Les grandes dames
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Octave voyait dans son imagination passer la belle figure de sa
cousine. "Dix millions! reprit-il, mon premier mouvement a ete beau;
mais le second me conseillait de ne pas dechirer le testament et
d'epouser Genevieve."
Vers minuit, Octave se promenait par le parc, quand tout a coup une
femme qui pleurait se jeta sur son passage. C'etait la fille de son
intendant, M. Rossignol qui lui avait taille une dot dans la foret de
Parisis. "Pourquoi pleurez-vous, madame? lui demanda Octave." Il la
prit dans ses bras comme pour la proteger. "Oh! monsieur de Parisis,
mon pere m'a mariee, malgre moi, a un notaire qui ne parle que de
coups de canif dans le contrat. Je me suis enfuie a la derniere
heure.--A l'heure du sacrifice!--Oui, monsieur le duc.--Comme votre
coeur bat!--Je savais bien que vous me consoleriez!"
Le duc de Parisis consola la jeune mariee--pendant tout une
heure.--"Apres tout, pensait-il, elle est jolie; ce qui tombe dans le
fosse c'est pour le soldat. Et d'ailleurs, elle me coute cent mille
francs."
Survint le notaire avec une lanterne. "Monsieur, lui dit le duc de
Parisis, voici votre femme qui s'est perdue dans le parc; mais je l'ai
remise dans son chemin. Ne lui parlez plus de coups de canif dans le
contrat." La fille de M. Rossignol montra fierement a son mari un
petit poignard d'or que Parisis lui avait fiche dans les cheveux.
Octave ne serait peut-etre pas parti le lendemain pour Paris si une
figure inattendue ne se fut montree au chateau de Parisis.
Il se promenait dans le parc, dans le cortege des melancolies. Il y
avait bien de quoi. Il sentait que Mlle de La Chastaigneraye etait
perdue pour lui; il ne s'etait pas avoue encore tout son amour pour
elle, parce que son coeur etait alors le pays des ruines et que les
fantomes des femmes aimees y revenaient ca et la.
Non seulement il voyait deja s'evanouir ce reve le plus cher qu'il eut
caresse, mais il pressentait qu'un jour ou l'autre il lui faudrait
faire son compte au grand jour, c'est-a-dire avouer tout haut qu'il
n'avait pas le sou. On ne joue pas impunement toute sa vie le jeu des
riches quand on est devenu pauvre.
Jusque-la il avait pris cela gaiement--comme on dit dans la langue
parisienne--parce qu'il etait emporte par le tourbillon et qu'il ne
descendait pas profondement en lui-meme; mais au chateau de Parisis,
le dernier voile tomba de ses yeux.
Les figures des maisons et des arbres ont leur physionomie journaliere
comme les figures des personnes; il semble que l'ame des choses
transperce partout dans ses mouvements de gaiete et de tristesse.
Octave regardait son vieux chateau et le trouvait plus melancolique
encore que lui. Cette demeure, berceau et tombeau de tous les siens,
le regardait pas ses grandes fenetres desolees et lui parlait avec
eloquence par cette langue universelle des sentiments qui dit tout
et qui se comprend si bien. Les arbres, les nouveaux venus comme les
anciens, lui reprochaient son absence et son oubli.
Mais il y avait un reproche qui s'elevait plus haut et qui le touchait
de plus pres, dans toute cette belle demeure et dans tout ce beau
parc. Il entendait une voix s'elever des tombeaux pour lui dire:
"Qu'as-tu fait de ta fortune? tu as humilie notre fierte, la lepre des
hypotheques a entame le marbre de notre sepulcre, et le jour vient
ou on nous jettera dehors comme des chiens.--Jamais! s'ecria Parisis
comme s'il eut vraiment entendu ce reproche sortir de terre."
Et ce reproche ne venait pas seulement des tombeaux. Il cueillit une
rose comme pour respirer d'autres idees, mais la rose elle-meme lui
dit: "Pourquoi me cueilles-tu, je ne fleuris que pour les Parisis!"
