Les grandes dames
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Et Octave essayait de prouver par l'action de ses regards que s'il ne
disait pas par sa voix: _Je vous aime_, il le disait par ses yeux.
Genevieve avait beau vouloir couper court a toute causerie
sentimentale, comme elle y prenait un vif plaisir, Octave y revenait
toujours. Ils se promenaient par le parc et cueillaient ainsi les
heures les plus charmantes.
Un instant Mlle de La Chastaigneraye changea de figure et de
conversation. Sans avoir l'air d'y penser, Parisis l'entraina dans le
parc boise; mais elle parla astrologie. "Quand je pense, dit tout a
coup Octave, que dans cent ans nous habiterons chacun une etoile,
si eloignee l'une de l'autre, qu'il faudra un million d'annees pour
qu'elles tressaillent a la meme lumiere!--Pourquoi ces deux etoiles si
eloignees, mon cousin?--Parce que nous aurions pu nous aimer sur la
terre et que nous n'avons pas voulu.--Eh bien! mon cousin, vous vous
consolerez parce que vous aurez aime Violette."
Mlle de La Chastaigneraye etait jalouse de toutes les femmes mais elle
etait surtout jalouse de Violette.
M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye ne s'etaient guere parle de
l'empoisonnement du bouquet de roses: le nom de Mme de Portien, comme
le nom de Violette, s'arretait sur leurs levres. Ils craignaient tous
les deux d'accuser la vraie coupable. Craignaient-ils de defendre
Violette? Et pourtant il n'etait douteux ni pour l'un ni pour l'autre
que Mme de Portien n'eut empoisonne le bouquet.
Enfin, Genevieve prit la parole sur cette tenebreuse affaire. "Mon
cousin, croyez-vous donc qu'aux prochaines assises Mme de Portien ne
sera pas appelee sur le banc des accuses?--Peut-etre n'osera-t-on pas,
car on n'a pas de preuves contre elle.--Et pourtant, vous etes bien
convaincu que cette jeune fille n'a pas voulu m'empoisonner?--Oui, ma
cousine; et puisque nous parlons de "l'accusee", il faut que je vous
dise encore que Mlle Violette est la fille de Mme de Portien. Je crois
meme que Mme de Portien en est convaincue elle-meme aujourd'hui. Or,
que fera-t-elle? Je sais que l'avocat a dresse toutes ses batteries
contre elle. Apres tout, si Mme de Portien est appelee, elle s'appelle
Mme de Portien, elle est deja bien loin de nous. Si elle est punie,
nous ne serons pas atteints. Que voulez-vous, on a dans toutes les
familles des cousines a la mode de Toulon.--Pauvre Violette!" dit
Genevieve.
Ce cri partait du coeur, mais d'un coeur blesse. Octave n'avait pu
rejeter de son esprit le souvenir de la dame blanche se promenant au
clair de la lune sous les grands arbres de Champauvert. "Il me vient
une nouvelle idee, dit-il. Nous accusons Mme de Portien; mais que
faisaient la vers minuit cette dame blanche et ce monsieur noir dans
votre parc, la nuit d'avant l'empoisonnement par les roses-the?--Mon
cousin, le monsieur noir et la dame blanche ne pensaient pas a
empoisonner les autres, je vous assure; c'etaient deux lunatiques qui
ne voulaient dire leurs secrets qu'a la lune, mais qui n'avaient pas
de poison dans les mains."
Octave n'insista pas et parla politique pour mieux rentrer dans le
sujet. "Lisez-vous le _Moniteur_, ma cousine?--Oui, mon cousin, pour
voir le lundi les decrets du feuilleton.--Eh bien! moi, ma cousine,
je ne lis que la quatrieme page pour voir les enrichis qui se font
un bapteme heraldique. Vous connaissez M. de Rochelieu, ci-devant
M. Marsouin?"
Octave etudia la physionomie de sa cousine. Il savait que ce
gentilhomme de fraiche date habitait pres de Champauvert une vieille
abbaye qu'il avait ornee de colombiers a tous les points cardinaux.
