A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les grandes dames

A >> Arsene Houssaye >> Les grandes dames

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41



Beaucoup de lettres attendaient Octave. Il regarda toutes les
enveloppes avant de les ouvrir. Il esperait une lettre de Champauvert,
il trouva une lettre de M. Rossignol, son intendant au chateau, qui
fut pour lui un coup de tonnerre.

"Apres une enquete sur le poison repandu dans le bouquet de roses,
on vient d'arreter a Paris une demoiselle Violette, que vous
connaissez sans doute, monsieur le duc, si j'en crois le journal.
On dit qu'on la conduira ces jours-ci a Champauvert pour continuer
l'instruction de cette affaire mysterieuse."

M. Rossignol avait decoupe un entrefilet d'un journal du pays, que
Parisis lut avec fureur:

"Il n'est bruit dans nos contrees, que de l'arrestation d'une de ces
demoiselles a la mode qui sont le desespoir des familles. Celle-ci,
qui s'est baptisee du nom de Violette, mais qui s'appelle Marty de son
nom de famille,--un vrai nom de melodrame--est venue dans un chateau
voisin, il y a quelque temps, en proie a une rage de jalousie qui l'a
poussee, dit-on, a un crime abominable. S'il faut en croire le bruit
public, elle aurait repandu le poison des Medicis sur un bouquet
roses-the qu'on devait offrir a une jeune fille de la plus haute
famille au moment de ses fiancailles. Au moment de son arrestation,
cette demoiselle Violette a prononce un nom bien connu ici, un nom
illustre qu'il est de notre devoir de ne pas rappeler. La justice
suit son cours: la malignite publique va trouver bien des motifs de
curiosite dans cette cause, qui sera celebre."

Le procureur imperial n'avait pu etouffer l'affaire, le medecin de
Champauvert ayant parle partout avec mystere du bouquet empoisonne.
Le juge d'instruction avait si bien cherche l'etrangere de l'hotel
du Lion-d'Or, errant un matin a Champauvert, qu'il avait trouve ses
traces. Voila pourquoi il avait signe un mandat d'arret "contre la
fille Louise Marty dite Violette, domiciliee a Paris, rue d'Albe,
no 7, anciennement avenue d'Eylau."

Octave lisait pour la seconde fois la lettre de M. Rossignol, quand
son valet de chambre lui dit qu'un homme de mauvaise mine, tout noir,
avec une cravate rouge, demandait a etre introduit.

Cet homme se presenta presque aussitot devant lui. Il reconnut un de
ces rodeurs parisiens, familiers au Palais de Justice, aux cabarets
nocturnes, a tous les mauvais lieux. "Que me voulez-vous? demanda
le duc de Parisis.--C'est que, voyez-vous, monsieur, j'ai une
correspondance pour vous.--Eh bien!"

L'homme a la cravate rouge fit un signe au valet de chambre de
s'eloigner. Il tira de son portefeuille,--car il avait un portefeuille,
--un admirable portefeuille en cuir de Russie qu'il avait vole la
veille a un Anglais, sous pretexte de lui demander du feu pour allumer
son bout de cigare. "Entre nous, monsieur le duc, dit-il, il ne faut
pas m'en vouloir; je suis incognito facteur de la petite poste des
prisons. Je rends plus de services a moi tout seul que tous les
employes de la grande poste, et on peut me confier des valeurs: vous
voyez, mon prince, que j'ai un portefeuille.--Est-ce que vous m'apportez
de l'argent? dit le duc de Parisis en souriant.--De l'argent? Vous me
feriez mettre a la porte. Je vous apporte mieux que cela."

Et le messager des prisons remit a Octave une lettre de Violette.
"Est-ce qu'il y a une reponse? demanda Octave en decachetant la
lettre.--Oui, la dame est au secret; mais, sur mon honneur, ce que
vous ecrirez lui arrivera."

Et comme il y a des joueurs de mots a tous les degres, celui-ci
ajouta: "Il n'y a point de secret pour moi."