On sait qu'Octave, un beau paien comme ils le sont presque tous parmi
ceux-la qui ont rejete le devoir comme un bourrelet, ne croyait qu'a
l'ame des choses, une religion qu'il s'etait faite, car les athees
aussi ont leur religion. La Revolution n'avait-elle pas decrete l'Etre
supreme! Or, Octave croyait a sa religion. Pour lui, l'homme, la
nature, les choses, tout communiait; il etait donc plus sensible que
tout aux voix de l'invisible. Il jura que le chateau de Parisis ne
serait pas vendu; il sentait bien venir jusqu'a lui la gueule beante
et affamee de l'expropriation, mais il trouverait encore quelque
gateau d'or pour apaiser le monstre jusqu'au jour ou il le chasserait
de ses terres. "On serait si heureux ici! dit-il en respirant, si on
ne respirait pas l'air des hypotheques."
Et il faisait des calculs. Il se demandait s'il ne serait pas plus
sage de vendre d'abord quelques fermes eloignees, mais c'etaient les
meilleures. La montagne et la vallee du chateau ne donnaient que du
bois et du foin, terre rocheuse sur la montagne, terre humide dans la
vallee. On aurait bien pu trouver deux cent mille francs en abattant
les bois, mais c'etait decouronner le chateau. On aurait bien pu
cultiver la vallee, mais il fallait pour cela dessecher une suite
d'etangs qui formaient un des plus beaux paysages de la Bourgogne.
C'est la l'eternel chagrin des grands seigneurs qui se ruinent: ils
ont trop l'amour du beau, du grandiose et du pittoresque, pour les
sacrifier, fut-ce a une pyramide d'or. Ils ne sont pas pour les
demi-mesures, ils aiment mieux tout perdre.
Octave, apres avoir rumine sur des chiffres problematiques, termina
toutes ses additions et toutes ses soustractions par ces mots: "Total:
tout ou rien."
Il etait assis devant une des grilles bordant le saut-de-loup qui
entourait le parc, a trois ou quatre portees de fusil du grand perron,
quand une voix bien timbree repeta comme un echo railleur: "Total:
tout ou rien."
C'etait Mme d'Antraygues. "Ah! pardieu! dit Octave en se levant, je
croyais bien que je n'etais entendu que des oiseaux." Et il se jeta
dans les bras de la comtesse. "Que faites-vous? lui dit-elle en riant,
si les oiseaux allaient nous voir!"
Ils se regarderent comme s'ils ne s'etaient pas vus depuis des
siecles. "Ma foi, ma chere amie, vous arrivez bien a propos, j'etais
en train, tel que vous me voyez, de creuser mon tombeau; j'avais deja
revetu la robe des trappistes.--Soeur, il faut mourir!--Frere, il faut
mourir! repeta en riant Mme d'Antraygues." Et apres un silence: "Vous
vous imaginez peut-etre, Octave, que je m'amuse beaucoup depuis que je
veux m'amuser? Eh bien! je m'ennuie horriblement!--Je le crois sans
peine, puisque vous venez jusqu'ici.--Voyez, je suis toute en noir. Je
porte le deuil de ma jeunesse."
Elle regarda Parisis d'un oeil fixe: "Et de votre amour! Encore si tu
m'avais aimee!--Mais je vous ai adoree, Alice: mais je n'ai pas dans
ma vie de plus cher souvenir que le votre!--Profanateur! des phrases
toutes faites! Enfin il est ecrit que la femme se laissera toujours
prendre par la meme illusion."
Octave embrassa une seconde fois Mme d'Antraygues. "N'est-ce pas que
je suis devenue laide avec cette paleur, avec ces yeux cernes? je me
fais peur a moi-meme.--Vous etes plus jolie que jamais, dit Octave en
remarquant un coup d'aile du Temps de plus sur la figure de la jeune
femme."
Les mois de passion comptent comme des annees. C'est l'orage qui
brule, qui effeuille, qui devaste. "Vous avez donc pris tout cela au
serieux? dit Octave avec douceur.--Si j'ai pris cela au serieux! Mais
qu'est-ce donc que la vie sans cela?--Vous avez bien raison: un brave
coeur, une bouche qui dit _je t'aime_, une chevelure qui se repand sur
deux fronts, voila toute la sagesse. Celui qui cherche autre chose sur
la terre est un fou. Vous avez la un bien joli chapeau!"
