Les grandes dames
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Aux deux bouts de la table, en face de M. de Parisis, partout l'esprit
courait gaiement sur la nappe; la gaiete resplendissait comme une
lumiere nouvelle, sur les coupes, les roses et les raisins. Monjoyeux
remarqua que les femmes prenaient des expressions de bacchantes et que
les hommes devenaient irresistibles, parce qu'ils ne savaient plus ce
qu'ils disaient.
Il jugea qu'il etait temps de porter un toast pour etre ecoute. Sa
coupe de vin de Champagne etait pleine; il la presenta a sa voisine,
et lui dit qu'il allait bien parler, puisqu'il allait porter un toast
a la femme. "Chut! mesdames, dit la voisine de Monjoyeux, le sculpteur
va parler!"
Tout le monde porta la main a son verre, tout le monde ecouta. On
connaissait la phraseologie pittoresque de Monjoyeux, on ne doutait
pas de son eloquence, de ses idees originales, de ses saillies
imprevues. C'etait une bonne fortune de l'entendre.
Monjoyeux s'etait leve, la coupe a la main, le front souriant, le
sourire moqueur. Il secoua sa criniere comme un lion qui part pour la
chasse; il promena son regard sur ses convives et sur ses statues; il
jeta un coup d'oeil etrange sur sa femme et porta ce toast: "Mesdames
et messieurs! je bois a la femme!"
Tous les hommes se leverent et burent a la femme, "Chut! dit une dame,
il ne faut pas boire, il faut parler; on n'a pas si souvent l'occasion
d'entendre faire l'eloge des femmes. "Eh bien! dit Monjoyeux,
ecoutez-moi et ne m'interrompez plus."
Il trempa ses levres dans la coupe: "_Je bois a la femme!_ parce que
la femme est l'alpha et l'omega, le premier et le dernier mot, l'enfer
et le paradis, le mal et le bien, la chute et la redemption.
"L'homme s'agite, la femme le mene. C'est que la femme est tout a la
fois le bien et le mal, la quatrieme vertu theologale et le huitieme
peche mortel. Comme l'ange rebelle, qui se souvient du ciel et qui
travaille pour l'enfer, la femme est commencee par Dieu et achevee par
Satan.
"_Ou est la femme?_ disait le magistrat que vous savez, a chaque
proces que plaidaient ses justiciables.
"_Ou est la femme?_ repetent avec le subtil questionneur tous ceux qui
veulent expliquer a peu pres raisonnablement l'histoire des peuples et
le roman des ames.
"Quand un sculpteur a fait une belle statue,--_ou est la femme?_ Quand
un poete a fait un beau livre,--_ou est la femme?_
Quand un heros a gagne une bataille,--_ou est la femme?_
"Dans l'Olympe, le dieu de la pensee est un homme; mais Apollon, que
fait-il sans les neuf muses? Or, toutes les femmes sont des muses,
muses des passions et des crimes, des heroismes et des miseres.
"Elus ou reprouves, dechus ou rachetes, notre destinee commune se
rattache a l'Eden ou a Bethleem: nous relevons tous d'Eve ou de Marie.
"_Ab Jove principium!_" s'ecrie le poete fervent. Mais s'il veut que
nous confessions Jupiter, il faut que, sous les antres de Crete, il
nous ait arretes d'abord dans le groupe souriant des nourrices du
jeune dieu.
"Le ciel lui-meme n'aurait plus sa chaleur et sa lumiere, sans cette
presence reelle de la femme!
"La lyre d'Apollon ne commence a vibrer que sous le souffle leger de
Daphne qui s'enfuit. Sans Isis, Osiris n'est que la moitie d'un dieu;
sans Sita, Rama serait a peine un heros! Quand l'ame du vieux Faust
echappe aux griffes tenaces de Mephisto, elle flotte incertaine de
sphere en sphere. En vain chemine-t-elle a travers les etoiles: ce
ne sont pas les saints et les martyrs qui donneront un refuge a la
pelerine errante. Mais elle a retrouve celle qui fut Marguerite, mais
elle a ete touchee par le rayon de la mere sept fois douloureuse,
elle est sauvee, elle est en possession de sa destinee bienheureuse,
elle est entree en possession de l'_eternel feminin_!
