Les grandes dames
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Dans la chapelle de la Vierge, Mlle de la Chastaigneraye s'agenouilla
devant une simple chaise rustique. "Si vous voulez, mon cousin, vous
pouvez vous placer au banc d'honneur avec Mlle de Moncenac et Mme
Brigitte qui sont des orgueilleuses. Moi je trouve que la plus belle
place est la plus humble."
Octave se garda bien de quitter Genevieve.
Il tenait a la main le livre d'Heures. Il voulait continuer la
conversation, mais elle lui dit: "Mon cousin, ouvrez votre livre, si
ce n'est pour vous, que ce soit pour ma tante. Lisez la messe en son
souvenir, cela vous fera du bien."
Octave feuilleta le livre d'Heures.
C'etait un vieux missel a miniatures dignes d'un Musee de souverain ou
d'un Tresor d'eglise. La calligraphie et les peintures etaient dignes
de la plus belle periode du XVe siecle. On n'avait jamais ete plus
hardi ni plus delicat, on n'avait jamais traduit avec plus de charme
et plus d'onction les grandes pages de l'Evangile.
Octave etait tout a ce chef-d'oeuvre, quand un papier plie en quatre
s'echappa du livre d'Heures et tomba a ses pieds. Il n'appela pas le
suisse pour le ramasser, vous n'en doutez pas.
Son coeur battit, son oeil s'illumina; il s'imagina, je ne sais
pourquoi, que c'etait un billet de Genevieve.
Elle etait si fantasque qu'elle avait voulu sans doute lui parler avec
toute la solennite de l'Eglise et du livre d'Heures, comme si Dieu
lui-meme eut ainsi consacre ses paroles.
Genevieve avait vu tomber le papier; tout en regardant dans son livre
de messe, elle ne perdait pas un seul des mouvements d'Octave.
Les femmes ont des yeux qui voient quand ils ne regardent pas.
Octave se demanda s'il ouvrirait ce pli. Qui sait s'il etait pour lui?
Il n'osait se tourner vers sa cousine, comme s'il eut craint de voir
son emotion. Car, enfin, si c'etait un billet d'elle!
Si c'etait le secret de ce coeur qui ne se demasquait jamais!
Octave deplia a moitie le papier; cela fit du bruit. Il lui sembla
que Genevieve le regardait. Il se tourna vers elle: leurs yeux se
rencontrerent. Il n'aimait pas a jouer au mystere: "Vous avez vu,
Genevieve?--Oui, j'ai vu un papier tomber du livre d'Heures, vous
l'avez ramasse et vous ne l'avez pas lu.--Savez-vous pourquoi je ne
l'ai pas lu? C'est qu'il ne m'appartient pas.
--Vous vous trompez: N'est-il pas dans le livre d'Heures qui est bien
a vous?"
Octave ne se fit pas prier.
Cette fois il etait convaincu qu'il allait trouver quelque charmante
surprise de Genevieve.
Mais point. C'etait une autre surprise. Octave regarda Genevieve d'un
air desappointe.
Mlle de la Chastaigneraye prit une voix tres-douce: "Si c'est
illisible, il ne faut pas en vouloir a ma tante, voyez-vous, car je
crois bien qu'elle a ecrit ceci a sa derniere heure."
Une emotion subite remua Octave; il comprit qu'il avait sous les yeux
une des pages de sa destinee.
M. de Parisis lut:
"Au nom du Pere, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. Que la
volonte de Dieu soit faite dans le monde, et la mienne dans ma
famille.
"Ceci est mon testament.
"Reconnaissant que la meilleure part de ma fortune me vient des
generosites de mon frere, M. Raoul de Parisis, a son retour du
Perou.
"Voulant que le grand nom de Parisis ne puisse dechoir.
"Moi, dame Angelique-Regine de Parisis, soussignee, je legue toute
ma fortune, telle qu'elle s'etend et se comporte: mes chateaux,
mes terres, mes inscriptions de rentes, mes obligations de chemins
de fer, mes meubles et bijoux, a mon cher neveu Jean-Octave de
Parisis. Le priant de venir, ne fut-ce qu'une fois l'an, a mon
tombeau, me faire les visites dont il m'a privee pendant ma vie.
Mais je suis sure que si j'eusse ete moins riche, il eut ete plus
de mes amis.
"Au nom du Pere, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
"Au chateau de Champauvert, en mon lit de mort, le 4 aout 1867.
"REGINE DE PARISIS."
En relisant pour la seconde fois: "_Au nom du Pere, du Fils, du
Saint-Esprit_," Octave de Parisis se signa et dit "Ainsi ne soit-il
pas.--Ah! je me rejouis en Dieu, dit Genevieve; la grace a touche Don
Juan, il vient de faire le signe de la croix: Satan est reconcilie
avec Dieu."
