Les grandes dames
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"Notre epoque, Dieu merci, n'est plus familiere a ces poisons qui
ont ete la terreur du quinzieme siecle; mais le temoignage des
hommes de l'art prouvera tout a l'heure qu'il ne peut y avoir
aucun doute sur ce point. Mlle de La C---- a ete tres malade et
la jeune servante ne s'est pas relevee.
"Maintenant, qui donc avait verse le poison sur les roses? Tout
est romanesque en cette affaire.
"Le bouquet avait ete apporte au chateau par un de ces petits
Piemontais, qui font tout dans leur enfance, excepte le bien. Tour
a tour ramoneurs, joueurs de guitare, montreurs de singes, en un
mot, toutes les figures de la mendicite. Mais qui lui avait donne
le bouquet? Il a ete impossible de retrouver l'enfant, mais on
a pu suivre ses traces. Le samedi soir, il etait a Tonnerre, a
l'hotel du _Lion d'or_, ou une etrangere prenait son repas du
soir; selon l'habitude de la belle saison, on apporta un bou
a l'etrangere. Ce bouquet passa de ses mains dans celles du petit
musicien. Elle lui donna l'ordre, tout en lui donnant une piece
d'or, de porter ce bouquet, avec une lettre qu'elle ecrivit
sur-le-champ, a M. le duc de P----, au chateau de C----. La
lettre, qui a ete retrouvee comme par miracle, est bien explicite;
on verra avec quelle hypocrisie la fille Marty conseille a son
amant d'offrir cet abominable bouquet a Mlle de La C----. Ainsi
elle ne craint pas de faire son complice d'un homme qui,
heureusement, est au-dessus de toute atteinte, et qui, d'ailleurs,
n'a pas eu a offrir le bouquet lui-meme. L'enfant obeit; mais
comme il etait deja tard, il coucha en route ou s'amusa en route.
Il n'arriva au chateau de C---- que le lendemain matin, a l'heure
de la messe. Quand il se presenta au chateau, tout le monde etait
a l'eglise, moins une fille de service, la nommee Rose Dumont,
qui jugea que c'etait un bouquet pour la fete, et qui le porta
elle-meme sur la corbeille, que les paysannes avaient deposee sur
la place devant l'eglise.
"Cette etrangere, qui venait pour la premiere fois dans le pays,
etait une de ces filles, trop connues a Paris, qui jettent la
honte, la ruine et le desespoir dans les familles. Quelques-unes
sont d'autant plus dangereuses qu'elles cachent leur perversite
sous des airs de dignite et d'innocence. Mais la justice ne s'y
trompe pas: ce ne sont que des masques, et la justice arrache tous
les masques. La fille Louise Marty, surnommee Violette, est une de
ces creatures qui ont fui le travail de bonne heure pour se livrer
a toutes les souillures. On a connu celle-ci avec des chevaux et
des diamants quand elle aurait du honorer ses mains par le metier
que lui avait appris sa mere; car elle est d'autant plus coupable,
que sa mere, d'apres tous les rapports qui nous sont venus, etait
une honnete femme.
"Fleuriste! voila donc quel aurait ete son dernier bouquet, un
bouquet de roses empoisonnees! Toute jeune encore, elle a appris
l'art de parfumer les bouquets artificiels; on ne s'etonnera donc
pas quand elle empoisonnera les fleurs naturelles.
"Et qui l'a poussee a ce crime? Toutes les mauvaises passions.
