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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les grandes dames

A >> Arsene Houssaye >> Les grandes dames

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"Ma mere, le dirai-je! etait plus malheureuse encore que coupable,
elle chercha a se consoler. Quand les femmes ne trompent pas, ce sont
elles qui sont trompees. Ma mere etait loyale, elle risqua sa vertu,
elle donna ses derniers jours de beaute; on lui avait promis une
fortune, elle croyait aux contrats du coeur, on ne lui donna qu'un
eclat de rire. Elle courut toute desesperee se refugier chez une de
ses amies a Montmartre. Une femme dechue aussi, qui n'avait sauve que
des epaves. J'avais quatorze ans, vous voyez le tableau, vous voyez
l'exemple. Pas une ame au monde qui veillat sur nous.

"Nous vivions avec cette femme. Quel pain que celui-la! Des hommes
venaient ca et la, je comprends a moitie, j'etais revoltee, ma mere se
revolta elle-meme, car elle ne voulait pas descendre jusque-la. Avec
les derniers bijoux, on loua une chambre. Ma mere prit une aiguille
et travailla heroiquement depuis le soleil levant jusqu'au soleil
couchant, car la lumiere achetee coute trop cher.

"J'allais concourir pour le Conservatoire, mais ma maitresse de piano,
une mechante femme, croyant que notre misere n'etait pas vraie, voulut
etre payee et m'abandonna. C'etait la derniere planche de salut. On
nous avait fait quelque credit en me croyant deja une artiste: tout le
monde se detourna.

"Je me jetai dans les bras de ma mere et je pleurai longtemps.
Ma mere pleura plus longtemps que moi. Je voyais ses belles larmes
tomber sur d'affreux torchons qu'elle ourlait, car elle n'avait pas
le droit de pleurer les bras croises. Oh! les travaux forces a
perpetuite! on ne les connait pas au bagne de Toulon: c'est au
bagne de Paris qu'il faut les voir!

"Je pris une aiguille moi-meme et je travaillai avec ma mere. Total:
trente sous par jour. Et pas une heure pour relever la tete, pas une
heure, excepte le dimanche quand nous allions nous cacher derriere un
pilier pour ecouter la grand'messe a Notre-Dame-de-Lorette. C'etait
notre seul luxe. Je masquais les reprises de ma robe en me serrant
contre ma mere. Bientot il ne me fut plus possible de sortir ensemble:
nous n'avions plus qu'une robe!

"Je priais Dieu; mais si Dieu se montrait, ou serait la vertu? Dieu
est en nous, qui nous montre le bien et le mal; Dieu, c'est la
conscience.

"Je priais encore, je priais toujours; je ne pouvais croire alors a
de pareilles epreuves. Il nous fallut souffrir la faim et le froid,
toutes les miseres, que dis-je, toutes les humiliations. Quand on
parle de cela aux gens riches, ils ne comprennent pas; ils sont comme
les voyageurs qui ne voient que les rives d'un pays et qui n'en
devinent pas les deserts, les abimes et les volcans.

"Nous nous trompions ma mere et moi; nous reprenions encore sur nos
levres, pour nous regarder, le sourire des meilleurs jours. Cette
derniere expression de ma mere souriante dans sa douleur mortelle
m'est restee dans l'ame; je la vois toujours ainsi, comme ces saintes
femmes qui allaient au supplice avec une flamme divine dans les yeux,
parce qu'elles marchaient pour la gloire de Dieu.

"On m'a souvent parle de la charite, je l'ai meme vue en peinture,
mais je vous jure que la charite ne s'est pas montree une seule fois
pendant notre misere. Je me trompe: une femme est venue un jour, qui
avait de l'or dans la main et qui a parle a ma mere; je ne comprenais
pas bien et deja je voulais embrasser cette femme,--une marchande a
la toilette qui vendait plus de femmes que de robes,--mais je compris
bientot; elle venait proposer a ma mere de vendre mon coeur, de vendre
mon ame.

"Les pauvres esclaves qu'on vend en Orient ne donnent pas leur ame
parce qu'elles ne connaissent pas leur ame, mais la femme chretienne
donne sa part de paradis le jour ou elle vend son corps.

