprit."
On alluma la bougie,--et on vit qu'on ne vit rien. La mere courut a la
fenetre, quoiqu'il n'y eut pas de balcon; elle courut a la cheminee,
quoiqu'il n'y eut pas de truc a la Richelieu. Elle ne vit que la nuit
et n'entendit que le silence! "Adieu, mademoiselle, ne revez plus tout
haut, car je suppose que vous faisiez par desoeuvrement les demandes
et les reponses."
La mere se remit dans son fauteuil. Mais le joli duo recommenca. Et
sur une gamme plus vibrante. "Julia, comme vous etes belle dans la
nuit!--C'est pour me dire cela que vous avez eteint la bougie!--Julia,
comme je vous aime!--Mais, monsieur, vous avez beau dire que c'est une
illusion, je sens bien votre main sur mon coeur...."
La mere reparut. Meme comedie. La belle etait seule. "Mademoiselle, il
y a ici quelqu'un.--Oui, maman quelqu'un d'invisible qui ne se montre
a moi que si je suis seule.--Ce sont des contes." Et la mere se remit
a chercher et ne trouva personne.
Le lendemain, on fit venir quatre medecins, qui deciderent que le
coeur de Julia etait a gauche et que la paix du monde etait troublee
par les petits esprits. Les grands medecins sont de grands politiques.
Ce texte aurait besoin d'etre illustre par la gravure pour devenir
plus lumineux, ou plutot cette taille-douce aurait besoin d'explication.
EXPLICATION DE LA GRAVURE.
L'hiver passe, j'ai rencontre Mlle Julia a un bal d'ambassade. Elle a
valse trois fois avec un sceptique qui lui offrit de faire parler les
esprits: c'etait M. Octave de Parisis.
DEUXIEME EXPLICATION DE LA GRAVURE.
Mlle Julia aune femme de chambre qui couche dans son cabinet de
toilette. Cette femme de chambre a l'art mysterieux d'introduire les
esprits.
COMMENTAIRE RISQUE.
Le cabinet de toilette de Julia a deux portes: la premiere est une
porte sous tenture qui ne crie pas sur ses gonds, une vraie porte
d'amoureux; celle-la vient dans la chambre de Julia; la seconde est
une porte toute simple qui donne sur l'escalier de service.
Les esprits ne sont pas humilies de passer par la, meme quand ils se
donnent la figure du duc de Parisis.
VIII
LA SOLITUDE DE VIOLETTE
Cependant Violette ne s'acclimatait pas a Pernan.
Avec sa fievre, son amour, son repentir, elle ne pouvait vivre dans
cette solitude rustique ou sifflait gaiement le merle, ou chantait
amoureusement le rossignol. Pour la paix des champs, il faut la paix
du coeur. Violette n'entendait ni le merle ni le rossignol. Elle
ecoutait pleurer les brises et sangloter les fontaines.
A quelques pas du chateau, Mlle Hyacinthe la surprenait tous les
soirs, abimee dans ses reveries, assise au bord d'un ravin profond,
qui etait l'image de la mort par ses roches brisees, ses cavernes
profondes, ses ronces brulees, veritable refuge des oiseaux de nuit.
Quand, le soir, Violette n'etait pas penchee dans l'escarpement du
ravin, elle etait au cimetiere, croyant prier pour sa mere, mais
priant pour elle-meme.
Le matin, il semblait qu'elle reprit du coeur a la vie. Elle se jetait
sur les journaux, qui lui parlaient de Paris, comme si chaque gazette
devait lui apporter un peu de cette douce poussiere qui avait couvert
ses pantoufles rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, ou ses bottines
mordorees avenue d'Eylau, pres de l'hotel d'Octave.
Comme les journaux parlaient souvent du duc de Parisis, c'etait pour
elle comme un coup de soleil quand ce nom rayonnait sous ses yeux.
Elle savait sa vie, elle devinait ses aventures; mais c'etait surtout
les lettres de la comtesse d'Antraygues qui le representaient dans ses
folies, Comme elle avait toujours ete serieuse, meme dans sa
mascarade de trois mois, comme elle etait devenue plus serieuse, elle
s'affligeait de toutes les folies d'un homme doue pour les grandes
choses, qui trahissait son nom et son avenir; mais elle ne desesperait
pas, disant toujours qu'il prendrait de fieres revanches.