"Redescendons sur terre. Aussi bien la femme n'est pas suzeraine
seulement sur les cimes sacrees; Marie l'egyptienne et sainte Therese
ont des soeurs; voyez-vous d'ici l'escadron volant des courtisanes de
tous les pays, des deesses en chair et en os, qui vont au sabbat
des passions; celles-la imposent le mot d'ordre a toute l'infernale
compagnie d'ici-bas; mais les unes et les autres gardent une egale
influence.
"Pour rassurer contre quarante ans d'epreuves l'ame orageuse de
Michel-Ange, mon divin maitre, il suffit du mystique attachement de
la marquise de Pescaire. Pour ruiner et depraver Andre del Sarte, il
ne faut qu'un caprice vaniteux de sa Lucrece.
"Depuis Eve, qui n'aimait pas assez Adam, et depuis Zuleika, qui
aimait trop Joseph, les individus et les empires vivent au gre de
quelques femmes.
"L'Orient et l'Occident s'ebranlent pour Helene, la veuve aux cinq
maris; Hercule est vaincu par Omphale; Antoine est dompte par
Cleopatre; Eurydice entraine Orphee dans les Champs-Elysees; Merlin
est emprisonne par Vivianne; Fastrade, morte, enchaine Charlemagne sur
son tombeau; Beatrice eleve Dante jusqu'aux bleus sentiers du paradis.
"Ce n'est pas Hiram, c'est Balkis qui batit le temple de Jerusalem;
c'est la veuve adultere de Ninus qui dresse les portiques de Babylone;
c'est la courtisane Rhodope qui assemble les masses enormes des
Pyramides; mais c'est Thais la courtisane qui brule les palais de
Persepolis. Aspasie trone au sommet d'une des grandes periodes,
Hersilie ou Veturie arrete la fureur des soldats qui s'egorgent; mais
que la Pompadour, marquise de hasard, jette sa pantoufle au plafond en
signe de guerre, et les armees de l'Europe bivaqueront sept ans sur
les champs de bataille.
"Donnez des couteaux a Judith, qui va delivrer Bethulie, et a Mlle de
Corday, qui s'imagine sauver la France. Mettez la hache aux mains de
la Jeanne de Beauvais et l'etendard fleurdelyse aux mains de la Jeanne
de Domremy: Dieu agit par le ministere de ces violentes et de ces
inspirees.
"Est-ce Dieu encore, est-ce Satan qui collabore avec la Florentine au
24 aout 1572?
"Et vous, Marie Stuart, et vous, Marie la Sanglante, et vous,
Elisabeth, o grande vestale de l'Occident! et vous, Catherine de
Russie, qui avez regne sur le roi Voltaire, et vous, Germaine de
Stael, o prophetesse eloquente! qui avez trouble les nuits de
Napoleon, dites quelle force secrete vous poussa en avant, dans ces
luttes ou vous avez temoigne une timidite si fiere et une energie si
virile. Ah! vous le saviez, tempetueuses heroines: le spectre des
affaires humaines appartient a qui sait vouloir, et les hommes
s'inclinaient pour saluer nos volontes souveraines qui passaient."
Monjoyeux se versa du vin de Champagne: "Qui s'avise de contester
aujourd'hui l'incontestable autocratie des femmes? S'il restait un
athee pour la nier au moment meme ou la raison d'Etat abroge la loi
salique, ce n'est pas moi qui essayerais de guerir sa misogynie, et je
n'irai pas, pour si peu, visiter, dans le char de ma rhetorique, Sapho
sur son rocher trop hante, Paule de Viguier a son balcon de
Toulouse, Mme de Sevigne en son hotel Carnavalet, ou Mme Recamier a
l'Abbaye-aux-Bois.
"Laissons Mme Roland sur son echafaud triomphal et Mlle de La Valliere
dans son illustre solitude.
