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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les grandes dames

A >> Arsene Houssaye >> Les grandes dames

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Et apres avoir ainsi creuse l'abime du neant, sans qu'aucun des
convives voulut y tomber, mais tout simplement comme un simple defi a
la Don Juan,--quand on sait que le Commandeur ne viendra pas,--tous se
leverent pour partir, prenant en pitie ces pauvres bourgeois qu'ils
allaient rencontrer dans la rue, emmaillotes toujours dans les langes
de la religion.

Voila que tout a coup la porte s'ouvre! Une femme apparait, toute
blanche et toute sanglante! Elle pousse un cri et vient tomber a la
renverse sur cette table encore tout egayee des plus beaux paradoxes.




XXI

CI GIT MADAME VENUS


Ce fut comme un coup de foudre.

Tout le monde se pencha pour voir cette femme. Tout le monde reconnut
qu'elle etait belle, meme dans les sanglots, meme dans le sang, meme
dans les tortures de l'agonie.

Octave s'etait precipite: il avait reconnu Mme Monjoyeux. "Angele!"
dit-il en lui prenant la main.

La pauvre femme se tordait dans sa douleur, mais elle etait toute a
son salut. "Donnez-moi un crucifix!" s'ecria-t-elle.

Le premier philosophe fit le signe de la croix sur le front de la
courtisane. "Monsieur de Parisis! murmura-t-elle d'une voix deja
perdue. Je meurs ... Un lache vient de m'assassiner ... Je vous savais
la ... Je viens vous demander une priere...."

Octave, tout en voulant la secourir, se tourna vers ses amis. "Eh
bien! messieurs, dit-il d'un air quelque peu solennel, qui va prier
pour cette femme?"

Nul ne songea a rire. Octave ne riait pas non plus.

Une seconde femme entra. C'etait l'amie de Mme Venus, qui dinait avec
elle dans le cabinet voisin, et qui raconta l'histoire en quelques
mots.

Angele avait ete surprise par un amant dedaigne, qui, sur son refus de
le suivre, l'avait frappee d'un coup de poignard. Et il avait frappe
juste.

Angele tournait ses yeux mourants vers Octave avec un vrai sentiment
d'amour. "Elle parlait sans cesse de vous, monsieur de Parisis, reprit
sa compagne; elle avait dit qu'elle vous reverrait avant de partir."

Et avec une triste expression, cette femme continua: "Elle vous revoit
avant de partir."

Tout le monde ecoutait, tout le monde etait pris par l'emotion la plus
vive. On eut dit les douze apotres penches respectueusement vers la
Madeleine.

Angele n'avait plus que le souffle. Elle essaya de soulever la tete,
elle murmura ces mots: "Octave ... je meurs ... J'ai brave Dieu, Dieu
m'a punie ... Priez Dieu pour moi!--Et ce secret que vous ne m'avez
pas dit?--Ce secret: je vous aimais!"

Angele venait d'expirer sur ce mot. Octave la regarda doucement, lui
qui raillait toujours. "Pauvre femme!" dit-il en posant un baiser sur
le front de la morte.

Et se tournant vers ses camarades d'atheisme: "Messieurs, leur dit-il,
il y a pourtant une heure ou l'on croit a Dieu, c'est quand on voit la
mort purifier la vie. Cette femme que vous voyez la etait une femme
galante, si galante qu'on l'a surnommee Mme Tout-le-Monde et Mme
Venus: eh bien! cette blancheur qui se repand sur elle, n'est-ce pas
l'aurore de sa redemption?"

Un des douze apotres s'ecria: "CI-GIT MADAME VENUS! que les dieux lui
ouvrent le ciel!"





