Les grandes dames
A >>
Arsene Houssaye >> Les grandes dames
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 | 22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41
Pendant cette seance a la Lavater, Octave eut l'art de prouver a la
duchesse et a la marquise qu'il etait eperdument amoureux d'elles.
Pendant qu'il leur parlait d'elles, ses yeux leur parlaient de lui.
Et ce qu'il y eut de bien fait dans cette oeuvre diabolique, c'est
que chacune des deux femmes fut convaincue qu'il n'aimait qu'elle-meme.
Mais elles etaient au-dessus de l'amour, meme de l'amour de don Juan
de Parisis. La marquise de Fontaneilles s'etait tournee vers Dieu
et ne voulait pas se retourner vers son prochain. La duchesse
de Hauteroche, ame plus romaine, aimait la vertu pour la vertu,
s'attachant a son devoir non pas avec resignation, comme tant
d'autres, mais avec vaillance, fiere des victoires de l'ame sur le
corps.
Octave perdit bien huit jours--huit siecles pour lui--a errer autour
de ces deux vertus; il avait pourtant imagine une tactique qui lui
semblait victorieuse:--Apres avoir prouve a la marquise qu'il n'etait
pas amoureux de la duchesse, il prouva a la duchesse qu'il etait
amoureux de la marquise, soufflant l'orage a tous les horizons.--Mais
les nuages ne monterent pas jusque dans l'azur.
Il ne s'avoua pas vaincu; il leva le siege et passa dans un autre
camp. Mais tout en courant les petites dames, ses aspirations le
ramenaient bientot aux femmes du monde, parce que s'il trouvait que
l'amour est toujours le meme au dernier chapitre, quelle que soit
l'atmosphere, il trouvait aussi qu'il faut chercher les variations du
coeur dans les commencements. Or il n'y a de commencements qu'avec les
femmes comme il faut, puisqu'avec les autres on commence toujours par
la fin.
XV
L'ESCARPOLETTE
Parisis ne se contentait pas des femmes du monde ni des femmes du
demi-monde; les fillettes de tous les ordres, pourvu qu'elles fussent
jolies, lui semblaient de bonne prise; son grand art, en ceci, etait
de se mettre au diapason et d'entrer de plain-pied dans l'intimite des
femmes quelles qu'elles fussent. Venait-il une modiste apporter un
chapeau, une fleuriste apporter un bouquet, une couturiere apporter
une robe, il la lorgnait; si elle etait belle, il la saluait et lui
disait mille folies, au grand depit de la dame qu'on venait habiller
ou coiffer; on lui reprochait de manquer de dignite, mais il disait
lui-meme qu'il ne reconnaissait pas les bienseances.
Combien d'aventures etaient le second chapitre de ses premieres
escarmouches!
Aussi, un matin, Mme d'Antraygues surprit-elle Parisis dans son
jardin, qui faisait balancer, sur une escarpolette, deux jeunes
modistes a qui il avait commande des chapeaux, sans doute pour
coiffer ses arbres. Ces deux modistes etaient des jeunes brunes fort
provocantes par l'eclat de leurs yeux qu'elles ne veloutaient pas du
tout.
Elles riaient comme des folles, elles criaient en tombant sur l'herbe
comme de vraies pensionnaires; il fallait voir Parisis les rouler sur
le gazon, les prendre dans ses bras et les remettre sur la balancoire.
Mme d'Antraygues, cachee par un magnolia, assista a toute la fete; on
s'amusait si vaillamment qu'elle aurait voulu en etre, si sa grandeur
ne l'eut attachee au rivage.
Elle se montra, les oiseaux s'envolerent. Parisis les rappela, mais
le charme etait tombe. "Comment pouvez-vous vous amuser avec ces
fillettes? demanda-t-elle a Octave.--Vous voulez que je vous dise le
secret, lui repondit-il en riant, c'est que ce sont des femmes et que
je m'amuse toujours avec les femmes."
