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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Les grandes dames

A >> Arsene Houssaye >> Les grandes dames

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Ils signerent un traite en quatre articles, a peu pres comme dans le
_Voyage sentimental_ et dans je ne sais quelle comedie.

I.--La chambre sera divisee en deux jusqu'a minuit.

II.--Monsieur aura son lit, mais n'aura pas le droit de se
coucher.

III.--La clef restera a la porte, quelque dommage qu'il en puisse
advenir.

IV.--Monsieur respirera a l'unique fenetre, mais a la condition
que Madame ne sera plus la.

ARTICLE ADDITIONNEL.--Jusqu'a minuit, Monsieur cherchera une
chambre par la ville,--ou une dame plus hospitaliere.--S'il ne
trouvait pas a minuit, les parties belligerantes aviseront.

A peine le traite fut-il signe, que la dame se mit a la fenetre, comme
pour bien marquer son droit. "C'est cela, dit Octave, les femmes
ne perdent jamais une minute pour prouver leur despotisme." Et il
s'approcha de la fenetre, comme s'il manquait d'air. "Je vous vois
venir, dit la dame, la fenetre est etroite,je connais ces malices-la.
--Je ne doute pas, madame, de votre science--universelle.--Les femmes
les plus ignorantes ont passe sous l'arbre de leur grand'mere; Adam ne
leur apprend jamais rien. Aimez-vous ces hautes montagnes?--Beaucoup,
monsieur. Mais si vous voulez bien les voir, allez vous promener. Ne
violons pas la loi. Je suis venue pour m'habiller, on va sonner tout
a l'heure le diner, et, grace a vous, je ne dinerai pas.--Voyez, madame,
ce que c'est que la passion, j'avais oublie moi-meme l'heure du diner,
et pourtant, Dieu sait si j'avais faim en arrivant. Voulez-vous diner
avec moi, madame? Les passions les plus violentes ne m'empechent pas
de diner.--Ni moi non plus, mais je dine seule dans ma chambre ou a
table d'hote. Et je vous assure que je suis plus seule encore a table
d'hote que je ne le suis chez moi.--Madame ne trinque pas avec
l'infanterie?--Vous avez bien raison, tous ces Allemands ne sont pas
des hommes, si ce n'est pour les Allemandes.--Sur ce mot, madame, j'ai
l'honneur de vous saluer. Nous nous reverrons entre onze heures et minuit.
--Oui, monsieur, pour nous dire adieu.--Oui, un eternel adieu, madame."

Et le duc de Parisis referma la porte tout en disant: "Je veux que
le diable m'emporte si j'ai penetre celle-la; j'ai pourtant de bons
yeux."

Il avisa l'hotelier en descendant. "Eh bien! vous m'avez fait faire
une singuliere connaissance. A propos, comment se nomme cette
dame?--Madame de Marsillac. Tenez, monsieur, j'ai la sa carte dans le
bureau de l'hotel."

Octave regarda la carte. "Une couronne de marquise! il fallait donc me
dire cela.--Pourquoi, monsieur?--Pourquoi? c'est que je n'y serais pas
alle par quatre chemins, je n'aurais pas fait tant de facons."

L'hotelier, tout malin qu'il fut, eut bien l'air de ne pas comprendre.

Cinq minutes apres, Octave alluma un cigare et s'en alla en toute hate
prendre sa pature, selon son expression, au palais des jeux--a la
Conversation, ainsi nommee parce qu'on n'y parle jamais.

Apres avoir fait vingt pas, il se retourna et regarda une des fenetres
du second etage, ou il croyait apercevoir Mme de Marsillac; mais il ne
la vit pas.

Elle avait ferme la croisee et regardait a travers le rideau. Il fut
desappointe et elle fut contente. "Marsillac, Marsillac, disait-il
entre ses dents, je connais des Marsillac; c'est une bonne famille
toulousaine; il y a un Marsillac au service du pape. Qui sait, la
marquise entretient peut-etre un zouave pontifical!"




II

DE MADAME DE MARSILLAC QUI PORTAIT DES MUFFLES D'OR SUR CHAMP DE

GUEULES


A son arrivee a la Conversation, Octave fut acclame. "Parisis!
Parisis! Parisis!" Ce fut a qui l'aurait a sa table. "Par ici! par
ici! par ici!" criaient-ils tous.