LIVRE III

LA DAME DE COEUR


* * * * *


I

DEUX LARMES DE GENEVIEVE


Le duc de Parisis avait entrevu Mlle de La Chastaigneraye dans
l'avenue de la Muette, marquant son joli pied sur la neige. Depuis ce
temps, un homme nouveau naissait en lui a son insu qui menacait de
detruire l'ancien. Cette vie a tous les vents etait desormais dominee
par une pensee. Jusque-la, a tous les horizons qui l'appelaient, il
voyait des femmes, mais un plus pur horizon attirait surtout son ame:
l'horizon ou rayonnait doucement cette adorable figure de jeune fille
dans la virginite des vingt ans. C'etait pour la lumiere sacree le
reve lumineux de l'avenir, l'arc-en-ciel de bon augure sur l'orage qui
l'enveloppait encore dans ses nuees et ses eclairs.

Octave avait beau vouloir s'affermir dans son atheisme par l'intimite
de quelques stoiciens antiques et par la science de quelques docteurs
modernes, il pressentait l'inconnu et l'invisible devant la belle et
chaste figure de Genevieve, comme si la nature aveugle n'avait pu
faire un pareil chef-d'oeuvre avec les mains du hasard.

Mlle de La Chastaigneraye parlait donc a son esprit comme a son coeur,
mais elle parlait surtout a son coeur: elle lui rappelait sa mere,
quoiqu'elle ne lui ressemblat pas, mais parce qu'il y a des airs de
tete qui evoquent toute une legion de figures poetiques. Combien de
spheres distinctes dans ce inonde ou tout se touche! C'est comme le
paradis du Dante.

Ceux qui nient la force de l'ame n'ont donc pas etudie toute son
action divine? La prescience sera toujours plus forte que la science,
parce qu'elle voit de haut et de loin. Ce n'est pas le souvenir de
l'image corporelle qui s'impose, c'est l'ame elle-meme qui, pour les
yeux d'une autre ame, a revetu la forme visible. Octave avait beau
s'eloigner de Genevieve, se perdre dans ce Paris bruyant, ou l'on
oublie plus vite qu'en faisant le tour du monde, il voyait partout
cette fiere et charmante image, parce qu'elle avait pris possession de
son ame. Il fut retourne au Perou ou en Chine sans qu'elle restat en
chemin. Elle s'imposait avec la douceur qui penetre, elle dominait par
la grace; c'etait la soeur, c'etait l'amante, c'etait la conscience.
Cet homme, qui ne voulait pas croire a Dieu, n'osait nier les anges,
tant il sentait la presence reelle de l'ange gardien dans Mlle de La
Chastaigneraye.

Octave souffrait de ne pas voir Genevieve; il vivait toujours dans
le meme tourbillon, mais il ne se passait pas de jour qu'il ne se
retournat vers Champauvert et qu'il ne demandat a son ame si elle ne
voyait rien venir.

Il se fut peut-etre decide a retourner a Parisis pour etre plus pres
d'elle, pour la voir, ou meme pour l'entrevoir.

Il n'avait jamais eu bien peur pour lui-meme de la legende des
Parisis, et il disait volontiers: "Que m'importe! si j'avais seulement
une annee de bonheur!" Mais il se prenait a redouter pour Genevieve la
terrible legende:

L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT!

Cependant il etait decide a partir, quand, un matin, il recut ce
billet de la marquise de Fontaneilles:

"Monsieur le duc de Parisis a, je n'en doute pas, oublie le numero
de mon hotel, je crois meme qu'il a oublie ma figure, car, hier,
je l'ai vu conduisant son mailcoach a peu pres comme Apollon
conduit le char du soleil: Dieu me garde! j'ai souri, et il ne m'a
pas saluee, lui qui salue tout le monde comme un empereur.

"Si je dis a M. le duc de Parisis qu'il me trouvera demain au
retour du Bois, daignera-t-il descendre de l'Olympe pour me serrer
la main?

"MARQUISE DE FONTANEILLES."

Est-ce une embuche? se demanda Octave. Est-ce un pas fait vers moi?
Raille-t-elle pour se cacher son coeur ou raille-t-elle pour se
moquer? Qui sait? Depuis que je ne la connais plus, elle veut
peut-etre faire ma connaissance.

Il se rappela ses tentatives galantes echouant devant les hautaines
coquetteries de la marquise; il n'avait pas de rancune; il alla le
lendemain, vers six heures, a l'hotel de Fontaneilles, esperant que la
premiere heure de la revanche avait sonne et qu'il allait recommencer
son jeu savant pour vaincre la dame de Trefle. Il comptait sans la
Dame de Coeur.

