Les grandes dames
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"Il etait tombe agenouille, il priait avec ferveur, la figure baignee
de larmes. Sa fiancee, qui n'etait plus qu'une fiancee de marbre,
ne le voyait pas pleurer. La famille avait fui ce spectacle. Minuit
sonnait au beffroi.
"Une figure apparut au tres pieux Jehan de Parisis, c'etait la Mort
couverte d'un suaire, avec ses yeux creux et sa bouche sans levres. Il
eut peur, mais il se jeta entre la Mort et sa fiancee.
"La Mort, plus forte que lui, l'eloigna du lit et se pencha pour
saisir la jeune fille.
"Il supplia la Mort. Et comme elle le regardait avec son rire
horrible, il prit son epee et frappa d'une main terrible.
"L'epee se brisa. "--Oh! Seigneur! Seigneur! s'ecria-t-il, ayez pitie
de moi."
"Un ange apparut devant lui qui se pencha a son tour sur la jeune
fille et lui donna un baiser divin. Mais ce baiser, comme celui de
Jehan de Parisis, ne la reveilla point.
"L'ange s'evanouit et la Mort resta seule devant le lit de Blanche.
--Puisque Dieu ne m'entend pas, s'ecria Jehan de Parisis, que
l'Enfer me secoure."
"Un autre ange apparut, c'etait l'ange des tenebres. La Mort se
redressa comme si elle dut obeir a celui-la. "--Que me veux-tu? dit
l'ange des tenebres a Jehan de Parisis.--Je te demande la vie de ma
fiancee.--Elle vivra, mais cela coutera cher a ton coeur et a ton ame.
Chaque heure de sa vie sera payee par toi par un siecle de damnation.
Le fils qui naitra de son sein sera condamne a sa naissance.--Non! pas
mon fils. J'accepte les siecles de damnation, mais que la Mort ne me
prenne pas mon fils.--Ton petit-fils?--Non! Je suis le dernier des
Parisis, je veux que l'arbre porte encore longtemps des branches.--Eh
bien! dit Satan qui se cachait sous la figure d'un ange des tenebres,
tu ne seras pas le dernier des Parisis. Ta race vivra encore quatre
siecles apres la mort de ton premier-ne, mais tous les Parisis seront
marques du signe fatal, tous periront tragiquement. Inscris bien ces
mots dans ton coeur pour qu'ils soient legues de pere en fils, de
siecle en siecle, jusqu'au dernier des Parisis."
"Et Jehan de Parisis vit ces mots imprimes en lettres de feu sur le
suaire de la Mort.
"L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
"L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT.
"Tout s'evanouit; la fiancee ouvrit les yeux et remua les levres pour
dire: Je reviens du Paradis: oh! mon ami, aimons-nous en Dieu."
"Ils se marierent, ils furent heureux; mais dix annees apres, Jehan
de Parisis mourut de mort violente. "Depuis quatre siecles, tous les
Parisis sont morts de mort tragique. De generation en generation, leur
bonheur a ete diminue d'un an."
Octave avait conte cela tres simplement, sans rien accentuer, ne
voulant pas donner a cette histoire une couleur melodramatique, mais
il etait demeure serieux comme si le souvenir des siens eut retrempe
son ame.
Le prince voulut rire d'abord, mais il s'etait pris a la legende comme
a quelque roman de Balzac ou de Georges Sand. Il n'etait plus gris.
Monjoyeux, qui aimait le drame avec passion, etait emu comme a un beau
spectacle.
Les femmes dormaient toujours. On ne les reveilla pas. Le Prince
remua les levres pour demander a Octave si les quatre siecles etaient
passees. Il n'osa pas. Il se contenta de lui dire: "Eh bien! tu
n'as pas envie de te marier, toi?--Non, repondit le dernier des
Parisis.--Je commence a comprendre, dit Monjoyeux, pourquoi tu passes
si vite a travers les passions: tu as toujours peur de te laisser
prendre.--Non! dit Octave, j'ai bien plus peur qu'on se prenne a moi,
si je dois porter malheur. Car pour moi, apres tout, je suis bien
sur de n'aimer que quand je voudrai. _Voir Naples et mourir_! dit le
proverbe: c'est-a-dire: _Aimer et mourir_! mais je ne dirai cela que
quand je serai degoute de la vie. Maintenant n'allez pas vous imaginer
que la legende des Parisis me preoccupe beaucoup. Toutes les familles
en ont une pareille, le diable a fini son temps, je n'ai donc plus a
payer la part du diable.
