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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les grandes dames

A >> Arsene Houssaye >> Les grandes dames

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..._Le sentiment est tout, le reste n'est que fumee nous voilant
l'eclat des cieux._


Toutes les tristesses ont assailli mon coeur: Ma pauvre tante
Regine est morte. J'ai respire des roses: elles etaient
empoisonnees! J'aime Octave: il aime Violette! Tu vois bien que
Dieu seul est mon avenir.

Si tu savais comme Champauvert est devenu desole. Tout ce qui
riait autrefois pleure aujourd'hui. Hate-toi de me trouver
un refuge a Paris; si je restais ici huit jours de plus, j'y
resterais toujours, mais a cote de ma tante Regine.

J'ai tout dispose pour mon depart, j'irai aujourd'hui faire mes
adieux a La Roche l'Epine, au tombeau de mon pere et de ma mere.

A bientot; je t'embrasse, aime-moi toujours et ecris-moi bien
vite.

GENEVIEVE DE LA CHASTAIGNERAYE.

P.S. Je ne te parle pas de Violette. Je t'ai deja ecrit toute
l'histoire du proces. Violette est aussi triste que moi. Il y a
des jours ou je la hais. C'est elle qui m'a pris mon bonheur. La
pauvre fille! ce n'est pourtant pas sa faute. Si tu savais comme
elle essaie de racheter cela! Elle fait tres bonne figure a
Pernan. On ne s'imaginerait jamais en la voyant qu'elle a e
la mode parmi les filles perdues. Depuis qu'elle a repris son
attitude et son expression, c'est un ange de douceur, mais c'est
aussi un ange de beaute; est-il possible qu'elle soit la fille de
cette malheureuse femme!

J'oubliais de te dire que si je me refugie au couvent, c'est
aussi pour elle; car tu as beau me dire que je suis folle, Octave
epousera Violette des que j'aurai disparu de ce monde, elle l'aime
et il l'aime.

Et meme, s'il ne l'aimait plus, pourrais-je epouser Octave en face
de cette pauvre fille eploree qui s'est perdue pour lui?


Mme de Fontaneilles repondit par ces lignes:

Tu es a moitie folle, tu ne verras jamais le monde comme il est,
ma chere reveuse. On n'epouse pas sa maitresse quand on s'appelle
le duc de Parisis, et quand on a une maitresse qui s'appelle
Violette. Je t'ai dit tout cela. C'est egal, comme tu deviendrais
tout a fait folle dans ta solitude de Champauvert, je t'ai cherche
une cellule bien capitonnee avec une fenetre ouverte sur de grands
arbres, a cinq minutes de chez moi. A ton arrivee, tu descendras
chez la duchesse de Hautefort.

Pauvre coeur malade! il faut te guerir, Dieu sera ton medecin.

Je baise tes beaux yeux noirs et tes adorables cheveux blonds.

ARMANDE DE FONTANEILLES.

Violette ecrivait alors ceci a Mme d'Entraygues:

Vous m'avez ecrit des lettres si tendres dans ma prison, que je
voudrais pleurer dans vos bras et y pleurer longtemps. Helas! en
quittant la prison d'Auxerre, je suis rentree dans une autre: la
prison du remords et du repentir, d'ou je ne sortirai jamais. Je
suis bien malheureuse. Vous oubliez peut-etre, a force de gaiete,
mais, quoi qu'on fasse, le coeur est toujours triste.

Dieu est bon, pourtant, car en me condamnant a tant de lar
il m'a donne deur amies: vous, ma chere Alice, et Mlle de La
Chastaigneraye, qui daigne descendre jusqu'a m'appeler sa cousine.
Oh! que c'est beau, la vertu! Je suis en adoration devant
Genevieve, ce qui ne m'empeche pas de vous aimer beaucoup.

J'ai passe quelques jours au chateau de Champauvert. Sur les
prieres de Mlle de la Chastaigneraye, j'ai fini par me dec
a venir habiter le petit chateau de Pernan, d'ou je vous ecris.
C'est triste a mourir; mais pourtant j'y suis chez moi, et
j'espere bien que vous viendrez m'y voir.

