Les grandes dames
A >>
Arsene Houssaye >> Les grandes dames
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 | 15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41
Genevieve, qui ne dormait pas non plus cette nuit-la, mais qui sans
doute ne pensait pas au testament, avait suivi sa cousine avec
curiosite; elle avait tout vu, parce qu'elle avait pu se cacher sous
la portiere du cabinet de toilette. Elle ne fut pas peu surprise de
l'etrange expression de cette figure dominee par une idee maudite;
mais elle fut bien plus surprise encore quand Mme de Portien, apres
avoir lu le pli cachete, regarda autour d'elle et l'alluma a la
bougie. Mlle de La Chastaigneraye s'enfuit effrayee; elle alla se
cacher comme si elle eut ete atteinte elle-meme par cette souillure
d'une personne de sa famille. Mme de Portien avait brule un testament
qui la desheritait, mais un testament deja ancien.
Ce sacrilege n'avait pas empeche l'horrible femme de subir le desherit.
On comprend dans quelles idees de sourde fureur et de sourde vengeance
elle s'etait eloignee du chateau de Champauvert.
Elle ne doutait pas que Genevieve ne devint bientot la duchesse de
Parisis; elle se voyait non seulement bannie de la fortune, mais
bannie de la famille. Elle enrageait de voir s'evanouir ses dernieres
esperances; le role qu'elle voulait jouer a Paris, elle ne le jouerait
pas; les paysans au milieu desquels elle vivait ne manqueraient pas de
se moquer d'elle, elle ne voyait plus sur son chemin que des avanies;
elle avait seme le mal, elle ne recueillerait plus que le mal.
Toutes ces idees lui traversaient la tete, quand Violette, qui dinait
a cote d'elle dans l'hotellerie de Tonnerre, lui adressa cette
question: _Le chateau de Parisis est-il bien loin de Tonnerre?_
Mme de Portien interrogea Violette, comme si elle avait sous la main,
par un hasard providentiel--les coquins et les coquines mettent la
Providence partout--comme si elle avait sous la main un instrument
de vengeance: elle avait devine tout de suite que Violette etait une
maitresse d'Octave de Parisis.
Les amoureux et les amoureuses aiment a jaser quand on parle a leur
coeur. Violette ne vit dans Mme de Portien qu'une femme curieuse, car
celle-ci ne demasquait jamais ses batteries. "Vous l'aimez donc bien,
ce mauvais sujet? demanda Mme de Portien.--Oui, c'a ete mon bonheur et
mon malheur, dit ingenument Violette. Mais que voulez-vous! on n'en
meurt pas, puisque je ne suis pas morte. On dit qu'on se console parce
que la vie est un perpetuel chagrin. Se consoler, c'est souffrir
ailleurs. Moi je me consolerai en pensant au bonheur d'Octave.--Ah!
vous n'etes pas vaillante! s'ecria Mme de Portien, emportee plus
qu'elle ne voulait. Vous n'aimez pas les batailles de femmes; vous ne
voulez pas lutter contre Mlle de La Chastaigneraye.--Non, je veux
que M. de Parisis soit heureux.--Qui vous dit qu'il sera heureux?
Genevieve est une etrange fille qui fera le malheur du duc.--Vous la
connaissez donc?--Un peu: mais elle est si singuliere qu'elle ne se
connait pas elle-meme. Ah! si j'etais comme vous, belle et jeune, je
ne voudrais pas que mon amant m'echappat. C'est lache de rendre les
armes avant le combat."
En ce moment, une fille de l'auberge apporta un magnifique bouquet de
roses-the, qu'elle venait de cueillir dans le jardin voisin; les
roses de Tonnerre sont renommees comme les roses de Provins. La fille
d'auberge presenta le bouquet a Mme de Portien. "Non, dit Mme de
Portien, dans la peur de donner cent sous a cette fille. Offrez cela a
mademoiselle."
La fille d'auberge se tourna vers Violette, qui lui donna un louis
"Ah! les belles fleurs!" dit Violette. Elle les admirait et les
respirait. Quand une idee traversa son coeur et le fit battre.