Le duc de Parisis avait d'ailleurs un gout tres modere pour les
fillettes; il n'aimait pas les raisins verts, il disait que la volupte
s'accommode mieux du fruit que de la fleur.
Il disait encore que la femme a deux virginites, celle de la
chrysalide et celle du papillon. Il aimait mieux le papillon que la
chrysalide. La jeune fille n'est d'abord qu'une ebauche; elle n'est
une oeuvre d'art qu'apres avoir secoue l'arbre de la science.
Les libertins aiment les ingenues; les voluptueux aiment les savantes.
Toutes les forets sont vierges dans le pays de l'amour.
XVI
LE FESTIN DE MARBRE
Ce fut a peine si de loin en loin le nom de Monjoyeux retentissait
aux oreilles de ses amis. Aussi ce fut une vraie surprise quand cette
lettre courut a la Maison d'Or, dans le cabinet des journalistes,
dans l'atelier des peintres et des sculpteurs, jusque chez M.
Beule-les-Fouilles, secretaire perpetuel de l'academie des beaux-arts.
"M. Monjoyeux et Mme Monjoyeux prient monsieur de leur faire
l'honneur de venir souper chez eux le vendredi, 12 decembre, a
minuit.
"Les statues, sculptees par M. Monjoyeux, seront exposees a
giorno.
"Avenue de l'Imperatrice, 22."
Quand M. de Parisis recut cette invitation, il se dit: "Voila
Monjoyeux qui nous prepare un coup de theatre. Il va nous prouver
qu'il est un homme de genie; je ne manquerai pas a cette fete."
Ce fut une vraie fete. On en parla beaucoup la veille; on en parla
bien plus le lendemain; mais ce fut une fete sans lendemain.
Octave ne s'attendait pas a tant d'equipages devant l'hotel. Il etait
alle le matin pour voir Monjoyeux; mais quoiqu'il eut beaucoup insiste
pour etre recu, quoiqu'il eut remis d'un air victorieux cette carte
celebre qui lui ouvrait toutes les portes, comme naguere a M. de Morny
et au comte d'Orsay, un domestique fort bien style vint lui dire que
ni monsieur ni madame ne pouvaient recevoir monsieur le duc, ce qui
aiguillonna d'autant plus sa curiosite.
A minuit, quand il fut annonce dans le premier salon, il fut ebloui
par les lumieres, les femmes, les diamants; il connaissait l'hotel,
ou durant deux hivers une etrangere celebre avait recu le beau monde
parisien, mais il n'avait jamais vu tant de haut luxe dans les salons.
Les etoffes, les tapis, les bronzes, les meubles, tout avait la marque
d'une main savante et prodigue. Dans l'avant-salon, dont Cabanel
avait peint le plafond, soutenu par des cariatides de Clesinger,
on remarquait une marguerite a la fontaine, d'Ary Scheffer, et une
Cleopatre, de Gerome, deux civilisations en contraste. Dans le grand
salon plus severe quoique plus riche, Ingres, Delacroix, Meissonier
et Diaz, les quatre expressions de l'art moderne, se disputaient les
panneaux. "Diable! mon cher, dit M. de Parisis a Monjoyeux, vous
faites bien les choses.--N'est-ce pas? dit le comedien-sculpteur;
l'habitude du theatre, l'amour des chefs-d'oeuvre! mais je suis tres
fier de votre approbation, a vous qui avez le plus charmant petit
palais de Paris. C'est mon seul talent, et j'avoue que je suis
toujours surpris de voir que les autres font bien. Donnez un million a
cent hommes, et ces cent hommes gaspilleront leur million sans montrer
une preuve de gout.--Si le gout etait a la portee de tout le monde, il
n'y aurait rien a faire. Mais je vais vous presenter a ma femme: la
voyez-vous la-bas dans cette corbeille epanouie?--Oui, c'est le dessus
du panier. Tudieu! mon cher, comme elle est belle! Et vous avez le
courage de travailler du marbre quand vous avez sous la main un pareil
chef-d'oeuvre! Pour moi, je briserais mon ciseau pour adorer la statue
vivante."