Octave baisait les cheveux de Mme d'Antraygues, comme pour retrouver
le parfum evanoui qui l'avait enivre quand elle etait en Dame de
Pique. "Un joli chapeau!--Vous etes bien bon de vous apercevoir que
j'ai un joli chapeau! Je suis partie comme une folle, sans me faire
faire un costume de voyage. En arrivant d'Irlande, j'avais tout donne
a ma femme de chambre. On m'a dit que vous etiez ici, je voulais vous
voir, j'ai cherche, j'ai trouve et me voila!--Quelle bonne idee vous
avez eue! Il y a longtemps que le chateau de Parisis n'a vu balayer
ses allees par une pareille robe a queue.--Oui, je lui fais la un
grand honneur; j'ai deja perdu la moitie de mon jais en route; tout a
l'heure, en venant a vous, les buissons m'ont tout egrenee."
Octave entrainait Mme d'Antraygues vers le chateau. "Contez-moi donc
toute votre histoire depuis que je vous ai vue."
Alice conta son voyage en Irlande, ou elle avait failli mourir de
chagrin et d'ennui sous les remontrances de sa grand'mere, une vertu
reveche qui n'avait jamais capitule, parce qu'elle n'avait jamais lu
que les romans de Walter Scott. Mme d'Antraygues avait commence par se
soumettre et par s'humilier, comme si elle dut se retourner deja vers
le repentir. Mais le coeur voulait vivre et brisait sa prison. Elle
revint en France. Le scandale avait eclate; qui ne s'en souvient
encore, a cette heure? Elle etait descendue incognito comme une
voyageuse qui n'a plus de pied-a-terre, a l'hotel d'Albion. Elle se
hasarda chez sa meilleure amie, la duchesse de Hauteroche, qui fut
impitoyable, parce que la vertu chretienne ne sera jamais la vertu des
femmes.
Puisque les femmes ne consolent pas les femmes, il faut bien qu'elles
se consolent avec les hommes. "Voila pourquoi, dit Mme d'Antraygues a
Octave, je suis venue a Parisis. Allez-vous me faire de la morale,
vous?--Je ne suis pas si bete: toute la morale a ete faite par Jesus
Christ, qui a pardonne a la femme adultere. Je vous aime comme moi-meme.
--Ne raillez pas! car au fond cela n'est pas si gai. Si vous saviez,
mon ami, comme j'etais inquiete et attristee quand je sortais dans
Paris! Je me figurais que tout le monde me regardait et lisait ma faute
sur mon front. Aussi, voyez, j'ai pris l'habitude du voile. Et puis, je
ne savais ou aller! Le soir, je me cachais, au spectacle, dans le fond
d'une avant-scene.--Le theatre est comme l'eglise, il accueille tout le
monde.--Voila pourquoi je me trouvais a cote de vos petites amies.--Eh
bien! vous allez me donner de leurs nouvelles!--On a tout vendu chez
Mlle Diane. Ce que c'est que de ne se pouvoir plus vendre soi-meme! Il
parait que c'est un faux luxe; faux diamants, fausses perles, faux
chignon, fausse femme.--Aussi me suis-je inscrit en faux contre ses
fossettes. Et Violette? vous ne l'avez pas revue?--Plus Violette de
Parme que jamais. Et pourtant, voulez-vous que je vous dise sur Violette
une chose qui va vous surprendre? Depuis votre abandon, elle n'a pas
eu d'amant, si ce n'est vous quand vous l'avez reprise en allant
a Dieppe.--Allons donc! je n'en crois pas un mot.--Eh bien! c'est
pourtant la verite. Elle se moque de ses amoureux, car ce ne sont pas
ses amants; je connais entre autres ce grand d'Espagne qui lui a
fait un pont d'or sur lequel elle a passe ... sans lui.--Ce serait
original, si c'etait possible.--C'est impossible, mais cela est. Ce
n'est pas pour poser, puisqu'elle a tout brave, que Violette fait
cela, c'est parce qu'elle vous aime. Croyez-vous donc qu'on ne voit
plus une vertu apres la premiere chute?"