On se rappelle que Mme d'Antraygues avait demande vingt mille francs a
Violette. Violette s'etait empressee d'etre agreable a son amie, tout
en lui rappelant qu'elle s'ennuyait beaucoup de ne pas la voir. Un
jour, a l'heure du dejeuner, Mme d'Antraygues arriva bruyamment.
Alice avait remplace la gaiete par le bruit, comme font toutes
celles qui ne veulent pas se repentir et qui refusent de voir leurs
blessures. La comtesse trouva Violette bien changee, mais plus belle
encore, si la beaute est une expression divine. Le marbre en est la
plus belle traduction; a-t-il besoin des tons roses de la vie pour
charmer les yeux du corps et les yeux de l'ame? Violette avait perdu
a jamais la fraicheur des jeunes annees; mais dans cette figure plus
accentuee et plus pale, la vraie femme s'exprimait mieux encore. Et
puis ses beaux yeux--ciel profond--n'avaient-ils pas une eloquence
plus penetrante? "Comme vous etes devenue belle!" dit Alice en
embrassant Violette. Violette presenta sa jeune amie a la comtesse:
"Si vous voulez voir la beaute sur la terre, la voila! dit-elle avec
l'accent de la verite."
Mlle Hyacinthe n'etait pas precisement l'ideal de Phidias ni de
Raphael--ni de Jean Goujon, ni de Prudhon,--mais elle avait la beaute
agreste et simple qui ne connait guere la mode et que la passion n'a
pas consacree encore: on peut dire qu'elle s'habillait de son charme
et de son sourire.
On dejeuna avec une gaiete melancolique, on se promena dans la
campagne et par les jardins du chateau, on visita l'eglise, on alla
gouter dans une tour en ruines. Le soir, les trois femmes etaient
heureuses par l'amitie.
Toutes les trois adoraient la musique. On veilla jusqu'a minuit, les
mains sur le piano, caressant tous les airs aimes, evoquant le genie
de tous les maitres. La vraie musicienne etait Mlle Hyacinthe.
Violette jouait mal et Mme d'Antraygues avait plus de brio que de
sentiment. "Vous rappelez-vous? dit Alice a Violette, vous m'avez dit
que M. de Parisis vous avait appris la valse de _Faust_?--Si je me
rappelle!" dit-elle en palissant.
Et elle joua la valse de _Faust_--elle qui jouait mal--comme Gounod la
joue lui-meme, avec toutes les eloquences du coeur et de la passion!
IX
LES DEUX COUSINES
Le lendemain, les trois amies eurent une visite tout a fait
inattendue: le duc de Parisis, qui etait venu avec d'Aspremont et
Monjoyeux passer quelques jours au chateau de Parisis.
Octave voulait revoir tout a la fois Genevieve et Violette. Il savait
que les deux cousines etaient devenues deux amies. Quoi-qu'il fut
emporte par l'amour--vers l'une et vers l'autre--il se promettait de
n'etre plus pour elles qu'un ami.
Il etait d'ailleurs venu a Parisis avec son ami Violet-le-Duc, pour
commencer la restauration du chateau dans le plus pur style Louis XII.
Monjoyeux et Saint-Aymour l'accompagnaient. A tout autre moment, il
eut eprouve une vraie joie a ce travail qui allait remettre en toute
splendeur une des plus curieuses seigneuries feodales; mais une
tristesse profonde envahissait son coeur. C'est qu'on ne batit ou
qu'on ne restaure un chateau que pour une femme aimee, c'est que
Parisis pressentait que la femme aimee ne viendrait pas habiter son
chateau.
Sa premiere visite fut pour Mlle de La Chastaigneraye. Elle n'avait
pas varie dans son idee, elle voulait qu'il epousat Violette. Elle
l'accueillit avec une douceur d'ange: mais elle cacha si bien son
coeur, que son cousin s'imagina qu'elle ne l'aimait plus.
Aussi ce fut une simple visite de ceremonie ou on parla de tout,
hormis de soi-meme. "J'espere bien, mon cousin, dit Genevieve, que
vous irez voir Violette a Parnan.--Oui, ma cousine," dit Octave,
croyant raviver la jalousie de Genevieve.