"Vous devinez bien que ma mere mit cette odieuse creature a la porte,
mais ce fut le dernier coup. Le soir meme, quand ma mere se coucha
plus tot que de coutume, ce fut pour ne plus se relever. Je ne pouvais
croire a la mort de ma mere; pendant plus de trois semaines ce fut une
agonie, ce fut presque une agonie pour moi-meme. J'ai veille ma mere
toutes les nuits; le jour, je tombais de fatigue et de chagrin sur le
bord de son lit; le medecin ne vint que deux fois, quoiqu'il m'eut
promis de venir souvent, mais ce n'etait pas le medecin des pauvres.
Quelques voisines me donnaient cinq minutes ca et la, mais j'etais
presque toujours seule. Un matin ma mere sembla se ranimer: "Ah! si
tu m'apportais des oranges et du raisin, il me semble que cela irait
bien." Je n'avais pas un sou, mais je mis mon chapeau et mon mantelet,
je descendis en toute hate et je courus chez cette abominable
marchande a la toilette, car je savais ou elle demeurait. C'etait
tout pres, rue Fontaine-Saint-Georges. Avant d'arriver chez elle, je
m'arretai devant une boutique de fruitier ou je vis des oranges et des
raisins. "Ah! pensai-je, comme ma mere sera heureuse!" Les raisins
etaient magnifiques, quoiqu'on fut en janvier; on avait entr'ouvert
une boite ou ils semblaient m'appeler par leur belle couleur doree.

"Enfin, me voila chez la marchande a la toilette. Que vous dirai-je?
Je ne venais pas pour faire des facons; le sacrifice etait deja
consomme; j'avais demande pardon a Dieu, je priais pour mon ame, mais
j'apportais mon corps a toutes les souillures.

"Ce qui m'a toujours surprise et revoltee, c'est qu'on trouve a toute
heure un homme pour cet odieux sacrifice. Celui qui vint ce jour-la
n'etait pas, comme il arrive quelquefois, un vieillard qui se retourne
vers la jeunesse, c'etait un jeune homme qui cherchait des emotions,
a peu pres comme ces enfants cruels qui tuent une colombe a coups
de canif. Cette horrible profanation d'une pauvre fille, qui tout a
l'heure croyait a tout, et qui desormais ne croira plus a rien, s'est
accomplie dans l'arriere-boutique de la marchande a la toilette. Je
regardai ce jeune homme avec stupeur. Savez-vous quelle etait sa
volupte? C'etaient mes larmes, c'etait mon effroi, c'etaient mes
sanglots. Paris renferme des Heliogabales par milliers."

Ici Angele s'interrompit. Parisis remarqua qu'elle ressentait encore
toute l'horreur de cet attentat; elle avait pali, la fievre l'agitait,
elle criait toujours vengeance.

Elle se leva et fit quelques pas dans l'attitude d'une muse tragique.
"Vous etes belle ainsi, lui dit Octave.--Je vous demande pardon,
dit-elle simplement; je me croyais seule tant j'etais retournee loin
dans le passe."

Elle retomba dans un fauteuil et continua:

"Ma mere eut ses raisins et ses oranges. Elle mangea une orange et une
grappe de raisin, sans se douter du prix qu'elles me coutaient. Puis,
tout a coup, comme si l'idee lui en fut venue, elle rejeta ce qui
restait et tomba dans le delire. La nuit meme elle mourut.

"J'avais encore cent quatre-vingts francs; cet argent ne me brula
pas longtemps les mains, ma mere ne fut pas enterree dans la fosse
commune, mais, helas! son linceul n'en fut que plus souille, puisqu'il
etait le prix de ma honte.

"Vous devinez quel fut mon degout pour toutes choses, surtout quand,
au convoi de ma mere, je ne vis venir que la marchande a la toilette.
Et comme elle priait Dieu! c'etait a croire que Dieu l'inspirait.