"Madame, dit-elle en se retournant vers Mme de Portien, savez-vous
quel sera le dernier mot de ma passion pour M. de Parisis? Ce sera ce
bouquet.--Comment cela?--Je vais le lui envoyer avec une priere, une
priere de l'offrir a Mlle de La Chastaigneraye.--Ce sera votre
cadeau de noces?--Oui, et jamais elle n'entendra parler de
moi.--Jamais?--Jamais! jamais! jamais!"
Une idee traversa aussi le coeur de Mme de Portien. Elle avait sa
vengeance: "Eh bien, mademoiselle, dit-elle, donnez ce bouquet a ce
gamin qui joue la du violon: dans deux heures, il sera dans les mains
du duc de Parisis.--Madame, je vous remercie!"
Violette ecrivit ce simple mot a Octave:
"Mon ami, j'etais revenue a vous; mais je sais tout. Adieu, nous
ne nous reverrons pas. Gardez-moi une bonne pensee, comme je
garderai de vous mon plus cher souvenir. Nous sommes morts l'un
pour l'autre, ne profanons jamais nos tombeaux.
"VIOLETTE."
Mme de Portien avait appele le petit joueur de violon: "Tu vas aller
porter ce bouquet au chateau de Champauvert, ou je t'ai rencontre
hier. Tu seras bien paye, mais pars tout de suite."
Violette avait demande du papier blanc pour envelopper le bouquet.
Apres l'avoir baise une derniere fois, elle noua la tige avec un ruban
rouge qu'elle prit dans ses cheveux. "Il aimait tant mes cheveux!"
dit-elle avec un soupir.
On vint avertir les voyageurs que le train de Paris allait partir:
Violette pensa que ce qu'elle avait de mieux a faire c'etait de
rebrousser chemin. Elle se hata de mettre son chapeau, elle serra
affectueusement la main seche, et crochue de Mme de Portien, elle donna
un autre louis a son petit ambassadeur en guenilles, et elle sauta
dans l'omnibus qui conduisait au chemin de fer.
Or, Violette manqua le train. Elle rentra a Tonnerre, repassa par
l'hotel, tout en se demandant ce qu'elle allait faire jusqu'au train
de nuit. "Si je pouvais voir Octave!" se demanda-t-elle.
Le silence et l'ennui de la province jettent les amoureux de Paris
plus loin dans la passion, parce qu'ils sont tout a eux-memes.
Violette demanda s'il y avait de bons chevaux a l'hotel. Naturellement
on lui repondit qu'on pouvait atteler a une caleche les deux meilleurs
chevaux du departement. Elle parla de Champauvert: on lui promit qu'en
moins de deux heures elle serait la.
Il etait trop tard. Mais comme cette idee de revoir Octave l'avait
envahie, elle decida qu'elle irait le lendemain a la premiere heure
a Champauvert.
Quand Octave se leva le dimanche matin, comment ne vit-il pas Violette
qui rodait dans la campagne, les yeux sur le parc?
Pour elle, elle l'apercut qui fumait sur le perron. A quoi pensait-il?
Il semblait rever. Elle se demanda si son souvenir ne passait pas dans
son ame. Elle eut envie de sauter par-dessus les haies pour aller dans
ses bras! "Est-ce possible! se dit-elle. C'est lui et c'est moi! En
une demi-minute je pourrais l'embrasser et pourtant je reste clouee
ici.... Mais cette jeune fille viendrait, je ne veux pas la voir...."
Octave descendit dans le parc. Violette se rapprocha de la cloture.
S'il se fut approche, sans doute elle eut crie:--_Octave, c'est moi!_
Comme il tournait la tete de son cote, elle s'imagina qu'il l'avait
vue, mais il s'enfonca sous les marronniers. "C'est etrange, dit-il,
je pensais a Violette et cette femme qui passe la-bas me la rappelle
un peu."
Si Violette eut ete devant le parc de Parisis, certes elle eut
franchi la haie; mais elle se voyait devant le chateau de Mlle de La
Chastaigneraye: elle ne se hasarda pas. "Non, dit-elle, je ne suis ici
ni chez moi ni chez lui."