C'etait peut-etre pour lui et avec lui que se promenait la dame
blanche. "Oui, dit Genevieve, je connais M. Marsouin; on a trouve ici
qu'il avait eu tort de ne pas s'appeler M. de la Truffardiere."
Octave sentit qu'il ne faisait que de la mauvaise politique. Comme il
regardait Genevieve, elle se mit a sourire avec une pointe de malice.
"Puisque vous etes visionnaire, mon cousin, pourquoi me parlez-vous
de visions de Champauvert, et ne me parlez-vous pas des visions de
Paris?--Parce qu'a Paris, il n'y a pas de visions."
Le duc de Parisis avait oublie l'etrange visite que lui avait
faite une femme voilee une nuit de carnaval; il croyait a quelque
mystification de comedienne, une de ces vingt femmes qui avaient une
clef d'argent de la petite porte du jardin. "Mais, mon cousin, reprit
Genevieve, vous avez donc oublie--que n'oubliez-vous pas?--cette
apparition, dans votre hotel, une nuit de carnaval?--Ah! oui, c'est
encore une des pages inexpliquees de ma vie. Une femme est venue vers
moi: elle m'a parle; mon emotion a ete telle, moi qui suis bronze
contre toutes choses, que je n'ai pas trouve de voix pour lui repondre
ni de pieds pour la suivre. Je me sentais de marbre a travers mon
demi-sommeil; le peu d'esprit qui me restait appartenait au monde des
esprits, puisque je lisais Faust.--Oui, vous lisiez Faust, et la femme
qui vous est apparue vous a marque votre destinee.--Oui, elle l'a
si bien marquee que j'ai ferme le livre et que je n'ai jamais bien
retrouve la page, car ce beau livre c'est la folie dans la sagesse, ou
la sagesse dans la folie. Mais comment savez-vous tout cela? Est-ce
que vous connaissez cette femme?--Non, mon cousin. Parlons politique."
Toute la politique d'Octave, c'etait Genevieve; mais ce fut en vain
qu'il posa devant elle cent points d'interrogation; plus il la
questionnait, plus elle embrouillait les cartes: comme la Sibylle,
elle se derobait sous les ramees les plus feuillues. C'etait la plus
impenetrable et la plus adorable des femmes. Octave changeait tous ses
points d'interrogation en points d'admiration.
Le soir, Octave partit pour passer la nuit a Parisis. Quoiqu'il se
trouvat tres heureux d'etre a Champauvert, il comprit que Mme Brigitte
ne verrait pas d'un bon oeil qu'il prit pied chez sa cousine. Il ne
fallait pas que Mlle de La Chastaigneraye fut soupconnee--meme d'etre
aimee par son cousin. Quand il fut parti, Genevieve pleura. "Ah!
dit-elle tristement, je suis un corps sans ame. S'il ne revient pas
demain, je mourrai."
Il ne revint pas le lendemain.
A Parisis, ce soir-la, il se coucha fort tard. A une heure du matin,
il ne dormait pas encore. Il alla chercher un livre dans la biblio-
theque du chateau. Sur une table il vit un livre ouvert. C'etait
_Faust_. Il pencha la tete et vit ces deux mots:--C'EST LA!--qui
couraient comme le feu sur ces deux lignes:
"Le sentiment est tout, le reste n'est que la fumee qui nous voile
l'eclat des cieux."
XIII
TROIS MARIS CONTENTS
A son retour a Paris, Octave joua encore les Don Juan dans les
entr'actes de sa vie.
La comedie que je vais conter n'a ete representee jusqu'ici sur aucun
theatre, mais elle a ete jouee scene pour scene, mot pour mot, aux
Champs-Elysees, no 123 et no 125, etage des balcons. C'est une comedie
en un acte, un acte nocturne qui pourrait s'intituler _les Trois
Maris_. Il y a cinq personnages en scene, mais les trois maris sont
presque des personnages muets; il n'y a a ecrire que le duo chante
entre minuit et une heure du matin par M. de Parisis et Mme le baronne
de Biancay.