Octave embrassa une troisieme fois Mlle d'Antraygues. "Et de quel
argent vit cette vertu farouche?--Ne savez-vous pas que le prince de
Rio lui a donne une parure de haut prix et un bon sur la banque de
cent mille francs, rien que pour prendre rang dans son cortege et
compter parmi ses convives, car sa salle a manger est deja illustre."
Octave dit d'un air grave qu'il croyait trop a la vertu en general
pour nier celle-ci en particulier. "Ca ete, poursuivit la comtesse,
la seule femme a me faire bonne figure depuis mon retour a Paris.
Je sentais que son coeur etait sur ses levres quand elle me
parlait.--Etes-vous heureuse? lui demandai-je.--Non, mais c'est
egal.--L'avez-vous revu?--Oui, je l'ai revu, mais je ne le reverrai
plus; c'est toujours le meme homme; il ne prend jamais une femme que
pour la sacrifier a une autre. Il m'a emmenee a Dieppe pour m'humilier
devant ses duchesses."
On vint avertir le duc de Parisis que le diner etait servi. "Madame,
dit-il solennellement a la comtesse, je vous prie de me faire
l'honneur de diner avec moi en grande ceremonie. Nous aurons chacun un
domestique pour nous servir: c'est tout ce qu'il y a au chateau. Je
ne vous reponds pas de la cuisine, mais je vous reponds de la
cave.--Comme cela se trouve, s'ecria Mme d'Antraygues, moi qui n'ai
jamais bu que de l'eau."
On etait arrive sur le perron. Le soleil se couchait dans un lit de
nuages empourpres. Il n'avait rayonne que ca et la depuis le matin;
il repandit tout a coup un air de fete sur le chateau. "Vous etes une
bonne fee, dit Octave a Alice: tout etait triste tout a l'heure, tout
me semble sourire maintenant. Voyez! sous cette teinte chaude du
soleil couchant, le chateau se reveille et me fait bonne figure,
tandis que tout a l'heure il me lancait toutes ses maledictions.
Decidement, je ne serai jamais un homme serieux, parce que l'amour
sera toujours mon maitre!--Ah! si vous vouliez m'aimer, dit Mme
d'Antraygues avec une tendresse expansive, je n'aurais peur de rien,
pas meme de l'enfer!"
Parisis, qui avait son eloquence a lui, embrassa pour la troisieme
fois Alice, ce qui le dispensait de lui dire la verite; car il ne put
s'empecher de rever a Genevieve et a Violette--tout en les trahissant.
XL
OU VA UNE FEMME QUI TOMBE
Octave aurait bien voulu revoir Genevieve, mais la presence a Parisis
de Mme d'Antraygues ne fit que hater son retour a Paris. Il avait
peur que Mlle de La Chastaigneraye ne se hasardat a venir le voir; il
craignait aussi que la figure de la comtesse ne fut pas une figure
edifiante pour le pays. Il bravait tout a Paris: mais ce chateau
natal, ou il retrouvait si vivant le souvenir de son pere et de
sa mere, il ne voulait pas qu'il fut le theatre de ses aventures
galantes.
Octave de Parisis partit donc le soir meme avec Mme d'Antraygues,
sous pretexte que tout etait si desorganise dans son chateau qu'il ne
pouvait pas y donner l'hospitalite a une femme du monde comme elle.
Il s'etait repris a l'amour de Violette: il se reprit a l'amour de Mme
d'Antraygues, faisant de son coeur deux parts, une pour l'ideal et
l'autre pour le reel,--la reverie et la passion,--l'une pour la
comtesse et ses pareilles, l'autre pour Mlle de la Chastaigneraye.
