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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les grandes dames

A >> Arsene Houssaye >> Les grandes dames

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Une lettre cachetee, sur le secretaire, portait cette suscription:
_A Monsieur le duc Octave de Parisis._ En vertu de son pouvoir
discretionnaire, le procureur imperial decacheta la lettre, croyant
trouver le secret de cette mort inattendue. Voici ce qu'il lut:

"Mon cher cousin, je meurs de chagrin, car on a ose me soupconner.
Je desire que ma fortune soit donnee a Violette, a cette pauvre
fille qui n'est pas la coupable, car la coupable, je la connais.
Mon crime a moi, mon seul crime, c'est que Violette est ma fille,
et que je l'ai abandonnee. Je meurs dechiree de remords. Que
Violette me pardonne. Soyez son frere, comme vous etes le frere de
Mlle de La Chastaigneraye. Dans une heure, je serai morte. Tout en
me condamnant, priez pour moi. J'ai eu beau faire, la destinee a
ete plus forte que moi.

"Adieu, mon cousin, je vous embrasse.

"EDWIGE DE PERNAN-PARISIS."

Le procureur imperial dit qu'il fallait finir ainsi, pour ne pas finir
plus mal. C'est deja quelque chose que de savoir se rendre justice.
"Que Dieu lui pardonne," dit le medecin par habitude de langage, car
c'etait un medecin qui ne croyait pas a Dieu.

Le procureur imperial lut encore ces quelques lignes sur une feuille
de papier que le vent avait emportee dans un coin de la chambre:

"Ceci est mon testament:

"Je donne et legue a Mlle Louise de Pernan-Parisis, surnommee
Violette, injustement soupconnee d'un crime qu'elle n'a pas
commis, tout ce que je possede au jour de ma mort, en biens,
meubles, immeubles, titres de rente et bijoux. A la charge par
elle de faire servir a M. de Portien, une rente de trois mille
six cents francs qui lui sera payee tous les mois, a Paris.

"EDWIGE DE PERNAN-PARISIS."

"Ecrit au chateau de Pernan."

Le jardinier vint declarer qu'une demi-heure avant la mort de Mme de
Portien, il avait vu sortir un gamin de douze a quinze ans, qui avait
traverse le parterre et s'en etait alle par la porte du jardin. "C'est
encore un trait de lumiere, dit le medecin. Voila le dernier mot."

Des que le procureur imperial put retourner a Auxerre, il fit jouer
le telegraphe dans toutes les directions, ce qui ne l'empecha pas de
mettre en campagne la gendarmerie. Pendant qu'on le cherchait bien
loin, le joueur de violon etait deja a Auxerre, dans un cabaret hante
par les femmes de mauvaise vie.

Le procureur imperial, qui etait un philosophe, remarqua la figure
du jeune Boheme. Il avait une charmante tete, qui eut arrete Leopold
Robert a Naples. Murillo en eut fait un adorable Pouilleux. Yeux
vifs, bouche de feu, air malin, l'Espagne et l'Italie semblaient
rire voluptueusement dans cette figure de rencontre. Mme de Portien
remarquait-elle tout cela?

On lui trouva dix-sept louis: il en avait depense trois depuis la
veille, trente sous sur sa route et le reste dans le cabaret. Ses
premieres reponses au juge d'instruction prouverent qu'une lecon de
silence lui avait ete faite: mais des qu'on lui promit que sa liberte
lui serait rendue, qu'on lui acheterait un beau violon et qu'on lui
remettrait ses dix-sept louis, il parla avec abondance de coeur.