Octave cherchait les femmes des yeux, comme s'il dut voir Violette. On
revenait des courses, on etait encore dans la folie de cette descente
de la Courtille. "Quelle bonne fortune de te voir ici, toi qu'on
n'attendait pas!--Je ne suis pourtant pas en bonne fortune, dit
Octave. Je viens de faire une cour assidue pendant une heure a une
femme que je ne connais pas, et elle m'a mis a la porte. Apres cela,
c'est peut-etre une bonne fortune, car, qui sait si elle a deja fait
cela pour quelqu'un? Connaissez-vous Mme de Marsillac?--Si nous la
connaissons! mais nous ne connaissons qu'elle ici.--Entendons-nous.
Vous la connaissez intra muros?--Oh! pour cela, non! elle est fort
belle, tout le monde le lui dit, mais elle ne recoit nos hommages
qu'extra muros: aucun de nous n'a encore penetre chez elle. Tu es
donc entre par la fenetre?--Non! Je suis descendu chez elle.--Par la
cheminee?--Peut-etre. Que fait-elle ici?--Elle joue.--Ni pere, ni
mari, ni frere, ni amoureux?--Non, Elle est arrivee avec un negre qui
ajustait la queue de sa robe de distance en distance; mais le negre
a ete enleve par une bourgeoise de Breslau, qui voulait jouer a la
couleur.--Comment passe-t-elle ses jours et ses nuits?--Ses nuits,
c'est le secret des dieux. Ses jours, c'est le secret de Polichinelle.
Elle vient indolemment au trente-et-quarante vers midi. Elle n'est ni
bruyante ni coquette, elle prend sa place sans emphase, elle pique les
coups avec conscience, et elle joue le jeu le plus stupide que j'aie
vu jouer.--Apres cela, dit une femme de la meilleure compagnie, chacun
joue selon son inspiration. Vous la trouvez si belle et je la trouve
si bete.

Pour celebrer la bienvenue du duc de Parisis, on avait apporte trois
tables autour de lui. Tous les coeurs s'etaient rapproches; au
dessert, les femmes buvaient dans le verre de leurs voisins. Ce fut
une petite fete du Cafe Anglais. Octave pensait vaguement a la dame de
l'hotel de France. Il voyait se dessiner ces deux lits aux draperies
blanches, que protegeaient le roi de Prusse et la reine Victoria. A
travers les fumees du vin de Champagne, il ne voyait pas de plus doux
horizons. Ce jour-la, son ideal etait cette chambre que sa destinee
lui avait ouverte et presque fermee.

Apres le diner, on alla deux par deux, la femme entrainant l'homme,
hasarder une poignee de louis, qui a la roulette, qui au trente-et-
quarante. Octave cherchait toujours Violette, sans prononcer son nom;
mais Violette ne parut pas, soit qu'elle se cachat dans l'hotel, soit
qu'elle eut quitte Bade. Il jeta un billet de cinq cents francs a la
noire, pour Mlle Tourne-Sol, qui faillit se trouver mal en voyant un
rouleau de cinq cents francs couvrir son billet. Pour lui, il n'avait
pas vu cela;

Mme de Marsillac venait de passer devant lui, plus belle encore qu'il
ne l'avait vue chez elle--chez lui. "Madame que cherchez-vous? dit-il
en se placant sur son passage.--Ce n'est pas vous, monsieur.--Vous
avez tort, madame, car vous me trouveriez si vous me cherchiez bien.
--Je suis furieuse. Figurez-vous que j'avais retenu ma place, et cet
hippopotame que vous voyez la-bas me l'a prise pour jouer des Frederics.
Il la deshonore.--Eh bien, madame, ne soyez pas furieuse. Je vais le
prier de me donner votre place; s'il refuse, comme c'est un Allemand,
je lui chercherai un querelle d'Allemand."