"N'outrageons pas, par un commentaire indiscret, tant de charmantes
visions des tombeaux, Mme Henriette ou Mme de Longueville, Marie
Touchet ou Mlle de Romans. Vous savez votre histoire des rois de
France, rois qui regnent sous le gouvernement de leurs femmes ou de
leurs maitresses. La, au lieu de dire: Ou est la femme? Diogene vient
avec sa lanterne, et dit: Ou est l'homme?
"Un jour de revolution, le ministre des affaires etrangeres n'eut pas
le temps d'enlever son portefeuille; celui qui vint apres s'ecria: _Je
tiens le mot du sphinx!_ Il ouvrit le portefeuille: il y trouva un
portrait de femme, puis un autre portrait de femme, puis une lettre de
femme, puis une autre lettre de femme.
"La femme est le dernier mot du Createur. Le grand maitre avait
d'abord sculpte les mondes, puis le mastodonte, puis l'aigle, puis le
lion, puis l'homme; il termina par la femme. Ce fut alors qu'il se
reposa pour se contempler dans son oeuvre.
"Je bois a la femme! parce que sans la femme que vous voyez la, en
face de moi, je n'eusse pas sculpte ces bustes, ces groupes, ces
statues, qui prouvent, j'imagine, que je ne suis pas un desherite.
"Sans cette femme, qui est en face de moi, on dirait encore de moi
comme naguere: "Monjoyeux! un hableur! qui promet toujours d'etre un
homme de genie, qui ne se montre au theatre que pour se faire siffler,
qui n'entre a l'atelier que pour sculpter des mots." Grace a cette
femme, j'ai sculpte du marbre.
"Ou est la femme?"
"La femme, la voila! C'est toujours la femme qui fait le miracle; pour
le pauvre diable, la femme endimanche la vie; pour les artistes, elle
donne une ame au genie. Mais pour le sculpteur qui n'a pas de marbre,
que fait-elle? Ecoutez bien."
La figure de Monjoyeux prit une expression tout a la fois amere,
byronnienne, satanique. "J'etais las d'entendre mes ennemis, mes
amis me corner aux oreilles les conquetes des autres, les oeuvres de
celui-ci, les chefs-d'oeuvre de celui-la: ce qui voulait dire que
je ne faisais rien. Ne rien faire, messieurs! c'est deja beau,
savez-vous! C'est etudier et c'est admirer. Les sots ne se croisent
jamais les bras. Toutefois, si c'est une vertu de ne rien faire pour
entrer aux academies, il ne faut pas en abuser, comme a dit Chamfort.
Un soir que Parisis, Saint-Aymour, Villeroy, Miravault, me mettaient
au defi de prouver mes forces, je suis rentre chez moi, ou, durant
deux nuits et deux jours, j'ai surexcite ma volonte. La Volonte! une
femme celle-la! une fiere femme, quand on l'aime jusqu'au sacrifice.
Apres deux nuits et deux jours, je suis sorti, mais criant comme
Newton apres ses deux annees de visions celestes: "J'ai trouve!"
"Cinq minutes apres, on a pu me voir entrer bravement,--je ne
rougis jamais, car je suis comme l'ancien, je porte mon ame sur mon
chapeau,--dans une maison quelque peu celebre par ses folies nocturnes
et diurnes. Que ceux qui ne connaissent pas la maison, messieurs, me
jettent la premiere pierre."
M. de Parisis remarqua l'agitation et la paleur de Mme Monjoyeux, qui
regardait le sculpteur avec effroi et avec colere.
"Je n'y restai pas longtemps, poursuivit Monjoyeux. Je ressortis
bientot ayant au bras une femme voilee, qui n'etait pas precisement
vetue comme une femme du monde qui va a la messe. Comme je ne voulais
pas porter la queue de sa robe dans les rues, nous montames dans le
premier fiacre venu, qui nous conduisit chez moi. A peine arrive, la
femme avisa ma chambre a coucher et se deshabilla a demi pendant que
je lisais une lettre.