Voici l'interrogatoire: "La belle dame de Paris vous avait donne, au
_Lion-d'Or_, un bouquet de roses pour le porter a Champauvert.--Oui,
je suis parti tout de suite; mais, au bout d'une demi-heure, je me
retourne pour voir passer une caleche: c'etait l'amie de la dame. Elle
fait arreter la voiture et me fait signe de venir lui parler. "Mon
enfant, me dit-elle, vous allez monter a cote du cocher, j'ai une
lettre a vous donner pour Champauvert." J'etais bien content.--Le
cocher a-t-il entendu?--Non, elle me parlait bas. Elle a ajoute: "Ne
dites cela a personne, c'est une surprise que je veux faire." Voila
que je monte a cote du cocher, mais on ne suivit plus le meme
chemin.--Ou etes-vous alle?--Cette betise! au chateau de la dame.--Et
que se passa-t-il la?--Rien. Elle me donna a souper elle-meme.--Et a
quelle heure etes-vous parti pour Champauvert?--Le lendemain, au point
du jour.--Que vous dit Mme de Portien?--De remettre le bouquet a la
demoiselle du chateau, et de revenir chez elle sans dire un mot; elle
m'avait promis de me donner un louis d'or.--Et pourquoi n'avez-vous
pas remis le bouquet a Mlle de La Chastaigneraye?--Cette betise! parce
qu'elle etait a la messe. Il y avait au chateau une servante qui s'est
chargee de la commission.--Et etes-vous retourne a Pernan?--Oui; pas
si bete que de perdre mon louis d'or.--Et qu'etes-vous devenu?--Cette
betise! je suis reste la, sans rien faire, bien nourri et bien
loge.--Mais pourquoi restiez-vous la?--Parce que la dame m'avait
promis de me reconduire en Italie et de faire la fortune de ma
mere.--Et que faisiez-vous au chateau?--Cette betise! j'etais comme un
prince; seulement je m'ennuyais, parce que j'etais dans une chambre ou
l'on ne pouvait pas ouvrir les persiennes ni jouer du violon. A cela
pres, j'etais bien heureux.--Expliquez-vous mieux.--Eh bien, la dame
n'avait dit a personne que j'etais la pour ne pas faire de chagrin a
sa famille. Je vivais cache; c'etait toujours elle qui me donnait a
manger; tous les jours elle jouait aux cartes avec moi, en me disant
que nous partirions bientot.--Mais on ne jouait pas toujours aux
cartes?--Cette betise! Elle venait me voir trois ou quatre fois par
jour, elle me contait des contes, elle me montrait ses belles robes,
elle m'a donne une montre et une bague.--Les gens du chateau ne
vous ont jamais vu?--Ils m'ont peut-etre vu a mon arrivee; mais ils
croyaient que j'etais parti.--Que vous disait Mme de Portien?--Elle me
disait qu'il fallait bien l'aimer, et ne jamais dire que j'avais porte
un bouquet a Champauvert, parce que la belle dame de Paris avait
empoisonne le bouquet et qu'on l'accuserait elle-meme de l'avoir
empoisonne.--Hier, avant votre depart, que vous a dit Mme de
Portien?--Elle m'a effraye, tant elle etait blanche. Elle m'a embrasse
et m'a dit, en me donnant une poignee d'or: "Va, mon enfant, je ne
puis partir avec toi pour l'Italie; tu vas t'en aller a petites
journees; tu cacheras bien ton argent et tu joueras du violon en
Italie." Mais elle ne m'a pas rendu mon violon parce qu'elle l'avait
brule. Mon pauvre petit violon, quel beau feu il a fait! Elle disait
qu'il y avait un sort dedans qui me porterait malheur. Voila pourquoi
elle l'a jete au feu.--Etes-vous venu a Auxerre?--Cette betise!
C'etait mon chemin.--Et pourquoi etes-vous entre dans ce mauvais
cabaret.--C'est que j'avais du chagrin de ne plus voir la
dame.--Expliquez-vous?--Cette betise! Je voulais revoir des femmes
bien habillees!"

Ce mot du jeune Boheme fut une nouvelle revelation pour la justice.
Mais le proces n'etait pas la.

Mme de Portien s'etait resignee a mourir. Elle s'etait repentie a la
derniere heure: la justice des hommes devait s'arreter devant son
tombeau. Esperait-elle cacher par sa mort la main de l'empoisonneuse?
Comme elle l'avait dit a Octave dans sa lettre d'adieu, elle avait
subi sa destinee sans trouver la force de la vaincre. Elle s'avoua
vaincue. Comme elle n'avait jamais pense a Dieu dans sa vie, elle n'y
pensa pas a sa mort.