Elle avait eu des relations intimes avec M. le duc de P----, qui
ne voulait pas la revoir. Mais sachant qu'il etait venu au chateau
de C---- pour un heritage, naturellement elle voulut le revoir. A
son passage a Tonnerre, elle apprit que l'heritage echappait
au duc. Ce fut alors, sans doute, que l'idee du crime s'empara
d'elle. Mlle G---- de La C---- etait le grand obstacle;
puisqu'elle avait l'argent, le duc allait l'epouser: ces creatures
jugent les actions des autres d'apres leurs sentiments. Se
debarrasser de l'heritiere, c'etait tout gagner: l'homme et
l'argent. Mlle G---- de la C---- morte, le duc heritait, la fille
Marty comptait sur sa part d'heritage. Mais comment faire? Les
debats prouveront qu'elle avait emporte du poison pour effrayer
son amant, peut-etre meme avec l'idee de s'en servir contre
elle-meme, si tout echouait. Ce poison lui servit contre Mlle
G---- de de La C----, mais ce fut la jeune servante qui en fut
victime.
"Ne voit-on pas d'ici la fille Louise Marty versant le poison sur
le bouquet, et payant cher l'enfant qui le portait a son adresse?
De la, elle court au chemin de fer pour depister les soupcons
car il faut tout prevoir. Mais ce n'etait qu'une fausse route. En
effet, le lendemain elle etait sur la route de Champauvert pour
s'assurer du message. On l'a vue errer autour du chateau. Que
dis-je! on l'a vue pendant la messe, car rien n'arrete ces
filles-la dans leurs audaces, venir se pencher au-dessus de la
corbeille de fleurs, comme s'il n'y avait pas assez de poison dans
le fatal bouquet.
"En consequence, la nommee Louise Marty, dite Violette, est
accusee d'homicide volontaire avec premeditation sur la personne
de Mlle G---- de La C----, et d'homicide involontaire sur la
personne de la fille Rose Dumont, au service de Mlle G---- de la
C----"
Violette, toute troublee qu'elle fut d'etre en spectacle et en pareil
spectacle, entendit pourtant cet acte d'accusation qui n'admettait pas
un doute. Chaque mot tombait sur son coeur comme un coup de poignard.
Non pas qu'elle craignit pour sa vie, elle en avait fait le sacrifice,
mais elle etait frappee de stupeur a la seule pensee qu'on put la
croire empoisonneuse.
Le president proceda a l'interrogatoire, apres avoir feuillete
rapidement le volumineux dossier du juge d'instruction. "Accusee,
levez-vous." Violette obeit, tout en laissant transparaitre sa fierte.
"Votre nom?--Louise Marty.--Pourquoi ce surnom de Violette?--Parce
que j'aimais les violettes.--Ou etes-vous nee?--A Paris, mais je suis
originaire de Bourgogne.--Oui, l'instruction nous apprend que votre
mere, Sophie Marty, est allee faire ses couches a Paris, car vous
etes fille naturelle." Violette ne repondit pas. "Avez-vous quelques
souvenirs de votre enfance? Pouvez-vous nous dire si votre mere vous
a parle de votre pere?--Jamais.--N'avez-vous pas vu venir chez votre
mere des habitants de Tonnerre ou des environs, M. de Portien,
par exemple; car votre mere avait ete femme de chambre de Mme de
Portien.--Je ne sais pas, je ne me rappelle rien.--Vous auriez tort
de vouloir cacher quelque chose.--Je me rappelle vaguement ce nom
de Portien; mais ma mere ne me parlait jamais du passe; mon devoir
n'etait pas d'interroger ma mere: mon pere ne m'avait pas reconnue.
Nous avons mene dans les dernieres annees une existence bien
miserable. Ma mere m'embrassait quelquefois en me disant: "Si je
voulais, tu serais riche." Je la regardais avec curiosite, elle se
remettait aussitot en disant: "Je suis folle!" Nous nous remettions a
travailler.--Quel travail?--Ma mere raccommodait de la dentelle et je
faisais des fleurs.--Vous ne vous expliquez pas ce paroles: _Si je
voulais, tu serais riche?_--Il n'y a pas a s'y meprendre. Ma mere
voulait me parler de mon pere; je n'en doute pas, car elle etait
trop noble pour songer un instant que je pourrais etre riche si elle
me vendait.--En voyant Mme Portien au _Lion d'Or_, a Tonnerre, vous ne
saviez pas son nom?--Non. C'etait la seule femme qui fut dans la salle
a manger, je m'adressai a elle, et elle eut la bonte de m'ecouter.