Quand il dit son nom au valet de chambre, il fut frappe d'un
pressentiment. Je ne sais quoi de triste traversa son ame. "Monsieur
le duc est attendu dans le petit salon," lui dit le domestique. Comme
Octave depassait la porte, il vit venir a lui une femme tres emue et
tres pale.

Cette femme etait Mlle de La Chastaigneraye. Il lui prit les mains
pour l'embrasser, mais il vit des larmes dans ses beaux yeux: "Des
larmes! Genevieve. Des larmes, vous qui ne pleurez jamais?--Octave,
vous rappelez-vous la legende des Parisis:

L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT!

Mlle de La Chastaigneraye avait la pudeur des larmes, elle gardait
avec fierte le secret de son coeur. Elle n'avait pas ces lachetes des
profanes amours qui vont s'humiliant jusqu'a l'esclavage. Sa dignite
lui etait trop chere pour qu'elle courbat la tete sous la passion,
quelque ardente que fut sa passion.

Voila ce qu'elle se disait; mais quand arriva Octave, qu'elle
n'attendait pas sitot, il la surprit dans ses larmes, elle qui ne
pleurait pas. C'etaient les larmes du sacrifice.

Elle venait apporter son amour, son coeur, sa vie, pour les immoler.
Tous les reves d'or de ses nuits sans sommeil, toutes les illusions
parsemant les horizons de Champauvert, comme de blanches colombes qui
se fuient et se cherchent, il fallait leur dire adieu.

Genevieve n'etait pas de celles qui se consolent de l'amour dans
l'amour. Elle ne croyait pas que l'ame put contenir deux images
aimees, celle qu'on ne veut plus aimer et celle qu'on veut aimer. Elle
aurait eu horreur d'elle-meme si elle eut songe un instant a profaner
ce qui avait ete la religion de son coeur. Elle croyait que Dieu fait
une ame pour une ame et que Dieu seul console les ames depareillees.

Aussi le jour ou Mlle de La Chastaigneraye resolut de ne plus aimer
M. de Parisis, elle se tourna vers le ciel. Quiconque aurait vu cette
jeune fille tomber agenouillee, appuyant saintement sur son coeur un
crucifix d'ivoire, eut ete touche de sa douleur et de sa resignation.
Elle fermait la porte, d'une main stoique ou plutot d'une main
chretienne, a toutes les joies de la vie. Il ne lui fallait pas,
comme a tant d'autres, la cellule d'un couvent pour s'isoler dans le
silence, dans la mort, dans Dieu. Elle avait l'heroique volonte des
grandes ames; le monde avait beau lui montrer toutes les tentations,
elle pouvait descendre la montagne en bravant Satan.

Les esprits forts, les sceptiques, les athees, sont sans doute des
ames d'elite qui s'elevent toujours au-dessus des passions humaines,
puisqu'ils rient si gaiement des consolations divines; la terre n'a
que des joies pour leur orgueil, puisqu'ils ne veulent jamais regarder
le ciel. Pas un de ceux-la, pourtant, n'eut assiste au sacrifice de
Genevieve sans etre atteint par l'emotion de cette ame, qu'ils jugent
mortelle, mais qui brave leur condamnation.

Mlle de La Chastaigneraye voulut d'abord cacher ses larmes: "Non!
pensa-t-elle, mes larmes lui diront combien je l'aime."

Octave avait pris les deux mains de sa cousine pour l'embrasser.
Il mouilla ses levres a ces belles larmes. "Genevieve! ma chere
Genevieve! vous pleurez?--Non, repondit-elle en essayant un sourire,
il n'y a que les enfants qui pleurent. Ces larmes que je voulais vous
cacher, ont jailli de mon coeur malgre moi; montrer des larmes, ce
n'est pas toujours pleurer."

Genevieve s'etait remise sur le canape; Octave s'assit devant elle,
gardant toujours ses mains dans les siennes. "Je vous en prie,
Genevieve, dites-moi votre chagrin!"