"Quoique je fusse alors a deux pas de la mort, j'etais energique.
Je resolus de me venger. Dieu m'avait trop abandonnee pour que je
n'abandonnasse pas Dieu. On m'a dit que vous etiez athee: eh bien!
moi, quand je m'agenouillai sur la terre qui recouvrait ma mere, je
ne pouvais pas prier. Je fus logique, puisque Dieu n'existait pas,
puisque le monde n'etait qu'un marche de dupes, puisque l'argent avait
raison de tout, puisque la vertu n'etait qu'une legende. Je levai la
tete avec dedain, et d'un air railleur je dis a la marchande a la
toilette: "Et maintenant que Dieu m'a pris ma mere et que vous m'avez
pris mon ame, que me reste-t-il?--Je serai ta mere," me dit-elle. Sur
ce mot, je la quittai avec horreur.

"Je ne rentrai meme pas a la maison. J'eus encore un souvenir du ciel;
je marchai d'un pas ferme vers le refuge Sainte-Anne, aux Filles
repenties. Mais il n'y avait pas une place, pas un lit de paille! Je
me decidai tout a fait a me venger d'une pareille societe, ou il n'y
avait ni une place pour travailler, ni une place pour prier Dieu. Je
pris une patente pour le vice legal.

"Je me vengeai de moi sur moi-meme. Je dis mon nom tout haut; je me
trompe, je ne gardai que mon nom de bapteme:--Angele,--un nom bien
fait pour une pareille mission, et je pris le nom de celui qui m'avait
donne l'horreur de l'humanite en me donnant l'horreur de l'amour. Il
se nommait M. de Marsillac; voila pourquoi vous m'avez connue a Bade
sous le nom de Mme de Marsillac."

Octave avait ecoute silencieusement. Il pria Angele de lui expliquer
sa figure a Bade. "Comment! lui dit-elle, vous n'avez pas compris?
Vous m'avez vue a Bade sous ma figure toute naturelle. Trois fois en
trois ans, je me suis donnee un mois pour respirer un peu d'air vif
dans la vie. La premiere annee, je suis allee aux bains d'Ostende; la
seconde annee, aux Pyrenees; la troisieme annee, a Bade. Je devenais
alors, pendant tout un mois, une honnete femme dans le sens le plus
rigoureux du mot; aussi ne fut-ce pas un jeu que je jouai avec vous
a Bade. Si vous n'aviez eveille en moi un vif sentiment,--l'avoue-
rai-je,--c'etait l'amour qui me surprenait pour la premiere fois,
--l'amour sur le fumier de mon corps,--j'eusse resiste stoiquement.
Vous avez vu le lendemain comme je me suis enfuie honteuse de ma
defaite, parce que je m'etais jure a moi-meme de ne pas souiller mes
vacances.--Etrange femme que vous faites! murmura le duc de Parisis.
Savez-vous que vous etes admirable dans vos decheances comme dans vos
rappels de vertu!--Je ne suis pas admirable: j'ai le courage de ma
situation et j'ai le courage de mon coeur. Ce qui me soutient quand
je me souille, c'est l'idee de la vengeance; ce qui me releve devant
moi-meme, c'est qu'au milieu de ces infamies, j'ai garde mon ame fiere.
Vous avez lu _Rolla_?--Si j'ai lu _Rolla_! je le sais par coeur.--Eh
bien! il y a beaucoup de vers qui entrent dans ma vie comme des fleches
d'or. Vous dirai-je qu'une nuit Monjoyeux faillit en finir avec moi
comme le heros d'Alfred de Musset, mais je voulus mourir aussi; ce fut
ce qui le sauva, parce qu'il trouva cela melodramatique de mourir a
deux. Ce qu'il y a de plus etrange, c'est que je n'ai ete pour lui
qu'une etude et un modele. Meme avant qu'il ne me prit pour jouer son
grand jeu, j'etais allee poser dans son atelier; il me trouva fort
belle, mais l'admiration de l'artiste ne fut point alteree par l'amour
du voluptueux. Il m'avait vue souvent dans le salon--de conversation
--avec les autres femmes, sans aller plus loin. Une seule fois, il
monta dans ma chambre, je lui avais, malgre moi, ouvert mon coeur;
ce soir-la il etait desespere, il voulait mourir, il voulait me
prendre pour le marbre de son tombeau, mais, comme je vous l'ai deja
dit, je voulus mourir aussi, voila pourquoi il ne mourut pas. Six mois
apres, il revint et me dit a l'oreille: "Tu te venges ici de l'humanite,
moi aussi je veux me venger; veux-tu jouer un grand role?"