A cette seconde rentree a Paris, Mme d'Antraygues releva un peu plus
haut son voile; elle commencait a s'habituer a ne plus rougir, elle se
familiarisait avec les horizons nouveaux. Comme elle n'avait plus de
maison, elle ne fit pas de facon pour descendre a l'hotel d'Octave,
qui comptait bien ne point garder chez lui une maitresse qui frappait
les yeux de tout Paris. C'etait, d'ailleurs, une femme charmante, un
peu romanesque, mais avec de l'esprit et de la gaiete. On condamnait
tout haut Octave, mais on le jalousait tout bas.
Tout en esperant qu'il ne garderait Mme d'Antraygues que quelques
jours avec lui, il eprouvait un charme tres vif a vivre avec elle. Une
semaine s'etait passee a jaser, a courir, a prendre la vie en rose. Il
pensait vaguement a faire avec elle le voyage d'Amerique, quand elle
lui echappa sans dire gare.
Le prince Rio, le seul qui fut admis dans cette intimite amoureuse,
venait tous les soirs, vers minuit, prendre le the. Deux fois il
trouva Mme d'Antraygues seule, Octave n'ayant pas perdu ses belles
habitudes de courir ca et la. Le prince, qui devait beaucoup a Octave,
lui devait bien de lui prendre Mme d'Antraygues. Il avait ses heures
de seduction; Mme d'Antraygues avait ses heures de curiosite: le
huitieme jour, quand Octave rentra, vers une heure du matin, son
valet de chambre lui dit que le prince et la comtesse etaient alles
au-devant de lui.
Ils etaient si bien alles au-devant de lui, qu'il fut vingt-quatre
heures sans les rencontrer.
LIVRE II
MADAME VENUS
* * * * *
I
LA CHAMBRE A DEUX LITS
Le duc de Parisis prit fort gaiement l'aventure. Il se decida a partir
pour le Perou par le prochain paquebot des transatlantiques. Ses
malles etaient bouclees, il avait dit adieu a ses cinq amis et a ses
cinq cents femmes, rien ne pouvait l'arreter un jour de plus a Paris.
Mais il avait compte sans une petite lettre anonyme qui lui vint de
Bade toute parfumee encore des senteurs d'outre-Rhin; elle exhalait
je ne sais quel bouquet de Johannisberg. On disait a Octave que Bade
etait desole depuis que le bruit s'etait repandu qu'il n'y viendrait
pas. Quoiqu'il ne reconnut pas l'ecriture, il pensa que ce doux appel
etait de Violette. "Pourquoi ne vais-je pas a Bade? se demanda-t-il,
c'est peut-etre la que la fortune m'attend. Bade ou le Perou, c'est la
meme chose."
Il croyait qu'en toutes choses le seul service qu on put demander a un
ami, c'etait une piece de cent sous, non pas pour la depenser, mais
pour la jeter en l'air et jouer chacune de ses actions a pile ou face.
Il n'y manquait jamais. Pour lui, l'indecision etait la pire des
choses; elle ruinait l'energie, elle ruinait la volonte, elle ruinait
la vie. Il avait vu, tout jeune encore, representer dans un salon
cette vieille comedie ou le beau Valere flotte continuellement entre
Isabelle et Celimene; on sait le dernier vers de la piece: au moment
de partir pour l'eglise avec Isabelle, Valere s'ecrie: _J'aurais mieux
fait, je crois, d'epouser Celimene_. Parisis, qui n'avait que douze
ans, s'ecria tout haut: "Pourquoi ne les epouse-t-il pas toutes les
deux?"
Des qu'Octave eut recu la lettre de Bade, il jeta en l'air une piece
de cent sous. "Si c'est face, dit-il, j'irai a Bade." La piece de cent
sous tomba face; le dieu Hasard avait parle, Octave obeit.
Comme il ne faisait pas courir cette annee-la a Bade, il voulut y
arriver _incognito_, sans equipages d'aucune sorte, decide a risquer
vingt-cinq mille francs et a s'en revenir si le dieu Hasard s'etait
trompe.
Parisis arriva un soir a Bade le second jour des courses. Au
debarcadere, Villeroy et Saint-Aymour lui dirent que Violette etait
dans le voisinage, mais qu'elle cachait son bonheur en tete a tete
avec le prince Rio. Elle aussi etait venue _incognito_. On ne la
voyait que passer. Octave, ne voulant pas se montrer au grand jour,
descendit a l'hotel de France, qui naturellement n'est jamais habite
par les Francais.