Mlle de La Chastaigneraye regarda le duc de Parisis avec une tendresse
irrevable. "Mon chagrin, Octave! c'est que je vous aimais et que je ne
vous aime plus."

Elle avait dit ces mots doucement et lentement avec une expression
penetrante. Octave fut emu dans toute son ame. Il leva les deux mains
de Genevieve a ses levres et les baisa avec passion. "Genevieve, si
vous m'aviez aime, vous m'aimeriez toujours.--Est-ce bien vous qui
dites cela? vous qui faites de l'amour une partie de plaisir ou une
partie de campagne.--Genevieve, vous ne me connaissez pas. Je vous
aime, je vous ai toujours aimee, je n'ai aime que vous et je n'aimerai
jamais que vous."

Genevieve regardait Octave comme si elle entendait parler hebreu. Il
continua: "Comment n'avez-vous pas compris, que, dans les prodigalites
de la vie, on peut tout jeter par la fenetre, hormis son coeur? Je
suis indigne de vous, je le sais; j'ai traverse toutes les passions de
la jeunesse sans garder les vertus de l'orgueil; mais, depuis que je
vous ai vue, j'ai senti que je n'avais jamais donne mon coeur."

La jeune fille souriait tristement. Il compara l'amour au soleil: tout
feu et toute lumiere. "C'est vous, lui dit-il, qui m'avez donne le feu
et la lumiere. Jusqu'a vous, j'etais le voyageur des contes arabes,
qui ne se reveille jamais que la nuit et qui ne connait que les
lointaines clartes des etoiles. Toutes ces femmes qui ont passe dans
ma vie, etaient comme des etoiles perdues, a des millions de lieues
de mon coeur.--Vaine eloquence, dit Genevieve; ne me comparez pas au
soleil, car vous ne verrez plus mes rayons. Je viens tristement vous
dire adieu et vous apprendre une grande nouvelle."

Octave, qui maitrisait ses emotions comme le cavalier qui d'un seul
mot arrete soudainement son cheval, se laissa emporter cette fois.
"Une grande nouvelle, vous m'effrayez!"

Il ne riait pas. Il pressentit que sa cousine allait lui annoncer
son mariage avec quelque prince francais ou etranger. La douleur le
saisit. Depuis un an, Genevieve etait le rivage, l'horizon, le reve de
son ame. Tout a la tempete, tout a l'orage, tout a l'inquietude,
il aspirait a cet ideal. Supprimer de sa vie l'image de Genevieve,
c'etait supprimer son coeur. Il ecoutait silencieusement, comme si sa
destinee eut parle par la bouche sibyllique de Genevieve. "Mon cousin,
reprit Mlle de La Chastaigneraye, j'ai l'honneur de vous faire part du
mariage de M. le duc Jean-Octave de Parisis...."

Octave respira; Genevieve s'etait interrompue, il s'imagina qu'elle
n'osait prononcer son nom, ce doux nom de Genevieve. Il la savait si
etrange, qu'il ne devait pas s'etonner de cette maniere originale de
lui annoncer leur mariage.

Il se sentait bien heureux et l'avenir lui rouvrait sa porte d'or.

Il voulut reprendre une des mains de Genevieve, mais-elle degagea sa
main tout en relevant la tete avec sa fierte accoutumee. "Mon cousin,
reprit-elle, d'une voix plus ferme et plus breve, j'ai l'honneur de
vous faire part du mariage de M. Jean-Octave, duc de Parisis, avec
Mlle Violette de Pernan-Parisis."