Vous savez le reste, je ne voulais pas eternellement m'acclimater dans
ce bourbier; quoi que je pusse faire, je ne risquais pas de tomber
beaucoup plus bas: je me sentais une vive sympathie pour Monjoyeux, je
jurai d'etre a lui comme une esclave qu'il aurait achetee. Je fus donc
pour tout le monde, excepte pour lui, Mme Monjoyeux.




XIX

LE THE DE MADAME VENUS


Angele pencha la tete: "Ou plutot, reprit-elle, je fus pour tout le
monde Mme Tout-le-Monde--Mme Venus, comme disait Monjoyeux.--Ainsi,
dit M. de Parisis, vous avez pris votre role au serieux.--Oui, certes,
ce n'etait pas un simulacre. Jamais Danae n'a vu tomber de pareilles
pluies d'or. Monjoyeux, dans son jeu railleur, terrible, insense, me
jetait dans les bras de quiconque avait les mains pleines d'or, de
diamants et de croix. Je ne pouvais pas trouver etrange de faire
des facons pour une poignee d'or, moi qui n'en faisais pas pour une
poignee d'argent.--Je vous avoue que je ne croyais pas qu'au dela des
fortifications, la femme, quelque belle qu'elle fut, put trouver le
chemin de Corinthe.--Mon cher duc, vous etes dans les vieilles idees.
Paris n'a plus comme vous que des sceptiques qui n'ont que des
passions de vingt-quatre heures--et encore si la nuit dure
vingt-quatre heures. Il faut courir, je ne dirai pas les provinces,
mais les capitales etrangeres, pour trouver des paladins serieux,
de ceux-la qui vous mettent aux oreilles, sur la poitrine, les perles
et les diamants des reines de l'ancien regime.--En un mot, des hommes
de l'age d'or.--Oui! riez d'eux, parce que vous n'avez ni assez
d'argent, ni assez d'amour pour les imiter; mais ce sont de vrais
hommes, ceux-la. Au lieu d'attacher leur nom aux biens de ce monde,
ils attachent leurs biens a la beaute d'une femme. Croyez-vous donc
qu'une femme ne soit pas un joli coffre-fort? Ne raillons personne.
Tout le monde a tort et tout le inonde a raison."

Parisis rappela que c'etait son principe. Angele continua: "Vous vous
imaginez peut-etre que je vais quitter cette maison comme a fait
Monjoyeux, laissant la clef sur la porte et en emportant une
cigarette? Nenni! nenni! mon cher. Je veux me relever de mes
humiliations de ce soir; non pas par la vertu qui ne veut pas de moi,
mais par la fortune qui ne fait fi de personne. Vous me verrez au
Bois ces jours-ci dans une daumont qui fera du bruit, par ses quatre
chevaux, aux quatre coins du monde. Les journaux diront tant de mal de
moi que je deviendrai celebre avant la fin de la saison. Et alors nul
ne sera digne, parmi les plus dedaigneux, de denouer la ceinture de
Mme Venus.--Excepte moi!--Vous, vous ne comptez pas, parce que vous
comptez trop. Or, puisque je suis chez moi, voulez-vous prendre du
the?"

Angele sonna. Un domestique se presenta a moitie endormi; mais elle
lui donna l'ordre de servir le the avec un air de souveraine grandeur
qui le reveilla subitement. Il comprit qu'elle etait la maitresse de
la maison.

Octave se rappela le the de Mme d'Antraygues quand le domestique
apporta un service de Saxe. Mme Venus avait profane ses levres dans la
porcelaine de toutes les nations, dans le vieux Japon, comme dans le
vieux Chine, dans le vieux Sevres, comme dans le vieux Saxe, jusque
dans la faience hollandaise et dans la majolique italienne. Quoique
Octave trouvat quelque peu ridicule de dedaigner la bouche qui a bu,
quand on ne dedaigne pas la coupe ou on a bu, tout en se souvenant de
Mme de Marsillac, il etait encore assez delicat pour ne pas chanter
avec Mme de Monjoyeux la ballade du _Roi de Thule_.