Le maitre de la maison, qui vit tout de suite un voyageur de grand
air, lui dit combien il etait desole de n'avoir pas un appartement.
Octave demanda une simple chambre, mais il n'y avait plus rien, les
toits etaient habites. "Cherchez bien, dit Parisis.--Attendez donc!
reprit l'hotelier, il y a une dame qui va partir tout a l'heure pour
Paris, et d'ailleurs, si elle ne part pas, tant pis pour elle.--Vous
n'etes pas galant, remarqua Octave, mais cela ne me regarde pas,
donnez-moi cette chambre.--Il y a une petite difficulte, c'est que la
dame en question a encore la clef.--Quelle est cette dame?--C'est une
dame connue, j'imagine, mais je ne la connais pas, dit l'hote avec des
airs fort malins.--Ou est-elle?--Elle est a la roulette, je n'en doute
pas, car elle a toujours perdu, et vous savez que c'est la perte qui
fait les joueurs, mais surtout les joueuses. Apres tout, j'ai une
autre clef; la dame n'a rien a prendre, elle a tout joue.--Meme son
honneur? dit Octave, comme s'il mesurait un obelisque.--Je n'en doute
pas. Je vais vous ouvrir la porte.--A merveille!"
Octave, toujours chercheur d'aventures, n'avait garde de faire un pas
en arriere. Il entra resolument dans la chambre de la dame.--Deux
lits! s'ecria-t-il, peste! quel luxe!--Oui, monsieur, c'est du luxe,
car je dois a la verite de dire que la dame a toujours couche toute
seule.--Mais, tout a l'heure, vous doutiez de sa vertu.--J'en doute
encore, monsieur. Vous en douterez vous-meme en la voyant.--Apres
tout, cela m'est egal, la chambre est tres agreable, un paysage par
la fenetre, le portrait de la reine Victoria et du roi de Prusse: en
verite, je ne connais pas mon bonheur."
L'hotelier allait s'en aller. Il pria Octave de lui donner son nom.
"Quel est le cheval qui a gagne le prix aujourd'hui?--Gladiateur.--Eh
bien! c'est mon nom, pas un mot de plus."
Octave, demeure seul, ouvrit un sac de nuit et jeta ca et la les
chemises, les cravates et les pantoufles. "Oh! oh! dit-il en
s'approchant de la toilette, la dame aime le luxe: voici tout un
attirail de femme comme il ne faut pas. Cocotte, ma mie, qui t'a donne
tout cela? Apres tout, c'est peut-etre moi. Mais n'allons pas faire de
fouilles. Je suis couvert de poussiere, a ce point que je sens germer
des herbes sur mon cou. Une forte ablution est indiquee ici."
Octave versa de l'eau et plongea sa tete dans la cuvette. Tout
naturellement ce fut a cet instant que la dame entra chez elle--je me
trompe--chez lui.
Elle n'avait pas ete avertie; sa surprise fut telle qu'elle ne trouva
pas un mot a dire.
Au bruit de la porte qui s'ouvrait, M. de Parisis se retourna, les
joues ruisselantes, la barbe perlee. "Ah! c'est vous, madame, dit-il
sans s'emouvoir le moins du monde, je suis charme de vous rencontrer
chez vous."
Au premier regard, Octave jugea que la dame etait admirablement belle.
"Si jamais, pensa-t-il, cet hotelier s'etait trompe? Il est bien assez
malin pour cela.--Monsieur, dit la dame en levant la tete, je ne
suppose pas que l'impertinence aille si loin: j'aime a croire que vous
vous etes trompe de porte.--Non, madame: vous ne savez donc pas que
le Grand-Duc vient de rendre un nouveau decret? Toutes les chambres
a deux lits seront desormais habitees par deux voyageurs.--Des deux
sexes? dit la dame, qui ne put s'empecher de rire.--Oui, madame; ou
est le mal? Vous savez comme moi que la vertu n'est en danger que
lorsqu'elle cherche le danger."