M. de Parisis connaissait beaucoup ces nos 123 et 124 de l'avenue
des Champs-Elysees. Au no 123, il etait quelquefois attendu tres
discretement au troisieme etage par une noble etrangere qui s'ennuyait
a l'heure ou son mari courait le demi-monde. Au no 125, il etait non
moins discretement attendu, au quatrieme etage, par une tres jolie
Havanaise nee dans un hamac et qui vivait toujours couchee.
Il n'avait pas juge de utile de faire connaissance avec les maris, si
bien qu'il ne les avait jamais vus. Or, un soir vers minuit, pendant
qu'il etait au no 125, le mari, qui ne savait pas vivre, rentra sans
se faire annoncer. Parisis dit gravement au mari qu'il venait pour lui
demander la main de sa soeur. C'etait l'heure de demander une jeune
fille en mariage; mais le mari n'avait pas de soeur.
C'etait un Espagnol qui avait des habitudes americaines; il repondit
a Octave en lui montrant un revolver. Octave, ne pouvant alors parler
cette langue-la, se jeta sur le balcon et escalada les chardons aigus
du balcon voisin.
Voila le prologue de la comedie. Maintenant figurez-vous, dans
l'appartement contigu, une jeune femme qui arrive du concert et qui
a envoye coucher ses domestiques. C'est Mme la baronne Blanche de
Biancay. Le mari est un chasseur intrepide qui, aimant mieux sa meute
que sa femme, est depuis trois jours a la chasse; il est ne pour la
vie rustique; il aime l'architecture des forets et non celle de Paris;
il meurt d'ennui dans un salon; il s'epanouit dans un chenil. Comme
sa femme n'est pas une Diane enchanteresse, il lui donne presque tout
l'hiver les agrements du veuvage. C'est la femme de quarante ans qui
voudrait bien faucher son regain avec un beau moissonneur arme d'une
faux d'or. Elle porte son ideal dans son coeur; mais elle court risque
de passer toujours a cote.
Il ne faut pas desesperer: le hasard, qui n'est autre qu'un ministre
aveugle de la clairvoyante nature, va jeter son ideal sur son chemin.
En ce moment, M. de Parisis frappa trois coups a la fenetre. "Eh bien?
on frappe a la fenetre! Qu'est-ce que cela veut dire? C'est un coup de
vent, sans doute."
La baronne ecouta. "Voila qu'on frappe encore! c'est original; je
n'ouvrirai pas plus la fenetre que la porte."
Nous ne sommes plus ici dans le cercle des grandes dames.
Elle alla soulever le rideau de la fenetre. Octave etait toujours
la. "Un homme sur le balcon! s'ecria-t-elle.--Madame, ouvrez-moi, de
grace!--Passez votre chemin.--Madame, je vais briser les vitres."
Blanche se decida a ouvrir la fenetre. "Mais, monsieur, je suis chez
moi."
Octave se jeta aux genoux de Mme de Biancay. "Madame, pardonnez-moi,
je vous en supplie, c'est toute une histoire que je ne vous dirai
jamais.--Est-ce une gageure, monsieur?--Non, madame, c'est un
quiproquo. M. Sardou vous expliquera cela dans une de ses comedies.
Adieu, madame."
La baronne avait reconnu Parisis. "Ah! vous voulez vous en aller par
la porte quand vous etes entre par la fenetre; non, monsieur, je vous
defends ma porte.--Mais, madame, je ne puis pas m'en aller par le meme
chemin, car je dois vous dire la verite: il y a par la un revolver.