II

LA FOLIE DE LA RAISON


Octave regarda Genevieve comme pour lui demander si c'etait une
gageure. Elle comprit sa pensee a son expression. "Mon cousin, lui
dit-elle gravement, je vous parle ainsi parce que Violette est ma
cousine et qu'elle est digne d'etre ma soeur. Ne l'accusez pas, ou je
me leve et je ne vous revois plus. Vous avez fait tout le mal, c'est
a vous a le reparer. Vous allez me dire que le mal est irreparable,
parce que Violette a eu d'autres amants; ce serait un mensonge, je
sais Violette par coeur, je l'ai vue dans sa prison, elle s'est
confessee a moi mot a mot; elle a trompe tout le monde pour ne pas
vous tromper; c'etait un jeu cruel ou elle s'est blessee presque
mortellement. Elle voulait se venger de votre dedain; elle ne s'est
vengee que sur elle-meme. Mais comme c'etait un grand coeur, elle
s'est preservee. L'opinion publique l'a condamnee, mais Violette a
garde le droit de s'absoudre.--C'est elle qui vous a dit cela? murmura
le duc de Parisis."

A ces mots, Mlle de La Chastaigneraye se leva rapide, blessee,
indignee. "Quoi! c'est vous, monsieur de Parisis, qui doutez de la
vertu de Violette?--Eh bien! je vous crois, dit Octave en l'arretant,
mais je serai seul a vous croire.--Non, la verite finit toujours par
etre la verite. Qui donc osera nier la vertu de Violette quand elle
sera la duchesse de Parisis?--Tous ceux qui l'ont vue dans ses folies
de l'ete passe.--Il y a un prince, il y a un Espagnol et un Russe qui
se sont donne les airs d'etre ses amants, mais ils savent bien qu'ils
ne l'ont pas ete. Et s'ils l'oubliaient....--Je vous comprends, ma
cousine, je vous jure que je n'ai pas besoin d'epouser Violette pour
leur faire mordre la poussiere s'ils s'avisaient de parler d'elle
desormais.--Oui, mais vous epouserez Violette. Les assises vont
s'ouvrir: elle sera acquittee. On trouvera cela tres beau a vous, ce
sera un exemple eclatant a la face de votre siecle.--L'exemple
du ridicule! O belle romanesque! J'avoue que si je faisais cela,
j'inquieterais quelques seducteurs timores, mais la morale n'y
gagnerait rien. Il faut qu'il y ait des Violettes comme il y a des
Genevieves.--Je vous dis que vous ferez cela. J'ai tout arrange, j'ai
fait de ma fortune,--ou de la votre, si vous voulez,--cinq parts; ou
plutot, nous avons dechire tous les testaments: un million a chaque
branche; donc, Violette a un million, puisqu'elle est la fille de Mme
de Portien.--Je l'epouserai d'autant moins, puisque me voila separe
d'elle par un million."

Octave prit les mains de sa cousine et lui dit avec des yeux
idolatres: "Genevieve, je vous ecoute avec admiration, mais tout ce
que vous me dites la, c'est la folie de la sagesse.--La folie de la
sagesse! Je ne comprends pas.--Vous voulez, comme toutes les grandes
ames, refaire le monde a votre image. Je sais que vous dessinez bien;
or, je vous le demande, peut-on faire des retouches a un tableau
ancien? L'homme ne creera jamais que des infiniment petits dans
l'oeuvre de la nature; la perfection de ce monde vit des imperfections
comme le bien vit du mal. Au moins, vous, ma cousine, vous avez une
consolation, c'est de croire a un autre monde, revu, corrige
et augmente.--En un mot, mon cousin, vous refusez d'epouser
Violette?--Mais, ma cousine, j'ai refuse au premier mot."

Mlle de La Chastaigneraye se leva encore une fois.

A cet instant, la marquise de Fontaneilles souleva la portiere.
"Faut-il frapper trois coups? dit-elle en souriant.--Non, dit
Genevieve, tu sais bien que tout ce que j'avais a dire a M. de
Parisis, je devais le dire devant toi. Viens a mon secours, car j'ai
echoue dans ma mission."

Octave etait alle au-devant de Mme de Fontaneilles. "Ma chere
marquise, lui dit-il, soyez mon avocat, puisque ma cousine ne veut pas
comprendre.--Que lui dites-vous?--Je lui dis que je l'aime.--Eh bien,
mon cher duc, elle a bien raison de ne pas vous comprendre."