Tout en disant ces mots, Parisis alla droit a l'hippopotame.
"Monsieur, vous allez avoir la parfaite bonne grace de donner votre
place a une dame qui est debout.--Non! dit l'Allemand.--Monsieur,
vous etes marie, n'est-ce pas?--Oui! dit l'Allemand.--Eh bien,
monsieur, je vais enlever votre femme.--Cela m'est bien egal,
monsieur!--Si j'enleve votre femme, monsieur, c'est pour enlever
votre fille." L'Allemand se leva. "Monsieur, vous m'insultez!--Oui,
monsieur." Mme de Marsillac avait deja repris sa place. "Tenez, mon
bonhomme, dit-elle a l'Allemand en lui presentant un double florin,
voila la dot de votre fille."

Mme de Marsillac etait tres emue quand elle prit le rateau pour
conduire a la rouge un des deux rouleaux que Parisis avait vus sur sa
cheminee. Elle perdit. Tout le monde avait les yeux sur elle, ce qui
l'obligea a hasarder le second rouleau pour avoir l'air brave. Ce sont
ces coups-la qui perdent le joueur. Des que le joueur se croit en
spectacle, il est battu. Mme de Marsillac perdit le second rouleau.
Elle prit une epingle et marqua heroiquement sa defaite. Mais comment
prendre sa revanche? Elle se tourna vers Octave et lui dit ces simples
mots: "Et pourtant, je sens une serie a la rouge!" Octave chiffonna
un billet de mille francs et le jeta a la rouge. "Je suis de moitie,"
dit-il avec une exquise galanterie. La rouge sortit. "Va pour trois
mille francs," dit-il au croupier qui taillait la banque. Et il jeta
d'un air distrait un autre billet de mille francs. La rouge sortit.
Du second coup, Parisis atteignit donc le maximum. "Va pour six mille
francs."

La dame ne disait pas un mot. La rouge sortit huit fois. La taille
n'etait pas finie, mais la banque sauta. Il y avait, tout naturellement,
une grande emotion autour de la table. "Eh bien! dit Octave a Mme de
Marsillac, reprenez le rateau dans vos blanches mains, et tirez a nous
ces papillons et ces lingots. "C'est un travail, dit Mme de Marsillac
en saisissant le rateau et en le posant sur la "masse."--Savez-vous
compter? dit-il a la belle joueuse.--Non, dit-elle. Et vous?--Moi non
plus. Prenez les papillottes, moi je prendrai l'or.--Non, vous seriez
vole. Appelons un homme de loi.--Oh! mon Dieu, dit Octave qui savait
deja son compte, c'est une misere, il y a quarante-huit mille francs.
--Et encore, dit Mme de Marsillac qui savait compter aussi, il y a
deux mille francs qu'il faut retrancher, puisque c'est votre mise.
--Il ne faut rien retrancher du tout, c'est votre mise comme la mienne.
Comptez-vous donc pour rien votre inspiration? Voyez le hasard: si vous
aviez eu mille francs de plus, je ne gagnais rien. Bien mieux, si
j'avais parlemente une demi-minute de plus avec l'hippopotame, vous
ne perdiez que mille francs avant la serie.--Oui, les mille francs
qu'on jette aux dieux jaloux, comme disent les joueurs."

M. de Parisis eut beau dire pour faire un partage d'amoureux, Mme de
Marsillac ne consentit a prendre que la moitie.

Elle porta tres bien sa fortune. Apres avoir risque quelques louis a
la roulette, toujours en compagnie d'Octave, elle le salua avec un
charmant sourire et lui dit qu'elle allait se coucher. "Je vais vous
accompagner, madame, car vous avez peur des voleurs?--Non, je n'ai
pas peur des voleurs d'or--ni des autres, ajouta Mme de Marsillac d'un
air railleur." Et elle partit.




III

LA LUNE REGARDAIT PAR LA FENETRE


Octave jugea qu'il devait etre dans la place avec elle.

Maintenant qu'il venait de lui faire gagner vingt-quatre mille francs,
il se croyait moins avance qu'auparavant. Il etait de ceux qui ne
veulent jamais cueillir le fruit de la reconnaissance. Une femme qu'il
avais obligee etait sacree pour lui.