Le duc de Parisis attachait son regard sur Mme Monjoyeux avec un vague
souvenir. Il lui semblait la reconnaitre comme a la rencontre des
Champs-Elysees. "Et pourtant pensait-il, je n'ai jamais vu cette
Bretonne que Monjoyeux est alle epouser a Nantes." Mme Monjoyeux lui
rappelait une figure aimee en passant.
Il s'avanca vers Mme Monjoyeux, ne s'inquietant pas de deranger toutes
les femmes qui l'entouraient. Il s'assit dans le groupe et parla a
tort et a travers de la pluie et du beau temps, de la vie d'artiste,
de ses imprevus, des jeux du hasard et des jeux de l'amour. Il eut
bientot conquis toutes les femmes a son esprit railleur et charmant.
Octave avait pour politique de se mettre toujours du cote des femmes,
disant que dans le papottage qui court sur les eventails, il y
avait beaucoup plus de sagesse a recueillir que dans les phrases
sentencieuses des hommes serieux. Quand une femme cause, elle trahit
l'eternel feminin, elle ouvre son coeur sans le vouloir, tandis que
l'homme n'ouvre le plus souvent que sa boite a betises, tout bouffi
qu'il est de vanite. Et puis, comme disait Octave, du cote des femmes
la betise elle-meme a son prix. Il allait plus loin, il disait que la
femme est parfaite dans le mal comme dans le bien; tandis que l'homme,
sous pretexte d'etre un animal raisonnable, n'est en definitif qu'un
animal.
M. de Parisis fut quelque peu surpris de ne pas reconnaitre une
seule Parisienne parmi toutes ces femmes qui faisaient cortege a Mme
Monjoyeux. C'etait la fleur des pois de cette societe etrangere
qui regne dans les Champs-Elysees et l'avenue de l'Imperatrice,
Havanaises, Peruviennes, Polonaises, Espagnoles et autres expressions
des mondes voyageurs. Quand on veut improviser un salon, il faut
s'adresser a ces peuplades pittoresques, toujours gaies et vives, qui
paraissent et disparaissent sans marquer de vifs souvenirs. "C'est
cela, pensa Octave, Mme Monjoyeux n'ayant pas de racines dans le monde
parisien, a ouvert sa porte aux passageres des quatre mondes. Tant
mieux, ce sont de jolis oiseaux tres apprivoises qui chantent sans
trop se faire prier la chanson de l'amour. Nous allons nous amuser
ce soir: je suis bien sur qu'il n'y a pas une begueule ici et qu'on
pourra avoir de l'esprit sans peur de l'estampille."
Tout en causant avec les femmes, M. de Parisis cherchait a reconnaitre
les hommes errants ou discutant en groupes dans les salons. C'etait
le tohu-bohu des premieres representations, avec quelques peintres et
sculpteurs en plus. Monjoyeux, en effet, n'allait-il pas donner une
premiere representation? Il y avait la les critiques du lundi, les
causeurs du samedi, les polemistes du dimanche, les chroniqueurs
de toute la semaine. Il y avait la les gentilshommes du turf, les
patriciens du Moulin-Rouge, du Cafe Anglais, de la Maison-d'Or;
quelques hommes politiques, retenus par la patte aux comediennes;
l'academie des beaux-arts et l'academie francaise etaient representees
par leurs plus jeunes etoiles. En un mot, tout Paris.
Un valet vint avertir que madame etait servie. Monjoyeux pria Octave
de donner le bras a sa femme, quoiqu'il eut la les personnages
consacres. M. de Parisis obeit avec sa grace accoutumee; il ne faisait
jamais de facons pour passer le premier: c'est un bon pli a prendre
a Paris, quand on a vingt ans. Il y a ainsi des personnalites qui
s'imposent et prennent le pas sur tout le monde, sans qu'on sache
pourquoi. Les hommes s'etonnaient bien un peu de toujours voir Octave
jouer le premier role, quand tant d'illustrations ne venaient qu'apres
lui; mais les femmes trouvaient cela tres naturel: il etait jeune, il
etait beau, il etait fier; pour les femmes, ce sont la des titres plus
serieux que les titres du genie. Et puis, il etait duc. Moliere a fait
sauter les marquis; peut-etre qu'aujourd'hui, en face des immortels
principes--des principes immortels--les marquis ne songeraient pas a
faire sauter Moliere, s'il n'avait pas ses deux siecles d'immortalite?