Nous n'irons pas plus loin dans cette etude que nos deux heroines,
Genevieve et Violette, nous ont imposee. Certes, ce n'est pas pour
peindre une grande dame que nous avons traduit Mme de Portien devant
notre tribunal.

L'avocat de Violette vint lui apprendre cette triste nouvelle de la
mort de Mme de Portien. "Votre mere vous sauve en mourant pour vous,
lui dit-il. Il faut lui pardonner."

Violette tomba agenouillee: "Ma mere! Pourquoi aimais-je tant
l'autre?--C'est que l'autre etait la mere de votre ame."

Depuis qu'on avait laisse plus de liberte a Violette, il ne s'etait
presente que deux personnes pour la voir: son avocat et Mlle de La
Chastaigneraye. Genevieve, dans un moment d'heroisme romanesque,
etait allee a Auxerre pour consoler cette pauvre fille; pour la mieux
consoler, elle lui avait dit: "Vous etes ma cousine."

Comme une bonne fee qui veut laisser des esperances, elle s'etait
complu a lui promettre de meilleurs jours, car elle songeait deja a la
marier au duc de Parisis, lui donnant a lui comme a elle une dot d'un
million. Elle cachait cette belle action en dechirant le testament.
Et ainsi elle ne se contentait pas de donner deux millions, elle en
perdait deux encore, puisque les autres heritiers de Regine de Parisis
reprenaient leurs droits et leurs parts.

L'affaire du bouquet de roses-the revint aux assises de mai, ou
l'innocence de Violette fut proclamee au milieu des applaudissements a
peine contenus. Me Lachaud eut cette fois l'eloquence du silence.

La voiture de Mlle de La Chastaigneraye etait a la porte du tribunal,
Violette y monta, avec une soeur de charite qui l'avait assistee en
ces dernieres semaines. Elle etait si pale et si defaite, que les
paysans juraient, en la voyant a cette nouvelle station, qu'elle
n'avait pas un mois a vivre.

Quand elle arriva a Champauvert, elle trouva Genevieve a la premiere
marche du perron qui lui tendait les bras. Violette s'inclina
respectueusement, avec la religion pour la vertu, et demanda la grace
d'embrasser cet ange de bonte qui avait daigne venir a elle jusque
dans sa prison.

Elle repandit un torrent de larmes, heureuse et desolee: heureuse
d'etre ainsi accueillie, desolee de ne pas apporter un front pur sous
des levres si pures. "Enfin, dit-elle avec un sourire et en levant les
yeux au ciel, je puis mourir maintenant!" Mlle de La Chastaigneraye
avait entraine Violette dans sa chambre. "Mourir! lui dit-elle; ce
serait vous donner tort: vous vivrez, je le veux. M. de Parisis le
veut aussi, car il vous aime.--Non, dit Violette tristement; s'il
m'eut aimee vraiment, je serais encore a la rue Saint-Hyacinthe. Mais
je lui pardonne, puisque j'ai souffert pour racheter ma faute."

Genevieve rappela a Violette qu'elle etait desormais riche. "Vous
etes, comme Octave et comme moi, heritiere de notre tante Regine.
Votre part est d'un million.--Eh bien! je payerai mes dettes, dit
Violette en rougissant.--Je crois que je comprends, dit Genevieve en
rougissant aussi.--Puisque vous avez ete assez bonne pour descendre
vers moi dans ces tenebres, je veux vous dire, pour n'en plus parler
jamais, que je vais renvoyer tout ce qui m'a ete donne dans mes
folies, et je vous jure encore que M. de Parisis seul a ete mon amant;
les autres n'ont eu que mes promesses."