Il est vrai qu'il n'avait pas oblige Mme de Marsillac: il avait joue
avec elle; mais enfin il craignait qu'elle ne prit desormais ses
prieres pour des echeances. Voila pourquoi, surtout, il voulait etre
rentre avant elle. Cela ne lui fut pas bien difficile; quand il prit
la clef a l'hotel, elle etait encore a mi-chemin.

Sa premiere action fut de se jeter sur le lit reserve en machant une
cigarette, apres toutefois avoir allume les quatre bougies du cote
oppose sur la cheminee et sur le gueridon. "A giorno," dit Mme de
Marsillac en entrant. Elle chercha des yeux et fit un pas en arriere
en voyant Parisis couche. "Sur mon ame, monsieur, je ne m'attendais
pas a celle-la."

Octave salua legerement de la tete sans faire un mouvement.
"Figurez-vous que je suis roue. Est-ce le voyage? sont-ce les emotions
du jeu? Toujours est-il que me voila couche et que pour rien au monde
je ne me tiendrai debout.--Comment faire? Et moi qui pour rien au
monde ne me coucherais si vous ne vous levez pas.--Vous voulez donc,
madame, me condamner a dormir debout?--Je sais bien, monsieur, que
vous n'avez pas des pieds a dormir debout; mais, enfin, ni moi
non plus.--Eh bien, madame, couchez-vous, je n'y mettai point
d'obstacle.--En verite! c'est pour cela que vous avez allume quatre
bougies?--Oui madame; je ne sais rien de plus charmant qu'une femme
qui se couche, comme je ne sais rien de plus attristant qu'une femme
qui se leve.--Quatre bougies! reprit Mme de Marsillac?--Oui, reprit
Octave; sans compter que la lune met son museau a la fenetre.--Tout
cela est fort joli, monsieur; mais il sera tout a l'heure minuit: vous
n'avez pas oublie les articles de notre traite, c'est l'heure de nous
dire adieu.--Pour toujours?--Pour toujours.--Eh bien, madame, c'est
au-dessus de mes forces, soyez charitable; ce lit est ma seule planche
de salut, ne me rejetez pas a la mer, je vous jure que je ne violerai
pas les lois de l'hospitalite.--L'hospitalite! Comment, vous prenez
une citadelle qui n'etait pas defendue, vous y entrez avec armes et
bagages, vous vous y couchez, et vous parlez d'hospitalite?"

La figure de Mme de Marsillac, jusque-la souriante devint tout a coup
serieuse.--Allons, monsieur, nous avons deja dit trop de sottises;
vous me forcerez a sonner et a prier le maitre de la maison de vous
mettre dehors.--Prenez garde, madame, je ferai du bruit et on me
mettra dedans.--Allons, monsieur, devenez donc serieux pour cinq
minutes. Je sais bien que vous n'etes pas venu a Bade pour cela; vous
avez trop de tete pour accuser le vin de Champagne de vos folies."

Octave avait souleve la tete: "Madame, si vous me fermez votre porte,
(je pourrais dire ma porte) songez donc a quelle extremite vous
me condamnez: il me faudra aller demander l'hospitalite a Mlle
Tourne-Sol.--Eh bien, vous vous retrouverez en pays de connaissance;
car, tous les deux, vous avez enleve a la semelle de vos bottines la
poussiere patriotique du boulevard des Capucines.--Madame, vous
ne nous connaissez pas, ni elle ni moi; ladite demoiselle, toute
Tourne-Sol qu'elle soit, n'a jamais hasarde son pied mignon sur le
boulevard des Capucines.--Ah! oui, je la connais--par oui-dire:--c'est
une ancienne ecuyere, elle est toujours a cheval. Vous feriez mieux de
l'appeler Mlle Tourne-Bride.--Allons, vous redevenez spirituelle, ma
cause est gagnee.--Non, monsieur, votre cause est plus perdue que
jamais. Voyez plutot, je vais sonner."

Octave se leva d'un bond; il prononca quelques paroles hypocrites qui
lui permirent de retirer la clef, apres avoir tout doucement ferme la
porte a double tour. "Je croyais, dit Mme de Marsillac, que cela ne se
faisait plus que dans les comedies.--Peut-etre, madame. Il y a encore
une chose qui ne se fait que dans les comedies." Et Parisis arracha le
cordon de la sonnette. "Vous devenez fou, monsieur!--Que diriez-vous
si j'etais sage?"