Voici la lettre de Violette:

"Octave! Octave! je suis a moitie morte de chagrin. Le savez-vous?
Hier, comme je revenais du bois, deux hommes, qui etaient a ma
porte, m'ont dit de les suivre a la prefecture de police. J'ai
voulu passer, le premier a mis brutalement la main sur moi; j'ai
resiste; le second m'a parle plus doucement et m'a propose de
monter dans un fiacre. Il m'a fait comprendre qu'il fallait obeir
si je voulais eviter un grand scandale dans une rue ou tout le
monde me connaissait. Je suis montee en fiacre, esperant bien
qu'il y avait une meprise et que le juge d'instruction me
rendrait la liberte; mais on m'a jetee dans un cachot, comme une
criminelle, avec trois autres femmes que je ne connais pas. De
quoi m'accuse-t-on? grand Dieu! Une de ces femmes m'a confie, avec
un air de sympathie, qu'elle n'etait la que pour me parler. Dieu
sait si j'ai quelque chose a dire! Si vous recevez cette lettre,
qu'elle m'a promis de vous faire parvenir, sauvez-moi de cette
mort anticipee. Le mandat d'arret portait bien mon nom de Louise
Marty, surnommee Violette; mais je suis sure qu'il y a une erreur
de la justice. Octave! Octave! Pourquoi ne m'avez-vous pas laissee
mourir a la porte de Mme d'Entraygues?

"VIOLETTE."

L'homme a la cravate rouge demanda a Octave s'il etait content.--Oui,
tres content, dit Octave. Et il ecrivit ce mot a Violette:

Violette, je vous aime et je veille sur vous.

"PARISIS."

Et se tournant vers l'homme a la cravate rouge: "Tenez, il faut que
cette lettre arrive dans une heure.--Comme vous y allez, mon prince!
Je n'ai pas encore dejeune.--Eh bien, reprit Octave en lui jetant cinq
louis, vous ne dejeunerez pas."

Le jour ou le duc de Parisis recevait les lettres de M. Rossignol
et de Violette, la marquise de Fontanelles recevait celle-ci de
Genevieve:

"Je suis desesperee, ma chere Armande. Je ne sais quel demon s'est
incarne a Champauvert depuis la mort de ma tante; mais j'y meurs
de chagrin. A qui ouvrir mon coeur? Ah! si tu etais la! Si tu
m'aimes, accours. Figure-toi que j'ai ete empoisonnee par un
bouquet de roses; mais qu'est-ce que cela? Ce n'est pas la qu'est
le mal! Le meme bouquet a empoisonne une des filles de service qui
a voulu rire avec le poison.

"Malgre toutes mes prieres on instruit l'affaire, il me faudra
comparaitre comme temoin. J'aime mieux mourir. Et puis, figure-toi
qu'on a arrete une pauvre fille qui aime M. de Parisis: je reponds
que celle-la n'est pas coupable. Mais je ne puis pas dire le
nom de l'empoisonneuse, quoique je le sache bien. C'est une
desolation. C'est un scandale. Je ne sais ou cacher mes larmes.
Viens me voir, si tu m'aimes. Je te dirai tout cela. Mais les
journaux parleront avant moi. Oh! mon Dieu! mon Dieu! qui donc a
permis que la dignite des familles, que la pudeur des femmes,
que toutes les vertus soient ainsi jetees eu pature a la sottise
publique.

"Adieu, je meurs de chagrin."

"GENEVIEVE."

La marquise de Fontaneilles voulait courir a Champauvert pour consoler
Genevieve, mais le marquis ne voulut pas, dans la peur que le nom de
sa femme ne fut inscrit au proces.

Il tient une petite lettre de Genevieve.

"Vous avez oublie a Champauvert vos cinq millions et votre
porte-cigare. Figurez-vous que j'ai failli pour avoir le secret de
votre insouciance et de votre gaiete. Ne viendrez-vous pas chercher
vos cigares et vos millions? Vous me trouverez l'ame en deuil."

Octave fut touche au coeur. Il voulut courir a Champauvert, mais il
remit au lendemain cette effusion. Le lendemain il fut pris par une
aventure nouvelle.

Mlle de La Chastaigneraye demeura seule en face de tous ses chagrins;
car elle n'avait pas tout dit a son amie. Un volume de La Bruyere ou
elle avait marque cette pensee: _Vouloir oublier quelqu'un, c'est y
songer_, n'eut-il pas dit le plus serieux de ses chagrins?

Elle qui n'avait pas peche, elle lisait Mlle de La Valliere, comme si
elle eut ecoute une soeur: "Jesus-Christ est mort pour payer toutes
nos dettes, il a brise le joug de notre esclavage et nous a faits
ses enfants d'adoption."--Oui, disait Genevieve, Jesus-Christ a paye
toutes nos dettes et nous a faits ses enfants, mais il n'a pas brise
le joug de notre esclavage, puisqu'il n'a pas brise le joug de
l'amour.