J'allais partir avec sa femme pour le bal de l'Opera--en tout bien,
tout honneur,--mais il est rentre! Je me suis enfui sur le balcon pour
garder mon incognito, mon Othello m'a poursuivi et me voila a vos
pieds. Ah! madame, si j'ai escalade votre balcon, ce n'est pas sans
danger, car vous etes defendue par des chardons fort aigus, j'ai
failli y rester.--Je vous remercie de la preference; pourquoi
n'avez-vous pas pris l'autre balcon? c'est celui d'une danseuse. Ainsi
mon appartement n'est plus maintenant qu'une grande route. On entrera
chez moi sans dire gare! On y passera pour aller a la Bourse; on y
donnera des rendez-vous; je ne desespere pas d'y voir passer un jour
les arbres du bois de Boulogne pour aller aux Champs-Elysees.--Adieu,
madame, je suis profondement touche de cette hospitalite d'un
instant, sans cela j'etais force de descendre quatre etages
per-pen-di-cu-lai-re-ment! comme une goutte de pluie.--Encore une
fois, monsieur, vous ne vous en irez que par la fenetre. Songez donc,
si mes gens vous voyaient ici, je serais perdue. Il est minuit passe;
une jeune femme ne recoit pas de visites a pareille heure.--C'est
vrai, madame, je suis desole d'etre entre chez vous si matin; mais que
voulez-vous que je fasse? Attendez donc ... Il me semble ... c'est
bien cela ... vous etes Mme la baronne de Biancay? j'ai eu l'honneur
de jouer la comedie avec vous au chateau de Marchais."
Octave avait pris son lorgnon. La baronne prit sa lorgnette. "Est-ce
possible! J'avoue que je ne vous avais pas encore regarde. Quoi! M. de
Parisis!--Permettez-moi, madame, de commencer par deposer une carte a
vos pieds; car enfin, il faut proceder par ordre. Maintenant, voici
une carte cornee.--C'est cela. Et a la troisieme visite vous passez
par la fenetre.--Si vous saviez comme je vous aime!--Depuis combien de
minutes?--Depuis toujours; ceux qui s'aiment ici-bas se sont aimes
dans une autre vie."
Le duo devenait fort joli, mais il se changea malencontreusement en
trio. Le mari outrage avait a son tour franchi les chardons, a son
tour il frappait a la fenetre. "C'est serieux, dit la baronne. On
frappe a la fenetre; c'est le mari de ma voisine." Le mari de la
voisine cria d'une voix de tonnerre: "Madame, ouvrez la fenetre, ou je
brise les vitres." Madame de Biancay cria: "Monsieur, je vous prie de
passer votre chemin.--Madame, dit Octave, le mari se fache. Avez-vous
des armes?--Oui, un poignard."
L'Americain donna un coup de pied dans la glace. Parisis saisit une
chaise. "Je vais lui passer cette epee a travers le corps.--Madame, un
homme se cache ici, cria le mari outrage."
Octave s'avanca vers le revolver: "Je ne me cache pas, monsieur, je
suis chez Mme Biancay parce que je vais l'epouser. Si j'ai passe par
chez vous, c'est parce que je me suis trompe de numero. Etes-vous
content?--Tout s'explique. Je suis content! Je vous prie, madame, de
me pardonner cette visite nocturne, si j'ose m'exprimer ainsi. Je
payerai les verres casses."
Octave allait offrir un bougeoir au mari content, mais il etait deja
parti.
Mme de Biancay se croisa les bras pour admirer l'impertinence
d'Octave. "Monsieur de Parisis, maintenant que je vous ai sauve de la
vengeance du mari, vous n'avez plus rien a me demander et vous allez
me dire un eternel adieu.--Un eternel adieu! j'aimerais mieux m'en
aller par ou je suis venu. Je vous aime et je vous supplie de
m'ecouter.--Quand vous passerez par la porte.--Par la porte de
l'eglise avec vous a mon bras. Vous me prenez par les sentiments.
Mais vous savez bien que je suis mariee."
Mme de Biancay prit un flambeau. "Si vous voulez avoir le droit de
revenir, allez-vous-en.--Comment, vous mettez a la porte un homme qui
passe par la fenetre.--Taisez-vous, vous me faites fremir! aussi je
sais bien ce que l'avenir vous reserve. Vous finirez dans un chateau
avec une gardeuse d'oies.--Non, madame, rassurez-vous, je serai
foudroye comme Don Juan, dans les bras d'une belle femme qui n'aura
encore rien garde du tout.--Dieu vous mene a cette terre promise!--La
terre promise, c'est vous.--C'est la premiere venue.--Non, c'est vous.