Le prince dit qu'il y avait une legende dans sa famille. "On ne croit
plus a ces betises-la; mais quand le doigt de Dieu se montre on y
pense bien un peu."
Parisis se levant, dit adieu par un signe. "Tu ne viens pas au club,
lui demanda le prince?--Non. J'ai compte aujourd'hui pour la premiere
fois de ma vie; il ne me reste qu'un million, je ne jouerai plus." Il
se leva, et sortit. Puis rentrant aussitot, et comme pour se moquer
lui-meme de sa legende: "Messeigneurs! Jehan de Parisis, fils de
l'homme a la legende, est mort en 1468: s'il ne me reste plus qu'un
million, il ne me reste plus que deux annees a vivre: je suis
riche.--Pauvre Parisis! murmura le prince, qui n'osait plus compter sa
fortune.
Quand Octave eut referme la porte, Monjoyeux dit au prince: "Ce que
c'est que d'etre bien ne! on a des legendes de famille. Moi qui suis
le fils d'une chiffonniere, quelle pourrait bien etre la legende de
mes ancetres?"
Monjoyeux reflechit. "J'ai aussi ma legende, moi! Je n'ai jamais eu
d'autre berceau que le berceau primitif: le sein et le bras de ma
mere; or, une bonne fee est venue a mon berceau qui m'a dit: "_Tu
seras roi_!" Sans doute elle a voulu dire un roi de comedie, puisque
j'ai joue, a Londres, des rois avec Fechter. Ah! si seulement ma mere
m'avait vu sous cette royaute-la!"
Monjoyeux pencha la tete sur son verre; une larme tomba de ses yeux
dans le vin de Champagne.
III
PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE
Octave de Parisis n'avait rien a envier aux plus beaux noms; son
ecusson est a la salle des Croisades. Un Parisis fut grand amiral, un
autre fut marechal de France, un troisieme ministre. Si les Parisis
ne marquent pas avec eclat, dans l'histoire du dernier siecle, c'est
peut-etre parce qu'ils ont eu trop d'orgueil. Refugies dans leur
chateau comme dans un royaume, ils etaient trop rois sur leurs terres
pour vouloir se faire courtisans. Quelques-uns d'entre eux paraissent
cependant ca et la, sous Louis XV et sous Louis XVI, dans les
ambassades et dans les armees, mais ce ne sont que des apparitions.
Des qu'ils ont montre leur bravoure et leur esprit, ils s'en
reviennent au chateau natal se retremper dans la vie de famille, comme
si leur temps, d'ailleurs, n'etait pas encore revenu. La famille est
comme la nature, elle a ses jours de paresse: les plus belles gerbes
sont celles que le soleil dore apres les jacheres. La Revolution,
qui n'etait pas attendue par les Parisis, vint casser la branche et
eparpiller la couvee. Le beau chateau de Parisis, une des merveilles
de la Renaissance, ou Jean Goujon avait sculpte quatre figures sur la
facade, deux Muses et deux Saisons, fut saccage et brule apres le 10
aout; dans l'admirable parc, qui etait une foret d'arbres rares, tous
les bucherons du pays vinrent fagoter a grands coups de hache. Le duc
de Parisis, pris les armes a la main pour defendre les siens, fut
massacre a coups de sabre; la duchesse vint se cachera a Paris avec
ses enfants, car Paris etait encore le meilleur refuge quand on ne
pouvait pas gagner le Rhin ou l'Ocean.