Mme de Marsillac alla se camper fierement au manteau de la cheminee.
"Vous vous imaginez peut-etre que j'ai peur de vos violences et que je
m'inquiete de vos malices?--Non. Je m'imagine que vous ne pouvez
pas finir une si belle journee par une nuit blanche.--Eh bien! je
compterai mon or ou j'ecrirai ma depense.--Je ne vous croyais pas une
femme de chiffres.--Si vous aimez mieux, si vous ne voulez pas que je
me depoetise a vos yeux, j'ouvrirai la fenetre et je reverai au
clair de la lune, comme Juliette attendant Romeo.--Puisque Romeo
est la!--Vous! Romeo! Si vous etiez Romeo, mon cher monsieur, vous
descendriez bien vite la, sous les arbres, pour me chanter une
serenade; mais il n'y a pas plus de Romeo que sur le quai des
Morfondus."

La dame alla ouvrir la fenetre; naturellement Parisis se mit dans
l'embrasure; mais elle le repoussa vertement, avec une indignation
bien naturelle ou bien jouee. "Vous etes belle ainsi! lui dit-il en se
croisant les bras, car il jugeait que le moment de la grande bataille
n'etait pas venu encore.--Je le sais bien, dit Mme de Marsillac: une
femme est toujours belle quand elle reste une femme en face d'un homme
qui s'oublie.--Voulez-vous fumer, madame?" Un sourire amer. "Pourquoi
toutes ces impertinences? Que vous ai-je fait! Si on savait a Paris
qu'entre minuit et une heure du matin, M. de Parisis se trouvait le 5
septembre, a Bade, chez une femme du monde, que penserait-on?--Il y a
longtemps, madame, que Paris ne songe plus a ces choses-la: il aurait
trop a penser. Il n'y a plus que les begueules qui s'indignent du
plaisir des autres. Je vous en conjure, n'ayons pas de prejuges. Vous
etes a Bade toute seule comme j'y suis moi-meme; puisque vous aimez
les chiffres, un et un font deux; quoi de plus beau que ce nombre
d'or, quand c'est un homme amoureux et une belle femme?"

Octave s'etait rapproche de Mme de Marsillac et lui avait pris la
main. "Songez, madame, que vous n'etes pas venue ici, j'imagine, pour
faire votre salut.--Cela ne vous regarde pas, monsieur, vous n'avez
aucun titre pour veiller sur mes actions.--Peut-etre, madame, car je
suis l'opinion publique.--Eh bien, si vous etes l'opinion publique, je
m'en fiche."

Depuis une heure, Mme de Marsillac avait les belles attitudes d'une
femme du monde qui s'indigne et qui ne veut pas etre vaincue; mais
elle prononca ces dernieres paroles comme si le mot eut ete plus
energique. "Apres tout, pensa Octave, c'est peut-etre une simple
drolesse--ou plutot une drolesse compliquee."

Mais il fit cette reflexion stereotypee que beaucoup de femmes du
meilleur monde ont pris, pour etre plus a la mode, le beau langage et
les belles manieres des femmes de la plus mauvaise compagnie.

Il voulut faire quelques fouilles archeologiques. "Mais, madame, nous
devons nous connaitre beaucoup! car nous sommes bien nes tous les
deux; nous avons du vivre dans les memes parages.--Non, monsieur, je
ne vous ai jamais rencontre, hormis chez moi.--Vous allez aux bals de
la cour, aux fetes des ambassades, aux soirees des ministres?--Non,
monsieur, je ne sors jamais de chez moi.--Alors, vous habitez
quelque solitude du faubourg Saint-Germain, l'herbe pousse sur
votre seuil.--Non, monsieur, il vient beaucoup de monde dans ma
maison.--Et... qu'est-ce qu'on fait chez vous, madame?--Cela ne vous
regarde pas, monsieur, la recherche de la vie privee est interdite."

Parisis tourmenta sa moustache. "Vous etes une femme impenetrable.
--Non; je suis toute simple; vous ne pouvez voir dans mon ame, parce
que vous avez un lorgnon.--Mon lorgnon ne m'empeche pas de voir que
vous avez les plus beaux bras du monde."