Avant de vous voir, je vous aimais, car vous etes mon ideal. Depuis
que je vous ai vue, je vous adore.--Et les autres? Et Mlle Violette de
Parme? Et la comtesse d'Antraygues? Et Mme d'Argicourt? Et celle-ci et
celle-la?--Que voulez-vous! Les peches de l'espalier voisin me donnent
toujours soif.--Et vous croyez que je vais descendre de l'escalier
pour vous."
Octave embrassa la baronne. "Quelle saveur et quel parfum!--Mais la
voisine?--Serieusement, je n'ai passe chez elle que pour arriver chez
vous.--C'est le chemin le plus court. Mais que dira-t-elle?--Elle
pensera que vous avez sauve son honneur.--Oui! oui! en perdant le
mien.--Vous etes si belle qu'il n'est pas impossible que vous ne le
retrouviez.--Je ne comprends pas.--Ni moi non plus. Comme vous avez de
beaux cheveux! Il vient un rude vent par cette vitre cassee. Si nous
passions dans votre chambre?--Ah! M. de Parisis, ayez pitie de moi,
car mon mari...."
Octave avait entraine Mme de Biancay qui, deja toute echevelee, se
croyait encore forte dans sa vertu.
Les derniers mots de la causerie se perdirent dans le bruit du vent.
Mais tout n'etait pas dit. Le mari du balcon, qui avait reflechi,
revint furieux. "Non, s'ecria-t-il, on ne se sera pas impunement joue
de moi, je me vengerai."
Cette fois, ce n'etait plus un mari de comedie, mais un mari de
melodrame. Il acheva de briser la glace. Apres quoi, deja content de
cette belle action, il passa l'avant-corps tout entier. Et comme il
n'y avait personne, il s'ecria:--"Ah! je tiens mon homme, cette fois."
Il entra. Sans doute il allait chercher le duc de Parisis dans les
pieces voisines, quand on sonna a la porte. Comme il ne savait pas
bien ce qu'il faisait, il alla ouvrir.
Un homme tout aussi emporte que lui entra par la porte comme un coup
de tonnerre. C'etait le mari de dessous, le Maure de Venise. "C'est
trop me braver, dit-il au mari du balcon, croyant avoir affaire a M.
de Parisis."
Il n'y avait pas de lumiere dans l'antichambre. "Mais, monsieur, je ne
vous connais pas, dit le mari du balcon.--Et moi, monsieur, je vous
connais trop. Vous avez monte un etage de plus parce que j'etais chez
moi; vous vous etes dit sans doute que ma femme monterait chez la
baronne de Biancay, car la baronne est indulgente aux actions des
autres. Quelles sont vos armes, monsieur?--Mes armes! les voila!"
Et le mari du balcon saisit le mari du dessous pour le mettre a la
porte. Naturellement celui-ci resista par les memes armes.
Et pourtant ni l'un ni l'autre n'etaient habitues a un pareil duel.
C'etaient deux hommes d'honneur, plus ou moins--malheureux,--penetres
des principes d'une bonne education.
Cependant le duc de Parisis et Mme de Biancay s'inquietaient quelque
peu de ce beau tapage. Octave remettait deja ses gants pour rappeler
les maris a l'ordre, mais ce ne fut pas lui qui arriva le premier
sur le champ de bataille, tant il trouvait doux d'apaiser la belle
effarouchee.
Ce fut le mari de Mme de Biancay. Comme elle l'avait pressenti, il
pouvait rentrer cette nuit-la. Et meme elle aurait du en etre sure,
puisqu'il avait annonce son retour pour la nuit suivante. Mais il y
a des heures ou les femmes n'ont pas la science des hommes. Tant pis
pour les hommes qui arrivent avant l'heure qu'ils ont annoncee: ils
sont deux fois dans leur tort.
Ce qui est certain, c'est que M. de Biancay, suivi d'un domestique
qui portait une valise, arriva pour faire une charmante surprise a
sa femme, au moment ou le mari du balcon et le mari du dessous
s'agitaient dans son antichambre; c'etait une belle gymnastique en
l'honneur de M. le duc de Parisis. "Qu'est-ce qui se passe chez moi?"
se demanda-t-il tout abasourdi.