Sous l'Empire, Pierre de Parisis, general de brigade, a fait des
prodiges d'heroisme. Il est mort a Iena, en pleine victoire. Celui-la
etait l'aieul d'Octave. Son pere, Raoul de Parisis, avait couru le
monde et s'etait arrete au Perou dans les Cordilleres, ou il avait
fini par decouvrir un sillon argentifere. Mais sa vraie decouverte
fut une femme adorable, une O'Connor, qui lui avait donne un fils: M.
Jean-Octave de Parisis, surnomme don Juan de Parisis, que nous avons
eu l'honneur de vous presenter,--Madame,--et qui en vaut bien la
peine.
Le duc Raoul de Parisis fut tue a la chasse a sa troisieme annee
de bonheur. On le rapporta mourant. Il baisa un crucifix que lui
presentait sa mere. "Ah! dit-il en regardant avec passion sa jeune
femme qui tenait son enfant dans ses bras pour cacher ses larmes,
l'amour ne pardonne pas aux Parisis."
Octave de Parisis etait de belle stature, figure barbue, levre
railleuse, nez accentue a narines expressives, cheveux bruns a reflets
d'or, legerement ebouriffes par un jeu savant de la main. Dans le
regard profond d'un oeil bleu de mer, comme sur le front bien coupe,
on voyait errer la pensee, la volonte, la domination. C'etait la tete
d'un sceptique plutot que celle d'un amoureux, mais la passion y
frappait sa marque. La raillerie n'avait pas eu raison du coeur.
Son sourire avait je ne sais quoi de fatal dans sa gaiete. Quand
on l'avait vu, on ne l'oubliait pas: c'etait surtout l'opinion des
femmes. Il avait la desinvolture d'un artiste avec la dignite d'un
diplomate. Il s'habillait a Paris, mais dans le style anglais. Voila
pour la surface visible.
Son esprit etait inexplicable comme le coeur d'une femme coquette. Il
aspirait a tout, disant qu'il ne voulait de rien. Il ne se cognait pas
aux nuees comme don Juan l'inassouvi; il avait pourtant son ideal;
mais ne se nourrissant pas de chimeres, apres la premiere heure
d'enthousiasme, il eclatait de rire.
Il sentait, d'ailleurs, que les grandes passions sont depaysees dans
le Paris d'aujourd'hui. Vivre au jour le jour et cueillir la femme,
c'etait pour lui la sagesse. Il avait pour les femmes le gout des
grands amateurs de gravures; il adorait l'epreuve d'artiste et
l'epreuve avant la lettre; mais il ne dedaignait pas l'esprit et la
malice de la lettre. Il n'avouait pas ses femmes et parlait avec un
peu trop de fatuite des autres, convaincu, d'ailleurs, que toute femme
tentee tombe un jour comme une fraise mure dans la main de l'amoureux.
Il avait beaucoup d'esprit et il aimait beaucoup l'esprit,--l'esprit
parle,--car il ne lisait guere et n'ecrivait pas.
La nature avait plus fait pour lui qu'il n'avait fait pour elle.
Toutefois, il n'avait pas gate ses dons. Il montait a cheval comme
Mackensie; il donnait un coup d'epee avec la grace impitoyable de
Benvenuto Cellini. Il nageait comme une truite; il luttait a la force
du poignet avec le sourire du gladiateur. Il avait pareillement
feconde son esprit par le sentiment des arts et par l'amour de
l'inconnu. Son esprit aimait l'inconnu comme son coeur aimait
l'imprevu. Nul n'avait mieux penetre a vol d'oiseau l'histoire ou
plutot le roman des philosophies: nul n'en etait revenu plus sceptique
et plus dedaigneux.