Elle sentit que plus elle s'etait rapprochee d'Octave, plus elle
etait loin de son amant. Elle se decida a regagner sa caleche qui
l'attendait a quelque distance du village. Elle etait venue jusqu'au
parc par des sentiers detournes; en s'en retournant, elle se hasarda
un peu plus et voulut meme entrer a l'eglise. Ce fut alors qu'elle vit
apparaitre M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, suivis de Mlle
de Moncenac et de Mme Brigitte. Ils allaient tous a la messe.
Violette etait masquee par le bouquet d'arbres de la place publique;
mais elle vit bien l'expression amoureuse d'Octave et de Genevieve.
"Puisqu'ils sont heureux, dit-elle tristement, je m'en vais."
Elle ne fut pas surprise, a cet instant, quand elle vit passer
des jeunes paysannes qui preparaient une ovation a Mlle de La
Chastaigneraye a sa sortie de l'eglise. On vint faire la repetition
sous les arbres. C'etait une vraie comedie. Quoiqu'elle se fut un peu
eloignee, Violette comprit bien de quoi il etait question. Elle fut
plus surprise encore quand on apporta du chateau son bouquet de
roses-the. On le placa sur la corbeille de fleurs qu'on devait offrir
a la "chatelaine," selon l'usage antique et solennel.
Elle avait reconnu son bouquet a son ruban rouge. Pourquoi, le
bouquet, qui devait arriver le samedi soir a Champauvert, n'etait-il
arrive que le dimanche matin?
Toutes les jeunes filles, moins une, entrerent dans l'eglise. Celle
qui resta sous les arbres devait veiller a la corbeille et aux
couronnes de marguerites destinees a les coiffer toutes quand elles
feraient cortege a Genevieve.
Violette ne craignait plus d'etre vue par Octave. D'ailleurs sa
douleur l'aveuglait. Elle s'avanca vers la paysanne, quand celle-ci,
qui croyait que c'etait une nouvelle venue au chateau, qui allait
veiller a son tour sous la moisson de roses, courut chez une voisine
pour chercher du fil et une aiguille.
Violette s'approcha d'autant plus et regarda ses roses-the. "Eh bien!
dit-elle, voila un bouquet qui ne s'est pas trompe d'adresse." Elle
entr'ouvrit l'enveloppe de papier: "Elles sont aussi fraiches qu'hier,
ces roses-the!"
Elle saisit le bouquet avec un sentiment de jalousie et reprit sa
lettre d'adieu a Octave. "A quoi bon cette lettre? dit-elle; j'ai
voulu donner mon bouquet a la mariee, pourquoi rappeler mon nom a
Octave!"
Elle mit la lettre dans sa poche et repartit pour Tonnerre. Cinq
minutes apres, comme elle pleurait et prenait son flacon, la lettre
tomba de sa poche et s'envola sans qu'elle y prit garde.
Le soir, elle dinait avec le prince Rio: "Comme vous etes gaie! lui
dit-il.--Je le crois bien, repondit-elle en eclatant de rire, pour
cacher ses larmes, mon ex-amant se marie!"
XXXVIII
LES DIX MILLIONS
Il fallait quelques jours pour que Mlle de La Chastaigneraye reprit
ses forces. Des qu'elle fut sur pied, elle voulut recompenser les
paysannes de son cortege du dimanche. Chacune des jeunes filles, y
compris la petite fille qui avait presente le bouquet, recut deux
mille cinq cents francs en or des mains de Mlle de La Chastaigneraye.
Ce n'etaient que larmes et benedictions. Dieu a mis la joie si pres
des larmes, que la joie pleure toujours, si c'est la joie du coeur.
Huit jours s'etaient passes; la figure de Mlle Regine de Parisis
etait deja bien loin. Un evenement fait ombre a un evenement. Les
funerailles de la jeune Rose Dumont mirent au second plan celles de
la vieille chatelaine de Champauvert. M. de Parisis et Mlle de La
Chastaigneraye parlaient encore de leur tante, mais ils parlaient bien
plus du mysterieux bouquet.