Parisis glissait sa main sous la manche etoffee. "Froide comme le
serpent!--Je suis une femme de marbre.--Ou est Pygmalion? Est-ce que
votre mari est a Biarritz quand vous etes a Bade?--Allez y voir."

A cet instant, une bobeche cassa sous le feu de la bougie. Mme de
Marsillac tressaillit et s'abandonna presque aux mains caressantes
d'Octave. "Suis-je assez bete! dit-elle; voila pourtant les choses qui
me font peur.--Eh bien, madame, nous allons eteindre les bougies
pour que les bobeches ne cassent plus, car les bougies sont a toute
extremite.--Et vous croyez peut-etre que moi aussi je suis a toute
extremite? Eh bien, je vous avoue franchement que oui, parce que vous
m'avez enervee et que je meurs de sommeil.... Je vous en prie, vous
dechirez mes dentelles...."

Octave avait eteint les bougies. "Voyons, monsieur de Parisis,
soyez bien sage, allez vous coucher et je vais me jeter dans un
fauteuil.--Dans un fauteuil!" Octave souleva avec ses bras d'acier
cette belle amazone comme il eut fait d'un enfant. Mme de Marsillac
fut si emerveillee de la force de M. de Parisis, qu'il lui echappa ce
cri involontaire: "Je n'avais jamais vu cela!--C'est la force de
la passion, dit Octave en coupant chaque mot par une averse de
baisers.--Oh! mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir!"

Mme de Marsillac se cacha la tete dans les mains. "Pourquoi vous
cacher, puisque j'ai eteint les bougies?--Vous ne voyez donc pas, mon
cher Parisis, la lune qui nous regarde par la fenetre?"




IV

POURQUOI ANGELE ETAIT-ELLE PARTIE


Le lendemain, je veux dire quand le soleil eut resplendi dans l'allee
de Lichtenthal et sur la montagne du Vieux-Chateau, Mme de Marsillac
se souleva sur l'oreiller et sauta dans ses pantoufles sans vouloir
reveiller Parisis, qui faisait semblant de dormir.

Elle s'habilla quatre-a-quatre, comme une voyageuse qui va manquer
le train. Elle prit pourtant le temps de se regarder un peu dans le
miroir de la cheminee. "N'est-ce pas que vous etes belle ainsi?" dit
Octave sans remuer.

Tout echevelee encore, sa paleur eclatait sous les touffes noires,
legerement bouclees. "Non, je ne suis pas belle, j'imagine que vous me
voyez en songe, car vous n'etes pas reveille.--C'est un reproche
que je ne merite pas, car je n'ai pas sommeille, c'est moi qui vous
regardais dormir.--J'ai peur de manquer le depart du matin; grace a
vous, j'ai oublie de remonter ma montre, et ces pendules d'auberge
n'ont jamais marque que l'heure du dejeuner.--Pourquoi parlez-vous de
partir? Est-ce que c'est moi qui vous chasse, n'avons-nous pas une
chambre a deux lits?--Oh! pour Dieu, faites-moi grace de vos malices,
je parle de partir parce que je vais partir. Comment voulez-vous que
je reste a Bade apres notre rencontre, qui sera cette apres-midi la
chronique de tout le pays.--Ma chere Angele, qu'est-ce que cela vous
fait? Je t'aime et tu es belle, pas un mot de plus. Je vais envoyer
une depeche a Paris, mes chevaux arriveront demain avec mes gens, nous
allons louer un chalet pour huit jours, avenue de Lichtenthal, et nous
y mangerons les vingt-quatre mille francs que tu m'as fait gagner
hier."

Mme de Marsillac regarda Octave et sembla seduite par cette
perspective de vivre huit jours avec lui dans cette solitude toute
mondaine et toute romanesque. "C'est une idee, cela!--Je suis de
l'ecole de Girardin, j'ai une idee tous les huit jours. C'est dit,
n'est-ce pas?--Avec vous, on perd son temps a dire non."