"Non, lui dis-je. Vous vous imaginez peut-etre que c'est une maitresse
que je suis alle prendre dans cette joyeuse maison ou je vous ai
trouvee si insouciante, si oublieuse et si belle. Non! si vous voulez,
vous serez ma force et non ma faiblesse. Je vous ai choisie non pour
humilier la femme, mais pour venger la femme; je vous ai choisie pour
faire la satire en action de mon siecle." Elle ne comprenait pas du
tout, je mis mon coeur a nu devant elle, je lui demasquai toutes mes
batteries. "Si vous voulez jouer un grand role, lui dis-je, venez avec
moi; vous serez mon compagnon d'armes dans la guerre terrible que je
vais faire a la societe. Vous ne changerez pas de metier, mais vous
remonterez d'un degre, parce que c'est le dernier mot de l'oeuvre qui
moralise l'oeuvre. La-bas, ou je vous ai prise, vous etiez au premier
venu qui donnait un louis a la porte. Dans le monde ou nous allons,
vous serez encore au premier venu, mais les louis se multiplieront a
l'infini: je dirai que vous etes ma femme."
"Cette fille rougit pour moi; elle ne rougissait plus pour elle. Ne
rougissez pas, lui dis-je, vous comprendrez un jour pourquoi nous
jouons ces deux roles. Donc, je dirai que vous etes ma femme. Je suis
ideologue, sculpteur, machiaveliste, vous irez solliciter pour moi
des monuments a faire et a defaire; je suis un grand homme politique,
comme tous ceux qui n'ont rien a faire: nous courrons le monde, et,
comme trop d'hommes politiques, je sauverai tous les Etats. C'est
vous encore qui serez le trait d'union entre moi et le pouvoir, a
Petersbourg comme a Paris. Une femme a manque a Machiavel, voila
pourquoi il est mort de faim. Je vous jure que si vous etes
belle--sans etre rebelle,--nous n'aurons pas fait vainement le tour
de l'Europe. Nous deviendrons riches, moi glorieux, vous plus
eblouissante, et toute ma fortune si bien acquise sera pour vous."
Cette fois, elle comprit. Jouer un pareil role, pour une pareille
femme, c'etait deja de se degager de ses langes immondes. Ce n'etait
pas d'ailleurs la premiere venue. Elle etait bien nee et elle avait
a se venger. Elle voulut m'embrasser: "Non, lui dis-je, je ne vous
connais pas, je ne vous embrasserai jamais; vous serez une femme pour
tout le monde, excepte pour moi." Et en effet, messieurs, cette
femme que vous voyez la, en face de moi, ce n'est ni ma femme ni ma
maitresse."
Un cri traversa la salle. La jeune femme tomba evanouie dans les bras
de Parisis.
Jusque-la, elle avait espere que Monjoyeux ne la demasquerait pas; il
lui avait promis de ne pas la trahir; elle ne pouvait croire a
cette brutalite; mais c'en etait fait, il venait, d'une main fiere,
d'arracher le masque et de la rejeter a toute sa honte. Il ne mesurait
pas l'abime. Il voulait frapper fort et frapper juste. Voila tout. "Ce
n'est rien, dit-il en homme experimente, ce n'est rien: c'est une femme
qui se trouve mal."
Et il poursuivit:
"Nous commencames le lendemain. Est-ce la peine de vous le dire?
Ma volonte, armee de cette femme, a triomphe de tout; j'ai ete, du
premier coup, l'ami des princes, courtise par les courtisans. Nul n'a
resiste a cette femme. J'ai improvise de belles statues, car j'avais
avec moi quatre praticiens romains, des fiers a marbre; j'ai donne a
chaque prince la geographie future de l'Europe, tous ont reconnu que
j'avais le secret de toutes les politiques. Mais ce n'est pas le genie
qui m'a donne tant d'or, tant de croix et tant de titres, car je suis
comte italien, baron bavarois, grand d'Espagne, pacha, prince valaque.
Non! c'est la beaute de cette femme qui a tout fait. Et combien de
femmes aujourd'hui qui ont fait la meme besogne!"
Il salua sa compagne dans cette oeuvre infernale. "Pardonnez-moi,
madame, si je vous ai mise en scene au denouement de ma comedie."