Mais elle fut impassible, comme si elle habitait desormais d'autres
regions. Elle lui dit d'ailleurs une fois encore qu'elle s'etait
tournee vers Dieu et qu'elle allait se retirer du monde. "Grand
Dieu! se recria Parisis, mais ou irez-vous donc?--Dans une solitude
sanctifiee par les prieres. Ici, quoi que je fasse, j'habite une
solitude toute profane. Voyez ces tableaux, voyez ces livres, voyez ce
piano, voyez cette harpe; je ne suis pas de celles qui se resignent
sans avoir sous les yeux l'exemple de toutes les resignations.--Ma
cousine, dit Parisis, vous avez marche ce matin sur des asphodeles
ou des soucis. Je reviendrai bientot, si vous voulez arracher les
mauvaises herbes qui poussent sous vos pieds.--Revenez, mon cousin;
pour moi, des qu'on travaillera a la restauration de Parisis, j'irai
vous voir si je ne suis pas partie."
Octave etait alle voir Violette le lendemain. Il trouva la meme
figure, la meme douceur, mais la meme indifference bien jouee. Il
voulait railler un peu; mais la triste expression qui s'etait gravee
profondement sur la figure de Violette arreta la raillerie sur ses
levres.
Mme d'Antraygues lui prit le bras et l'entraina sous les arbres.
"Cette pauvre Violette, lui dit-elle, savez-vous qu'elle en mourra? Je
vous ai deja averti.--Ou avez-vous vu des femmes mourir de chagrin?--A
Paris et en province, mon cher. Moi qui vous parle, je mourrai de
chagrin, mais passons. J'etais venue pour embrasser Violette et
repartir aussitot; je suis si malheureuse de son malheur, que je vais
rester avec elle toute une semaine. On ne se console d'un amour que
dans un autre amour: Violette n'en aimera pas d'autre que vous. Mais
peut-etre la consolerai-je, moi! car si l'amitie console de l'amour,
c'est l'amitie d'une femme, surtout quand cette femme est amoureuse
dans la meme paroisse. O monstre aux griffes roses!--Bouche de femme,
paroles perdues! dit Octave dans une fumee de cigare.--Vous vous
imaginez peut-etre que vous ne laissez tomber de vos levres que des
paroles de votre Evangile, o don Juan de Parisis! Je vous le dis encore,
rien ne consolera Violette de vous avoir trouve et de vous avoir perdu."
X
LE CHATEAU DE CARTES
Octave causa avec Violette apres avoir cause avec Alice. Ils etaient
seuls dans le salon; la comtesse avait entraine Hyacinthe.
Apres un silence, Violette dit en regardant Octave: "Cela me fait tant
de mal de vous voir, que j'eprouve un etrange contentement; arrangez
cela comme vous pourrez.--Si vous m'aimiez encore, je dirais que vous
etes heureuse parce que vous etes malheureuse; c'est inexplicable,
mais cela est, parce que l'amour est une douleur, est une volupte."
Violette retint un soupir: "_Si je vous aimais encore!_ vous avez
raison; je ne vous aime plus. C'est une bouffee du passe qui me
revient jusqu'au coeur; grace a Dieu, je suis delivree de toutes ces
angoisses."
Violette reprit le masque de la serenite. Octave lui saisit la main;
mais elle cacha si bien son emotion qu'il jugea que, pareille a
Genevieve, elle n'avait garde de l'amour que le souvenir.
La conversation changea de theme. On parla de la vie rustique et des
joies innocentes qu'elle donne au coeur; on ouvrit une parenthese sur
Paris, mais Violette la ferma bien vite. Octave tenta de lire l'avenir
de Violette par ce qu'elle disait ou par ce qu'elle ne disait pas;
mais il ne vit que des nuages.
La nuit etait venue peu a peu. Violette se leva pour se rapprocher de
la fenetre. Octave la suivit. "Je vais partir," lui dit-il. Ce simple
mot tomba dans le coeur de Violette comme le glas de la mort. Il lui
sembla que c'etait la derniere fois qu'elle voyait Parisis.
Parisis! l'amour et la mort dans sa vie; Parisis! tout ce qu'elle
avait aime depuis qu'elle n'aimait plus que lui. "Vous allez partir!"
repeta-t-elle d'une voix lente et triste. Elle regarda Octave qu'elle
ne voyait plus bien.
Tout a coup, rejetant tout cet attirail de pieux mensonges qui voilait
son coeur, elle se jeta dans ses bras et elle eclata en sanglots.
"Violette, ma Violette, dit-il doucement, pourquoi pleures-tu? je
t'aime!--Oh! dis-moi cela encore; je veux mourir, mais je veux mourir
avec ce mot dans le coeur. Dis-moi encore que tu m'aimes!--Tu le sais
bien!"