VI

DE QUELQUES DEMOISELLES CHEZ LE JUGE D'INSTRUCTION


M. de Parisis courut au Palais de Justice. Il avait pour camarade de
college un jeune juge d'instruction, qui s'etait signale par trois ou
quatre condamnations a mort. Celui-la cherchait les crimes. Dans toute
creature, il ne voyait que la tache originelle. Il avait raye le mot
"redemption" de son dictionnaire; il croyait que la peine de mort
etait le soldat de la vie. Aussi etait-ce un curieux spectacle que de
le voir interroger un patient; on peut dire qu'il avait retabli la
question, tant il tyrannisait les consciences, tant il pietinait sur
les ames, tant il flagellait les esprits.

Et comme tout est contraste, dans la vie privee c'etait le meilleur
homme du monde. Comme Leonard de Vinci, il rachetait la liberte des
oiseaux, il etait genereux aux derniers saltimbanques, et, s'il eut
dechire son manteau, c'eut ete pour les epaules de deux pauvres.

Quand Parisis etait entre dans le cabinet du juge d'instruction,
on annoncait sept ou huit femmes--legeres--tres legeres.--plus que
legeres. "J'espere que tu ne vas pas me mettre a la porte," lui dit
Parisis. Mais le juge d'instruction comprenait severement son devoir,
il se leva pour conduire son ami jusqu'au seuil.

Octave tint bon. "Non, non, dit-il, je suis de l'affaire, tu verras
que je repandrai ca et la un trait de lumiere. D'ailleurs, j'ai a te
parler tres serieusement."

Les femmes entraient deux par deux comme a une procession.

Octave prit un livre de droit et fit semblant de ne pas ecouter. Le
juge d'instruction fit semblant de ne pas s'apercevoir que son ami fut
encore la.

Huit de ces creatures etaient entrees; on eut dit que toutes
descendaient de la charrette qui conduisait Manon Lescaut au Havre.
C'etait la meme insouciance, la meme curiosite, la meme figure ou ne
descendait pas l'ame.

Je me trompe, il y en avait deux qui etaient restees des femmes. Une
grande et une petite. Le juge d'instruction ne put s'empecher de leur
demander par quelle singuliere decheance elles etaient tombees la.

La petite repondit tres vivement que c'etait pour se venger de sa
famille, qui l'avait humiliee par la maison de correction pour un
peche tout veniel. La seconde commenca par dire, avec quelque fierte,
qu'elle ne devait compte qu'a elle-meme de ses actions. Et comme le
juge d'instruction eut le bon esprit d'insister gracieusement, tout
a sa curiosite, elle repondit qu'il n'y a point de stations dans les
chutes de femme; que du premier coup une femme perdue est une femme
perdue; que peut-etre, elle aussi, elle exercait une vengeance.

Octave ne lisait pas son livre de droit: il etait tout aux paroles
de cette femme, il la regardait avec de grands yeux. "Madame de
Marsillac!" dit-il, croyant rever. Il se pencha vers son ami et
lui dit de demander a cette fille depuis quel temps elle en etait
la.--Depuis un an, dit-elle. J'ai frappe a la porte de cette maison,
parce que je n'ai pas trouve un lit, pas meme un lit de paille aux
Filles repenties. Si Mlle Eudoxie se venge de sa famille, moi je me
venge de la societe. "Mais comment pouvez-vous rester la, vous
qui paraissez intelligente? Vous avez donc jete votre coeur a la
porte?--Non, je souffre de l'infamie comme d'autres souffrent du
repentir. C'est la meme penitence.--Mais les heures sont des siecles
pour vous dans une pareille atmosphere.--Non; il y a, si vous voulez
me permettre ce mot, des graces d'etat: je passe mon temps a jouer du
piano et a lire des romans; je lis meme des livres de piete.--C'est
une profanation.--Non! mon ame n'est pas complice."

Octave n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles. "Quoi!
murmura-t-il, cette femme qui jouait la-bas a l'ange de vertu!"

