Les grandes dames
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Et Monjoyeux sortit, a la grande surprise de tous ses amis sans meme
boire la coupe de vin de Champagne glace que venait de lui verser Mlle
Jacyntha, une Hebe en fourrures, laquelle but en s'ecriant: "Je bois
a Monjoyeux!--Quel pourrait bien etre son point d'appui? demanda
Parisis."
L'amitie de Parisis et de Monjoyeux avait commence par un duel, parce
que, dans un souper de comediennes, Monjoyeux avait defendu a Octave
de boire dans le verre de Mlle Aurore, une ingenue qui avait deja ce
soir-la donne trois rendez-vous avec l'ingenuite d'une ingenue. Il
n'y a plus que les femmes du monde tombees dans le demi-monde qui
cultivent la rouerie a front decouvert. "Monjoyeux s'etait battu avec
une epee trempee d'imprevu et de ressources. Octave, blesse a la main,
eut son epee brisee. Il dit a ses temoins qu'il etait emerveille
de son adversaire. On le rappela. "Monsieur, vous me donnerez une
revanche.--Jamais, monsieur, je ne me suis battu que parce que j'ai
demain un duel au theatre."
On trouva cela digne d'un veritable artiste; on s'en alla content; le
lendemain, Octave emmena tous ses amis pour applaudir Monjoyeux qui
debutait a l'Odeon. Par malheur, la piece tomba; Monjoyeux eut beau
sauver la scene du duel par des miracles, les sifflets furent le
dernier mot de ce chef-d'oeuvre incompris.
Monjoyeux, qui avait joue a Londres les grands roles, se brouilla
quelques jours apres avec son directeur, ne voulant jouer ni les
traitres, ni les peres-nobles. Or, comme tous les autres theatres
avaient leur premier role accredite, il se trouva sur le pave, grand
artiste incompris. Il se remit a la sculpture, tout en regrettant de
ne pouvoir faire de la sculpture vivante.
Octave le revit ca et la. Il le trouva dans sa misere digne et
chevaleresque, jouant dans la coulisse son emploi de beau tenebreux,
de mousquetaire ou de don Juan. Il l'invita a souper avec les memes
comediennes. Ses amis furent charmes de cet esprit mi-gaulois,
mi-parisien, qui courait gaiement sur la nappe. On l'invita le
lendemain, puis encore, puis toujours, si bien que son vrai theatre
etait le Cafe Anglais. Ce fut la qu'il joua ses roles improvises tout
un hiver, content de son public, quoiqu'il reconnut que le public du
boulevard du Crime fut encore meilleur.
Celui-la etait bien une figure du dix-neuvieme siecle, avec toutes les
aspirations et toutes les defaillances qui nous passionnent et nous
desenchantent. Il etait parti du dernier echelon de l'echelle sociale;
Monjoyeux n'etait pas un nom de terre, c'etait un sobriquet, un
sobriquet de bon augure: son pere, un chiffonnier de la rue Gracieuse,
le trainait avec lui dans ses equipees nocturnes. L'enfant etait si
gai, malgre la pluie ou la neige, a travers l'orage ou la bise, que le
chiffonnier l'appelait mon Joyeux, comme il eut dit mon Chenapan.
Monjoyeux n'avait pas d'etat civil; sa mere etait accouchee dans les
anciennes carrieres de Montmartre; elle n'avait pas juge bien utile
d'aller dire cela a M. le Maire, d'autant plus que, dans cette belle
periode de sa vie, elle se considerait comme du XIIIe arrondissement,
attendu qu'elle n'avait pas de domicile fixe.
Monjoyeux, qui ne riait pas toujours alors, etait bien loge, car il
avait elu domicile sur le sein de sa mere. La bonne femme n'etait pas
mariee, mais elle etait fidele a son compagnon nocturne; Monjoyeux
n'etait donc pas l'enfant de trente-six peres. Il ne sut jamais bien
s'il avait ete baptise, il ne se connaissait pas de nom de bapteme;
on l'appelait quelquefois Jean comme son pere, mais le plus souvent
Monjoyeux.