Puis, se tournant vers les femmes qui faisaient mine de vouloir sortir
pour sauver leur dignite: "Encore un mot, mesdames, je vous en prie."
Il monta sur la table, arme d'un marteau. "Il faut bien qu'on le
sache, je me depouille de tous ces oripeaux indignes de moi."
Il arracha ses commanderies et les jeta a ses pieds. Il prit dans sa
poche des parchemins qu'il alluma aux bougies. Le silence etait plus
profond et plus terrible autour de lui.
Il y avait quelque chose du jugement dernier dans ce soufflet donne a
son siecle sur la joue d'une courtisane.
Il frappa d'un premier coup de marteau la figure de la Vertu. "Je ne
veux pas qu'il reste rien de cette oeuvre impie."
Un cri de douleur retentit par toute la salle. Frapper un chef
d'oeuvre, c'est frapper l'humanite elle-meme. On cria autour de lui.
"O divine Vertu! dit-il sans ecouter, je te revere trop pour permettre
que ce marbre souille ose transmettre ton adorable figure."
Il donna un second coup de marteau. La statue fut defiguree.
Il se retourna soudainement et marcha sur les roses et les camelias
qui jonchaient la table jusqu'au piedestal de Cybele.
--Et toi, sainte Nature! s'ecria-t-il, toi qui es l'image de Dieu, toi
dont les adorables mamelles m'ont allaite, toi qui as mis au monde les
Grecs du temps de Socrate, les Italiens du temps de Leonard de Vinci,
les Francais du temps de Moliere et du temps de Saint-Just, je ne veux
pas qu'un indigne souvenir te puisse profaner. Je t'ai representee
dans ta souveraine beaute; mais ce marbre a subi les attouchements
impudiques de l'or."
Et il frappa la statue sur le front, sur la joue, sur les levres. En
une seconde, c'en etait fait de ce chef-d'oeuvre.
Vainement Parisis s'etait elance pour empecher cette profanation.
Monjoyeux, comme un Titan dechaine, ne se fut laisse dominer que par
la foudre.
Tout le monde etait debout; la paleur, l'effroi, la tristesse etaient
repandus sur les figures. La plupart des convives ne comprenaient qu'a
demi. On se demandait s'il etait fou. "Mesdames et messieurs, dit-il
en s'inclinant une derniere fois, fier d'avoir cree son oeuvre et fier
de l'avoir sacrifiee, je redeviens Monjoyeux comme devant. Je crois
que j'ai acquis le droit de me croiser les bras comme je faisais." Il
prit un cigare sur la table. "De toute fortune, je ne me garde que
ce cigare,--la derniere fumee!--Je retourne a ma chaumiere de la rue
Germain-Pilon. Adieu, mesdames! adieu, messieurs! Je ne suis plus ici
chez moi."
Et se tournant vers celle qu'on appelait Mme Monjoyeux: "Adieu, madame
Venus, adieu! Vous avez ete heroique dans le mal; si je vous avais
aimee, vous eussiez ete heroique dans le bien.--Adieu! Nous ne nous
reverrons jamais. Vous etes ici chez vous. Faites que les hirondelles
viennent batir leurs nids a vos fenetres."
Il sortit, le front leve, la demarche hautaine, comme Frederick-
Lemaitre dans _Ruy-Blas_.
Les femmes qui etaient la ne porterent pas leurs flacons a la jeune
femme, toujours a demi evanouie, qui croyait rever, qui etouffait dans
son humiliation et qui ne trouvait pas la force de s'humilier tout
haut.
Ces dames mettaient en toute hate leurs pelisses et leurs chapeaux,
"Que dira-t-on de nous demain? se demandaient-elles toutes.
Quelques-unes s'enfuirent, les plus curieuses demeurerent.
Les hommes commentaient diversement ce que Monjoyeux appelait sa
satire en action. "C'est un fou, disaient les uns.--C'est un sage,
disaient les autres.--C'est un sage et un fou," pensait Parisis, qui
avait reconnu enfin Mme de Marsillac.