Octave s'etait assis a cote de la marquise, en face de Genevieve
qui demeurait debout. "Asseyez-vous donc, Genevieve, dit Mme de
Fontaneilles.--Non, repondit Mlle de La Chastaigneraye, je n'ai plus
rien a dire."

La marquise se tourna vers Octave: "Voyons, monsieur de Parisis, ne
laissez pas partir Genevieve."

Octave avait l'eloquence de la parole, mais surtout l'eloquence des
mains. Quand il voulait persuader une femme, il lui prenait la main,
et sa cause etait a moitie gagnee. Au moment ou il prit la main de la
marquise, elle le regarda en tressaillant: il jaillit de ses yeux un
eclair qui fit pareillement tressaillir Octave.

Le demon qui le possedait toujours,--le demon que Genevieve, par sa
presence, avait exorcise,--se reempara de lui. Son regard tomba tout a
propos sur les seins de la marquise, qui faisaient transparaitre leur
beaute a travers une legere robe du matin, dans un corsage simple et
vague qui caressait au lieu d'emprisonner.

Octave devait mourir dans l'impenitence finale, puisque toutes ses
emotions ne l'empecherent pas de reconnaitre encore une fois que
la marquise avait des beautes incomparables pour un voluptueux. Et
d'ailleurs, elle lui avait resiste, il ne voulait jamais s'avouer
vaincu.

Cependant Genevieve, toute a sa douleur, ne vit pas, heureusement--ou
plutot malheureusement,--ce tressaillement de son cousin et de son
amie.

Mais elle vit que la main de la marquise restait trop longtemps dans
la main d'Octave; elle fit un pas pour s'en aller.--Quoi! tu t'en
vas fierement et sans me donner la main? dit la marquise, qui avait
repousse celle d'Octave avec quelque colere, comme si elle fut
humiliee du plaisir eprouve--un poison qu'elle venait de boire avec
delices,--sans y songer.--Oui, dit Genevieve, vous me comprendrez
peut-etre, mais vous ne me comprenez ni l'un ni l'autre. Je vais
retourner a Champauvert, je ne reviendrai plus jamais a Paris.--A
moins, dit-elle apres un silence, que M. le duc de Parisis ne vienne
me demander la main de Mlle Violette."

Ni Octave ni la marquise ne croyaient que Mlle de La Chastaigneraye
fut si serieuse; mais vainement ils tenterent de la retenir.

Le coupe de la duchesse de Hautefort attendait Mlle de La
Chastaigneraye dans la cour: elle etait deja sur le perron quand
son amie lui dit qu'elle allait l'accompagner, ce qui naturellement
mettait Parisis a la porte.--Ma chere Genevieve, dit-il en
s'en allant, je veux venir vous revoir chez la marquise.--Non,
murmura-t-elle, j'ai dit."

Il pria en vain, il se brisa contre un silence inflexible. "Etrange
fille! plus etrange que jamais! pensait-il en traversant la cour. Elle
a dit! Mais, moi, je n'ai pas dit!"




III

LES DEUX COUSINES


L'affaire du bouquet de roses-the devait revenir aux assises de
l'Yonne sous quelques jours. Le procureur imperial avait fait une
visite a Mlle de Portien et lui avait promis de venir la revoir,
sans lui dire combien elle etait compromise par une sourde vindicte
publique. On pretendait avoir vu chez elle le petit joueur de violon;
on l'accusait meme de le cacher. Elle dit au procureur imperial
qu'elle ne descendrait pas jusqu'a se defendre. Le magistrat lui dit
qu'il reviendrait; mais, le lendemain, elle recut l'ordre d'aller au
parquet d'Auxerre.

Que se passa-t-il dans son esprit? Ce qui est certain, c'est qu'on
vint lui servir a dejeuner et qu'elle ne dejeuna pas. Elle prit un peu
de cafe et se retira dans sa chambre.

Une heure apres, elle etait morte.