Le procureur imperial, sur une lettre du medecin et sur la rumeur
publique, etait venu commencer une enquete; mais Octave et Genevieve
l'avaient supplie de faire l'oubli, tant ils avaient l'effroi d'un
proces en cour d'assises, qui viendrait les mettre en spectacle. Selon
Mlle de La Chastaigneraye, le bouquet n'etait pas empoisonne, il
y avait de l'orage ce jour-la, elle n'avait subi qu'un simple
evanouissement. Rose Dumont etait morte, il est vrai, apres
avoir respire le bouquet; mais cette fille etait sujette aux
etourdissements, le sang la tourmentait, elle dormait toujours. M.
de Parisis appuya les raisonnements de sa cousine; c'etait un pieux
mensonge qui pouvait sauver un coupable n'ayant pas la conscience
du crime et qui devait leur epargner a eux beaucoup d'ennuis; sans
compter qu'il avait bien, lui aussi, ses idees sur l'origine du crime
et qu'il eut ete desole que la lumiere se fit.
Le procureur imperial parut decide a ne pas suivre l'enquete,
quoiqu'elle fut deja ordonnee.
Cependant Octave devait partir le dimanche matin; ses chevaux
l'attendaient tout atteles et tout impatients. Il avait pris en
s'eveillant une tasse de chocolat, il comptait dejeuner a Parisis;
mais il etait deja midi, et il resta bien volontiers a dejeuner a
Champauvert, sur une simple priere de Genevieve, a l'heure des adieux.
"Ce n'est pas tout, mon cousin, vous dinerez encore avec moi; ce soir,
vous vous en irez par le clair de lune."
Octave se fit rapidement cette question: "Pourquoi Genevieve veut-elle
me retenir a diner, et pourquoi me donne-t-elle apres cela la clef
des champs par le clair de lune?" Et il se repondit: "C'est peut-etre
parce qu'elle s'imagine que je m'ennuie." Mais la jalousie et
l'inquietude etaient rentrees dans son ame. Le clair de lune lui avait
rappele les visions sous les arbres du parc: l'homme noir et la femme
blanche, la premiere nuit de son sejour a Champauvert. "Eh bien! ma
chere Genevieve, je vais vous prouver que je vous aime bien: je ne
partirai que demain pour Parisis."
Il fut impossible a Octave de bien lire dans l'expression qui se
repandit sur la figure de sa cousine. "Connaissez donc les femmes,
murmura-t-il, etudiez-les pendant dix ans, soyez don Juan et
La Rochefoucauld, pour vous trouver tout d'un coup devant des
hieroglyphes comme celui-la."
On etait au dessert, on passait les plus beaux fruits: des peches qui
riaient a toutes les gourmandises, des raisins qui donnaient soif a
toutes les levres. "Mesdames, dit Mlle de La Chastaigneraye a Mme
Brigitte et a Mlle de Moncenac, vous vous imaginez peut-etre que
depuis le testament lu il y a huit jours, ce sont la des fruits de mon
jardin? Eh bien! ce sont des fruits du jardin de M. Octave de Parisis,
car il y a un autre testament.--C'est une plaisanterie! dit Octave."
Et se tournant vers Genevieve: "Ma cousine, si vous reparlez de cela,
je vais redemander mes chevaux."
On ne s'etait jamais si bien dispute a qui n'aurait pas dix millions.
Dans l'apres-midi, M. de Parisis, Mlle de La Chastaigneraye et Mlle de
Moncenac monterent a cheval pour parcourir la foret.
Octave etait emerveille de voir Genevieve en amazone; jamais la beaute
heraldique ne s'etait plus fierement dessinee sous les vertes ramures;
son cheval lui-meme avait des airs hautains, comme s'il eut compris
que Mlle de La Chastaigneraye avait toute la majeste d'une reine.
En revanche, jamais depuis qu'il y a des amazones, on n'avait vu de
caricature pareille a Mlle de Moncenac, d'autant plus qu'elle avait
revetu une amazone bleu de roi, qui criait encore plus aux yeux avec
les tons ardents de la figure. Octave avait comme toujours son grand
air, sa desinvolture et son sourire dedaigneux.
A la Croix-des-Dames, le cheval de Mlle de Moncenac prit peur et la
jeta fort galamment dans un fosse. Elle etait trop ronde et trop dodue
pour se rien casser. Octave la ramassa et la replanta sur son cheval
comme si de rien n'etait. Mais encore un peu il la replantait sans
dessus dessous.