Voyez jusqu'ou va l'ingratitude! J'ai une troisieme amie dont j'ai
oublie de vous parler. C'est Mlle Hyacinthe, une jeune fille du
pays, qui me donne son sourire eternel. Je veux la bien doter et
la bien marier; mais pas tout de suite, parce que j'ai horreur de
la solitude.

Est-ce la que je vais finir mes fours, si j'ai le courage de
vivre? Le duc de Parisis vous aura dit que j'etais devenue riche
par la volonte de Genevieve. Je n'ai vas besoin de vous confier
que j'ai rendu tous les bijoux et que j'ai renvoye les cent mille
francs au prince. Je croyais que te prince aurait donne cela aux
pauvres, il a mieux aime le donner a une danseuse.

J'ai aussi ma volonte: je veux que le duc de Parisis epouse
Genevieve. Il me semble qu'une fois marie, il sera plus loin de
mon coeur. Ah! ma chere Alice, si vous saviez comme je l'aime!

Ecrivez-moi ou venez me voir.

VlOLETTE DE PERNAN-PARISIS.

Mme d'Antraygues repondit ces quelques mots:

Oui, ma chere Violette, j'irai vous voir, car j'ai beau rire, cela
me fera du bien. Tout est triste dans l'amour. Et pourtant c'est
la meilleure chose ... quand c'est l'amour du coeur.

Puisque vous etes riche, envoyez-moi vingt mille francs. Mon
ex-mari m'a brouillee avec toute ma famille pour se venger de
n'avoir pas d'argent lui-meme, car vous savez qu'il a tout joue.

Vous comprenez bien, ma chere Violette, que j'ai accepte toutes
les clameurs de l'opinion publique; mais je ne souffrirais pas
qu'on m'accusat de vivre de mes folies. Femme perdue, c'est vrai,
mais point courtisane.

Je suis comme vous, je ne me consolerai pas. J'ai beau me dire que
la curiosite console de tout, plus je cherche et moins je trouve.

Je vois beaucoup une de vos amies d'un jour, Mlle Rebecca,
surnommee la Fille de la Bible. C'est une mauvaise comedienne;
mais c'est la plus a la mode a cette heure; elle etait
aux courses dans une daumont irreprochable. Son amant? me
demanderez-vous. Son amant s'appelle M. Tout-le-Monde. Je crois
bien que M. de Parisis lui a donne une petite clef d'argent, mais
ce n'est ni la clef de son tresor ni celle de son coeur ... vous
le savez bien.

Je vous embrasse sur vos beaux yeux bleus, des violettes dans la
rosee. Ne pleurez plus.

ALICE.




V

POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE


Ce fut avec une vraie joie que le duc de Parisis apprit le triomphe de
l'innocence de Violette. Peut-etre fut-il retourne a Auxerre pour
la ramener a Paris, s'il n'eut craint de rencontrer Mlle de la
Chastaigneraye. Et d'ailleurs qui sait si Violette eut voulu d'un
pareil compagnon de voyage, maintenant qu'elle ne parlait plus que de
se refugier en Dieu. Octave aima mieux, selon son habitude, laisser
passer les choses, trouvant qu'il avait la main trop malheureuse pour
toucher a la destinee des autres. Et puis, il aimait trop Genevieve
pour aimer assez Violette.

Il se promettait bien d'aller bientot a Champauvert sous pretexte de
travaux a faire a Parisis.

Mais il ne dominait pas sa vie aventureuse, le torrent l'entrainait
toujours, parce qu'il n'avait pas le courage de suivre son coeur.

Le duc de Parisis amenait la joie et jetait le deuil partout, on se
prenait a lui parce qu'il avait toujours le charme, parce qu'il jouait
la passion quand il etait a peine amoureux, parce qu'il entr'ouvrait
je ne sais quelle perspective toute d'or et de pourpre.

Son ami Saint-Aymour l'emmena un jour a la chasse en Picardie, au
chateau de Montreuil. Il fut tres recherche dans les chateaux voisins;
c'etait a qui lui ferait une hospitalite princiere: non seulement
on ouvrait sa maison, mais on ouvrait son coeur. Ce fut toute une
revolution dans ce pays que la passion ne hante guere, si ce n'est la
passion de l'argent.