Ce fut Pradier qui decida de sa fortune. Un matin que l'enfant n'avait
pas eteint sa lanterne et s'oubliait a regarder les gravures sur le
quai Voltaire, Pradier s'arreta devant lui, tout charme de sa petite
figure a la Chardin. C'etait comme une vieille gravure de Saint-Aubin;
vous vous rappelez ces adorables estampes: _les Petits Polissons de
Paris_.
Pradier lui adressa la parole; il aimait les scenes de la rue et les
etudes en plein vent. Qui ne se rappelle l'avoir vu se retourner et
suivre ces figures de caractere que les vrais artistes seuls saluent
au passage? "Que diable, mon enfant, cherches-tu avec ta lanterne
allumee? Tu ne vois donc pas le soleil?" L'enfant regarda Pradier
avec de grands yeux surpris: c'etait la premiere fois qu'un homme
en habit noir lui parlait avec un sourire.--C'est donc un homme, ton
pere, mon petit Diogene?--Non, monsieur, c'est un chiffonnier.--Alors,
tu ne le retrouveras que la nuit; viens avec moi, je te donnerai cent
sous."--Monjoyeux eut l'air de ne pas comprendre, mais il suivit
Pradier, qui le conduisit rue de l'Abbaye, a son atelier. Des que le
sculpteur prit un crayon pour faire un croquis, l'enfant eut l'air de
comprendre. "Ah! oui, dit-il, vous faites des statues. Oh! que c'est
beau le marbre!--Ou as-tu vu du marbre?--Dans les eglises. J'aime le
marbre."
C'est l'eglise qui initie le peuple au sentiment du beau et du bien,
ces deux sources paralleles qui se rencontrent au confluent de toute
grandeur. Les revolutionnaires qui ont ferme les eglises n'etaient pas
seulement des deicides, mais des homicides. Ils voulaient tuer l'ame.
L'eglise est la grande ecole; elle enseigne Dieu, l'Art, la Poesie, la
Musique a ceux-la memes qui n'ont pas le temps d'ecouter les maitres.
Si un pauvre diable qui n'a jamais ouvert les yeux a la lumiere
traverse une eglise, Dieu lui parle par les yeux, sinon par les voix
de l'ame. Devant les chefs-d'oeuvre de la statuaire et de la peinture,
en ecoutant les grandes symphonies de l'orgue, qui sont comme les voix
divines sur les voix humaines, il s'arrete abime dans une admiration
sourde, mais deja intelligente. S'il ne sent pas la presence de Dieu,
il admire l'homme dans ses oeuvres; c'est deja une station lumineuse.
Combien d'eglises qui, au moyen age, ont ete le musee d'ou sont
sorties des legions d'artistes?
Ouvrez les palais au peuple, mais ne lui fermez jamais les eglises. Ce
fut la pensee de Pradier en ecoutant l'enfant qui posait devant lui.
"Si tu aimes tant le marbre, mon camarade, veux-tu rester avec moi?
-Oh! oui! s'ecria Monjoyeux? mais que dirait maman?--Ah! il y a aussi
une mere. Eh bien! nous lui ferons des rentes pour qu'elle te donne ta
liberte."
Monjoyeux ne posait plus, il dansait. "Oui, mais, reprit-il tristement,
je ne verrai plus maman!--Tu iras la voir, et elle te viendra voir.
--La pauvre femme! avec ses guenilles, est-ce qu'elle pourrait entrer
ici?--Oui, oui, dit Pradier, ici ce n'est pas le palais des Tuileries.
Tiens, je t'ai promis cent sous, porte cela a ta mere."
Et il lui donna un louis. Monjoyeux pleurait de joie. "Va! mon
bonhomme, si tu aimes encore le marbre demain, reviens pour toujours
ici."
Monjoyeux revint le jour meme, Pradier lui donna un crayon. Il ne fut
pas peu surpris de voir que l'enfant dessinait deja. Jusque-la le
gamin s'etait exerce sur les murailles de Paris, pendant que
ses camarades ecrivaient des maximes. On a publie les murailles
revolutionnaires, on pourrait publier aussi les murailles artistes et
litteraires.