A cela pres, d'ailleurs, la promenade fut charmante. Il est inutile de
vous dire que Parisis posa bien des points d'interrogation devant
les enigmes de son sphinx aux yeux noirs. Mais plus il cherchait la
lumiere dans ce coeur aux abimes, plus la jeune fille plongeait dans
les tenebres; elle mettait tous les masques. Tantot profonde, tantot
insouciante; hasardant un mot de philosophie apres avoir jete un mot
naif; montrant tour a tour des nuages et des clartes sur son front;
disant de l'air du monde le plus simple: "Je ne sais rien," tout en
jetant un regard plein d'eloquence muette. "Ma cousine, dit tout a
coup Octave, est-ce que vous aimez aussi les promenades nocturnes au
clair de la lune?--Oui et non, mon cousin. J'obeis toujours a mes
inspirations, pourtant je vous avoue que je ne suis pas lunatique le
moins du monde.--Avez-vous peur la nuit?--Jamais. Si j'avais peur,
est-ce que je resterais dans ce chateau, habite par les ombres
errantes comme tous les vieux chateaux?--Vous croyez aux revenants?
--Oui et non. Je crois que les ames gardent encore longtemps la figure
insaisissable des corps. Voila pourquoi on les appelle des ombres.
Mais je vous avoue que je n'en ai jamais vu."
Octave n'osa pas insister sur ses visions du parc. Il savait bien
d'ailleurs que ce n'etait pas des ombres.
Le diner fut gai pour un diner de deuil; la jeunesse s'accuse toujours
et triomphe de tout. Les paysans, d'ailleurs, n'en avaient pas fini
avec leurs surprises. Le violon, la flute et le hautbois, amour
insense des quadrilles rustiques, vinrent, au dessert, marier leurs
sons harmonieux. Jamais pareil trio n'avait offense les oreilles des
gens qui aiment la musique; Mlle de Moncenac elle-meme demandait grace
tout en eclatant de rire.
On prit le cafe sur le perron du jardin, ou l'on eut la visite du cure
de La Roche-l'Epine, accompagne cette fois du cure de Champauvert.
La conversation n'en fut pas beaucoup plus catholique; on raconta des
histoires de paysans pour prouver que les sept peches capitaux ont
trouve chez eux bon logis a pied et a cheval. A force d'habiller et de
raviver les vices, la civilisation les transforme jusqu'a en faire des
vertus; c'est dans la paix de l'innocence des champs qu'on retrouve le
peche dans toute sa force brutale.
Le cure de La Roche-L'Epine offrit du cafe au cure de Champauvert,
sachant bien que son compagnon refuserait. "Vous n'y perdrez rien,
dit-il a Mlle de La Chastaigneraye, car j'en prendrai deux tasses."
On parla des dots faites si gracieusement aux huit paysannes.
"Vont-elles se marier? demanda Mlle de Moncenac.--Si elles vont se
marier! s'ecria le cure de La Roche-L'Epine qui avait "le mot pour
rire," je le crois bien, et plutot deux fois qu'une.--Oh! monsieur le
cure! dit Genevieve avec quelque dignite, mais sans begueulerie.--Que
voulez-vous, mademoiselle, c'est aujourd'hui dimanche.--Je suis sur,
dit Octave, qu'a cette heure ces demoiselles ont autant de pretendants
que ceux de Penelope, sans compter Ulysse.--Mon cousin, mon cousin, je
vous rappelle a l'ordre.--Eh bien, ma cousine, je suppose qu'on danse
deja devant l'eglise. Voulez-vous venir voir danser vos vingt mille
francs?"
Octave alluma un cigare et alla jusque devant l'eglise pour voir
danser les filles et les garcons. Les huit jeunes filles s'etaient
encore habillees en blanc pour aller a la messe et pour venir
remercier Mlle de La Chastaigneraye. Sur le preau, elles n'etaient pas
tout a fait aussi blanches que le matin. Comme M. de Parisis l'avait
dit, elles etaient assaillies, assiegees, prises d'assaut, chacune
avait une legion d'adorateurs, d'autant plus qu'on repandait le bruit
que le jour du mariage Mlle de La Chastaigneraye en ferait bien
d'autres.