Le juge d'instruction questionna la jeune femme sur un crime dont
elle avait ete temoin comme ses compagnes. "Comment vous nommez-vous?
--Melanie, repondit Angele.--Votre nom de famille?--Je ne puis le
dire.--Pourquoi?--Parce que si je me venge, je ne veux me venger que
sur moi-meme.--Ou les coups de poignard ont-ils ete donnes?--Dans le
salon, sur un des canapes.--Qui etait-la?--Ces dames et quatre ou
cinq messieurs que je connais bien, mais dont je n'ai pas le droit
de dire les noms. Demandez cela a une de ces dames."

Et se retournant, tout en indiquant la petite femme deja interrogee:
"Pas a mon amie, car elle les connait aussi, mais les autres ne
pourront vous dire que leurs noms de guerre. L'un s'appelle Carrabas,
l'autre Chat-Botte, celui-la Gladiateur, celui-ci Barrabas.--Que
pouvaient-ils faire au salon?"

Angele regarda profondement le juge d'instruction. "Vous le savez
bien. Ils causaient: on a quelquefois beaucoup d'esprit chez nous. Il
y vient tant d'hommes bien nes que les femmes finissent par faire leur
education. Dieu a pris une cote a l'homme pour faire la femme, c'est
un symbole: l'homme fait toujours la femme.--Et la femme refait
l'homme, dit une fille.--C'est trop de litterature, interrompit le
juge d'instruction." Et il continua gravement son interrogatoire.
Angele, qui n'avait pas reconnu Octave dans l'ombre, alla s'appuyer
au mur de son cote, Il lui prit la main et lui marqua la figure en
passant devant elle. "Quoi! lui dit-il, je vous retrouve dans une
pareille compagnie?" Angele leva les yeux et reconnut Octave, "Oh! mon
Dieu, dit-elle, je ne voudrais pas pour tout au monde que ce malheur
de vous rencontrer me fut arrive. Vous etiez la!" Elle baissa la
tete avec un profond sentiment de tristesse. "Expliquez-moi cette
enigme.--Chut! on nous ecoute; j'irai vous voir demain et je vous
dirai tout; car si vous ne me connaissez pas, je vous connais bien,
vous."

Quand ces filles furent parties, Parisis s'empressa de parler de
Violette; il voulait qu'on la mit en liberte sur-le-champ. "Je reponds
d'elle, dit-il, comme d'une enfant que j'aurais elevee.--Elevee au
mal, dit le juge d'instruction, je te connais.--Te voila encore avec
ta fureur de trouver partout des criminels. T'imagines-tu donc que
j'aie jamais tue une mouche?--Tu as tue des femmes. Il viendra un
jour, mon cher, ou on recherchera le crime moral comme le crime
materiel. Jeter le trouble dans un coeur, desesperer une pauvre
creature dont on a tue l'energie par l'amour, la faire mourir de
chagrin par l'abandon, crois-tu donc que ce ne soit pas la un crime?"

Parisis etait devenu pensif. "Peut-etre, dit-il. Est-ce toi qui vas
inaugurer la repression de ces crimes-la? Appelle deux gendarmes et
mets-moi au regime cellulaire, car je me reconnais coupable. Mais
puisque le jour n'est pas venu de cette justice du coeur, donne-moi
la liberte de Violette, qui est la plus brave creature que j'aie
rencontree.--Comme tu y vas! dit le juge d'instruction, qui voulait
reserver toutes les prerogatives de la justice.--Cela me parait si
simple et si juste! On ne s'elevera jamais assez haut contre l'odieuse
prevention. Quoi! voila une fille convaincue d'empoisonnement, sans
que cela se puisse jamais prouver, puisqu'elle est innocente, on la
jette en prison jusqu'au jour ou il plaira au procureur imperial de
l'envoyer devant messieurs les Jures, qui ont peut-etre une ame et une
conscience, mais qui ont toujours peur de condamner un coupable et
toujours peur d'absoudre un innocent.--Il n'y a pas d'innocents!
s'ecria le juge d'instruction."

Cette parole avait jailli comme la verite. "Sais-tu que tu
m'epouvantes? dit Octave en souriant.--Ah! mon cher, l'etude de
l'homme, c'est l'etude du crime. Nous sommes tous marques du sceau
fatal.--Ce que c'est que le parti pris! Tu as donc commis des
abominations et des atrocites?--Qui sait? dit le juge d'instruction
en souriant a son tour. Si je n'etais occupe a prouver que les
autres sont criminels, je me prouverais peut-etre que je le suis
moi-meme.--Ce sera ta derniere instruction."