Il se fit un silence entre les deux jeunes filles. Violette avait peur
de profaner l'ame toute blanche de sa cousine; Genevieve avait peur de
rejeter Violette dans les humiliations du passe. "Apres quoi, reprit
Violette, j'irai aux Filles repenties.--Non, dit rapidement Mlle de La
Chastaigneraye, vous irez habiter le chateau de Pernan, et mon cousin
Parisis viendra vous demander votre main, je vous en reponds: il
finira par voir le neant de sa vie; il voudra se racheter par une
belle action.--Jamais! s'ecria Violette, jamais! S'il arrivait a M.
de Parisis d'avoir un jour de raison, ce ne serait pas pour moi, ce
serait pour vous; car, n'en doutez pas, il vous aime.--Il y a un abime
entre nous: votre malheur.--Laissez-moi a ma destinee; je sens
qu'il n'y a plus pour moi que Dieu sur la terre; j'irai aux Filles
repenties, on m'oubliera, et j'oublierai.--Non, votre devoir est
d'aller a Pernan; de sanctifier, par vos prieres et vos charites, la
maison de cette pauvre femme, plus folle que coupable, je n'en doute
pas. C'est votre mere, Violette; vous devez cela a sa memoire."

Violette s'inclina et demeura silencieuse.




IV

LA CONFESSION DE GENEVIEVE


En son adoration pour Genevieve, Violette voulut lui obeir; elle se
hasarda a aller habiter Pernan, la petite terre de Mme de Portien.
Il lui avait deja fallu, d'ailleurs, faire deux voyages a ce chateau
abandonne, une vraie solitude en ruines, pour le testament et la
succession de sa mere. La premiere fois, elle y etait allee avec Mlle
de La Chastaigneraye comme en pelerinage, les levres toutes pleines de
prieres pour sa mere qui, sans doute, n'eut pas commis son crime si
elle n'eut pas rencontre sa fille.

La seconde fois, elle y alla avec une jeune fille de Champauvert que
protegeait Genevieve, Mlle Hyacinthe de Montguyon.

C'etait une vraie musicienne perdue en pleine campagne; fille d'un
general mort au Mexique, elle vivait d'une petite pension, mais
surtout des generosites anonymes de Genevieve. Le dimanche elles
jouaient de l'orgue ensemble pour l'edification du cure et la joie des
paysans. Dans la semaine, Mlle Hyacinthe--un nom de fleur comme celui
de Violette--jouait de la harpe au chateau avec un sentiment exquis.

A Pernan, voyant pleurer Violette en face de cette solitude
lamentable, Mlle Hyacinthe lui dit avec cette douceur d'ange que lui
avait inspiree Mlle de La Chastaigneraye: "Si vous voulez, madame, je
resterai ici avec vous."

Violette la prit dans ses bras. "Oh! je remercie Dieu, s'ecria-t-elle,
je croyais n'avoir qu'une amie, mais il m'en donne deux!" Et apres
cette effusion de deux ames soeurs: "Oh! oui, restez avec moi! Vous me
sauverez de la mort et vous me sauverez de la vie."

Elles s'arrangerent comme deux soeurs. En quelques jours le chateau
reprit un air de fete a travers son deuil. Les fenetres, presque
toujours fermees, s'ouvrirent toutes grandes. Hyacinthe mit des fleurs
partout; mais, par un sentiment delicat, elle oublia les roses.

Des son arrivee, Violette donna dix mille francs aux pauvres en disant
que c'etait Mme de Portien qui les donnait par son testament. Mais
personne n'y fut trompe; on savait bien que Mme de Portien ne pensait
pas aux pauvres: aussi ce fut une vraie benediction sur le passage de
Violette, surtout quand on apprit coup sur coup les bonnes oeuvres
qu'elle s'efforcait de cacher: la creation de deux lits pour les
pauvres de Pernan a l'hospice de Tonnerre, le don d'un orgue a
l'eglise, la fondation d'une ecole de soeurs dans ce petit village ou
les filles allaient encore avec les garcons.