La dame rentra dans toute sa dignite. "Je ne suis pas venue ici pour
apprendre des maximes.--Et moi, madame, je ne suis pas venu pour en
debiter."
Tout en parlant, M. de Parisis avait pris sa brosse pour remettre
au vent ses cheveux et sa barbe. Il etait redevenu le plus beau des
hommes de son temps. "Et maintenant, madame, permettez-moi de vous
presenter ma carte.--Monsieur le duc de Parisis! dit la dame. Eh bien!
voila une raison de plus pour moi de m'insurger contre le decret du
Grand-Duc. Avec un homme comme vous, monsieur, les chambres a deux
lits sont des illusions.--Je ne croyais pas, madame, qu'on eut aussi
bonne opinion de moi au dela du Rhin. Sur le Rhin allemand, il ne faut
craindre que les Allemands.--Des mots, des mots, des mots. L'hotelier
s'est sans doute imagine que je partais ce soir, mais, Dieu merci! je
reste.--Pourquoi, Dieu merci? Madame, donnez-vous donc la peine
de vous asseoir.--Vous etes trop gracieux, monsieur.--Il y a deux
fauteuils, comme vous voyez, nous pouvons causer.--Il y a deux
fauteuils, c'est vrai, je ne m'en etais pas apercue. J'en suis bien
aise, puisque je vais continuer a habiter cette chambre."
La dame deposa sur la cheminee deux rouleaux d'or. "Voila qui est
eloquent, dit Parisis; je vois bien, madame, que vous avez deux mille
raisons pour rester ici. Cette chambre vous porte bonheur; savez-vous
pourquoi? c'est parce que j'y suis. Je m'appelle _Fetiche_ de
mon petit nom.--Monsieur, j'ai des prejuges, mais je ne suis pas
superstitieuse. Donc, je pense qu'il n'est pas seant d'habiter une
chambre a deux lits avec un inconnu. Et puis je crois que les hommes
ne portent pas bonheur."
En disant ces mots, la dame ne put masquer une expression de
melancolie qui alla jusqu'a la tristesse. "Madame, je fais un appel a
votre patriotisme, vous ne mettrez pas a la porte un Francais au dela
du Rhin.--Monsieur, je ne crois pas aux frontieres, voila pourquoi je
vous prie de prendre votre chapeau et d'aller saluer ces dames a la
Conversation. Il y a la Mlle Trente-Six-Vertus, le trio Soubise,
Delions et Letessier, Mme Revolver, Mlle Rebecca, Mlle Tourne-Sol, la
Nouvelle Heloise, tout le dessus du panier de l'age d'or. Mais les
Phrynes ont toujours trois jeunesses.--Rassurez-vous, madame, je
suis un homme bien ne, je n'ai jamais violente les femmes--si j'ose
m'exprimer ainsi;--je n'ai jamais pris dans les batailles amoureuses
que ce qu'on ne voulait pas m'accorder: c'est le droit de la guerre.
Donc, vous ne voulez pas m'accorder l'hospitalite, je la prends."
La dame regarda le duc avec curiosite. "Je vous admire, monsieur, et
vous croyez que je subirai pacifiquement votre volonte!--Appelez vos
gens, madame, j'appellerai les miens. Ah! j'oubliais, nous les avons
laisses a Paris, nous voyageons tous deux _incognito_.--Mes gens,
monsieur, c'est ma colere, c'est ma dignite, c'est ma pudeur.--Vous
oubliez votre vertu, madame, voulez-vous que je la sonne?"
Octave fut tres surpris de voir deux larmes dans les yeux de la dame.
Il lui prit les mains et les baisa respectueusement, "Madame, si je
vous ai blessee, je vous en demande pardon."
C'est toujours au moment ou la femme va mettre un homme a la porte
qu'elle se laisse vaincre, si l'homme--est un homme,--s'il sait
qu'elle est belle et qu'elle a raison.
Octave fut irresistible; il parla si bien, il se montra si insense,
il trouva tant de mots imprevus, il prouva tant d'amour subit, que la
dame fut presque desarmee.
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