Octave de Parisis etait ne pour toutes les fortunes, meme pour les
mauvaises. Beau de l'altiere beaute qui s'impose par la severite des
lignes et la fierte de l'expression, il avait fait son entree dans le
monde avec l'aureole des vertus de naissance, qui ont tant de prestige
sous les gouvernements democratiques. Il n'en etait ni meilleur ni
plus mauvais. Il vivait comme ses amis ou ses camarades, un pied dans
le monde, un pied dans le demi-monde, sans trop de souci de sa dignite
plus ou moins chevaleresque, offrant a trois heures son coupe et ses
gens a Mlle Trente-six-Vertus pour aller au Bois, le reprenant le soir
pour aller chez une duchesse de Sainte-Clotilde. Il se montrait dans
les salons officiels jusqu'a minuit; mais, apres minuit, il jouait au
club ou soupait a la Maison-d'Or ou au Cafe Anglais avec les plus
gais compagnons. Il etait de toutes les fetes. On l'a vu conduire
le cotillon a la Cour, mais pour caricaturer tous les danseurs de
cotillon.
Avec son esprit d'aventure, Octave etait voyageur. Non pas pour aller
a Rome, a Bade, aux Pyrenees ou a Montmorency, comme ces gentlemen du
boulevard qui disent impertinemment au mois d'aout: "Que voulez-vous,
moi, j'aime les voyages!" Parisis ne parlait de voyager que pour faire
le tour du monde, pour penetrer dans les pays inaccessibles, franchir
les murailles de la Chine, fumer un cigare a Tombouctou et s'intituler
roi de quelque peuplade indienne. A sa vingtieme annee, il etait alle
a Lima, pour voyager bien plutot que pour liquider les affaires de son
pere dans la ville du soleil: Le duc Raoul de Parisis, chercheur et
trouveur d'or, n'etait revenu en France qu'avec l'idee de retourner
au Perou; il avait laisse la-bas un representant ayant beaucoup de
comptes a rendre et croyant que l'Ocean le dispenserait de montrer ses
livres; il se contentait, depuis longtemps, d'envoyer au chateau
de Parisis la moitie des trouvailles. Octave s'etait donc reconnu
beaucoup plus riche qu'il ne l'esperait. Il n'avait eu garde de
quitter l'Amerique sans s'y promener, amoureux des forets vierges,
comme Chateaubriand, et des fleuves geants, comme Fenimore Cooper.
Ce qui lui plut surtout, ce furent ces villes universelles du
Nouveau-Monde, ou l'horloge du temps va trois fois plus vite que dans
la vieille Europe. Il eut la bonne fortune de rencontrer, a New-York,
Mlle Rachel, qui finissait, et Mlle Patti, qui commencait. Il n'epousa
pas Mlle Patti, mais jurerait-on qu'il ne donna pas son coeur a Mlle
Rachel?
Il revint en France pour voir mourir sa mere: ce fut son premier
chagrin.
Que rapporta-t-il de la patrie de Franklin? Beaucoup d'or et l'amour
de l'or. Ce fut la surtout qu'il comprit qu'un dollar a plus d'esprit
qu'un homme, et que cent mille dollars ont plus de vertu qu'une femme:
style americain. Il ne se passionna, d'ailleurs, ni pour les lois, ni
pour les arts, ni pour les lettres des Etats-Unis. Les vraies femmes
qu'il aima la-bas, c'etaient des Americaines de Paris. Parisien par
excellence, il aimait Paris partout. Avec mille Parisiens comme
Octave, le monde serait conquis a la France.
Revenu a Paris, il rencontra l'Empereur,--a la Cour, ou il etait si
difficile de rencontrer l'Empereur;--il lui parla de son pere et du
pelerinage a Ste-Helene. L'Empereur, qui savait toute cette histoire,
presenta lui-meme Octave au marquis de la Valette en-disant: "Voila
un futur ambassadeur." Octave prit ses grades en diplomatie dans
les coulisses de l'Opera, chez Mlle Leonide Leblanc ou Mlle Sarah
Bernhardt, au bal des Tuileries; chez les ambassadrices, au bois de
Boulogne. Aussi commencait-il a rire dans sa barbe des sentences de
Machiavel et des malices de M. de Talleyrand, quand eclata la guerre
de Chine.
La Chine est un pays si fabuleux que nous ne pouvons deja plus nous
imaginer, a quelques annees de distance, que nous avons pris la
capitale du Celeste-Empire avec une poignee d'hommes. Octave de
Parisis fut dans cette poignee de heros.