Nous avons fait tant de chemin! Le monde marche, mais il marche dans
un cercle.
M. de Parisis etait, d'ailleurs, un homme bien eleve, qui savait son
monde; je ne parle pas de son stage en diplomatie, car il etait ne
diplomate. Quand il se trouvait en face d'une illustration de haute
roche, il avait l'art, avec ses quartiers de noblesse, de lui faire un
piedestal; nul ne savait mieux mettre en relief dans sa vraie lumiere
un homme de genie, ou meme un homme de talent. Et c'etait d'autant
mieux fait, qu'il se montrait fort impertinent pour toutes les
mediocrites tapageuses qui sont le desespoir des esprits d'elite. Il
disait que chaque generation, dans la capitale du monde, enfante a
peine laborieusement cinquante hommes dignes d'etre etudies, cinquante
intelligences qu'il faut aimer et qu'il faut craindre. Octave ne
s'y trompait pas, il admirait et il adorait les grands hommes
d'aujourd'hui; mais, du haut de son dedain, il disait aux petits
hommes montes sur les echasses de la reclame: "Retirez-vous de leur
soleil."
Cependant, trois portes a deux vantaux s'etaient ouvertes; on avait
ete saisi par le radieux spectacle d'un atelier, un ancien theatre
intime, ou Monjoyeux avait dresse une table de cinquante couverts sous
les lumieres ruisselantes des plus beaux lustres du Murano.
Dirai-je quel fut l'eblouissement de tout le monde devant le luxe
feerique de cette salle et de cette table? Les plus belles etoffes des
Indes, brochees d'or et d'argent, retombaient a larges plis sur les
murs et s'etoilaient par des candelabres en cristal de roche. Sous
chaque candelabre se profilait une elegante jardiniere ou un svelte
brule-parfums; ici un email cloisonne, la une merveille de Sevres. On
marchait sur un tapis de Smyrne moussu et fleuri.
La table etait magnifique; les festins de Paul Veronese ne donnent pas
une idee de ces splendeurs toutes modernes. A la place de toutes ces
miseres argentees ou dorees qui jouent au luxe, Monjoyeux avait mis
deux statues; le surtout etait un admirable buste a deux tetes,
representant les deux faces de la femme, le bien et le mal, l'ange et
le demon.
C'etait le portrait de Mme Monjoyeux.
Aucun des convives, tout en la reconnaissant, n'osa prononcer son
nom. Pourquoi ce symbole? Le regard courait de surprise en surprise,
l'esprit se perdait aux enigmes. "Mesdames et messieurs, dit Monjoyeux
en s'inclinant avec sa bonne grace accoutumee, sous pretexte de vous
convier a un festin, j'ai voulu vous montrer mes oeuvres. Je ne sais
pas si vous les trouverez dignes de vous et dignes de moi; mais je
sais bien que le souper sera exquis, c'est l'oeuvre de Mme Monjoyeux.
Un cri d'admiration s'etait eleve autour de toute la table. "La
critique est de rigueur, mais l'admiration est interdite, dit
Monjoyeux en s'asseyant; voyez cela tout a votre aise, faites comme si
je n'etais pas la. Le poete Destouches a dit: "La critique est aisee
et l'art est difficile;" mais depuis que Janin, Theophile Gautier et
Saint-Victor font de la critique avec toutes les magnificences de
l'art, nous avons change tout cela. C'est l'art qui est facile, c'est
la critique qui est malaisee.--Vous en parlez bien a votre aise,
Monjoyeux, dit M. de Parisis. Vous avez raison, d'ailleurs: la
critique est malaisee devant de pareilles oeuvres; il y a longtemps
que je n'ai vu le marbre moderne me parler si eloquemment.--Oui, dit
un musicien, ces lignes si blanches, et si harmonieuses chantent
comme des melodies de Gounod.--On dit que les dieux s'en vont, dit un
neo-grec; les dieux peut-etre, les deesses, point. Voyez plutot,
ces deux belles statues qui marchent sur la table viennent toutes
radieuses de l'Olympe."