Octave fut conduit au chateau de Beaufort, chez la duchesse de Fleury,
de la famille du Roi des Halles. Il y avait la une jeune fille,
petite-fille de la duchesse, une adorable creature, blonde et pale,
toute a Dieu, qui ne savait rien du monde, parce qu'elle ne lisait que
l'Evangile.

La premiere fois que Mlle Clotilde de Beaufort vit Octave, c'etait a
diner, un vrai diner de chateau du bon temps, ou l'on resta a
table quatre heures durant: le temps de jouer deux tragedies au
Theatre-Francais, le temps de commencer et de finir une passion au
bois de Boulogne; le temps de jouer et perdre sa fortune au club.

Octave etait a cote de Clotilde. La jeune fille croyait jusque-la que
la vie etait une oeuvre de paix et de patience dans l'esprit de Dieu,
entre une mere qu'on aime et des enfants qu'on adore. Elle ne voyait
encore le mari que comme un mythe--ou comme un nuage a l'horizon qui
lui gatait presque la serenite du ciel.

Octave fut pour elle une revelation, parce qu'il lui donna l'amour
avec ses regards magnetiques, sa voix d'or et ses contes charmants. Ce
fut comme un coup de foudre.

Vers onze heures du soir, quand tout le monde prit conge, M. de Parisis
promit de revenir le lendemain. Il s'etait pris lui-meme a ses piperies.
Mlle Clotilde de Beaumont lui apparaissait comme un doux pastel a
conquerir. C'etait un dejeuner de soleil.

Le lendemain, Clotilde ne pouvait se detacher de la fenetre, jusqu'a
l'heure ou elle vit passer un cavalier sur le versant de la montagne,
a travers les ramures ca et la depouillees. La romanesque enfant
s'imagina que Parisis lui apportait l'amour.

Il fut charmant, il eut toutes les eloquences pour la mere et la
fille. Clotilde pensait deja qu'il ne quitterait plus le chateau; mais
comme il comprit qu'il ne pourrait parler a la fille sans voir les
yeux de la mere, il partit pour toujours.

Parisis ne s'obstinait jamais contre l'impossible. Tout etait fini
pour lui, quand tout etait a peine commence pour la pauvre Clotilde.

Que si vous vouliez suivre le mot a mot de l'histoire de cette jeune
fille qui mourut pour avoir regarde Octave, comme Racine mourut sous
un regard de Louis XIV, il faudrait lire cent lettres du marquis
de Saint-Aymour a la duchesse de Hautefort. Le jeune marquis etait
amoureux de Clotilde et il avait quelque peu la maladie de la plume.
Voici la derniere:

"Une fois malade, elle ne voulut rien faire pour vivre. L'amour
malheureux aime la mort. Sa mere ne voulait pas comprendre. Et
d'ailleurs pouvait-elle la jeter dans les bras de Parisis?

"Plaignez-moi, je l'adorais et j'en etais arrive a la consoler par
les illusions. Je lui faisais croire que Parisis venait
les jours se promener sentimentalement de son cote. Je montais
moi-meme le cheval monte par Octave, quand il etait venu au
chateau. Je courais la montagne en face de la fenetre de Clotilde
en lui envoyant des baisers.

"Quoique mourante, elle se trainait au bout du parc pour voir
Parisis de plus pres. Une fois, l'illusion fut plus grande que
jamais: elle accourut avec des cris de joie et de douleur. Je me
suis trouble comme elle; j'ai oublie que je n etais, que je ne
devais etre que le fantome de son amour. Je me suis preci
dans la montagne, j'ai franchi la haie et la ruisseau du p
La pauvre femme, toujours egaree, a ferme sur moi ses bras, si
longtemps, si vainement ouverts! "Enfin, c'est vous!" m'a-t-elle
dit d'une voix eclatante en appuyant sa tete sur mon coeur.

"Et moi tout eperdu, tout palpitant, je la pressais dans mes bras
avec l'amour des anges; je la regardais, je regardais le ciel: je
me croyais dans l'autre vie.