A dix-huit ans, Monjoyeux allait concourir pour le prix de Rome quand
mourut Pradier. Ce fut le premier chagrin de sa vie. Il manqua son
concours, et il fut perdu par sa liberte de main; comme Pradier, il
voulait trop que le marbre parlat.
Tous les arts donnent la pauvrete, mais la sculpture donne la misere.
Six mois apres la mort de Pradier, il n'avait plus ni atelier ni
marbre. Il frappa vainement a beaucoup de portes, sa main etait
discrete et fiere, les portes se refermerent sur lui. Il n'avait eu
jusque-la que deux vraies passions, deux hommes, deux originalites:
Pradier et Frederick Lemaitre. Desesperant de la sculpture, il se fit
comedien. Il joua le drame et la comedie avec le caractere des grands
artistes. L'enfant delicat etait devenu un homme robuste, de la
nature des titans, tete herissee, torse d'Hercule, un des plus beaux
exemplaires de l'humanite.
Monjoyeux menait la misere. Il n'avait pas plus de theatre que
d'atelier, il jouait et sculptait ca et la par aventure. Mlle Rachel
et Mlle Brohan lui avaient donne cinq mille francs pour deux bustes,
deux portraits: la Tragedie et la Comedie. Il avait donne des
representations a Londres avec Fechter pour jouer les roles de
Frederick. Il parlait de faire le tour du monde. En attendant, il
vivait au jour le jour, semant a pleines mains le paradoxe et la
verite pendant que ses amis du club semaient l'or.
Ces beaux messieurs du turf se disaient quelquefois entre eux: "Ce
comedien est charmant, mais nous ne pouvons pourtant pas etre les amis
d'un comedien." Et souvent ils ne le connaissaient pas dans la rue.
Il ne faut pas se faire illusion, la question n'a pas fait un pas
depuis Moliere. Louis XIV a daigne dejeuner du bout des levres avec le
plus grand homme de son regne pour donner une lecon a ses esclaves.
Aujourd'hui Louis XIV dejeunerait-il avec Frederick Lemaitre? Il n'y a
que l'Eglise qui ait ouvert sa porte et son campo-santo. Les gens
du monde ne recoivent guere les comediens que le jour ou on joue la
comedie chez eux. Il est vrai que les comediens ne voudraient pas
recevoir les gens du monde.
Octave n'avait pas ces prejuges. Il donnait bravement le bras a
Monjoyeux. Il l'appelait son ami; il s'etait battu une fois pour un
mot contre son caractere; aussi Monjoyeux disait: "C'est a la vie a la
mort entre un homme qui a recu un coup d'epee de moi et qui en adonne
un pour moi."--"Je ne suis pas ton ami, je suis ton lion, avait-il dit
a Octave. Si jamais tes ennemis me tombent sous la patte, tu verras ma
griffe!"
Depuis quelque temps on n'avait pas revu Monjoyeux a la Maison-d'Or,
ni au cafe Anglais, ni aux premieres representations. On oublie vite a
Paris les figures de la galerie vivante; et si on ne se revoit plus,
c'est a peine si un mot dit par hasard reveille le souvenir des
absents: la vague qui passe emporte tout, jusqu'au souvenir. Dans la
vie agitee, qui vous prend jusqu'aux heures de sommeil pour les mille
riens devorants des heures desoeuvrees, comment aurait-on le temps
de se retourner vers le passe, d'evoquer des souvenirs evanouis, de
regretter les gais compagnons ou les maitresses disparues? On jette le
passe dans l'abime, sans vouloir se pencher pour voir s'il est bien
mort. Vieux habits, vieux galons, que me voulez-vous? Autrefois,
le souvenir avait des temples, aujourd'hui il n'habite plus que la
boutique des defroques humaines;--naguere, on vivait de la veille
et du lendemain, un pied dans le passe, le front dans l'avenir;
maintenant on vit au jour le jour.
Donc, Monjoyeux avait disparu sans qu'on sut pourquoi et sans qu'on se
demandat quelle belle folie avait pu l'emporter.