Il ne jeta donc pas, ce soir-la, sa coupe a la mer. "Adieu, dit-il
a Angele, la force des choses nous rejettera en face l'un de
l'autre.--Adieu, dit-elle tristement, ce jour-la je vous dirai mon
secret, car j'en ai encore un a vous dire."

Tout le monde parla bientot du luxe, des chevaux, des cheveux et des
amants de Mme Venus.




XX

LE SOUPER DU COMMANDEUR


Octave etait de ce celebre diner des athees, qui a souleve
l'indignation des journaux religieux, comme si les nuages etaient
cloues au ciel. On sait que le diner des athees, qui se donnait les
samedis a la Maison d'Or du pays latin, fut illustre par quelques
figures fort a la mode aujourd'hui, et qui seront encore celebres
demain.

Un soir que Parisis allait diner a la Maison d'Or du pays latin, au
celebre cenacle des athees, il arriva bras dessus bras dessous avec un
historien qui a ecrit l'histoire de Dieu parce qu'il ne croit pas a
Dieu.

Comme il allait entrer, il vit arriver avec fracas une dame a la
mode dans une demi-daumont, ce qui etait un spectacle pour tout le
quartier. Il reconnut bientot Mme Venus, car elle n'avait plus d'autre
nom. Elle en etait a son quatrieme bapteme. Ce devait etre le dernier.

Elle donna la main a Octave en descendant de voiture: "Ah! que je suis
heureuse de vous voir! lui dit-elle avec une veritable expansion. Il
me semble qu'il y a un siecle que je ne vous ai vu, il me semble que
je serai un siecle sans vous voir.--Vous etes en bonne fortune, ma
chere?--Oui. Je suis attendue la-haut par Ali-Baba. Pendant que vous
allez diner comme des Parpaillots, nous dinerons comme des Turcs.
Saluez mon amie, qui est une turquoise."

Disant ces mots, et pendant que Parisis essayait une plaisanterie du
serail a la dame, Angele tourna la tete avec inquietude, comme si elle
eut peur d'etre suivie. "Je ne vous cache pas, dit-elle en depassant
Octave, que j'ai M. Othello, mon dernier amant, a mes trousses."
Puis, se retournant vers Parisis, elle lui dit a l'oreille: "Quand
m'offrirez-vous du the chez vous? Voila mon vrai festin! Ce jour-la je
vous dirai mon secret."

Octave serra la main d'Angele et rejoignit ses amis.

On se mit a table: un convive renversa une saliere. Grand emoi dans
tout le cenacle! Pas un qui ne prit du sel et ne le jetat derriere lui
pour apaiser les dieux irrites. On se regarda, comme si on dut
trouver Judas autour de la table. "Saluons! dit un savant,--un des
quarante,--la philosophie preside ici."

La philosophie, c'etait un bas-bleu, un bas-bleu par excellence qui a
etudie les passions dans son coeur, et qui sait bien comment tombe une
femme. C'est une plume d'or qui dit que la parole est d'argent: voila
pourquoi elle ne parle pas a table.

A cet instant, un convive attarde ouvrit la porte. Ce fut un bien plus
grand emoi, quand on apercut un treizieme convive.

Le treizieme convive s'avanca pour se mettre a table; mais tout le
monde se leva avec epouvante et prit son chapeau. Le dernier venu, qui
avait son chapeau a la main, s'eclipsa pour ne pas appeler sur lui
meme la vengeance des dieux.

On dina gaiement jusqu'a la premiere entree. Un journaliste, versant a
boire a son voisin, cassa une coupe a vin de Champagne: on faillit se
signer. "C'est un jour nefaste, s'ecria un ancien; casser un verre
dans lequel on n'a pas encore bu!--Comment donc, s'ecria un moderne,
c'est de bon augure: rappelez-vous le festin de Faliero.--Par le doge!
dit un poete chevelu, oeil d'aigle et de colombe, voila deux couteaux
en croix! Est-ce contre nous que le poignard s'aiguise?"