Pendant que les Chinois incendiaient et que les Anglais choisissaient
des bijoux, les Francais s'enchinoisaient. Octave fit main basse
sur deux choses: une jeune Chinoise qu'il emmena a Paris, et un
eventail-Pompadour pour la premiere marquise qu'il rencontrerait au
faubourg Saint-Germain. Des amours d'Octave a Pekin, on pourrait faire
un joli _Livre de Jade_. Il fit naviguer sur le fleuve jaune des maris
qui n'avaient jusque-la navigue que sur le fleuve Bleu. On se rappelle
le bruit qu'il fit a son retour avec sa Chinoise, une vraie potiche
qui ne marchait pas; il la portait dans le monde et chantait des duos
avec elle, dans le plus grand serieux, car il etait maitre fou par
excellence.
On ne lui avait pas fait un crime d'avoir, pour quelques jours,
metamorphose le diplomate en soldat, on lui avait promis une mission
en Orient. Il disait d'un air degage: "Si je ne meurs pas dans un
duel ou sur un pli de rose, on me retrouvera ambassadeur a Londres
et grand-croix de la Legion d'honneur.--Mais surtout chevalier de la
Jarretiere," lui disaient ses amis. Il avait deja, d'ailleurs, tous
les ordres, moins le ruban de Monaco, le seul qui lui eut ete refuse.
Il faut bien laisser un desir aux grandes ambitions.
En attendant sa mission--et la croix de Monaco--il ne se trouvait pas
trop malheureux dans un adorable hotel de l'avenue de l'Imperatrice,
bien connu sous le nom du Harem.
Comme une grande dame du dix-huitieme siecle, Mme de Montmorin, la
duchesse de Parisis avait dit a son fils: "Je ne vous recommande
qu'une chose, c'est d'etre amoureux de toutes les femmes." Octave
aimait toutes les femmes, comme le voulait sa mere. Pour jouer ce
role, qui preserve souvent des denouements tragiques de l'amour, il
faut toujours etre a l'oeuvre. Mais Octave etait un homme d'action,
souvent irresistible par sa beaute intelligente, son art exquis de
tout dire aux oreilles les plus delicates, d'etre passionne sans
passion, d'etre fou sans folie, et surtout d'etre sage sans sagesse.
Parisis avait une vertu: il aimait la verite; nul ne dedaignait comme
lui les prejuges et les illusions, Aussi faisait-il bon marche des
ambitions humaines; je me trompe, il avait l'ambition de conquerir les
femmes. Puisque la femme est le chef-d'oeuvre de la creation, pourquoi
ne pas adorer et posseder ce chef-d'oeuvre a mille exemplaires? La
femme est amere, a dit Salomon devant ses sept cents femmes, mais au
moins elle est la femme, une chose visible, vivante et saisissable,
tandis que tout le reste n'est que vanite. Ainsi raisonnait Octave a
ses moments perdus: plus d'un philosophe a ses moments trouves n'a
peut-etre pas ete si pres de la sagesse.
Il disait a ses amis: "Pour se faire adorer des femmes, il faut parler
aux femmes du monde,--si elles sont en rupture de ban conjugal,--comme
on parlerait aux courtisanes, et traiter les courtisanes comme
si elles etaient les femmes du monde." Il disait aussi: "Selon
Vauvenargues: Qui meprise l'homme n'est pas un grand homme.--Selon
moi: qui meprise la femme n'est pas un galant homme."
Il avait lu La Rochefoucauld. C'etait son breviaire. Il le prenait en
voyage, il le couchait sous son oreiller, il croyait ainsi savoir la
vie et il riait bien haut des saintes duperies du coeur. Il croyait
avoir tue la "petite bete," mais l'amour est plus fort que La
Rochefoucauld, et le coeur prend de rudes revanches sur l'esprit.
Quand on est sur le rivage, on raille spirituellement les tempetes;
mais des qu'on a pris la mer, on sent qu'elle est profonde.