Octave entendait a peine Violette, tant ses paroles etaient coupees
par les sanglots. "Mais je t'ai toujours aimee, ma Violette! Avant de
te voir, je n'aimais pas, je ne cherchais que des aventures! Avec toi
j'ai trouve mon coeur."
Et ainsi ils se dirent les choses les plus tendres et les plus senties.
Tous les deux obeissaient a une de ces expansions qui jettent deux
coeurs, deux ames dans la meme pensee. C'est l'amour a sa supreme
periode. Quand il a hante ces divins sommets, il s'est epuise a demi,
il retombe de ses aspirations, il retrouve la terre et regrette le
ciel. Mais le ciel n'est pas la patrie des hommes ni des femmes, meme
quand ils sont amoureux.
Violette retomba sur la terre, Il lui sembla qu'elle avait donne tout
le feu de sa vie dans ce divin embrassement, son coeur battait a se
briser, la fievre l'avait envahie, le reve brulait son front. "Adieu,
Octave! lui dit-elle tristement.--Adieu! je ne comprends pas. Je ne
veux pas comprendre," murmura-t-il.
Il tenta avec toutes ses graces irresistibles de perpetuer cette
minute d'amour. Rien ne lui coutait, pas meme le mensonge. Il etait de
bonne foi avec Violette, puisqu'il venait de retrouver son coeur dans
le sien. Il lui dit qu'il voulait vivre avec elle et vivre pour lui.
"Vivre pour moi, dit-il, n'est-ce pas vivre pour toi! Vivre pour toi,
n'est-ce pas vivre pour moi!" Et comme Violette semblait douter: "Tu
sais mon dedain des plus hautes ambitions; j'ai toujours dit que
l'amour etait le premier et le dernier mot de la vie. Avoir a son bras
une femme, si je l'aime et si elle m'aime, c'est avoir le souverain
bien. Nous habiterons Parisis et nous serons heureux."
Ces derniers mots, quoique bien naturellement et bien tendrement dits,
ramenerent Violette a la raison. Elle ne put s'empecher de penser
que si Octave eut parle a Genevieve, il ne lui eut pas dit: "Nous
habiterons Parisis et nous serons heureux." Elle traduisit ainsi ces
mots: "Nous serons heureux a Parisis, mais nous ne serions pas heureux
ailleurs, parce que Paris repudierait un pareil bonheur."--Non!
dit-elle, on n'est heureux nulle part avec Violette, parce que
Violette, au lieu d'apporter sa part de bonheur, n'apporterait que
les larmes du repentir.--Pourquoi le repentir? Quel est ton crime?
Maintenant que je te connais, je sais que tout cela n'etait qu'un jeu
cruel pour me punir. J'ai merite d'en souffrir, j'en ai souffert, mais
j'ai oublie."
Octave avait reprit la tete de Violette sur son coeur. Elle n'eut
pas le courage de relever la tete. Pendant cinq minutes encore, elle
continua ce doux reve d'etre aimee. "Et pourtant, murmura-t-elle, si
je voulais etre heureuse!"
Pauvre fille! elle ne savait pas que la volonte qui brave tous les
obstacles s'arrete frappee de mort devant ce chateau de cartes qui
s'appelle le bonheur.
XI
UN AUTRE BOUQUET MORTEL
On sonna a la grille du chateau. Violette eut le pressentiment que
c'etait une mauvaise nouvelle, sans doute parce que ce coup de
sonnette l'arrachait a son reve.
Deux minutes apres, le valet de chambre entrait, portant d'une main
un majestueux bouquet et de l'autre une lettre sur un plat d'argent.
"Pour moi? demanda Violette. Cela me vient sans doute de Mlle de la
Chastaigneraye.--Peut-etre, dit Octave; mais avant d'en etre bien
sure, ne vous avisez pas de respirer le bouquet; j'ai toujours peur
des roses de Tonnerre."
Violette donna l'ordre au valet de chambre d'allumer les bougies.
Pendant que le duc de Parisis regardait le bouquet avec defiance,--un
magnifique bouquet compose de fleurs symboliques,--Violette tournait
la lettre dans ses mains, tout en disant: "Ce n'est pas l'ecriture de
Genevieve!"
Elle passa la lettre a Octave. "Je ne veux ni de la lettre ni du
bouquet."