Il ne fallut pas cinq secondes pour que la colere l'envahit et lui
montat a la tete. C'etait un homme taille en hercule, qui n'abusait
pas de sa force, mais qui, plus d'une fois pourtant, avait prouve
qu'il ne fallait pas lui marcher sur le pied. Il saisit le mari et
le jeta dans l'escalier. C'etait le mari du dessous. Celui-ci eut
peut-etre remonte, si le mari du balcon, qui roulait a son tour, ne
lui eut interdit ce chemin-la.
Ce fut une belle fricassee de museaux, selon l'expression d'Octave,
car je ne me permettrais pas de parler ainsi de maris malheureux. Non
seulement les deux maris roulerent et continuerent leur duel, mais
ils entrainerent dans leur chute le domestique de M. de Biancay et la
bougie qu'il portait a la main.
La bougie fut eteinte, mais on vit bientot a tous les etages d'autres
maris inquiets du vacarme qui retentissait dans toute la maison. La
fete de nuit fut complete, avec illuminations.
M. de Biancay avait repris possession de lui-meme et de son appartement.
Il s'etonnait de ne pas voir accourir sa femme, car il ne pouvait
supposer qu'elle fut endormie pendant qu'on se battait chez elle.
Quand M. de Parisis,--tout fraichement gante,--apparut portant aussi
un bougeoir.
Ils se saluerent tous les deux avec defiance. M. de Biancay connaissait
vaguement M. de Parisis, M. de Parisis ne se rappelait pas M. de Biancay.
"Monsieur, dit le mari sans trop prendre les airs d'un mari outrage,
voulez-vous m'expliquer cette comedie?--Monsieur, j'allais vous adresser
la meme question.--Mais, monsieur, puisque vous etes chez moi et que je
suis absent depuis longtemps, sans doute vous savez mieux que moi ce qui
s'y passe.--Pas le moins du monde, monsieur."
Parisis n'etait jamais en peine. Les auteurs comiques auraient pu
inventer pour lui les situations les plus perilleuses, il en fut sorti
gaiement sans sourciller jamais. "Mais enfin, monsieur, permettez-moi
de vous demander ce que vous faites ici a deux heures du matin?--Je
devrais ne pas vous repondre, repondit Octave, mais vous y mettez
vraiment trop de bonne grace pour que je ne vous confie pas mon
secret. La femme du voisin, votre voisin du balcon, est nerveuse a
tout casser, elle se trouvait mal, le mari est rentre comme je lui
donnais des sels; il n'a pas trouve cela de son gout. Comme il etait
arme et que je ne l'etais pas, comme elle me suppliait de ne pas me
defendre, j'ai franchi votre balcon croyant passer par un appartement
inhabite. La fenetre etait ouverte, le mari m'a poursuivi, j'ai ferme
la fenetre, il a brise les vitres et a rencontre un monsieur qui avait
a lui parler, car vous avez entendu leur conversation. Je ne sais
pas un mot de plus.--Eh bien, dit M. de Biancay, ils continuent la
conversation dans l'escalier.--Je ne suppose pas, dit Octave, que vous
songiez a me mettre en tiers dans cette conversation.--Est-ce que
c'est Mme de Biancay, monsieur, qui vous a donne ce bougeoir?--Oui,
monsieur; Mme de Biancay, qui vous attendait, a ete une femme
d'esprit: j'etais entre par la fenetre, elle a voulu me mettre a la
porte. Voila pourquoi elle m'a donne ce bougeoir pour que je trouve
mon chemin."
Le duc de Parisis salua. M. de Biancay salua. Le duc de Parisis salua
une seconde fois. M. de Biancay se demandait s'il devait le saluer
d'un coup de pied, mais il se contint et entra chez sa femme. "Ah! mon
ami, j'etais bien sure que vous arriveriez cette nuit, car je vous
attendais.--Avec le duc de Parisis!--Quoi, c'etait le duc de Parisis?
Ah! par exemple, voila un original! Cette fois, mon ami, il s'est
trompe de chemin en passant par la fenetre."
Le troisieme mari fut content.