Voila tout.--Vous savez aujourd'hui que votre mere a ete au service
de cette dame.--Je ne l'ai appris que dans l'instruction.--Pourquoi
avez-vous envoye un bouquet a Mlle La Chastaigneraye?--Je voulais dire
un eternel adieu a M. de Parisis.--Il avait commence avec moi par un
bouquet de violettes, je voulais finir avec lui avec un bouquet de
roses. Cela etait si peu premedite, que je me fusse contentee sans
doute de lui ecrire une lettre, si le hasard n'eut mis dans mes mains
ce fatal bouquet.--Croyez-vous donc que le bouquet fut empoisonne
avant d'arriver dans vos mains?--Non, puisque je l'ai respire et que
je ne suis pas morte.--Alors, comment vous expliquez-vous que ce
bouquet ait ete empoisonne a Champauvert?--Je ne sais rien. Je
n'y etais pas.--Vous y etiez, vous l'avez avoue dans l'instruction.
--J'etais autour du chateau et non pas dans le chateau.--La femme
Barjou vous a vue sur la place publique vous approcher de la corbeille
et entr'ouvrir le papier qui enveloppait le bouquet.--J'ai retire ma
lettre a M. de Parisis. Si a cet instant j'ai empoisonne le bouquet,
c'est que mes larmes etait empoisonnees."
Le procureur imperial eut un sourire railleur et murmura: "La comedie
du sentiment!" L'interrogatoire n'etait pas fini. Puisque vous vous
dites innocente, qui donc est le coupable: Car c'est un fait acquis,
Rose Dumont est morte du poison, et Mlle de la Chastaigneraye n'a
survecu que par miracle, tant les choses avaient ete bien faites.--Je
ne sais rien, si ce n'est que le bouquet est bien mon bouquet.--En
retournant a Tonnerre, vous persistez a dire que vous n'avez pas
rencontre le petit joueur de violon?--Je ne l'ai pas revu.--Ceci est
bien singulier, car MM. les jures savent deja qu'il a ete impossible
de retrouver cet enfant.--Est-ce que je suis accusee aussi de l'avoir
assassine?--Non! la justice n'accuse pas, quand elle n'a pas de
preuves." Et, d'un air severe, le president fit signe a Violette de
s'asseoir.
On appela les temoins a charge. On savait d'avance tout ce qu'ils
diraient. On avait espere quelques-unes de ces revelations inattendues
qui jettent une vive lumiere sur les causes obscures; mais rien.
Ce fut une bien grande curiosite quand parut M. le duc de Parisis,
cite par l'accusation comme temoin a charge; mais on savait bien qu'il
serait temoin a decharge. Il raconta tres simplement ce qu'il avait vu,
tout en declarant, sur son ame et sur sa conscience, comme s'il fut
jure dans l'affaire, que l'accusee n'etait pas coupable. Il ne nia
pas que le bouquet ne fut empoisonne, mais, selon lui, jamais la main
de Violette n'avait verse le poison.
Comme on le tenait pour tres savant en toutes choses, l'avocat de
l'accusee le pria de donner quelques explications sur cet abominable
empoisonnement par l'asphyxie instantanee. Il ne se fit point prier.