"Et tout a coup elle a leve les yeux sur moi: "Ce n'est pas lui!"
s'est-elle ecriee. Je lui ai pris la main. Elis m'a repousse avec
frayeur et avec colere. Je restai cloue devant elle, le coeur en
demence. Elle s'evanouit presque. J'essayai de la secourir, mais
elle me repoussa encore et mourut bientot en disant: "Ce n'est pas
lui!"

"J'etais la realite, elle ne cherchait que la vision.

"Si vous voyez Parisis, ne lui dites pas cela, il rirait de moi et
il rirait de la morte!"

Voila la fin du recit du marquis de Saint-Aymour tel qu'il l'ecrivit,
dans un style un peu tendu, trop sentimental, presque declamatoire,
comme ecrivent les gens du monde qui ont peur d'ecrire comme ils
parlent.

La duchesse de Hauteroche lut avec emotion cette histoire d'une pauvre
femme, qui avait vu son ideal en Parisis, et qui etait morte pour
avoir touche a la realite. "Ce Parisis! dit-elle. Il a ose me dire
qu'il m'aimait! C'est vrai qu'il est charmant." Elle eut peur de cette
image fatale.




VI

L'HEURE DU DIABLE


La duchesse de Hauteroche pensait donc quelque peu a Octave. Elle
etait un jour descendue de sa caleche a la vacherie du Pre Catelan.

Toutes les tables etaient occupees; elle se tint debout un instant,
mais, ployant sa fierte sous elle, elle trouva de bon gout de
s'asseoir comme les autres dames, quelle que fut la compagnie.

Comme elle posait son ombrelle sur la table, elle reconnut sa voisine:
c'etait la comtesse d'Antraygues, qui, elle aussi, etait venue la
toute seule.

Les deux amies ne s'etaient pas vues depuis les hauts faits d'Octave
de Parisis, avenue de la Reine-Hortense. La comtesse etait allee chez
la duchesse, mais on sait qu'elle fut accueillie avec un si haut
dedain qu'elle ne se hasarda pas a la revoir. Elles se rencontraient
bien de loin en loin, mais a distance; la duchesse souriait vaguement
comme pour exprimer qu'elle n'avait pas oublie le passe, mais qu'elles
ne suivaient plus le meme chemin.

Ce jour-la, a moins de faire un grand chagrin, la duchesse fut bien
obligee de parler a la comtesse; ce fut ce qu'elle fit avec une grace
charmante, quoique avec quelque reserve. "Ah! bonjour Alice, je suis
contente de vous voir, je ne vous croyais pas a Paris." La comtesse
d'Antraygues fut touchee de cet accueil, connaissant la fierte de son
ex-amie.--Ma chere duchesse, je suis a Paris, parce que Paris est le
seul pays ou le coeur oublie.--Vous ne vous etes pas revus avec M.
d'Antraygues," hasarda la duchesse. Elle voulut peut-etre dire avec M.
de Parisis. "Non, Dieu merci! repondit Alice. Vous savez le proverbe
arabe: Il ne faut jamais se retourner vers son ennemi, si ce n'est
pour le tuer. Si j'avais a frapper quelqu'un, ce serait moi."

On apporta du laid froid et du pain de seigle a la duchesse, "Est-ce
que vous venez souvent ici? demanda-t-elle a Alice.---Oui, je n'ai
plus de voiture. L'an passe, je promenais mes chevaux, aujourd'hui je
promene moi-meme.--Dites-moi, est-ce qu'il ne vous est pas reste une
vraie fortune apres la separation?--Rien, rien, rien. J'ai vecu de mes
bijoux."

Et essayant de sourire: "Aujourd'hui, je suis comme Cleopatre, je bois
ma derniere perle."