Une jeune femme demanda ingenument quelles etaient ces deux deesses;
son voisin, un journaliste repondit: "Je reconnais dans celle-ci
Cybele ou, si vous aimez mieux, la Nature. Voyez comme elle eclate
dans sa jeunesse! Quel rayonnement!--Mais, l'autre? dit la jeune
femme.--L'autre, madame, je ne la connais pas."
De bouche en bouche, la meme question courut toute la table. "Quelle
est cette statue,--quelle est cette dame,--qui pourrait bien me dire
son etat civil,--est-ce une jeune vierge?--est-ce une jeune epouse?"
M. de Parisis lui-meme demanda a Mme Monjoyeux quel etait le symbole
revele par cette figure. "Quoi! vous ne la reconnaissez pas? dit Mme
Monjoyeux, vous l'avez pourtant bien souvent frequentee.--Je ne m'en
souviens pas; vous que je n'ai jamais vue, madame, il me semble que je
vous connais; mais cette figure, aucune idee ne me la rappelle.--Je
vous dis, monsieur, que vous ne connaissez que cela. Une femme qui
marche de son pied de marbre sur les roses blanches comme sur la
neige ... une femme qui regarde de son oeil candide le bleu des
nues ... Cherchez bien."
A cet instant, les questions furent toutes si vives que Monjoyeux
dit en souriant: "Eh quoi! mesdames, eh quoi! messieurs, vous ne
reconnaissez pas la Vertu! Il y a donc bien longtemps qu'elle n'est
plus a Paris?--La Vertu, dit une Espagnole, elle n'est pas habillee
comme cela. La vertu prend ses robes chez Worth.--Comment, madame, dit
un poete, vous ne savez donc pas que la vertu n'est vetue que de sa
pudeur?--A Athenes, c'est possible, dit une Ecossaise, mais a Paris,
la pudeur est une robe trop legere.--Mais le marbre aussi est une robe
impenetrable, dont la chaste blancheur protege la femme; une femme
en marbre n'est jamais nue.--C'est vrai, dit M. de Parisis, mais ce
marbre tressaille et fremit comme la chair, c'est la seule critique
que je fasse devant ce chef-d'oeuvre. Monjoyeux a fait de sa Vertu
une femme plutot qu'une deesse.--Votre critique est un eloge, dit
Monjoyeux a Octave. La Vertu est une femme et non une deesse; j'aurais
pu la faire plus penchee, plus chretienne, plus ascetique; j'aurais pu
lui donner les paleurs des vierges byzantines, mais je n'ai pas ainsi
compris la Vertu. Pour moi, c'est la femme dans toute sa force et dans
toute sa splendeur. Si elle est la Vertu, c'est parce qu'elle domine
la nature jusque dans sa luxuriance. Elle a triomphe de sa beaute et
de son sang, elle foule aux pieds dans les roses les epines enflammees
de la volupte. N'est-ce pas, messieurs, que cela a son cachet
Metternich?
Disant ces mots, Monjoyeux leva son verre de vin du Rhin et but apres
avoir salue sa voisine.
Le souper s'annoncait gaiement: les savoureux parfums des faisans, des
becasses, des gelinotes, des ecrevisses, des truffes, se melaient aux
vertes senteurs des roses, des fraises et des framboises, aux bouquets
des vins de Bordeaux et des vins de Bourgogne, des vins d'Ai et des
vins de Johannisberg; sans parler des vagues odeurs qui s'echappaient
des femmes, epaules et chevelures. Tous les esprits s'enivraient deja
et entraient en campagne armes des plus beaux paradoxes.