Il rappela que depuis le seizieme siecle, si on n'avait plus le secret
du poison des Medicis, il n'etait pas douteux pour lui qu'un chimiste
ne put le retrouver avec la noix vomique, la cigue et l'acide
prussique. Il conta que beaucoup d'experiences avaient ete faites par
Magendie et Cabarrus sur des chiens, qui n'avaient pas eu le temps de
respirer, tant la mort les foudroyait. Pour M. de Parisis, le bouquet
n'en etait pas moins un prodige; puisqu'il avait ete cueilli a
Tonnerre, vers le soir du samedi, on savait dans quel jardin; il
n'avait pu traverser, de Tonnerre a Champauvert, le laboratoire d'un
chimiste: et pourtant il donnait la mort a Rose Dumont, qui l'avait
respire apres Mlle de La Chastaigneraye. "Aussi me permettrai-je,
continua M. de Parisis, de trouver etrange que ce proces se fasse en
l'absence du seul temoin qui pourrait dire la verite; le petit joueur
de violon.--Pensez-vous donc, demanda le president avec raillerie,
que cet enfant soit le coupable?--Non; mais je pense que puisqu'il
n'est arrive a Champauvert que le lendemain, a l'heure de la messe,
c'est qu'il s'est arrete en route.--Eh bien! il n'y a pas de--chimiste
de Tonnerre a Champauvert?--Qui sait?--Je le sais bien, moi, dit
l'avocat. L'enfant a fait l'ecole buissonniere. Mais j'espere n'avoir
pas a accuser pour defendre."
Parmi les temoins a decharge, Mme de Portien se presenta la premiere.
Quand elle parut, on fit cette remarque pour la premiere fois: bien
que Violette fut belle et que Mme de Portien fut laide, il y avait
entre elles quelque ressemblance, je ne sais quel lointain air de
famille. "Voyez donc, dit a sa voisine une des curieuses venues de
Paris, ce petit signe de beaute au coin de la levre, elles l'ont
toutes les deux."
Une vague idee de la vie aventureuse de Mme de Portien courait dans
l'auditoire. On avait reveille un echo de vingt ans; quand la mere
de Violette etait partie pour Paris, elle etait partie avec Mme de
Portien, accusee de vouloir cacher une faute avant son mariage. Nul
n'avait ose dire cela tout haut, mais beaucoup l'avaient pense; or,
comme cette idee etait revenue a la surface, il ne semblait pas
impossible que l'accusee fut la fille de Mme de Portien, un de ces
enfants perdus qu'on jette derriere soi et vers lesquels on ne se
retouche jamais.
Aussi fut-ce avec une vraie emotion qu'on vit paraitre Mme de Portien.
Le president la salua imperceptiblement, tout en lui demandant ses
noms. Elle repondit qu'elle se nommait Ange-Virginie de Pernan,
petite-fille du duc de Parisis, mariee a M. Theodore de Portien, mais
separee de corps et de biens depuis longtemps. "Dites-nous ce que vous
savez.--Ce sera bientot dit. J'etais au _Lion-d'Or_, a Tonnerre; cette
dame est venue s'asseoir a ma table, elle m'a demande s'il y avait
loin pour aller a Parisis; nous avons cause quelques minutes. Une des
filles de l'hotel m'a offert un bouquet que j'ai refuse; cette dame a
pris le bouquet et l'a envoye a M. de Parisis, qui etait au chateau
de Champauvert. Voila tout ce que je sais. J'avais dit tout cela dans
l'instruction, et j'esperais ne pas etre forcee de paraitre a ce
triste proces.--Mais vous etiez la quand l'accusee a empaquete le
bouquet; n'avez-vous rien vu qui put eveiller vos soupcons?--Non. J'ai
beau reveiller mes souvenirs...--Dans quel esprit avez-vous trouvee
l'accusee?--J'ai trouve une amoureuse qui ne savait pas bien ce
qu'elle disait. Cela m'a amusee un instant, parce que je pensais a mon
cousin de Parisis; mais cinq minutes apres, j'etais sur le chemin de
Pernan et je ne songeais plus a cela."
Mme de Portien voulait se retirer, mais le president la pria d'aller
s'asseoir au banc des temoins. Octave, qui etait reste au banc de Me
Lachaud, alla s'asseoir a cote de sa cousine. Mme de Portien lui dit
combien elle etait desolee de tout cela; elle trouvait Violette fort
jolie et elle etait loin de faire au duc de Parisis un crime de son
amour pour elle. "Vous avez raison, dit Parisis sans facon, de trouver
que Violette est belle, car j'entends dire autour de moi que vous vous
ressemblez.--Comment! je ressemble a cette fille!--Mais, ma cousine,
on pourrait se ressembler de plus loin."