Un soir pourtant, Octave, qui regrettait cette belle figure epanouie,
meme dans les quarts d'heure de misanthropie, demanda si on n'avait
pas rencontre Monjoyeux. "Monjoyeux? dit Villeroy, c'est du plus loin
qu'il m'en souvienne. Nous avons soupe ensemble, il y a bien six
semaines, et nous nous sommes quittes pour aller nous coucher--le
lendemain. Nous n'etions restes a table que depuis minuit moins un
quart jusqu'a l'aurore aux doigts de Champagne rose. Ces dames des
Bouffes-Parisiens avaient panache le festin. Monjoyeux n'etait pas
si gris que moi, si j'ai bonne memoire: il avait ecrit--entre deux
vins--un traite de metaphysique pour le _Figaro_. Ces dames ont trouve
cela sublime. Il me demanda mon opinion; mais tu sais que j'ai le
vin trop tendre pour avoir une opinion.--Ce brave Monjoyeux! dit
d'Aspremont, je serais desespere de ne plus le revoir; j'ai etudie
tous les philosophes de l'antiquite, mais je n'en ai jamais trouve un
si profond.--Oui, profond comme le tonneau des Danaides? on a beau lui
verser a boire, il ne s'emplit jamais.--Que veux-tu? il aura pris un
engagement dans quelque theatre de province. Je suis bien sur que si
on faisait faire des fouilles a Perigueux, le pays des truffes, on le
retrouverait la jouant des roles de Frederick et cascadant comme les
chutes du Niagara.--Non, il a des visees plus hautes, dit Harken, il
sera alle s'oublier dans quelque theatre etranger, a Baltimore ou a
Odessa.--Qui parle d'Odessa? s'ecria une voix bien connue."
C'etait Monjoyeux. "Monjoyeux! c'est lui! dit Octave avec un vif
plaisir.--Quand on parle du loup, dit le marquis de Saint-Aymour, on
en voit les dents.--Oui, mon cher marquis, je suis devenu un loup:
regardez mes dents! vous allez voir le carnage que je vais faire sur
le pauvre monde. J'ai deja commence.--Expliquez-vous, sphinx!"
Monjoyeux prit dans la poche de son habit un tres beau porte-cigare
en cuir de Russie, encadre d'ornements en platine. "Voulez-vous des
cigares?"
C'etait la premiere fois que Monjoyeux offrait des cigares. "Tudieu!
quel luxe, dit Octave; tu as donc decouvert une mine d'or ou une tante
avare?--C'est bien mieux que cela! je me marie.--Oh! Monjoyeux! je
vais me trouver mal; on ne tire pas ainsi a ses amis des coups de
canon raye. Tu te maries?--Oui. Tu comprends qu'il ne fallait rien
moins qu'une pareille catastrophe pour fumer de pareils cigares, des
cigares a moi, des cigares offerts par moi--a moi.--Tu te maries! Il y
a donc encore des femmes?--Il y en avait une et je l'ai prise.--E elle
est belle?--Comme la beaute. Figurez-vous une Transteverine avec une
figure de Milanaise. Une statue en chair, venue d'Arles a Paris sans
passer par l'Academie des Inscriptions. En un mot, un chef-d'oeuvre
vivant.--Et que feras-tu quand tu seras marie?--La belle question! Je
ferai mon chemin."