Mais la causerie avait beau courir par tous les meandres de l'imprevu,
les yeux ne pouvaient se detacher des figures sculptees par Montjoyeux;
la Cybele et la Vertu, les groupes d'enfants joueurs, le buste a deux
faces, tout prenait le regard et l'ame des convives, tant la beaute
traduite par le marbre a d'empire sur les esprits. "Parler en prose
devant de si belles choses, ce n'est pas bien parler, dit une Parisienne
qui etait en face du poete; voyons, monsieur Homere, faites des vers a
Phidias.--Des vers! Pour qui me prenez-vous?--Pour un poete, tout
betement.--Un poete! Il n'y en a plus qu'un, ce merveilleux joueur de
rimes, Theodore de Banville, qui raille tout, meme sa poesie, dans des
vers charivariques.--Et Hugo?--Oh! celui-la est un Dieu!"
Cependant, on admirait la Cybele et la Vertu. La Cybele semblait
sculptee par le ciseau vivant et fleuri d'Allegrain; c'etait la meme
abondance et le meme charme. La grande deesse avait la poesie d'une
amante et la fecondite d'une mere. C'etait une fete pour les yeux de
suivre le jeu de la chevelure, la beaute du profil, les ondoiements et
les serpentements de ces lignes savantes qui couraient avec la grace
antique des epaules aux seins, des hanches aux cuisses, sur les bras
luxuriants comme sur les jambes fieres. Le marbre avait une force et
une saveur incomparables; c'etait Cybele ruisselante de vie, moins
robuste que si elle fut sortie des mains de Phidias, moins divine
peut-etre, mais plus humaine.
La Vertu etait une belle figure tout a fait nue. Un sculpteur mediocre
eut copie les anciens qui representaient cette figure voilee. Mais
la chaste blancheur du marbre n'est-elle pas une robe virginale? Et,
d'ailleurs, si la Vertu est nue, elle ne le sait pas. Elle est trop
divinement candide pour songer qu'elle n'a pas de peplum, de draperie
ou de robe. Elle ne se defendait de l'amour que par la candeur de son
attitude. Monjoyeux etait un philosophe qui savait que les femmes qui
se defendent avec violence sont celles qui tombent bientot vaincues,
car la violence c'est deja la passion.
Cette statue, c'etait bien la Vertu. Elle levait les yeux et cherchait
l'amour du ciel. Il y avait en elle de la nymphe antique, mais il
y avait aussi de la jeune fille chretienne. Le sculpteur l'avait
detachee des passions terrestres avec cet art souverain qui triomphe
des rebellions du marbre. Les nymphes de Diane se fussent agenouillees
en passant devant elle et auraient baise sur la neige l'empreinte de
ses pieds legers; les vierges de Vesta auraient respire, dans son
atmosphere, je ne sais quelle douceur et quelle vertu divines,--l'air
vif des regions sereines qui chasse les orages de l'ame.
Ce beau marbre appelait et retenait le regard charme. On le
contemplait de face, on tournait autour avec le meme charme. La Vertu
etait belle comme si elle devait donner encore plus de regrets a
l'Amour. L'artiste l'avait coiffee avec un gout savant; il avait noue
une grappe de fleurs dans sa chevelure ondulee a l'antique. Il y avait
dans le visage, dans le cou, dans les epaules, dans les bras, dans le
torse, dans les jambes, dans toute la figure, une jeunesse de contour,
une preoccupation de style, une caresse amoureuse et chaste du ciseau,
qui ne sont familieres qu'aux maitres. "N'est-ce pas, s'ecria Monjoyeux,
que c'est beau de voir la Vertu?--Oui, en marbre," repondit le duc de
Parisis.
XVII
UN TOAST A LA FEMME
M. de Parisis, tout en jetant un mot a droite, a gauche, en face de
lui, en homme bien ecoute, cherchait a penetrer dans l'esprit et
dans le coeur de Mme Monjoyeux. Plus il regardait, et plus elle lui
rappelait une femme qu'il avait connue. "N'avez-vous pas ete blonde,
madame?--Non, monsieur."