Le tribunal ecoutait toujours les temoins a decharge. Violette avait
demande le temoignage de la proprietaire de la maison qu'elle habitait
rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Cette femme peignit l'accusee sous
les couleurs les plus sympathiques; elle l'avait toujours connue
honnete, laborieuse, devouee a sa mere, ne sortant le dimanche que
pour aller a la messe. Elle l'avait surprise une fois qui achetait des
cerises pour dejeuner; une pauvre femme etait survenue, elle avait
abandonne les cerises, pour remettre l'argent a cette mendiante.
Cette simple action de dejeuner d'une aumone donnait l'idee de son
coeur et aurait du lui porter bonheur; mais Dieu eprouve les plus
braves et les plus pures.
Le president demanda au temoin si elle n'avait oui parler du pere de
l'accusee. "Monsieur le president, il y aurait bien a dire; Mme Marty
ne m'a fait que des demi-confidences. Si vous voulez savoir mon
opinion, mais je puis me tromper, c'est que Mlle Violette, puisque
c'est aujourd'hui son nom, n'est pas la fille de Mme Sophie Marty.
--Ah! madame! s'ecria Violette, laissez-moi au moins ma mere!"
XI
LA MERE DE VIOLETTE
A cet instant une femme se trouva mal. C'etait Mme de Portien. Les
debats furent interrompus une minute. On emporta Mme de Portien
evanouie. "Parlez, dites tout ce que vous savez, dit le president au
temoin.--Eh bien, monsieur le president, je crois que Mme Marty a
cache la faute d'une autre personne que je ne connais pas. Quand elle
etait en retard pour payer son loyer, la pauvre femme se croyait
obligee a quelque confidence. "Ah! si je voulais, disait-elle,
j'aurais de l'argent, mais j'ai peur du scandale, et puis qui sait
si on ne m'arracherait pas cet enfant?" Et je lui parlais du pere,
et elle me repondait, le dirai-je? comme une femme qui n'a jamais eu
ni mari ni amant. A travers toutes ces phrases ambigues, je croyais
voir une fille innocente se sacrifiant a une fille coupable."
Ce fut le tour de la mere de Rose Dumont. Cette femme vint toute
eploree demander vengeance. Mlle de La Chastaigneraye avait eu beau
lui donner de quoi se croiser les bras, elle ne lui rendait pas sa
fille. Elle etait bien sure que le poison avait ete mis par cette
etrangere qui n'avait fait que paraitre et disparaitre.
Quelques autres temoignages vinrent a la suite qui firent penetrer
dans l'esprit des jures la culpabilite de Violette.
Octave commencait a desesperer, car Violette n'avait eu que deux bons
temoignages contre vingt mauvais, quand tout a coup le president
annonca que Mlle de La Chastaigneraye allait comparaitre comme temoin;
il venait de recevoir un mot d'elle ou elle lui disait que, dans
l'interet de la verite, elle avait cru devoir braver la fievre et
venir faire son devoir.
Une rumeur bientot etouffee courut dans la salle comme si on eut
annonce au Theatre-Francais Mlle Rachel, quand elle etait en Amerique.
Il y eut un moment d'attente. Bientot tout le monde se leva a
l'arrivee de cette noble heritiere qui avait toutes les sympathies.
Elle parut plus belle encore qu'on ne se l'imaginait, quoique
l'admiration eut parle d'avance. Elle marcha simplement et noblement
devant la Cour, mais avec la dignite de la race et la grace de la
jeunesse. Le president, apres les formules coutumieres, la pria de
dire ce qu'elle savait. "Mon premier mot, monsieur le president, c'est
que l'accusee n'est pas coupable."