Les trois amis se mirent a rire, "Faire son chemin, dit Octave, c'est
encore un vieux prejuge. Est-ce que nous sommes maitres de nous?--Eh
bien! vous verrez si je suis maitre de moi et des autres.--Oui, de
tout le monde, excepte de ta femme.--De ma femme comme de tout
le monde.--Permets-moi d'etre fort indiscret, demanda Parisis a
Monjoyeux. Quel role jouera ta femme dans ce chemin-la?--Elle jouera
le role de toutes les femmes qui veulent que leurs maris fassent leur
chemin.--Oh! Monjoyeux! je ne te croyais pas descendu a ce degre de
scepticisme, pour dire un mot bien porte.--Tu me crois donc une ame
plus haute que tous ces ambitieux qui passent la sous nos yeux,
courant a leurs chimeres, escortes par tous les vices, jetant leurs
maitresses, leurs femmes, leurs soeurs a toutes les concupiscences
qui ouvriront la main pour leur donner a eux, qui des croix, qui une
ambassade au Monomotapa, qui une concession de chemin de fer de Rome
a la lune. Je ne me paye pas d'une autre monnaie que tous ces
gens-la.--Apres tout, dit d'Aspremont, jouant l'esprit fort, les
anciens vendaient les femmes, pourquoi les modernes les estimeraient
plus--ou moins--que ne le faisaient les anciens? La femme ne devrait
etre qu'un objet de luxe, qu'on se passe de main en main jusqu'au
dernier encherisseur, ou plutot jusqu'a ce qu'elle devienne mere de
famille.--Rassurez-vous, messieurs, dit Monjoyeux en voulant reprendre
ce qu'il avait dit, j'ai raille sur des choses saintes. Pour moi, la
femme est l'ame, la poesie, la conscience de l'homme; elle doit etre
pour lui l'image de Dieu sur la terre. Celui-la qui la sacrifie ou
la bafoue, est indigne du titre d'homme. Voila pourquoi je hais mon
siecle, voila pourquoi je voudrais le souffleter en face des siecles
passes et des siecles a venir. Adieu, vous aurez de mes nouvelles."
Les amis se separerent. "Te voila devenu pensif, dit Saint-Aymour a
Parisis.--C'est que ce fou est un sage; il nous a donne la un premier
avertissement; nous vivons comme des enfants prodigues, secouons donc
toutes ces aspirations feminines qui nous cassent les bras. Pour moi,
je l'avoue, j'en suis arrive a n'avoir plus le courage d'aller me
coucher."
En effet, ce jour-la, Octave etait revenu du club au soleil levant, il
avait regarde son lit, qui ne l'attendait plus, il s'etait jete sur sa
chaise longue, mecontent de tout, meme du sommeil.
Il sentait que parmi toutes ses femmes, deux femmes manquaient a son
coeur: Genevieve et Violette.
IX
MONTJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE
On apporta un matin cette lettre de faire-part a M. de Parisis:
"M. Monjoyeux a l'honneur de vous faire part de son mariage avec
Mlle Aline de La Roche."
"Diable! dit Octave, de La Roche en deux mots, il ne s'encanaille pas.
Quelle pourrait donc bien etre cette Aline de La Roche?"
M. de Parisis avait la pretention de connaitre toutes les femmes: "Il
aura deniche cela sur quelque toit du pays latin ou de Montmartre. Je
lui souhaite une hirondelle, cela portera bonheur a la maison."
Il jeta le premier feuillet pour lire le second:
"Mme la comtesse de La Roche a l'honneur de vous faire part du
mariage de Mlle Theodule-Angele-Aline de La Roche, avec M. de
Monjoyeux."
Il y avait au bas de la page, en caracteres imperceptibles:
_Lithographie de Kardec, a Nantes_. "Oh! oh! noblesse de Bretagne! dit
Parisis, comment s'y est-il pris pour faire ce coup de maitre:"
Le meme jour, a la nuit tombante, comme le duc de Parisis fumait aux
Champs-Elysees avec quelques amis du club, il reconnut a vingt pas de
distance la tete chevelue de Monjoyeux dans un groupe de spectateurs,
hommes et femmes, qui assistaient au spectacle des filles a marier ou
des filles a vendre qui vont au Bois. "Je suis sur qu'il est avec sa
femme, dit Octave." Il alla droit a Monjoyeux, qui lui dit; "Voici
ma femme.--Ou diable ai-je vu cette figure-la?" se demanda Octave en
cherchant dans une sphere ou il ne devait pas trouver. Par ce temps de
blondes et de brunes, ou les brunes se font blondes et les blondes se
font brunes, sans parler des rousses, ou le pastel et le crayon noir
jouent un si grand jeu sur le visage, les yeux les plus fins risquent
de se tromper.
Octave connaissait bien cette figure, il ne la reconnut pas.