IV
OU OCTAVE DE PARISIS FUIT SON BONHEUR
Vers dix heures, le lendemain matin, Octave de Parisis montait a
cheval pour faire un tour au Bois, quand on lui remit cette petite
lettre, qui le surprit, meme avant de l'avoir lue, parce qu'il y
reconnut le cachet des Parisis:
Monsieur mon neveu,
Si je vous disais que votre vieille tante Regine de Parisis est
presque votre voisine, a Paris, ou elle va passer deux moi
ce printemps avec votre belle cousine de la Chastaigneraye, ne
seriez-vous pas quelque peu etonne?
Eh bien! nous demeurons avenue Dauphine (je ne veux pas dire
avenue Bugeaud); ils appellent cela un hotel! Il en tiendrait dix
comme cela dans mon salon de Champauvert.
Pourquoi suis-je venue a Paris? Grave question! Je ne vous
repondrai pas, mais vous devinerez. Apres tout, c'est peut-etre
pour vous voir, monsieur l'Invisible. Il est vrai que vous allez
nous dire que les quatre maisons et les cinquante arbres qui nous
separent sont encore le bout du monde, comme qui dirait de Paris
au chateau de Champauvert. Je ne vous dis pas notre numero, parce
que je ne le sais pas. Cherchez! Et ne venez pas ce matin, car
votre cousine Genevieve est allee prier sur le tombeau de sa
patronne, a Saint-Etienne-du-Mont.
Je vous embrasse, enfant prodigue!
REGINE DE PARISIS.
Octave n'avait pas vu sa tante depuis longtemps. A la mort de sa mere,
Mlle Regine, deja cinquantenaire, l'avait pris dans ses bras et lui
avait dit qu'il retrouverait en elle toute une famille. Mais il avait
mieux aime prendre toute une famille dans une femme plus jeune: sa
famille, c'etaient ses maitresses.
Mlle Genevieve de La Chastaigneraye etait devenue orpheline au temps
meme ou Octave perdait sa mere. Il se rappelait vaguement avoir vu
cette petite fille cachant sa poupee sous sa robe noire; il n'avait
pas d'autres souvenirs de sa cousine.
Le comte de La Chastaigneraye etait mort colonel a Solferino,
survivant d'une annee a peine a sa femme. Deja Genevieve etait venue
habiter Champauvert avec sa tante qui jusque la n'aimait pas les
enfants, mais qui se laissa prendre aux caresses de cette fillette. Ce
fut bientot pour elle une vraie joie de la voir courir et chanter dans
ce chateau silencieux, dans ce parc solitaire.
Un beau matin, la tante fut toute surprise de voir que la petite fille
se transfigurait en une grande demoiselle digne des La Chastaigneraye
et des Parisis, par sa beaute grave et sa grace heraldique. Genevieve
revela soudainement toutes les vertus: la fierte et la douceur, front
pensif et bouche souriante, ame divine et coeur vivant. Elle etait
musicienne comme la melodie. Le dimanche, pour racheter ses peches,
elle qui etait encore toute en Dieu, elle jouait de l'orgue a l'eglise
de Champauvert avec un sentiment tout evangelique; puis le meme jour
au chateau, elle chantait des airs d'opera avec le brio de la Patti.
Elle etait bien un peu romanesque. Originale comme sa tante, disaient
les paysans.--Le feu de l'intelligence la brulait. Elle interrogeait
l'horizon plein de promesses. Dans son attitude si pudique encore, on
pressentait deja les entrainements de la passion.
Depuis plus de dix ans, Octave n'avait pas remis les pieds au chateau
de Parisis, par un sentiment plus filial que familial; ses amis lui
parlaient en automne de belles chasses du chateau de Parisis, mais il
ne voulait pas s'amuser pres de la sepulture ou dormaient les deux
figures, toujours aimees, de son pere et de sa mere. A Paris, dans
son hotel, quand il s'arretait un instant devant leurs portraits, il
jurait d'aller s'agenouiller pieusement sur leur tombeau, mais le
courant de la vie, un torrent pour lui, l'entrainait a toutes choses,
sans qu'il prit la force de suivre cette bonne pensee.