Mlle de La Chastaigneraye vint voir Violette un jour et surprit les
deux jeunes filles chez une pauvre femme qui avait quatre enfants
malades. "Dieu soit loue! dit Genevieve, vous allez faire tant de bien
ici que vous ne songerez jamais a vous en aller.--Et vous, ma chere
voisine? dit Violette en baisant les mains de Genevieve pendant que sa
cousine lui baisait le front. Consentirez-vous a etre heureuse?"

Hyacinthe, voyant que Mme de La Chastaigneraye gardait le silence sans
dissimuler une expression de tristesse, dit avec emotion: "Oh! tout
le monde sera heureux." Mais Genevieve, non plus que Violette, ne
voulaient prendre ce mot pour elles.

Quelques jours apres, Violette et Hyacinthe allerent a Champauvert.
Elles trouverent Genevieve qui priait a l'eglise, toute seule dans la
chapelle ou Parisis avait lu le testament des cinq millions. "Vous
priez pour moi, n'est-ce pas? dit Violette a sa cousine.--Non, dit Mme
de La Chastaigneraye, je prie pour moi."

Violette parut surprise: "Pour vous! Pourquoi priez-vous pour vous?

Genevieve ne repondit pas, mais elle se dit a elle-meme: "Je prie
parce que j'ai beau jeter mon coeur sur le marbre de cet autel, il se
revolte et domine ma raison."

C'est de ce temps-la qu'il faut dater une lettre de Genevieve a la
marquise de Fontaneilles.

Ma belle Armande,

Tu t'es toujours moquee de moi pour mes airs romanesques. Tu vas
me trouver bien plus fantasque encore, car je viens te prier
aujourd'hui de me chercher, a Paris, un couvent pour y cacher mon
chagrin.

Si je ne t'avais ouvert mon coeur, je serais deja morte. En
verite, je ne sais pas ce que je fais sur la terre, mais j'y suis
retenue par ton amitie. Tu es si belle, que c'est pour moi une
vraie joie de te voir, aussi je ne veux rentrer au couvent qu'en
gardant la liberte de te recevoir et d'aller chez toi.

Tu vas dire encore que je ne fais rien comme personne! En effet,
il faut vivre de Dieu ou vivre du monde. Que veux-tu? quoique je
sois tres absolue, je suis quelquefois comme cette femme a deux
figures, qui regardait le paradis et l'enfer avec le meme amour.

Je crois que c'est la faute de ma tante Regine. Tu sais comment
elle etait romanesque par l'imagination. Tous les jours elle
enfantait un reve nouveau qui, comme tous les reves, helas! ne
durait qu'un jour.

Elle a eu bien tort de ne pas me confier a toi dans mon enfance.
Mais elle avait horreur de Paris et de la vie moderne; elle me
rejetait dans le passe tout en repandant les couleurs les plus
tendres et les plus gaies sur ses vieilles idoles.

Moi, je l'ecoutais en aspirant, comme toutes les jeunes filles,
aux choses de mon temps. J'avais peur d'etre ridicule par mon
esprit tout affuble de vieilles idees. Voila pourquoi j'avais des
jours de hardiesse comme une heroine de roman, pour me prouver a
moi-meme que je n'etais pas trop embeguinee.

Tu sais que j'aimais Octave de toute eternite. Je ne sais plus
quand cette folie m'a prise. J'etais toute petite, il etait deja
grand, il retournait a Paris, il m'a semble qu'il m'emportait mon
coeur. Je le suivis dans l'avenue du chateau de Champauvert ou il
etait venu voir ma tante Regine, j'avais ma poupee a la main, je
pleurais toutes mes larmes; quand il disparut au loin, je regardai
ma poupee, comme pour lui dire mon chagrin: elle riait.--Ah! tu ne
pleures pas, toi! m'ecriai-je avec colere. Et je jetai ma poupee
par-dessus la haie.

Depuis ce jour, je ne regardai plus jamais ma poupee--dans la main
des autres--car moi je ne voulus plus jouer avec les poupees.