XIV
LES FEMMES INVINCIBLES
Cependant don Juan de Parisis perdit quelques batailles vers ce
temps-la.
Il surprit un jour presque tout le secret du jeu de cartes. Mme
d'Antraygues finit par lui confier les noms de la Dame de Carreau
et de la Dame de Trefle, la duchesse de Hautefort et la marquise de
Fontaneilles. Alice s'obstina a cacher le nom de la Dame de Coeur par
un sentiment de jalousie, car elle adorait toujours Octave et savait
qu'il aimait Genevieve.
Parisis connaissait trop de femmes pour reconnaitre celles qu'il
ne voyait que de loin en loin. Les figures les plus opposees se
confondaient dans son souvenir avec le meme souvenir amoureux.
Souventes fois, il lui arrivait de causer intimement avec une femme,
sans bien se rappeler son nom, comme si toutes les femmes etaient la
meme, suivant l'expression d'un moraliste.
Des qu'il eut surpris le secret, il se presenta vaillamment chez la
marquise de Fontaneilles, qu'il ne connaissait guere, sous pretexte
qu'il voulait danser pour les pauvres. Elle etait dame patronnesse de
toutes les bonnes oeuvres. On allait donner un bal de bienfaisance, il
fallait bien que l'esprit malfaisant y fut represente.
Quand Octave entra dans le salon de la marquise de Fontaneilles, il y
trouva la duchesse de Hauteroche, qui attendait son amie pour sortir.
Mme de Hauteroche, comme Mme de Fontaneilles, etait une tres grande
dame de la plus haute naissance, qui avait traverse jusque-la le monde
parisien demi-souriante, mais s'amusant a la fete des autres, ne
voulant pas jouer d'autre role que celui de femme honnete; on disait
que son mari s'amusait pour elle. C'etait peut-etre une raison de plus
pour qu'elle fut plus stoique dans son devoir. Ce qui est hors de
doute, c'est que, jusque-la, nul n'avait marque son pied dans la neige
de ses avenues.
Elle etait charmante: une beaute brune et grave, adoucie par des yeux
d'outre-mer profonds comme l'Ocean; elle avait ete blonde, on le
devinait encore a la legerete de ses cheveux.
Quand Mme de Fontaneilles vint pour prendre son amie, elle fut quelque
peu surprise de la voir en tete-a-tete avec le duc de Parisis. Ils
causaient avec abandon comme des gens qui se sont vus la veille.
Octave etait partout chez lui.
Il se leva et alla au-devant de la marquise, comme si ce fut elle qui
vint en visite. Elle le remercia de faire si bien les honneurs de son
salon; il ne manqua pas de developper ce paradoxe, que les gens bien
nes sont tous de la meme famille, et que, meme avant d'avoir ete
presentes, ils se savent par coeur.
Ce fut le point de depart d'une causerie imprevue. Les deux dames se
revolterent a cette idee pretentieuse d'Octave de connaitre si bien
les gens qu'il ne connaissait pas.
Mais lui, qui n'etait jamais pris sans vert, se rappela a propos
quelques paradoxes de Lavater. Il s'engagea a dire la bonne aventure
a la duchesse et a la marquise, si elles lui permettaient de les
devisager un peu; il n'oublia pas de leur rappeler qu'on n'etait pas
toujours masque comme la Dame de Trefle et comme la Dame de Carreau.
La glace etait brisee. La duchesse dit a Octave que Mme d'Antraygues
avait trahi le secret de ses amies, mais qu'elle comprenait cela,
puisqu'elle savait, par oui-dire, qu'une femme n'avait pas de secrets
pour son amant.
Le duc de Parisis, un physionomiste raffine, trouva beaucoup de
verites a dire aux deux amies. La premiere venue parmi les diseuses
de bonne aventure remue des verites, puisqu'elle remue des mots:
qu'est-ce donc si le diseur de bonne aventure est un homme d'esprit
qui a etudie dans le coin des femmes! Pour connaitre les hommes,
pratiquez les femmes; pour connaitre les femmes, pratiquez encore
les femmes: c'est la sagesse des nations folles.
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