La comtesse acheva de boire sa coupe de lait. "Je vous aime trop, dit
la duchesse, pour vous faire des reproches steriles, mais comment
avez-vous pu jouer une existence comme la votre dans un pareil coup
de des?--Comment? mais ce n'est pas moi qui ai joue, c'est M.
d'Antraygues. Ce n'est pas ma folie qui nous a ruines, c'est la
sienne. Il avait tout perdu, parce que j'avais eu la betise de
toujours signer. Je n'en serais donc pas plus riche a l'heure
qu'il est, sinon que je serais une honnete femme comme vous. Mais,
vous savez, une honnete femme sans argent n'est pas encore bien
posee sur le pave de Paris! Et puis, voulez-vous savoir l'etat de
mon ame? Je ne me suis jamais repentie un instant de ce que j'ai
fait. Ceci vous etonne, sans doute? C'est que vous n'etes pas sur
l'autre rive et que vous ne pouvez comprendre."

La duchesse grignota son pain et sembla chercher a comprendre. "Vous
avez revu M. de Parisis?--Oui. Mais ce n'est pas parce que je l'ai
revu que je ne me repens pas, c'est parce que je l'ai aime.--Eh bien!
je ne comprends pas. Vous ne me ferez pas croire qu'une heure d'amour
paye un siecle de chagrin."


Alice soupira. "Je ne vous le ferai pas croire, mais je le croirai
toujours, parce que cette heure d'amour on l'a attendue longtemps, on
l'a savouree avec delice, et on s'en souvient jusqu'a la mort. Qui
sait si la vie est autre chose?--Qui sait!" Ce mot avait echappe a la
duchesse devenue pensive. "Ainsi, reprit Alice, je vous tiens pour
la femme la plus vertueuse, pour la plus noble creature, mais vous
amusez-vous beaucoup?--Non! je m'ennuie profondement. Je n'ai pas,
comme vous, pris la couronne de roses, je n'ai guere cueilli que des
scabieuses, mais j'aime ces fleurs-la. Et puis, je ne crois pas que le
but de la vie soit de s'amuser.--Moi non plus. J'ai voulu dire que
la vertu ne vaut pas ce qu'elle coute. Croyez-vous donc que Dieu
ait condamne la femme a cette lutte mortelle contre son coeur?
Rappelez-vous les paroles de l'Evangile: Il sera pardonne a celle qui
aura aime. Aimer! sentir un coeur qui bat contre le votre! voir des
yeux qui se perdent dans vos yeux! abriter son ame en peine dans une
ame de feu! Aimer! c'est rouvrir la porte du Paradis, meme pour
descendre au Paradis perdu."

La duchesse regardait Alice avec sympathie. "Ah! oui, dit-elle, vous
avez aime. Maintenant, je vous comprends. On me parle toujours de ma
vertu; eh bien, du haut de ma vertu, je vous pardonne."

Alice serra la main de la duchesse. "C'est bien, ce que vous me dites
la! car pour vous la vertu n'est pas un mot. Je sais que vous etes une
femme d'un autre siecle. Vous allez meme plus haut que la vertu; s'il
y avait un chemin de roses, et un chemin d'epines, vous choisiriez le
dernier.--Ne me canonisez pas si vite, ma chere."

La duchesse regarda autour d'elle comme si elle eut craint d'etre
epiee ou d'etre entendue: "Voulez-vous nous promener un peu, Alice?"

Les deux amies prirent un sentier sous les grands arbres. "Ecoutez,
Alice, reprit la duchesse, vous etes une femme de coeur, et je puis
bien vous faire des confidences. J'ai aujourd'hui trente-quatre ans;
j'ai vu tomber ma jeunesse sans un seul rayonnement, comme si je
n'avais vecu que par des jours de pluie. Tout a ete triste autour
de moi. Ma figure est si severe que nul ne s'est jamais arrete pour
medire que j'etais belle. On m'a accablee sous le respect. On a pose
un perpetuel point d'admiration devant ma vertu; je suis de toutes
les fetes du monde, mais surtout de tous les sermons et de toutes les
oeuvres de charite. Des que j'entre dans un salon, c'est pour entendre
parler des enfants pauvres, du refuge de Sainte-Anne ou de la Ruche
des Abeilles. Vous l'avouerai-je? j'ai eu mes moments de doute dans
mon rude pelerinage, car je ne vous parle pas de mon mari, un ami qui
n'a jamais ete mon amant, pour dire comme vous. Je me suis demande
plus d'une fois si on ne pouvait pas etre bonne aux pauvres sans etre
si rigoureuse envers soi-meme. Dieu me tiendra-t-il plus de compte
de mes aumones parce que mes mains seront plus blanches? Qu'importe
qu'elles soient plus blanches si elles sont pleines d'or?--Je vais
vous repondre franchement, dit la comtesse. Oui, Dieu vous tiendra
compte de vos mains blanches. Mais quand Dieu m'aura pardonne, qui
sait si nous ne serons pas assises toutes les deux dans la meme
sphere! Et s'il y a un enfer, cet enfer, tout terrible qu'il soit, ne
m'arrachera pas le souvenir de mon heure d'amour."