Tous les ans, nous esperions voir revenir Octave. Il ne revint
pas. Comme moi, il etait orphelin, mais pendant que je restais
emprisonnee au pays natal, il courait tous les mondes. Un jour tu
t'en souviens, tu vins a Champauvert passer une saison avec ta
mere. Quelle joie d'avoir une amie! une grande amie qui avait tout
vu et qui savait tout, d'autant que tu etais pour moi l'ideal des
filles. Ce fut par tes yeux que je vis Paris, le monde des fetes,
le monde de l'esprit.

Par malheur pour moi, tu te marias et tu ne revins plus; ma tante,
me voyant mourir d'ennui, finit par se decider a passer un hiver
a Paris, dans ce petit hotel que tu avais loue pour nous au
voisinage d'Octave.

C'est ici que commence mon roman; car toute femme a au moins son
premier chapitre.

J'etais a moitie folle, surtout apres avoir revu mon cousin a ce
premier bal de la cour, ou je fis mon entree dans le monde.

Je te fais aujourd'hui ma confession, car je ne te disais pas
tout.

Je me figurais que pour etre aimee d'Octave, lui qui etait aime de
toutes les femmes, lui qui aimait toutes les femmes, il me fallait
frapper son esprit. Aussi jamais comedienne ne mit en jeu de plus
etrange comedie. Ce que c'est que de n'etre point Parisienne et
d'avoir trop d'imagination! Les jeunes filles qui vivent dans les
folies du jour sont moins folles que je ne l'etais, moi qui avais
vecu dans la sagesse!

Tu m'avais donne une femme de chambre de grande maison a mon
arrivee a Paris, Mlle Charmide. C'etait un monstre de perversite.
Elle avait passe par les choeurs de l'Opera; la petite verole
l'avait jetee dehors; mais elle avait eu le temps de connaitre
"tous ces messieurs." Elle me conta mot a mot la vie de mon
cousin. J'etais furieuse et charmee! Quand elle parlait, je lui
imposais silence; des qu'elle ne parlait plus, je lui disais de
continuer. Le croirais-tu, je voulais hair mon cousin! mais plus
je le fuyais, plus je le retrouvais devant moi! Dieu a donc voulu
ce mariage perpetuel du bien et du mal, de la vertu et du vice, du
paradis et de l'enfer.

Cette fille etait allee chez Octave avec une de ses amies:--avant
la petite verole--elle me peignit cet hotel celebre, ce fameux
escalier derobe ou montaient tant de curieuses. Elle me proposa de
m'y conduire.--Jamais! m'ecriai-je.--Le lendemain, cette fille me
montra la clef, un vrai bijou, que lui avait confie son ex-amie,
sur la promesse qu'on la lui payerait fort cher. Une heure apres,
j'en parlais a ma tante.--Quelle folie! me dit-elle, puisque nous
irons par le grand escalier.--J'insistai. Ma tante, qui avait ses
quarts d'heure de fantaisie, consentit gaiement a cette escapade,
sachant que je n'avais rien a risquer quand elle etait la--et meme
quand elle n'etait pas la.

Ce fut pour nous une vraie partie de plaisir: nous savions que
M. de Parisis etait chez Mme de Metternich, si je me souviens bien.

Je ne m'arretai plus dans cette fatale folie. Charmide m'amusait
par tous ses contes; elle se consolait ainsi des malheurs
irreparables de la petite verole qui l'avait condamnee a jouer
les seconds roles: mais elle y mettait de la passion. Pour mieux
m'encourager dans cette idee qu'on ne prend le coeur des hommes
qu'en frappant leur esprit, elle me citait les plus beaux
exemples.