XVIII
HISTOIRE DE MADAME VENUS
Cependant Mme Venus s'etait levee et voulait parler a son tour:
"Encore un instant, mesdames les femmes comme il faut, je prends la
parole et on ne refusera pas de m'entendre." Les dames, plus curieuses
encore qu'indignees, se tournerent vers Mme Venus. Elle avait subi les
rudes paroles de Monjoyeux comme on subit un coup imprevu. Le premier
sentiment est la defaillance, mais le coeur se releve, les tempes
s'enflamment, la vengeance prend le mors aux dents.
Tout emportee qu'elle fut toujours par sa nature, elle s'etait
contenue, elle avait aime Monjoyeux, elle avait eu l'adoration de son
genie: elle n'avait pas voulu, car elle etait genereuse, se jeter a sa
traverse pour lui couper son effet, comme on dit au theatre. Elle se
reservait son role.
Quand elle prit la parole, elle rougit, le sang lui monta a la gorge;
elle faillit ne rien dire; mais apres cette premiere secousse, elle
retrouva sa voix et ses idees. "Ne vous imaginez pas, mesdames,
dit-elle en essayant de railler, que je vais me laisser egorger comme
une colombe a l'autel du sacrifice. Monjoyeux est un grand comedien
comme il est un grand sculpteur, il lui fallait une femme pour jouer
son jeu, il m'a prise ou il m'a trouvee. Mais cette femme n'etait pas
la premiere venue; moi aussi je voulais jouer mon jeu, moi aussi je
voulais me venger.
"Etes-vous bien sures, mesdames, qu'entre les levres et la coupe, il
n'y a pas un abime? On dit a la jeune fille: "Ce lit nuptial s'appelle
la vertu, tu n'aimeras pas celui que tu aimes, pour epouser celui que
tu n'aimes pas." C'est la loi du monde depuis que le roi du monde
s'appelle l'argent. L'odieux argent, dites-vous, l'odieuse pauvrete,
dis-je; entre l'argent et la pauvrete, il y a tous les crimes.
"Je ne veux pas m'humilier jusqu'a vous dire qui je suis. Une fille,
si vous voulez, mais une femme aussi. Je garde mon secret. Quelle que
soit la chute, sachez-le bien, le coeur garde un battement pour Dieu;
plus la nuit est profonde, plus l'ame se tourne vers le ciel.
Adieu, mesdames, vous etes toutes, je n'en doute pas, des vertus
inaccessibles. Peut-etre une de vous, en rentrant le soir, ira tirer
les verrous sur la porte de sa fille, non pour preserver la fille qui
dort dans son lit virginal, mais pour preserver l'amant de la mere qui
se cache dans le lit conjugal."
Les femmes n'avaient guere ecoute, mais la sacrifiee avait eu des
auditeurs serieux.
Tout le monde se regardait et se demandait le secret de cette comedie;
mais se tournant vers Octave, Mme Venus lui dit: "Monsieur de Parisis,
je ne veux confier mon secret a personne, hormis a vous seul."
Ces mots eloignerent les derniers invites. "Et maintenant que nous
sommes seuls, dit Parisis en prenant la main de la jeune femme, vous
aller me confier le secret de votre vie.--Je vous dirai tout, car il
vous a fallu un grand courage pour rester avec moi apres tous ces
sarcasmes; mais ne restons pas la, devant ces debris d'un odieux
festin, qui est pour moi une orgie de l'esprit sinon des levres."
Les domestiques, qu'on avait renvoyes, etaient revenus peu a peu et
semblaient se demander a qui il fallait encore obeir. "Retirez-vous,
dit la dame du logis d'une voix douce et calme; il ne me faut que ma
femme de chambre, que je vais retrouver la-haut."
Et elle passa devant Octave. Le duc avait souffert de tous les coups
portes a cette femme d'une main brutale. Il lui avait fallu un vrai
caractere pour rester avec elle en face de tous ceux qui la fuyaient.
Il risquait d'entamer sa dignite heraldique. Il pouvait bien, le soir,
courir les folies nocturnes avec ses amis, mais en face des gens du
monde il etait toujours reste un homme du monde.