La duchesse serra la main d'Alice. "Oui, vous avez raison. Je veux
tout vous dire. J'aime M. de Parisis.--Je le savais, dit la comtesse."

Mme de Hauteroche, toute surprise, regarda son amie. "Et comment le
savez-vous?--Parce que si vous n'aimiez pas Octave, vous ne m'auriez
pas parle si longtemps. C'est lui que vous cherchiez dans mon coeur."

La duchesse ne trouva pas un mot a dire contre cette verite. Elle
murmura en baissant la tete: "Oui, je l'aime."

Mme d'Antraygues dit a la duchesse que tout le jeu de cartes y
passerait. "Voyez-vous, ma chere amie, les femmes ne jouent pas
impunement avec Octave de Parisis. Je me suis jetee dans ses bras la
premiere; la marquise de Fontaneilles y tombera aussi, un jour qu'elle
aura oublie de faire le signe de la croix; Mlle de La Chastaigneraye
l'adore jusqu'a en perdre la raison,--et vous-meme, que je croyais
hors d'atteinte,--vous voila saisie."

La duchesse releva la tete avec fierte: "Oui, je l'aime, mais
j'arracherai cette mauvaise herbe de mon coeur, dusse-je arracher mon
coeur."

Elle raconta a Mme d'Antraygues comment elle avait rencontre Parisis
chez la marquise de Fontaneilles; elle parla de son esprit a tout
dire, meme ce qu'il ne faut pas dire, de son charme irritant. Il leur
avait fait la cour a toutes les deux, mais il avait echoue. "Vous
appelez cela avoir echoue? dit Alice. Mais l'amour ne triomphe pas
toujours a sa premiere bataille. C'est souvent un laboureur pacifique
qui seme en octobre pour moissonner en juillet."

L'ombrage devenait de plus en plus sombre, la duchesse et son ex-amie
pouvaient se croire bien loin de Paris, tant elles avaient trouve le
silence et la solitude. Des paroles brulaient les levres de Mme de
Hauteroche; elles etaient la comme emprisonnees. La duchesse n'osait
parler tout haut. Elle s'aventura pourtant: "Je vous etonnerais bien,
ma chere Alice, si je vous disais que plus d'une fois j'ai reve a
ces enivrements dont vous etes revenue plus belle encore, il faut
l'avouer, comme si la passion etait le dernier mot de la beaute pour
les femmes." Le visage de la duchesse s'empourpra comme un soleil
couchant. "Vous ne m'etonnez pas du tout. Presque toutes les femmes
ont ces heures de tentation; voila pourquoi elles sont sublimes quand
elles arrivent toutes blanches dans le linceul; voila pourquoi il faut
leur pardonner quand elles ont traverse toutes les joies et toutes
les angoisses de l'amour.--Oui, reprit la duchesse, comme si elle
continuait sa pensee, il m'est arrive de songer a ces legendes ou on
donnait son ame au diable pendant une heure pour toute une eternite de
damnation.--Oui, et plus la damnation est terrible et plus l'heure est
attrayante.--Je remercie Dieu d'avoir eloigne M. de Parisis de mon
chemin. Il est venu chez moi quatre fois: il n'a pas compris qu'a la
derniere entrevue j'etais d'autant plus severe que j'avais plus peur
de lui; voila pourquoi je suis devenue indulgente aux fautes des
autres. Jusque-la, je n'avais pas vu l'abime.--L'abime! Elle y
tombera," pensa Mme d'Antraygues.