Le duc de Parisis parla a son ami de l'empoisonnement a Champauvert.
"Une belle affaire, dit le juge d'instruction, je la sais deja par
coeur. Tu n'as donc pas lu la _Gazette des Tribunaux_?--Je ne lis
jamais la _Gazette des Tribunaux_.--Chacun son monde. Tu es dans le
monde des pecheresses et moi dans le monde des criminels; tu lis les
journaux de sport et de fetes, moi je lis les proces en adultere et
les causes celebres de l'amour.--C'est le meme livre, dit Octave; je
lis le commencement, tu lis la fin.--Oui, mon cher duc, il y a la
un medecin que j'estime beaucoup parce qu'il a voulu savoir la
verite.--Tais-toi donc! un charlatan qui a voulu se mettre en
relief.--Je te dis que c'est un honnete homme: si tout le monde
faisait son devoir, il n'y aurait pas de crimes impunis.--Tu
t'imagines que c'est la justice qui punit les crimes!--Et qui donc? Tu
ne me diras pas que c'est Dieu, puisque tu ne crois pas a Dieu.--C'est
la conscience. Tout homme a son tribunal en lui: il est lui-meme son
juge d'instruction et son juge sans appel. Et quand il se condamne a
mort, c'est bien un homme mort, c'est bien un homme mort: il a beau
aller et venir parmi les vivants, il n'est plus de ce monde.--Bravo!
Voila une nouvelle theorie qui supprime la justice des hommes et celle
de Dieu. Tu as des idees, toi; il y a du bon dans ce systeme-la! Mais,
quoi que tu en dises, l'homme qui se juge lui-meme abuse du droit de
grace."

Octave regarda son ami avec l'expression d'une vieille amitie.
"Voyons, mon cher Maxime, donne-moi la liberte de Violette et etouffe
cette affaire! Je sais bien que tu vas me dire que cela ne te regarde
pas; mais je sais bien aussi que tu es tout-puissant, parce que tu es
l'enfant gate du ministre de la justice.--Je te jure que je n'y puis
rien. Les journaux de Paris, apres les journaux de la Bourgogne, ont
parle hier de cet empoisonnement, il faut que l'affaire suive son
cours; le ministre lui-meme se briserait a vouloir tout arreter."

Parisis ne croyait pas que ce fut si serieux. "Mais c'est horrible!
dit-il en voyant d'avance le tableau du proces. Quoi! Mlle de La
Chastaigneraye serait obligee de comparaitre pour accuser Violette ou
toute autre. Mais c'est impossible! elle aimerait mieux mourir!--Ah!
vous voila bien, vous autres: vous vous imaginez toujours parce que
vous portez un grand nom que vous serez toujours au-dessus de la loi.
Tu ne sais donc pas que la loi est symbolisee par un niveau?"

Octave etait desespere. "Apres tout, ne te desole pas. On priera les
journaux de ne donner que les initiales.--Mais quelle folie d'aller
rechercher le crime, puisque ma cousine va bien!--Et la servante?
n'est-ce donc pas une femme comme ta cousine? Apres tout, cette
demoiselle Violette n'ira pas sur l'echafaud. Mais enfin, si c'est
elle, il faudra bien qu'elle expie sa mauvaise action.--Mais je
te jure que ce n'est pas elle.--Eh bien! elle remontera dans son
carrosse, car on dit que c'est une courtisane a la mode."

Pour la premiere fois de sa vie, Octave se sentait vaincu par une
force superieure. Il tremblait de recueillir le mal qu'il avait seme.
Si Violette etait une courtisane, c'etait sa faute a lui; si
elle etait accusee dans l'opinion publique, sur qui retomberait
l'accusation? Sur lui-meme. "Si ce n'est pas Violette, qui donc
est-ce? lui demanda tout a coup le juge d'instruction.--Je ne puis le
dire, repondit Octave; la verite, c'est qu'on ne le sait pas bien.
Mlle de La Chastaigneraye et moi nous avons notre idee, mais nous
n'avons pas de preuves et nous n'en voulons pas chercher. Mais je puis
bien te dire a toi que c'est une vengeance de famille. A quoi bon
penetrer de pareils mysteres, aujourd'hui surtout qu'il faut laisser
aux grandes familles tout leur prestige?--Si c'est cela, tu as
peut-etre raison, dit le juge d'instruction qui etait un homme
d'autorite, eleve a l'ecole de Joseph de Maistre. Va voir le ministre,
qui est la justice faite homme, il voudra peut-etre etouffer le
scandale de cette affaire."