C'etait comique et odieux. Huit poignees d'or avaient mis le feu aux
quatre coins du village. La veille, les pauvres filles avaient a peine
un amoureux, qui leur parlait du haut de sa faulx ou de sa
fourche; maintenant, on leur debitait les compliments les plus
invraisemblables, sans oublier la phrase sacramentelle: "Ce que je
vous en dis n'est pas pour votre argent."
On prit le the au chateau a dix heures, et on se retira a onze heures,
comme la veille. Vous pensez bien que Parisis ne tarda pas a se mettre
a la fenetre. Apres une demi-heure d'attente, il jugea qu'il avait eu
tort de se montrer: il pouvait effaroucher Romeo et Juliette. Il avait
eteint les bougies, mais on pouvait le voir. Il ferma prudemment sa
croisee et se mit en spectacle derriere le rideau.
Il reflechit bientot qu'il n'etait pas bien digne de lui d'epier les
mysteres du chateau de Champauvert. "Ce ne sont pas les mysteres
d'Udolphe, mais ils n'en sont que plus sacres." Et il se retira
heroiquement de son embuscade. "Apres tout, dit-il, cela ne me regarde
pas, Mlle de La Chastaigneraye est bien libre d'etre folle comme
toutes les femmes; elle n'est ni ma maitresse ni ma fiancee; qu'elle
ait ou qu'elle n'ait pas cinq millions, elle n'en est pas moins libre
de ses actions; elle est belle, elle a vingt ans: qui peut repondre de
son coeur, meme dans les solitudes de la Bourgogne? Qui sait s'il
n'y a pas dans quelque villa voisine un gentilhomme campagnard ou un
Parisien attarde qui travaille ses embuches?"
Et tout en se prouvant qu'il n'avait pas le droit de regarder par la
fenetre, Parisis souleva le rideau. Il ne vit rien sous les arbres
doucement agites par les brises deja fraiches. Il allait laisser
tomber le rideau; mais minuit sonna, la curiosite retint sa main.
Tout a coup, au loin, au dela de la piece d'eau, voila que la vision
blanche apparait. Quand je dis la vision blanche, je ne veux pas
faire croire que c'etait une ombre, c'etait bien une vraie femme qui
marchait. Mais pourquoi cette dame blanche comme a l'Opera-Comique?
demandera-t-on. Je n'en sais rien. Peut-etre celle qui la portait
voulait-elle faire croire a une vision. "Sans doute, dit Octave avec
un mouvement de fureur, le monsieur tout noir n'est pas loin..."
Il faillit arracher le rideau quand il vit le monsieur noir aller a la
rencontre de la dame blanche. "Je comprends pourquoi Genevieve m'avait
conseille de partir a la brune."
Octave ralluma ses bougies comme s'il lui fut impossible de prendre
un parti sans y bien voir. Avant de reflechir, il sonna, tout en se
disant sans doute que tout le monde etait couche, moins les amoureux
du parc. A sa grande surprise, un petit groom qui vivait toujours dans
le vestibule, jouant a la toupie ou faisant des caricatures, vint lui
demander ses ordres. "Mlle de La Chastaigneraye dort-elle? lui demanda
Octave en le regardant dans les yeux.--Comment monsieur veut-il que je
sache cela, puisque mademoiselle ne me dit ni bonjour ni bonsoir?"
Octave s'apercut seulement alors qu'il jouait un role indigne.
"Va-t'en, dit-il au groom. Je voulais prier Mlle de La Chastaigneraye
de me preter un livre si elle ne dormait pas encore."
Le groom disparut. Quelques minutes apres, une fille de chambre, a
peine habillee, apportait a Octave quelques volumes depareilles.
"Est-ce cela, monsieur le duc?--Oui, dit-il sans regarder. Ce gamin a
eu tort de vous parler. Peut-etre aura-t-il reveille ma cousine?--Oh!
monsieur le duc, Mlle Genevieve ne dort pas si tot.--Comment! a
minuit?--Vous savez, monsieur le duc, comment on vit ici: mademoiselle
est si fantasque!"