Ce premier mot jeta une grande surprise dans l'assemblee. On se
questionnait des yeux, on ecoutait avec anxiete. "Mais qui donc est
coupable? demanda le president.--Je le sais bien, repondit Genevieve
avec l'accent de la verite, mais il m'est impossible de dire le nom du
coupable.--La justice est en droit de lever tous vos scrupules.--Il
y a des secrets que la justice elle-meme ne peut pas arracher. J'ai
tremble que l'accusee ne fut condamnee pour un crime qu'elle n'avait
pas commis; je suis venue jurer sur mon ame qu'elle n'etait pas
coupable, mais c'est mon dernier mot."
Mlle de la Chastaigneraye s'inclina, et demanda a s'en aller. Parisis
alla a elle et lui offrit son bras. Le president ne jugea pas qu'il
dut la retenir. L'audience fut suspendue pendant un quart d'heure.
Quand le president reprit son siege, il appela Mme de Portien. Elle
etait revenue a elle; elle reparut au bras d'une dame. "Je vous prie,
madame de Portien, de nous renseigner sur la mere de l'accusee, qui a
ete a ce qu'il parait a votre service."
Mme de Portien repondit d'une voix troublee: "Je n'ai plus qu'un bien
vague souvenir; je n'ai qu'a me louer de cette fille jusqu'au jour
ou elle s'est oubliee.--On nous a appris qu'elle avait ete faire ses
couches a Paris, et que vous l'aviez accompagnee?--Nous allions tous a
Paris a cette epoque, et, pour lui eviter l'affront aux yeux du pays,
nous lui avons permis de partir avec nous."
La voix de Mme de Portien s'arretait dans sa gorge; on attribua cela a
l'emotion de son evanouissement. "Et savait-on dans le pays quel etait
le pere de l'enfant?--La malignite publique voulait que ce fut mon
mari.--Vous etiez donc deja mariee?" Mme de Portien, qui ne rougissait
plus depuis longtemps, rougit encore. "Monsieur le president, le
proces n'est pas la. Je vous avoue que je n'ai pas mis tout cela sur
mes tablettes, avec l'idee que je serais un jour appelee a en parler
en Cour d'assises.--C'est vrai, madame, mais nous cherchons la verite
par toutes les voies."
Sans doute une nouvelle lumiere venait de se faire dans l'esprit
du procureur imperial, puisqu'il demanda la parole pour dire ceci:
"Messieurs les jures, nous avions espere que la justice n'avait qu'a
se prononcer: toutes les preuves parlaient eloquemment devant elle.
Mais l'audition des temoins nous avertit qu'avant de vous prononcer il
nous faut entendre un autre temoin, celui qui a porte le bouquet de
Tonnerre a Champauvert. Un doute pourrait subsister dans l'esprit
des juges et dans l'opinion publique; la justice ne doit pas etre
soupconnee: nous attendrons. Des recherches nouvelles seront tentees;
une enquete plus minutieuse encore sera faite pour retrouver, sinon
le temoin, du moins les traces du chemin qu'il a suivi en portant le
bouquet.--Pour moi, je suis bien sur, dit l'avocat de Violette, qu'il
a suivi le chemin des ecoliers; s'il eut suivi le droit chemin, le
bouquet n'eut pas ete empoisonne."
Le president rappela l'avocat au silence, et, apres avoir consulte la
Cour, il declara que l'affaire etait remise aux prochaines assises.
Violette eut ete condamnee aux travaux forces, qu'elle n'eut pas ete
plus epouvantee que par cette alternative de rentrer en prison sans
etre jugee.
Depuis quelques minutes, deux pensees paralleles se disputaient son
coeur; elle avait le pressentiment que Mme de Portien etait sa mere,
et elle avait le pressentiment que Mme de Portien avait empoisonne le
bouquet offert a Mlle de La Chastaigneraye.