C'etait une jeune femme, un peu forte, mais d'une belle envergure.
Elle etait blonde et blanche, voilee d'un voile noir et d'un voile de
poudre de riz.
Monjoyeux reprenant sa desinvolture theatrale: "Donc, M. le duc,
dit-il, j'ai l'honneur de vous presenter a Mme Monjoyeux.--Madame, dit
Octave--en s'inclinant pour une noblesse de Bretagne--je suis bien
heureux que mon ami Monjoyeux ait fait une pareille fin. Voila ce qui
s'appelle un commencement."
La jeune femme ne repondit pas un mot, elle avait rougi, elle s'etait
levee a moitie, comme si elle ne sut pas quelle figure faire. "Oui,
mon cher, dit Monjoyeux, vous l'avez dit, cette fin-la c'est un
commencement. C'est d'aujourd'hui seulement que je me sens ne a la
vie; vous allez voir bientot ce que peut un homme, avec une femme."
M. de Parisis, qui regardait Monjoyeux, remarqua plus de raillerie
et d'amertume que de joie dans le sourire du comedien. Il salua une
seconde fois et rejoignit ses amis. "C'est Monjoyeux, lui dirent
plusieurs voix, as-tu vu sa femme?--Elle est fort belle, fort timide,
fort rougissante; mais elle a des mains trop fortes pour des mains
bien nees. Noblesse de Bretagne, messieurs!--Je lui trouve un autre
defaut: je ne sais si c'est Monjoyeux qui a fait sa figure, mais,
comme disaient nos aieux, elle n'a pas le veloute de la candeur, elle
est deja trop familiere a la poudre de riz et au crayon noir. Apres
cela, je ne hais pas l'art dans la nature, quand c'est le pastel de
Rosalba."
Un vague souvenir traversa l'esprit d'Octave; on le questionnait
encore, il ne repondait plus. "Te voila soucieux! Est-ce que tu
deviendrais amoureux de cette jeune mariee?--Non, dit-il, elle me
rappelle seulement une femme que j'ai aimee au clair de lune. Apres
cela, il y a tant de femmes au Bois qui se ressemblent."
Tout Paris parla avec quelque surprise du mariage inattendu de
Monjoyeux. "Que va-t-il faire de sa femme?--Il va l'aimer, puisqu'elle
est si belle.--On dit qu'elle n'est pas riche.--Il y a peut-etre une
comedienne sous Roche.--Il rentrera sans doute au theatre.--Qui sait
si la femme n'a pas un million dans le gosier, comme la Patti!--Ou un
eventail de societaire de la Comedie-Francaise, comme Croizette."
On comprend bien qu'une aussi grave nouvelle fut imprimee jusque dans
les grands journaux, ou un jour on lut cette lettre de Monjoyeux:
"Monsieur le redacteur,
"On annonce ma rentree au theatre; que mes amis ne reprennent pas
encore leurs sifflets; avant d'etre comedien, j'etais sculpteur,
j'ai ressaisi mon ciseau et je pars pour Rome. S'il n'y a plus de
marbre en Italie, j'irai sculpter les neiges de la Russie."
"Agreez mes adieux eternels, car je n'emporte pas ma patrie a la
semelle de mes souliers.
"MONJOYEUX."
On commenta cette lettre. C'etait bien le style connu de Monjoyeux;
il avait sa maniere d'ecrire comme il avait sa maniere de parler. Le
lendemain il n'en fut plus question: Monjoyeux disparut de l'horizon
parisien.
X
LA COUR D'ASSISES
Le duc de Parisis avait toujours sa cour; il avait beau vouloir se
derober, les satellites lui prouvaient toujours qu'il est un astre.
Vainement il tentait de vivre chez lui, pour s'accoutumer a une loi
plus severe; mais les mauvaises habitudes le rejetaient bien vite
dans le cortege des folies parisiennes. Il etait comme ces rois du
dix-neuvieme siecle, qui sont entraines par la politique de leurs
ministres. Il se promettait toujours d'avoir raison de tout le monde
et de lui-meme, le lendemain; mais le lendemain, il se donnait un jour
de plus.