Ce mot avait echappe a la fille de chambre: elle fremit d'en avoir
trop dit, et s'eloigna tout en rajustant ses jupes. C'etait une belle
creature qui ne demandait qu'a jaser; elle avait juge, sur le rapport
du groom, que puisque M. de Parisis ne dormait pas, c'est qu'il
s'ennuyait; elle avait pense aux fortunes rapides que font les femmes
de chambre dans leurs rencontres nocturnes avec les beaux messieurs de
Paris: elle etait apparue dans un deshabille fort voluptueux. "Ma foi,
elle est fort jolie." dit Octave. Un peu plus il la rappelait; il
trouvait que les femmes sont trois fois femmes quand elles sortent du
bal et quand elles sortent du lit; c'est le moment ou la force du sang
leur donne un magnetisme irresistible. Octave etait trop de l'ecole
de don Juan pour dedaigner une femme sous pretexte que c'etait une
servante. Il n'avait donc pas plus de prejuges que lord Byron. Mais
tout a sa jalousie, il se contenta de lui crier: "Mademoiselle, allez
reveiller mes gens."
Octave alluma le cigare de la colere et descendit lui-meme. Quand il
ordonnait, ses gens n'y allaient pas de main morte; sous ses yeux, il
fallait que tout se fit a la minute. En moins d'un quart d'heure,
ses chevaux furent a la voiture. Il s'etait imagine que Mlle de La
Chastaigneraye, avertie par la femme de chambre ou par le groom,
viendrait s'opposer a son depart, ou tout au moins lui dire adieu.
Mais elle ne parut pas.
Au dernier moment, il remonta dans sa chambre, sous pretexte d'avoir
oublie je ne sais quoi,--il n'en savait rien lui-meme.--Il avait
oublie de soulever une derniere fois le rideau pour voir sous les
grands marronniers. Il ne vit rien que les feuilles qui ondoyaient au
vent et la lune qui mirait sa paleur dans la piece d'eau.
Il redescendit en toute hate et partit. "Je ne me croyais pas si bete,
dit-il quand l'air de la nuit eut un peu frappe sur son front. Je me
conduis comme un ecolier. Ce que c'est que de ne plus etre maitre de
son coeur! Il n'y a pas a se le dissimuler, j'aime Genevieve."
Et apres un silence de cinq minutes, il avait vu plus profondement
dans son coeur, il repeta: "J'aime Genevieve."
Et comme il aimait a railler toujours, meme les sentiments de son
coeur, il reprit: "J'aurais bien mieux fait de donner un tour de clef
quand cette fille est venue; elle se fut devoilee a moi corps et
ame; j'aurais appris a connaitre la maitresse par la servante.--Non,
reprit-il en se jugeant et en se condamnant, c'est assez de
profanations comme cela."
XXXIX
ALICE
L'aurore aux doigts de rose ouvrait les portes de l'Orient quand
Octave arriva au chateau de Parisis; ce qui veut dire, en prose du
XIXe siecle qu'il etait cinq heures quarante-cinq minutes, almanach de
Mathieu Laensberg.
Octave avait sommeille en voiture; il monta a sa chambre a coucher,
mais il ne se coucha pas. Il redescendit presque aussitot et donna
l'ordre qu'on lui amenat l'intendant.
L'air etait vif, il fit allumer un grand feu dans le petit salon et
promena melancoliquement ses regards sur les meubles demodes, mais
chers a son souvenir. C'etait dans ce petit salon, sur cette chaise
longue, devant la fenetre ouverte, que sa mere avait voulu mourir.
Il se revit agenouille devant elle, mouillant de larmes ses mains
blanches qui le benissaient et retombaient sans forces. Ces souvenirs
peuplerent soudainement cette silencieuse solitude. Il se renversa sur
un fauteuil et regarda amerement le chemin parcouru depuis la mort
de sa mere: le voyage en Amerique, l'expedition de Chine, et les
aventures parisiennes. Il n'eut pas a rougir de cet examen de
conscience; il avait ete fier toujours, aventureux, heroique; s'il
s'etait attarde dans les folies de la vie parisienne, c'etait encore a
ses yeux de l'heroisme, puisqu'il avait pris le premier role parmi les
Alcibiades de son temps, a la pointe de son epee et a la pointe de son
esprit. Il ne se reconnaissait qu'un tort--un tort bien leger--celui
d'avoir devore deux millions.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 | 15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41