Elles etaient revenues vers la vacherie. "J'oubliais, dit tout a coup
la duchesse, il y a une heure qu'on m'attend au bord du lac."

Et elle embrassa la maitresse d'Octave. C'etait bien la maitresse
d'Octave qu'elle embrassait. Mme d'Antraygues ne s'y trompa point et
elle murmura: "C'est un souvenir qu'elle me prend sur les joues."

Le soir, Alice rencontra Parisis: "Mon cher duc, vous perdez vos
batailles au moment meme de la victoire; j'ai rencontre aujourd'hui
une femme que vous avez aimee huit jours et qui n'eut pas resiste le
neuvieme."

Octave chercha dans ses souvenirs. "La Dame de Carreau!"
s'ecria-t-il.--"Ah! je ne vous dirai pas son nom. C'est elle, je n'en
doute pas. J'ai senti trop tard,--on n'est pas parfait,--qu'elle
aurait fini par m'aimer, car, vous savez, je n'ai jamais doute de
moi.--Vous avez raison. Pour inspirer de la confiance aux autres, il
faut avoir confiance en soi."

A quelques jours de la, Octave, rencontrant la duchesse de Hauteroche,
lui dit qu'il avait des tableaux italiens dignes de son admiration. Il
lui savait un sentiment d'art tres distingue, il serait ravi qu'elle
voulut bien lui donner son opinion. "Si vous habitiez le Louvre, dit
la duchesse, j'irais peut-etre.--Madame, quand on est comme vous sur
un piedestal de marbre de Carrare, on est si loin des atteintes des
hommes qu'on peut aller partout,--surtout chez un amateur d'art.--Un
amateur d'art! C'est egal, je vous prends au mot, dit la duchesse,
j'irai demain voir vos madones."

A celle-la, Octave ne donna pas une clef d'argent: la duchesse
passa par la grande porte. Tout l'hotel etait sur pied, fleur a la
boutonniere, comme un jour de grande reception. Octave avait peur que
la duchesse ne vint avec une amie. Elle vint toute seule. Elle admira
l'hotel, elle admira l'ameublement, elle admira les tableaux, mais
vit-elle tout cela?

Le duc de Parisis la recut avec une grace toute respectueuse, mais
avec cette douceur penetrante qui va jusqu'a l'ame. La duchesse
n'avait plus peur d'elle, parce qu'elle n'avait plus peur de lui.

Elle etait allee jusque dans la chambre d'Octave, sous pretexte de
voir des emaux de Leonard Limousin et une Vierge de Perugin. Tout
a coup la pendule sonna trois heures.

C'etait l'heure du diable qui sonnait.

La duchesse tressaillit. La meme pensee avait traverse son ame et
l'ame d'Octave. "Une heure a moi! se disait-il.--Une heure a moi!" se
disait-elle. Se comprirent-ils? Octave prit les mains de la duchesse
et la regarda avec des yeux allumes dans l'enfer. Elle palit, elle
chancela, elle voulut fuir. "Non! lui dit-il, en joignait ses mains
autour de son cou. Non! je t'aime!"

Elle voulut se degager. Mais la douceur des mains la retint.

Octave l'embrassa sur les cheveux et sur les yeux pour l'aveugler;
ses levres egarees brulerent le front et tuerent la vertu. La nature
reprenait ses droits: l'ame etait etouffee, la femme eclatait a
travers l'ange. "Eh bien! oui, dit-elle dans son egarement, je veux
t'aimer pendant toute une heure!"

Elle repandit ses cheveux d'or sur son front comme pour voiler sa
rougeur.

C'etait l'heure du diable. Interrogez Satan, il vous racontera comment
on perd le ciel.

Quatre heures sonnerent leur douce sonnerie a la pendule d'Octave.
Cette douce sonnerie, ce fut pour la duchesse la trompette du jugement
dernier. Il lui sembla que le monde allait trembler, que les etoiles
tombaient deja du ciel et que le soleil se voilait la face.

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