On n'abdique pas, d'ailleurs, si volontiers sa part de royaute dans le
bruit contemporain: Octave dominait toujours sur le champ de courses,
dans les coulisses et dans les loges de l'Opera, au milieu des gens
d'esprit; il ne dedaignait meme pas d'etre l'idole de chair des
Phrynes de rencontre et des Aspasies de contrebande. Comme Alcibiade,
dans ses jours de paresse, il croyait que les femmes sont encore une
legion qui donne quelque gloire au capitaine.
Cependant l'affaire du bouquet de roses-the arriva devant le jury
d'Auxerre.
Les journaux de Paris, pour une cause aussi etrange et aussi
romanesque, depecherent leurs chroniqueurs a la mode; la capitale de
l'Yonne fut envahie par les etrangers, mais surtout par les Parisiens.
Quelques dames trop a la mode panacherent la foule. On eut achete les
bonnes places cinq louis, comme a une belle representation de l'Opera.
Quand Violette parut, une voix domina tous les murmures; c'etait une
paysanne qui n'avait pu s'empecher de crier: "Elle est toute blonde et
toute noire." En effet, la pale figure de Violette apparaissait comme
du marbre encadre dans la dentelle noire qui retombait sur ses yeux,
sans cacher son admirable chevelure de jais. Elle etait toute vetue
de noir. Elle marcha entre les deux gendarmes, grave et digne. Elle
n'avait pu croire jusque-la qu'elle serait trainee jusque devant le
jury; mais, a force de prier Dieu, elle s'etait resignee a toutes
les humiliations; elle trouvait d'ailleurs je ne sais quelle secrete
volupte a souffrir pour Octave et pour elle-meme: elle croyait ainsi
se retourner vers sa vertu.
Mlle de La Chastaigneraye avait refuse de comparaitre. On produisit
des certificats de medecins constatant qu'elle ne pouvait quitter sa
chambre.
M. de Parisis n'avait pas fait de facons pour venir temoigner; il se
fit inscrire comme temoin a charge. Il se retrouva dans la salle des
temoins avec le medecin de Champauvert, avec Mlle de Moncenac, avec
deux servantes du chateau, avec les paysannes qui avaient offert la
corbeille de fleurs.
Me Lachaud etait au banc de la defense. Il avait le front rayonnant
comme un avocat qui doit gagner sa cause.
Parmi les pieces de conviction, sur une table, devant la Cour, etait
expose un bouquet de roses fane depuis longtemps.
Le greffier se leva et lut cet acte d'accusation que je retrouve dans
un journal d'Auxerre, qui n'avait donne que les initiales des noms de
Parisis et de sa cousine:
"Le 8 aout dernier, une jeune fille qui porte un des plus grands
noms de notre pays, Mlle G---- de La C---- revenait de la messe
en famille, au chateau de C----, quand les paysannes du pays lui
offrirent une corbeille de fleurs. On avait appris la veille que
Mlle G---- de La C---- etait l'unique heritiere de sa tante,
une fortune considerable. C'etait une vraie joie dans le pays,
puisqu'on savait que la jeune heritiere etait bonne aux pauvres.
"Si le bien nait du mal, le mal nait quelquefois du bien. On avait
voulu faire une fete a Mlle de La C----, on faillit l'empoisonner:
un bouquet dominait tous les autres. Mlle de La C---- dechira le
papier qui l'enveloppait et le respira a plusieurs reprises.
"Tout a coup elle palit et tomba dans les bras de son amie, Mlle
de M----, et de son cousin, le duc de P---- On s'imagina d'abord
que c'etait un evanouissement; mais quand le medecin arriva, il ne
fut pas douteux pour lui qu'elle n'eut respire le plus subtil et
le plus rapide des poisons, La ne fut pas tout le mal. On rapporta
le bouquet au chateau, et le bruit s'etant repandu que Mlle de
La C---- s'etait empoisonnee en respirant des roses, une jeune
servante se mit a rire, s'empara du bouquet et le respira a perdre
haleine, comme pour se moquer de tout le monde. Elle venait de
respirer la mort.
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