J'ai lu l'interrogatoire d'une de ses servantes, une de ces filles de
campagne tour a tour cuisinieres et couturieres, qui font la cuisine
le soir et les robes le matin. Cette fille, nommee Athenais Duru,
declara ceci au juge d'instruction:

Mme de Portien, fiere au milieu de ses gens, ne leur disait jamais
rien de sa vie ni de sa pensee. Elle etait avare et depensiere.
Comment depensait-elle son argent? Ce n'etait pas dans son petit
chateau. Quatre fois par an, elle allait passer quinze jours a Paris,
ou elle laissait le plus clair de ses revenus. Comment vivait-elle a
Paris? Elle descendait a l'hotel Lord-Byron, ou elle prenait le titre
de comtesse d'Arcourt et ou elle se montrait dans tout l'attirail de
la derniere mode. Elle vivait a son gre quinze jours par saison.
Le reste du temps, toute seule a Pernan, elle revait, lisait ou
gourmandait ses gens. Son mari apparaissait de loin en loin; quand
il arrivait, le petit chateau se reveillait un peu, car le sieur de
Portien etait gourmand et donnait a la cuisiniere, des son arrivee,
les menus a la mode dans les journaux.

Quand Mme de Portien recut l'ordre d'aller au parquet d'Auxerre,
elle monta donc dans sa chambre. On la vit un instant a la fenetre.
Jeta-t-elle un regard de regret sur le chateau de Parisis, dont on
voyait les grands bois, sur les montagnes lointaines? sur le chateau
de Champauvert, perdu a l'horizon? sur son petit parc a elle, ou elle
avait passe quelques bonnes heures avec des amoureux d'occasion? On ne
sait.

Une demi-heure apres, on vit sortir par la porte du jardin le petit
joueur de violon, qu'on cherchait vainement par toute la France,
jusqu'en Italie. Le jardinier le questionna, mais il passa la porte
sans mot dire. Le jardinier le suivit des yeux; des qu'il se crut
seul, il prit dans sa poche une poignee d'or et la regarda avec une
joie d'enfant. Les gens du chateau n'avaient jamais vu ce petit joueur
de violon: d'ou sortait-il? la etait le secret. Tout le chateau etait
en eveil, car on savait bien, la comme ailleurs, que Mme de Portien
serait inquietee pour l'affaire du bouquet de roses-the.

Peu de temps apres le depart du petit joueur de violon, la servante
Athenais crut entendre un cri, quoiqu'elle fut a quelque distance de
la chambre de sa maitresse. Elle courut et voulut ouvrir la porte.
Mais Mme de Portien avait pousse le verrou. Cette fille eut peur
d'etre indiscrete. Elle attendit. Mais le soir, s'etonnant de ne pas
revoir Mme de Portien, elle avait repris un autre chemin. Le cabinet
de toilette s'ouvrait par une autre petite porte sous tenture, sur
une aile abandonnee du chateau, qui ne servait que de fruiterie et de
lingerie, et qui avait un escalier descendant aux communs. La servante
monta cet escalier et arriva a la porte du cabinet de toilette. Elle
avait bien juge: cette porte n'etait pas fermee a l'interieur. Quelle
fut la surprise de cette fille en voyant sa maitresse renversee au
milieu de la chambre, la figure contractee, les yeux ouverts, les bras
etendus: horrible spectacle pour une paysanne qui n'avait pas vu les
drames de l'Ambigu.

Elle la souleva dans ses bras; mais Mme de Portien etait morte. Deja
les mains etaient froides comme le marbre. La servante appela au
secours. Ce fut un grand bruit, qui, d'echo en echo, courut en
quelques heures jusqu'a Tonnerre. A minuit, le procureur imperial
d'Auxerre apprenait que Mme de Portien etait morte subitement. Il
envoya chercher le medecin de Champauvert, et, au point du jour, il
se trouvait avec lui au chateau de Pernan. On trouva Mme de Portien
couchee sur son lit, mais dans l'attitude et avec l'expression que la
fille Athenais avait remarquees la veille. "Je vous ai appele, dit
le procureur imperial au medecin, parce que je suis sur que Mme de
Portien s'est empoisonnee avec le poison du bouquet de roses-the.
--Je n'en doute pas, dit le docteur apres avoir examine a la loupe
les levres et les narines de la morte."

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