Au haut de l'escalier du premier etage, apres avoir traverse une
antichambre, la dame se retourna vers lui et lui fit signe de
s'asseoir sur le divan d'un petit salon, doucement eclaire par une
lampe pompeienne. "Je m'etonne, lui dit-elle, que vous me demandiez le
secret de ma vie; ne l'avez-vous pas devine, vous qui etes un homme
d'esprit, vous qui m'avez surprise a Bade?"
Octave avait reconnu Angele depuis qu'elle s'etait evanouie, comme si
elle eut laisse tomber ce masque d'innocence qu'elle s'etait fait.
"C'etait vous! Je le croyais et je ne le croyais pas.--Vous savez
pourtant bien avec quel art une femme peut faire, defaire et refaire
sa figure.--Oui; en changeant la couleur de ses cheveux, en
accentuant ses sourcils, en marquant un grain de beaute pour changer
l'expression, on se fait une autre femme.--J'avais jure que vous ne
me reverriez jamais; que vous ne feriez pas la lumiere sur la nuit de
Bade; qu'une fois au moins, dans ma vie, je garderais quelque prestige
dans le souvenir d'un galant homme; mais notre rencontre chez le
juge d'instruction m'avait arrache cette illusion.--Je suis un homme
d'esprit, dit M. de Parisis, c'est pour cela que je reconnais que tout
est impossible et que tout est invraisemblable.--Comme mon histoire!
Et pourtant mon histoire est toute simple. Je vais vous la conter avec
l'abandon d'une pauvre fille qui serait au confessionnal."
Angele leva les yeux comme pour retrouver les meandres du passe.
Octave se renversa sur un coussin tout en attachant son regard sur la
jeune femme. "Mon cher ami, vous ne connaissez pas la pauvrete? Eh
bien! vous aurez toutes les peines du monde a me comprendre. Celui qui
n'a pas traverse la misere noire, comme disent les pauvres gens, la
misere qui a faim et qui a froid, ne pressent pas toutes les
angoisses de l'enfer. Le pauvre n'existe pas et il souffre toutes les
existences. Le pauvre est un inconnu que personne ne veut recevoir,
parce qu'il arrive dans la vie sans lettres de recommandation. Je
m'appelle Angele-Helene de La Roche-Parmailles. Je vous livre le nom
de mon pere, le baron de La Roche-Parmailles, parce que vous etes
un galant homme et que vous comprenez tout. Je ne l'ai jamais dit a
personne. J'ai pris quelquefois le nom de Montrigeac, qui fut un des
fiefs de notre famille. Helas! ou sont les fiefs? ou est la famille?
La premiere revolution a supprime les fiefs, la prochaine supprimera
la famille, si ce n'est deja fait! Mon pere n'etait pas riche, il
etait garde du corps quand il epousa ma mere. En 1830, il accrocha son
epee et se fit gentilhomme campagnard. Mais il aimait ma mere et
ma mere aimait Paris; il vendit la petite terre de Parmailles pour
complaire a ma mere. On vint a Paris, on prit pied rue du Bac, au coin
de la rue de Varennes, dans une maison ou j'ai vu mourir Mme Dorval.
La pauvre femme! elle me caressait les cheveux sans se douter que je
serais plus malheureuse encore qu'elle ne le fut, elle qui mourut de
chagrin. Il n'y avait jamais d'argent a la maison, mon pere voulait
faire figure avec ses anciens camarades, ma mere voulait aller dans le
monde. Le capital etait entame, il ne restait plus que quatre-vingt
mille francs quand on les risqua pour chercher fortune. Quoique mon
pere fut reste fier, il se laissa convaincre qu'il pouvait, sans
deroger, s'associer dans un hotel garni, l'hotel de ----, ou
d'ailleurs il ne devait jamais paraitre. Dans deux associes, il y a
presque toujours un fripon, celui qui n'a pas d'argent. Au bout de
deux ans, l'associe de mon pere avait quatre-vingt mille francs et
mon pere avait des dettes. Vous voyez d'ici le desastre: mon pere en
mourut.
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