Un historien critique neo-grec qui a passe par Venise, ciseau de
Praxitele, palette de Titien, s'ecria: "Serons-nous toujours asservis
a ces enfantillages? Ne sommes-nous pas sous le portique?--Voyons, dit
un eclectique qui voulait marier Dieu et le diable, l'ame et le neant,
ne soyons pas si absolus; n'oublions pas que plus d'un d'entre nous
cache sous son sein une medaille de la Vierge.--Ou la croix de sa
mere, dit un romancier a deux figures.--N'oublions pas, reprit
l'eclectique, que plus d'un de nous, en rentrant ce soir, saluera chez
lui quelque belle madone veillant sur un berceau, ou quelque doux
portrait de mere partie pour le ciel.--Question d'art, dit l'historien
critique.--Mais l'art, qu'est-ce autre chose que l'expression de la
grandeur humaine s'elevant jusqu'a la grandeur divine?--Tu parles
trop bien, bipede saugrenu, reprit le Merovingien. Tu vas devenir
charentonesque, si tu te fais si majestueux. A quoi bon convaincre ces
Philistins?"

A propos d'art, on parla poesie, peinture et musique. Comme il est
convenu que deux musiciens sur quatre ont le mauvais oeil, presque
tous les convives conjurerent les jettatores chimeriques en faisant la
fourche de Satan avec leurs doigts. Une superstition de plus!

Et pourtant il y avait la de veritables grands esprits, qui sont
l'honneur des dernieres annees dans la poesie, dans l'histoire, dans
l'art et dans la science. Ils croyaient honorer l'intelligence
en arrachant d'une main hardie la derniere herbe des prejuges.
Quelques-uns se disaient athees, mais nul ne l'etait; nier Dieu, c'est
deja le reconnaitre; s'il n'existait pas, il ne serait pas nie.

Un second philosophe parla ainsi: "Dieu a voulu dejouer la logique
humaine: comme nous n'entrons jamais dans la coulisse du theatre ou
il joue son grand role, nous n'avons pas le secret de la comedie.
Par exemple: comment Dieu, qui doit etre le bon Dieu, a-t-il pu nous
condamner a l'origine, dans la figure d'Adam et d'Eve? Puisqu'il etait
Dieu, c'est-a-dire l'universel et l'infini, il savait que la femme
pecherait et entrainerait l'homme dans sa chute; c'etait donc un jeu
cruel. Quel, est le pere de famille qui voudrait condamner d'avance
toute sa lignee?--Dieu n'a voulu la chute que pour la redemption, dit
le bas-bleu.--A moins, dit un senateur, que Dieu ne sache pas mieux
que nous l'histoire du lendemain, entraine lui-meme dans le tourbillon
des mondes qu'il a crees, mais qu'il ne domine pas, comme un pere
de famille qui devient bientot l'esclave de ses enfants.--Un Dieu
aveugle! Il est bien plus simple de dire que Dieu n'existe pas.--Si
Dieu n'existait pas, nous n'aurions pas l'idee de Dieu.--Tais-toi, tu
n'est qu'un orgueilleux; tu as frequente les poetes classiques; tu
trouves que ce n'est pas assez de descendre des croisees, tu veux
descendre de plus haut.--Alors Dieu ne serait qu'une question de livre
heraldique, un soleil d'or sur champ d'azur."

Le senateur voulut etre profond: "Crois-moi, puisque le monde est
eternel, c'est qu'il n'a pas eu de commencement. Que serait venu faire
Dieu?--Et le chaos.--Es-tu bien sur que le chaos ne soit pas encore
le chaos, et qu'il ne sera pas toujours le chaos? Dieu, c'est la vie
universelle, c'est le pain et le vin du cenacle, le pain et le vin du
cenacle materiel. Nous avons tous notre part de divinite passagere,
comme les vagues de l'Ocean ont leur part de soleil.--Il n'est pas
plus difficile de croire a la Trinite.--La Trinite! c'est le Vrai,
le Bien et le Beau, trois figures en une seule, ou une figure a trois
faces. Les philosophes de l'antiquite ne disaient-ils pas que ces
trois grandes vertus, qui ne vivaient que dans l'ame des hommes,
etaient superieures a tous les dieux?--A tous les dieux faineants de
l'Olympe, puisque le Vrai, le Beau, le Bien inspiraient des idees, des
oeuvres, des actions,--Voila les trois types de l'humanite, voila les
trois dieux, les trois dieux eternels.--Ce sont les dieux de notre
ame; mais les dieux de notre corps?--Ce sont les trois dieux de la
nature: l'air, le feu, l'eau.--Et que faites-vous de la terre?--C'est
l'homme qui est la terre, berceau et tombeau de la vie universelle."