Le caractere de notre temps, c'est qu'il n'y a plus que des
demi-caracteres. A peine les physionomies se sont-elles accusees
fortement, qu'elles deroutent l'observateur par les timidites et les
indecisions. Au moyen age, l'ami d'Octave eut fait condamner jusqu'a
sa famille; au XIXe siecle, il n'avait que par bouffees les ardeurs de
l'Inquisition.

Octave serra la main a son ami: "Dis-moi, puisque je viens de retrouver
l'homme dans le juge d'instruction, fais-moi voir Violette.--Que me
demandes-tu la! Tu ne sais donc pas qu'elle est au secret?"

Parisis sourit: "Pour la justice, mais pas pour moi."




VII

POURQUOI ANGELE ETAIT-ELLE PARTIE


Octave alla voir le ministre; mais il eut beau prier, le ministre lui
dit que les journaux avaient deja trop parle pour que la justice ne
parlat pas a son tour.

Il ecrivit a Violette par la meme poste, car l'homme a la cravate
rouge etait revenu:

"Je vous sais par coeur, chere Violette. Vous m'avez dit souvent
que, pour vous, le monde c'etait moi: eh bien! je vous juge. Vous
sortirez de ce guet-apens blanche comme un lys.

"Votre ami plus que jamais,

"DUC DE PARISIS."

Il ecrive a sa cousine sans changer d'encre.

"Je devine tous vos chagrins, chere Genevieve. Je vous ai quittee
comme un fou; mais je vous aime comme un frere. Parlez, et j'obeirai.

"OCTAVE."

Toutes ces emotions n'empecherent pas M. de Parisis de se rappeler Mme
de Marsillac.

Le lendemain, il attendit Angele, tres curieux et tres agite, tout en
pensant a Violette.--Elle ne vint pas.--Le surlendemain il attendit
encore.--Elle ne vint pas. Il se decida, le soir, a lui ecrire ce
billet:

"Je vous ai attendue, Angele, je vous attends et je vous
attendrai; il faut que je vous parle et que vous me parliez. Vous
aimez peut-etre les clairs de lune a Bade, moi j'aime ta lumiere a
Paris. Venez ce soir souper avec moi, je vous recevrai avec du vin
du Rhin.

"Pas un mot au juge d'instruction."

A ce billet, Angele repondit par celui-ci:

"Ne m'attendez pas, nous ne boirons pas du vin du Rhin a la meme
coupe. Votre lettre m'arrive a l'heure meme ou je quitte cette
odieuse maison.

"Si j'y reviens jamais, je vous le dirai!

"ANGELE."

Ce billet irrita vivement l'esprit d'Octave. Devant la grande muraille
de l'impossible, on sent qu'il vous pousse des ailes.

Il voulut voir Angele. Depuis cinq minutes, Angele etait partie. "Ou
est-elle allee? demanda Octave furieux.--Ma foi, monsieur, dit une
femme avec un rire effronte, elle n'a pas dit son _numero_."

Octave ne pensait plus a Angele, quand il recut une lettre de
Champauvert. C'etait la reponse de Mlle de la Chastaigneraye au duc de
Parisis:

"Je pense, mon cousin, que nous avons chacun notre douleur. Je ne
puis vous consoler et vous ne pouvez me consoler.

"Je vous serre la main,"

"GENEVIEVE DE LA CHASTAIGNERAYE."

Parisis laissa tomber la lettre: "Eh bien! voila qui est concis, on
n'aime pas a ecrire dans ma famille." Et apres avoir relu: "Il y a
de la sibylle dans cette jeune fille, elle parle toujours avec une
eloquence mysterieuse." Il ne put comprimer un mouvement de jalousie.
"Si je ne puis la consoler, je sais bien pourquoi: c'est qu'elle aime
quelqu'un. Et pourtant...."

On s'imagine peut-etre que Parisis allait rentrer en lui-meme et ne
plus se mettre en spectacle dans la vie parisienne: mais qui donc
aurait pu le retenir dans ses folies?

On parla beaucoup alors d'une de ses aventures, au clair de la lune
avec une tres grande dame, dans un des parcs qui avoisinent le bois de
Boulogne.