Elle allait sonner, mais Octave la retint. "Attendez donc; nous ne
sommes pas a Paris, n'allez pas desoler quelque bonne voisine de
campagne ou quelque coeur reconnaissant, car je sais que vous avez
fait beaucoup de bien dans le pays.--Mais il y a des armoiries sur le
cachet.--C'est que ce petit coin de la France est bien habite."
Violette obeit. "Si vous n'etiez pas la, je vous jure que je ne
lirais pas cette lettre." Elle lut rapidement les premiers mots et la
signature. "Voyez plutot!" dit-elle en palissant.
Elle jeta la lettre a Octave, qui la ramassa en jetant le bouquet.
Il lut ce joli compliment:
"Ma chere Violette de Parme et de Plaisance,
"Jugez de ma bonne fortune! J'achete un chateau qui fait l'oeil au
chateau de Pernan, et voila que vous habitez le chateau de Pernan.
Moi qui avais peur de m'ennuyer! Avec une voisine comme vous, je
vais devenir tout a fait Bourguignon. Je vous envoie un bouquet
cueilli par moi-meme, c'est le dessus du panier. Si vous
connaissez le langage des fleurs, vous jugerez de mon eloquence.
Quand voulez-vous souper ensemble? car enfin, il faut bien que je
vous rende, entre onze heures et minuit, un de ces festins que
vous nous donniez, au prince et a ses amis, avec toutes les graces
d'une femme qui sait bien vivre.
"Je vous baise le pied et la main.
"Marquis D'HARCIGNIES."
Octave contint sa fureur. "Violette! dit-il gravement, chaque mot de
cette lettre rentrera avec mon epee dans le corps de ce faquin.
Je garde la lettre. Demain, a huit heures, le marquis n'en ecrira
plus--de la meme main--ou, s'il en ecrit encore, ce ne sera pas a
vous. Pas un mot de ceci."
En ce moment, le valet de chambre entra pour dire que le messager du
marquis attendait la reponse. "La reponse! dit Parisis en contenant
a grand'peine sa colere, le duc de Parisis la donnera lui-meme au
marquis avant une heure."
Le domestique sortit sans bien comprendre. "Vous voyez bien, Octave,
dit tristement Violette, que tout est fini pour moi! Je remercie Dieu
de m'avoir rouvert pendant quelques minutes cette porte du paradis
ou je vous ai retrouve, mais c'est mon dernier moment. D'ailleurs,
croyez-le bien, une fois hors de cette ivresse, je serais revenue a ma
pensee de tous les instants: il faut que vous epousiez Genevieve.--Il
faut que je vous venge, voila toute ma pensee. On m'a dit que le
prince etait chez le marquis, il lui servira de temoin, j'imagine.
Je veux que le prince dise tout haut la verite, devant le marquis et
devant mes temoins; il faut qu'il jure qu'il n'a pas ete votre amant."
Mme d'Antraygues et Hyacinthe survinrent alors. Violette pria sa jeune
amie de se mettre au piano. "Oh! le beau bouquet! s'ecria la comtesse
en se penchant pour ramasser les fleurs symboliques du marquis
d'Harcignies.--Chut! dit Octave en donnant un coup de pied dans
le bouquet, ce sont des fleurs empoisonnees.--Des fleurs
empoisonnees!--Oui, dit Violette. Vous vous rappelez le bouquet de
roses-the qui a failli tuer Genevieve? Eh bien! il y avait moins
de poison dans ces fleurs-la que dans celles que vous voyez sur ce
tapis."
Mlle Hyacinthe, heureuse de sa promenade avec Alice, faisait retentir
le piano des airs les plus vifs d'Offenbach, ce maestro de l'imprevu
qui traduit quelquefois en francais l'esprit railleur de Henri Heine.
Quand Octave rentra a Parisis, il dit a Monjoyeux et a d'Aspremont
qu'il lui fallait un duel pour le lendemain a huit heures. Il raconta
l'histoire du bouquet symbolique. D'Aspremont et Monjoyeux allerent
vers minuit chez le marquis pour lui infliger une lettre d'excuses.
Mais M. d'Harcignies, apres avoir pris la plume, la jeta en disant:
"J'aime mieux me battre."
Le lendemain, a huit heures, comme Octave l'avait dit, le marquis
d'Harcignies payait cruellement ses impertinences bien naturelles.
Mais en ce monde, il y a toujours quelqu'un qui paye la dette des
autres. Octave croyant frapper a la main, frappa au coeur.
Le prince Rio prit son ami dans ses bras et dit avec amertume qu'il
n'y avait pourtant pas de quoi tuer un si galant homme.
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