Chacun batissait sur la nappe son petit chateau de cartes
philosophique. Parisis prit ainsi la parole:

"Pour moi, la force n'est pas sur les choses, mais dans les choses.
Rien de ce qui se fait sur la terre n'est l'oeuvre du ciel. Heraclite
avait raison: l'univers n'a ete cree ni par les dieux ni par les
hommes; il a ete et sera toujours un feu vivant qui se ranime et
s'eteint pour se ranimer encore. Mais Heraclite etait timide dans ses
idees, car il fait apparaitre Jupiter, quand il dit que la comedie du
monde est un jeu que Jupiter joue avec lui-meme. Moi, je ne reconnais
de Dieu que dans l'imagination des poetes et des femmes. Ce ne sont
pas les dieux qui ont cree l'homme a leur image, mais ce sont les
hommes qui ont cree Dieu a leur image. Ou plutot ce sont les hommes
qui sont les dieux, puisqu'ils ont la puissance creatrice, materielle
et immaterielle, le reel et l'ideal. Corneille a cree Mlle Corneille
et Chimene; Moliere a fait Mlle Moliere et Celimene. Quelle folie de
vouloir qu'un Dieu se cache dans la coulisse pour faire mouvoir les
polichinelles et les poupees de la scene du monde! De meme que nous
respirons pour notre corps l'air vivifiant, notre front allume sa
pensee dans un rayonnement invisible comme l'air, mais qui est la
source de feu de toute pensee. Il y a la lumiere pour l'esprit
comme il y a la lumiere pour les yeux. Tout homme est un monument
d'architecture, l'oeuvre la plus reussie de ce grand architecte qui
s'appelle la Nature. Et ma comparaison n'est pas un jeu de rhetorique.
Oui, l'homme n'est autre chose qu'une maison plus ou moins ouverte a
la lumiere qui passe; si les fenetres sont basses, si l'architecture a
domine, si elle est ombragee par des montagnes ou des arbres, elle est
sombre, on y respire mal; c'est l'antre des visions nocturnes; si,
au contraire, elle est batie sur la montagne, dans le style grec, la
lumiere y vient toute rayonnante; c'est la lumiere de l'intelligence
et de la verite. Il faut donc que les fenetres de l'homme soient bien
ouvertes sur la lumiere de l'esprit, cette aureole de tout front qui
pense. Tous les grands hommes ont vu par de grandes fenetres."

Octave saisit une coupe: "Messieurs, ne laissons pas tomber la maison
en ruines."

Il but et ajouta gaiement: "Quand ma maison tombera en ruines, tout
sera dit et tout sera fini. La lumiere qui est mon intelligence ne
mourra pas, parce que rien ne meurt, mais elle eclairera une
autre maison mortelle qui ne s'appellera plus Octave de Parisis.
Rappelez-vous ce qu'a dit le grand Shakspeare: "Cesar change en
argile, lui qui faisait trembler le monde, "servira a boucher le trou
d'un mur pour repousser le vent." Et aujourd'hui, messieurs, cette
lumiere qui s'appelait Cesar, qui sait si elle ne s'eteint pas dans
un idiot, parce que les fenetres de son cerveau auront ete manquees?
Pauvres hommes que nous sommes, nous nous croyons des phenix: il n'y
a qu'un phenix, c'est la terre toujours renaissante. Que si on veut a
tout prix une part d'immortalite, qu'on la prenne la." Un voisin de
Parisis se recria: "Voila comme pense Don Juan Parisis!--Croit-on,
reprit Octave, que saint Bernard, a force de flagellation, ce qui
etait un sacrilege a la nature, soit parvenu a mieux penser que moi
parce qu'il comprimait ses passions pour faire dominer l'esprit pur;
n'aurait-il pas ete un plus grand homme s'il se fut jete dans les bras
d'Heloise? C'eut ete plus eloquent que de lui parler latin."

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