Il faillit attendre! Fut-ce pour cela qu'il ecrivit le lendemain cet
aphorisme sur l'album de la dame:

La vertu des femmes est comme la lune. Elle a ses phases, ses
revolutions et ses eclipses. Elle fait les cornes aux amants en
croissant et aux maris en decroissant. Elle se montre de face,
de trois quarts, de profil. Elle se montre dans tous les
quartiers--meme dans le quartier Breda.





VIII

DE QUELQUES PARADOXES DE MONTJOYEUX


Tous les desoeuvres du Cafe Anglais ne savaient, un soir, plus que
dire, ils devinrent serieux--un quart d'heure de sagesse dans cette
folie de toutes les heures. Les femmes dormaient, quelque peu
depenaillees dans leur luxe, perdant leurs cheveux, mais tenant bien
leurs diamants. Chacun parla d'escalader la montagne abrupte de la
fortune, l'un par la politique, l'autre par les journaux, celui-la par
les theatres, celui-ci par l'argent des autres.

Monjoyeux prit la parole: "Tout cela est fort beau, dit-il; mais vous
raisonnez comme des enfants gates, qui s'imaginent qu'on peut aller
chercher la lune. Or, le moyen? C'est toujours l'histoire d'Archimede:
Donnez-moi un point d'appui et je deplace le monde,--dans le seul but
de donner un peu plus de soleil a Paris,--car nous avons, cette nuit,
quinze degres au-dessous de zero, et une capitale universelle ne peut
pas durer a ce regime-la. Songez a Babylone! a Carthage! a Athenes!
a Rome!--Il s'agit bien de soulever le monde! Il s'agit seulement
d'avoir trois ou quatre cent mille livres de rente.--Oh! oui, rien que
cela, dit une des demoiselles qui sommeillaient; si Gaston me fait une
pareille liste civile, je deviendrai un ange."

Monjoyeux regarda celle qui parlait. "Si elle etait un peu plus jolie,
dit-il, je lui ferais trois ou quatre cent mille livres de rente,
car elle serait mon point d'appui pour les grandes idees qui germent
la.--Et quelles sont les grandes idees qui germent la? demanda le duc
de Parisis a Monjoyeux.--Mes enfants, le Monjoyeux qui vous parle
n'est par le premier venu. Comme Veuillot et beaucoup de grands
seigneurs qui ne s'en vantent pas, il est ne dans un cabaret; mais il
est d'un bon tonneau et d'un bon cru. Voyez-vous, mes gentilshommes,
j'ai mes trente-deux quartiers de roture comme vous avez vos
trente-deux quartiers de noblesse.--Noe! passez au deluge, dit
Octave.--Eh bien! je suis taille sur le grand modele. Je suis un
homme, et quiconque peut dire qu'il est un homme, est bien pres d'etre
un grand homme. Vous m'avez siffle au theatre, parce que je suis de
trop haute taille pour des yeux habitues aux prouesses des femmes. Mon
jeu est heroique et vous n'aimez que les miniatures; vos comediens a
la mode sont des Lilliputiens qui jouent les infiniment petits. Je
suis un Shakespeare et un Moliere, ni plus ni moins; je ne jouerai
bien que les pieces que je ferai moi-meme; ce qui me manque, ce n'est
pas le genie, c'est le theatre. Je vous l'ai dit deja: je suis ne pour
les premiers roles dans la vie, et on me condamne aux troisiemes role.
Quand je veux ecrire dans un journal, quand je vais voir un directeur
de theatre, quand je veux portraiturer quelqu'un, je fais peur aux
gens. Ce n'est pas si simple que cela ecrire, jouer la comedie,
sculpter! Le genie est un moulin qui tourne a vide quand il n'a pas du
ble a mettre sous les meules. C'est mon histoire, c'est l'histoire
de tous ceux qui n'ont pas commence dans le despotisme paternel des
ecoles, par le Conservatoire, par l'Ecole de Rome, par l'Universite.
Il est vrai que j'aurais jete toutes les ecoles par la fenetre.--Voila
pourquoi tu feras l'ecole buissonniere toute ta vie.--Eh bien,
non! dit Monjoyeux apres un silence, non! je ne ferai pas l'ecole
buissonniere toute ma vie. Voila trop longtemps qu'on doute de moi, je
veux prouver ma force: j'ai mon idee, j'ai mon point d'appui. Adieu!"

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41
Copyright (c) 2007. topboookz.com. All rights reserved.