Octave regardait de plus pres la dame. Pour lui, toute l'enigme de la
fete etait la. Aussi s'inquietait-il bien moins que ses voisins du
symbolisme des figures de marbre qui dominaient la table; la vraie
statue, c'etait la femme du sculpteur.
Mais, comme tous les sphinx, Mme Monjoyeux ne se laissait pas
penetrer. Soit qu'elle fut bete, soit qu'elle ne le fut point, elle
avait l'art de le paraitre a propos. A certaines questions, elle
repondait par un sourire qui n'etait ni la malice, ni la niaiserie,
mais qui en exprimait vaguement l'effet. Tantot elle repondait de
travers, rompant les chiens, puis jouait a l'ecole buissonniere; si
Octave lui parlait de l'empereur de Russie, elle lui repondait que
le pape etait un fort galant homme, puisque le jour ou elle s'etait
agenouillee pour baiser sa pantoufle, il avait daigne lui tendre la
main. "C'est etrange, pensait Octave, cette femme est restee Bretonne,
quoique ses yeux accusent ca et la des perversites de fille d'Eve."
Selon sa coutume, M. de Parisis tentait des mots risques; alors Mme
Monjoyeux le regardait avec une candeur de vraie Bretonne. Octave
s'aventurait alors sur une autre route; curieux en toutes choses, il
suivait les femmes partout ou elles voulaient le conduire, meme sur
les Alpes de la vertu, les pieds dans la neige, le front dans le
ciel. Il trouvait une autre volupte a changer d'horizon. Les natures
amoureuses ne gardent l'amour qu'en variant ses images a l'infini.
Avec Mme Monjoyeux, si M. de Parisis devenait austere, elle se hatait
de le ramener au sourire, quelquefois meme a l'eclat de rire. Il ne
croyait pas, d'ailleurs, que ce fut un jeu savant: c'etait sans doute
le hasard des idees et des mots. "Comment trouvez-vous mon mari? dit
tout a coup Mme Monjoyeux; a tort ou a raison, il me trouve bien
faite...--Il m'est impossible, madame, interrompit Octave qui ne
faisait jamais de compliments, d'avoir une opinion sur ce point
delicat.--Une opinion sur ce point delicat, vous l'aurez tout a
l'heure, ecoutez-moi jusqu'au bout.
Mon mari n'est pas un de ces artistes qui font une statue d'apres une
statue; comme il dit qu'une statue est une femme, il prend ses modeles
parmi les femmes...--J'ai compris, madame: ces seins adorables de la
Cybele, ces hanches savoureuses, ces jambes de chasseresse, ce sont
vos seins, vos hanches et vos jambes.--Chut! dit la jeune femme, si on
nous ecoutait."
Elle baissa la tete comme pour cacher sa rougeur. "Eh bien! madame,
dit Octave, mon opinion est maintenant toute faite; ce chef-d'oeuvre
de l'art, c'est le chef-d'oeuvre de la nature; les generations futures
remercieront les dieux d'avoir donne une pareille femme a un pareil
sculpteur.--Mais, moi, je ne me consolerai jamais d'avoir ete ainsi
trahie dans ma nudite."
La jeune femme continuait a pencher la tete, comme si tout le monde
avait le secret de sa beaute. "Pourquoi cette fausse pudeur? reprit M.
de Parisis. Vous etes traduite mot a mot, et je ne doute pas que la
traduction ne soit digne de l'original, mais c'est la chair traduite
en marbre; or, le marbre ne rougit jamais, parce que le marbre est
au-dessus de cette pudeur atmospherique inventee par des couturieres
qui avaient des robes a placer. Si la femme rougissait de montrer
quelque chose, elle devrait rougir de montrer sa figure, puisque la
figure est l'expression des sept peches capitaux."
Et une fois dans ce steeple-chase du paradoxe, Octave debita toutes
ses opinions avancees sur la pudeur du nu. "En effet, dit Mme
Monjoyeux, la robe n'habille pas."
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 | 22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41