Ce matin-la, Octave alla droit chez sa tante. Le chemin n'etait pas
long: il connaissait dans ces parages la physionomie de toutes les
maisons, aussi il ne se trompa point. Il vit apparaitre une servante,
coiffee a la bourguignonne, qui faillit se jeter dans ses bras et qui
embrassa son cheval. Elle n'avait jamais vu le jeune duc de Parisis,
mais elle devinait que c'etait l'enfant du chateau de Parisis.
Octave trouva sa tante bien vieillie, de plus en plus ridicule avec
ses modes composites, de moins en moins imposante avec ses airs de
chatelaine altiere--du temps des chateaux a pont-levis.
On s'embrassa sans trop d'effusion. La tante y mit de la dignite, le
neveu eut peur de se barbouiller de rouge et de blanc, ce qui lui
arrivait bien quelquefois avec ces demoiselles. "Eh bien! monsieur le
duc Octave de Parisis, mon neveu par la grace de Dieu, sans que la
volonte nationale y soit pour rien, avez-vous devine pour quoi je
suis venue a Paris?--Non, ma tante.--Eh bien! je vais vous le dire.
Seulement, pas un mot a Genevieve.--Je devine! dit Octave avec
effroi.--Ma tante, vous avez reve un mariage entre le cousin et
la cousine.--Oui, monsieur, deux grands noms, Parisis et La
Chastaigneraye! Voila ce qui s'appelle ne pas mettre d'alliage dans
l'or, c'est du premier titre. Il y a des chevaliers de Malte et des
chanoinesses des deux cotes." La vieille fille avait failli epouser un
chevalier de Malte: pour elle c'etait l'ideal du vieux monde. "Octave
Parisis dit a sa tante qu'il etait desole de la contrarier dans ses
desseins, mais il y avait selon lui un abime entre la niece et le
neveu.--Un abime! qu'est-ce que cela veut dire?--Cela veut dire que le
cousin n'epousera jamais sa cousine. J'ai ce prejuge-la, moi, il faut
varier les races, sans compter que je ne veux pas me marier.--Ah! vous
ne voulez pas vous marier, monsieur! Ah! vous ne voulez pas epouser
une La Chastaigneraye! Eh bien, le jour de mes funerailles vous vous
en repentirez."
Mlle de Parisis, avec colere et d'une main agitee, prit une photographie,
faite la veille par un artiste bien connu, qui avait voulu accentuer
le caractere en donnant un coup de soleil de trop.
C'etait le portrait de Mlle Genevieve de La Chastaigneraye.
M. de Parisis ne reconnut pas du tout, dans ce barbouillage de nitrate
d'argent, cette adorable creature qu'il avait vue, la veille, dans
l'avenue de la Muette, marquant la neige d'un pied ideal et se
dessinant a travers les ramees avec la grace d'une chasseresse
antique.
Il n'avait pas reconnu non plus sa tante dans la vieille dame en
cheveux blancs. Il est vrai qu'il l'avait si peu regardee!
N'est-ce pas qu'elle est belle? dit Mlle de Parisis.--Oui, dit Octave
sans enthousiasme, un peu trop brune, peut-etre.--Comment, trop brune?
Ma niece a les yeux noirs, mais elle est blonde, ce qui est d'une
beaute incomparable.--Alors, ma tante, pourquoi me donnez-vous ce
portrait d'une Africaine?--Je vois bien, monsieur, que vous etes
indigne de la regarder. Allez! allez! courez les comediennes et les
courtisanes, je garderai ma chere Genevieve pour quelque duc et pair
sans decheance.--Duc et pair, dit Octave en riant, c'est le merle
blanc; mais enfin, le merle blanc va peut-etre encore chanter sous les
arbres de Champauvert."
La tante se rapprocha d'Octave et l'embrassa sur le front. "Mauvais
garnement, lui dit-elle, coeur endurci, libertin fieffe, athee voue
au demon, tu aimes donc mieux epouser toutes les femmes?--Oui, ma
tante.--Je te desheriterai!--Oui, ma tante. Il faut que je vous
embrasse pour ce bon mouvement."
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