Je voulais te parler de tout cela, mais j'avais peur de toi. Tous
les purs je faisais un pas dans ces tentatives perilleuses. Ainsi,
le soir de notre premier bal costume, croirais-tu a ceci:

Je savais que mon cousin devait se deguiser en Faust, voila
pourquoi je me deguisai en Marguerite. Mais ce ne fut pas tout.
J'imaginai d'aller le surprendre avec ma tante, a l'heure de son
depart. Voila quel etait mon dessein. Je devais faire du bruit
dans sa bibliotheque; sans doute, il serait venu: Faust aurait vu
Marguerite, et, comme j'etais belle en Marguerite, sans doute il
eut juge qu'il avait tort de ne pas voir sa cousine, sans compter
que cette apparition eut mis quelque poesie dans l'entrevue. Me
voila donc entrainant ma tante, toutes les deux avec de grandes
pelisses noires et voilees comme des Espagnoles. Charmide nous
avait accompagnees jusqu'a la porte du jardin, pour s'assurer
qu'il n'y avait personne sur ce chemin si bien hante. J'a
une petite lanterne sourde toute cachee sous ma pelisse. Nous
traversons la serre, nous montons l'escalier, nous voila dans la
bibliotheque. Ma tante frappe du pied; mais Octave ne vient
pas. On voyait par la portiere la lumiere de ses bougies. Je me
hasarde, je souleve la portiere, je le vois a moitie endormi,
la tete penchee sur un livre. Emportee par je ne sais quelle
inspiration, je vais jusqu'a lui, et lui montrant du doigt la page
ouverte: C'EST LA! lui dis-je. J'avais vu qu'il lisait Faust. Il
se leva et se tourna vers moi:--C'EST LA! me dit-il tout surpris.
Je m'eloignais a reculons sur le point d'eclater de rire pour
cacher mon emotion, car j'etais plus effrayee de mon audace qu'il
ne pouvait l'etre. Il saisit un candelabre pour me suivre,
car j'avais deja depasse la porte. Comment les bougies
s'eteignirent-elles? je n'en sais rien, sans doute par sa
precipitation a me suivre et par le vent que leur jeta la portiere
en retombant.

J'avais manque mon entree, puisque je n'avais pas songe a retirer
ma pelisse. Je me jugeai si ridicule dans ce role, que j'entrainai
ma tante malgre elle, en lui disant que je ne voulais pas etre
reconnue.--Enfin, dit ma tante en descendant l'escalier, il faut
bien que les enfants s'amusent.

Ce n'etait pas la un jeu d'enfant. Je me figurais avoir frappe un
grand coup dans l'esprit d'Octave. Je me trompais. Ce ne fut pour
lui que l'emotion d'un moment, il s'imagina que c'etait un jeu de
quelque comedienne en disponibilite ayant une clef de la petite
porte.

J'ai su depuis qu'il avait ete bien plus frappe en me voyant tout
betement passer avec ma tante dans l'avenue de la Muette
qui prouve que le coeur ne se laisse prendre que par les choses
simples et naturelles.

Et maintenant, ma chere Armande, tu sais le reste. Marguerite a
rencontre Faust au bal; il l'a aimee pendant cinq minutes. La Dame
de Pique l'a intrigue quelques jours apres; il a aime la
de Pique. A Dieppe, Octave m'a aimee pendant cinq minutes, mais
Violette attendait. A Champauvert, mon cousin m'a aimee pendant
cinq minutes, mais nous etions separes par cinq millions.

Aujourd'hui, je rougis d'avoir joue un role et de l'avoir si mal
joue. Voila pourquoi je n'ai pas garde ta femme de chambre; cette
folle etait pour moi le mauvais esprit; si je l'avais ecoutee,
tout Paris parlerait aujourd'hui de moi.

J'ai eu d'autres quarts d'heure romanesques. A Champauvert, j'ai
tente une autre comedie. Mlle de Moncenac en robe blanche--ma robe
blanche--s'est deux fois promenee sous les fenetres d'Octave, et
moi, vetue d'un manteau noir, j'allais a sa rencontre comme un
amoureux d'opera.

Je voulais qu'il fut jaloux. O jeu d'enfant!

Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai voulu parler a Octave
par la voix du miracle ou de l'inconnu. Il me quittait le soir
pour aller coucher a Parisis. En arrivant au chateau, il trouva un
volume de Faust ouvert avec ces mots--C'EST LA!--au crayon rouge
en marge de ces deux lignes:

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