XII
VIOLETTE ET GENEVIEVE
Octave etait desespere, mais il fallait courber le front sous le
niveau de la justice. Il s'approcha de Violette et lui tendit la main
comme il eut fait a sa soeur. "Octave, lui dit-elle, puisque vous
connaissez le poison des Medicis, pourquoi ne m'en donnez-vous
pas?--Violette, je vous en prie, soyez patiente, Dieu vous
sauvera.--Dieu! lui dit-elle; pourquoi me parlez-vous de Dieu, puisque
vous n'y croyez pas!"
Les gendarmes attendaient; les gendarmes n'attendent pas.
M. de Parisis veilla a ce que la prison d'Auxerre fut adoucie pour
cette derniere station. Le juge d'instruction et le procureur
imperial, qui avaient fait volte-face, permirent que Violette ne subit
plus l'horrible cellule: on lui donna une chambre; on lui permit
d'ecrire et de recevoir des lettres, toujours sauf le controle
du greffe. Octave lui envoya des livres et des fleurs, mais le
porte-clefs fut inexorable pour lui. Le procureur imperial, dans
l'interet de Violette, lui conseilla de ne pas insister.
Mme de Portien, toute troublee qu'elle fut, avait offert a Genevieve
de l'accompagner a Champauvert, comme si elle dut retrouver une robe
d'innocence dans cette intimite du voyage; mais la jeune fille refusa
avec douceur et fermete. Elle refusa aussi de partir en compagnie du
duc de Parisis; mais elle lui permit d'aller la voir.
Octave arriva a Champauvert le lendemain vers dix heures. Genevieve
lui parla de Violette en toute sympathie. "Vous avez raison, Genevieve,
car c'est notre cousine."
Et il raconta a Mlle de La Chastaigneraye, quoiqu'il ne le sut pas
tres bien, le roman de Mme de Portien. Il avait peur que leur famille
ne fut atteinte par la personne de Mme de Portien. Il aurait fallu
sacrifier Violette; mais ni lui ni Genevieve ne le voulaient. Et puis,
apres tout, il y avait tant de mystere dans ce poison, que peut-etre
se trompait-il.
Ou etait le petit joueur de violon? Il y a dans tous les proces
celebres une figure singuliere qui ne semble apparaitre que pour se
jouer de la justice, comme s'il fallait prouver aux nommes que nul ne
peut etre infaillible.
Octave ne se fit pas beaucoup prier pour passer la journee a
Champauvert. Ce lui fut une douce chose de se retrouver dans
l'atmosphere de Genevieve, dans les idees et les sentiments de cette
belle creature, qui avait une grande ame et un grand coeur.
Bien des fois deja il avait etudie les variations de l'atmosphere
morale, se trouvant meilleur ou plus mauvais, selon les creatures de
son intimite, meme quand il les dominait de toute sa hauteur. Il y a
l'air vif de la vertu, comme il y a l'air orageux de la passion; on
pourrait faire toute une geographie des sensations. On connait les
habitudes d'Octave: des qu'il restait une heure avec une femme, il
n'avait qu'un but, l'aimer et lui parler d'amour. Quoique avec
Genevieve les barrieres fussent difficiles a franchir, tant elle se
tenait dans les hauteurs de sa dignite, de sa grace, de sa pudeur, il
se risqua bientot a lui dire qu'elle etait la seule femme qui fut
allee jusqu'a son coeur, toutes les autres n'ayant amuse que son
esprit. "Mon cousin, vous ne croyez pas a ce que vous dites, et je
ne suis pas assez folle pour y croire. Vos levres ont trop profane
les choses du coeur en les jetant a tout propos et a toutes les
figures. Votre dictionnaire n'est pas le mien; nous ne parlons pas
la meme langue: si je dis un jour _j'aime_, c'est que j'aimerai
jusqu'a en mourir.--Remarquez, ma cousine, que je vous adore depuis
que vous m'etes apparue dans la blancheur de la neige, et pourtant
je ne vous l'ai jamais dit.--Je vous tiens compte de cette discretion,
mais je ne crois pas a un amour aussi extravagant pour une pauvre
provinciale.--Comme vous vous moquez de toutes les Parisiennes!"
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