Disant ces mots, Angele se pencha vers Octave pour l'embrasser.
"Qu'est-ce que cela? dit-elle en voyant un petit poignard d'or sur
l'oreiller.--Cela, dit-il, c'est un fetiche que j'ai mis dans tes
cheveux. Garde-le si tu veux que mon amour te porte bonheur."

Octava s'etait habille. Il baisa Angele sur le cou et sortit en toute
hate en disant qu'il allait commander le dejeuner a la Conversation
sous les arbres. "Attendez-moi sous l'orme, lui dit Mme de Marsillac."

Une demi-heure apres, Octave etait assis sous l'orme de Mery, devant
les degres de la Conversation, a une petite table surabondamment
couverte de flacons de vin du Rhin. Il attendait Angele, en lisant
un journal pour embrouiller un peu plus son esprit sur la question
d'Orient. On lui preparait les plus belles ecrevisses de Loos et les
plus belles truites tombees des cascades.

Mlle Tourne-Sol vint s'asseoir a cote de lui. "C'est pour moi que tu
prepares ce festin?--Oui, dit Octave qui ne voulait pas etre pris sans
femme." Il avait deja pose cinq minutes, et il trouvait que c'etait
cinq minutes de trop.

On sait, d'ailleurs, que son plus grand bonheur etait d'assembler les
nuages, de brouiller les cartes, de jouer aux imbroglios, comme les
Indiens jouent avec les couteaux. Il n'etait jamais plus content de
lui que dans les situations inextricables. Les coleres d'Hermione,
les larmes de Berenice, les imprecations de Sapho etaient douces a
son coeur. Il affrontait le danger, le sourire sur les levres et
l'insouciance dans l'ame. Il disait que les meilleures melodies
etaient celles qui remuaient toutes les cordes.

Il dejeuna donc avec Mlle Tourne-Sol, esperant bien que Mme de
Marsillac viendrait, altiere et humiliee a la fois, troubler ce duo
matinal.

Mais Angele ne vint pas. Il pensa qu'elle avait entrevu de loin Mlle
Tourne-Sol et qu'elle etait retournee sur ses pas. "Apres tout, se
dit-il en buvant une derniere perle de Johannisberg, c'est peut-etre
une honnete femme."

Quand il retourna a l'hotel, une demi-heure apres, il ne fut pas peu
surpris d'apprendre que Mme de Marsillac etait partie. Il monta dans
la chambre, bien convaincu qu'il trouverait un mot d'adieu. En effet,
sur la cheminee, pres de la bobeche cassee, il trouva ce simple
billet:

Adieu, sans rancune, mais ne nous revoyons jamais!

ANGELE.

Un nuage de melancolie se repandit sur le front d'Octave. Pendant
toute la journee on lui parla de sa misanthropie. Tout alla mal: il ne
fit plus sauter la banque, il sauta lui-meme; Violette passa devant
lui toute rayonnante au bras du prince Rio; Mlle Tourne-Sol ne le
quitta pas d'une semelle; il rencontra un musicien qui avait le
mauvais oeil; au diner, on renversa du sel sur la table.

Mais le soir jugez s'il fut heureux, quand il rentra avec l'idee de
se coucher avec le souvenir d'Angele, de trouver une femme au lit.
"Angele!" s'ecria-t-il. Et il courut pour embrasser Mme de Marsillac.

Quel ne fut pas son desespoir quand il reconnut Mlle Tourne-Sol. Comme
la veille, il y avait quatre bougies allumees, il les eteignit avec
fureur, comme s'il dut retrouver son illusion perdue; mais la lune
curieuse, comme la veille, vint le railler a la fenetre.

Pourquoi Angele etait-elle partie?




V

VIOLETTE AU SECRET


Octave n'etait point un elegiaque, il se consolait des femmes avec les
femmes.

Cependant, a son retour a Paris, trois semaines apres l'aventure a
Bade, il chercha partout et ailleurs "Mme la marquise de Marsillac."
Il jugea que c'etait une provinciale egaree a Bade, quelque femme
mariee qui voulait s'amuser sans le dire a son mari. Il pensa que
le nom de Mme de Marsillac etait un pseudonyme et jura de ne jamais
prendre au serieux les femmes qui voyagent.

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