Deux larmes brillaient dans les yeux de Genevieve.
Parisis, qui n'avait pas pleure depuis bien longtemps, voulut cacher
deux larmes pareilles. "Savez-vous pourquoi, Genevieve, je viens de
remercier Dieu et de faire respectueusement ce signe d'adoration? Ce
n'est pas parce que j'ai vu le doigt de Dieu dans ce testament, c'est
parce que j'y ai vu le doigt de la plus noble et de la plus divine des
creatures, le doigt de Genevieve de La Chastaigneraye."
Genevieve voulut comprimer son emotion. "Je ne comprends pas, Octave."
Ce nom, qu'elle n'avait pas encore prononce en lui parlant, resonna au
coeur de Parisis. "Vous ne comprenez pas, Genevieve. Vous ne voulez
pas avouer que vous comprenez; pour moi, je vois juste. Ce testament
n'exprime pas la volonte de ma tante, il exprime la votre. Voila
pourquoi je n'en veux pas."
Genevieve reprit sa parole railleuse. "Je vous remercie, monsieur,
vous devriez avoir plus de soumission pour ma volonte, si c'est la
mienne."
Octave avait replie le testament et l'avait remis dans le livre
d'Heures. "Voila, dit-il a Genevieve en agrafant les fermoirs
d'argent.--Eh bien! monsieur, j'irai aujourd'hui meme le porter chez
le notaire."
Octave reprit le livre par un mouvement soudain. Genevieve ne devina
pas ce qu'il voulait faire.
Une seconde fois il deplia le testament et baisa doucement la
signature de sa tante Regine.
Puis le dechirant avec sa grace exquise: "Voila mon dernier mot,
dit-il simplement.--Octave! qu'avez-vous fait?" s'ecria Genevieve."
Il lui donna la moitie du testament et mit l'autre moitie dans le
livre d'Heures. "Gardons ceci tous les deux pour nous prouver, ne
fut-ce qu'a nous-memes, que si la noblesse du coeur etait bannie de ce
monde, on la retrouverait chez les Parisis."
En ce moment, le cure de Champauvert chantait le _Pater Noster qui es
in coelis_.
XXXV
LE BOUQUET DE ROSES-THE
Quand la messe fut dite a l'eglise de Champauvert, il se passa devant
le portail une scene imprevue qui vint tout a coup effacer les douces
emotions qui avaient pris le coeur de M. Octave de Parisis et de Mlle
Genevieve de la Chastaigneraye.
Tout le pays savait deja l'histoire du testament--je ne parle pas du
dernier;--puisque Mlle de La Chastaigneraye etait la legataire, il
fallait bien manifester sa joie: les jeunes gens et les jeunes filles
avaient imagine, de lui tresser, avec des rameaux, des feuillages et
des fleurs, un petit palanquin ou plutot une chaise a porteurs de la
forme la plus rustique.
Huit paysannes, toutes vetues de blanc et couronnees de marguerites,
etaient venues la, vers la fin de la messe, pour offrir des bouquets a
Genevieve et pour la supplier de monter dans la chaise a porteurs.
Mlle de La Chastaigneraye prit gracieusement un magnifique bouquet
de roses-the que lui presenta la plus jeune des paysannes, mais elle
refusa de monter.
"Vous avez tort, ma cousine, lui dit Octave, vous allez desesperer ces
braves gens.--Tant pis, mon cousin, repondit Genevieve en prenant le
bras d'Octave et en respirant le bouquet; songez bien que c'est aux
cinq millions de ma tante qu'on fait cette fete. Or, c'est vous qui
devriez monter dans cette maison rustique."
Et comme les jeunes filles insistaient, elle se tourna vers Mlle de
Moncenac et lui dit gravement que c'etait a elle a monter dans la
chaise a porteurs. "Pourquoi?--Parce que vous etes vous-meme un
bouquet de roses."
Mlle de Moncenac etait trop simple pour s'imaginer qu'on put railler
sa figure a prime-roses et sa robe a ramages. Elle monta sans se faire
prier dans la cabane de fleurs, trouvant tout simple que les huit
jeunes filles la portassent au chateau.
Quand on fut devant le vieux portail, Genevieve demanda a Octave qu'il
voulut bien l'autoriser a prendre sur la succession de sa tante Regine
huit fois mille francs pour doter ces jeunes filles. "Vous savez bien,
Genevieve, que j'ai dechire le testament, vous savez bien que vous
etes maitresse absolue de cette fortune; faites des dots a tout le
monde. Si un jour il ne vous reste plus de quoi vous faire une dot a
vous-meme, je viendrai peut-etre vous demander votre main.--Eh bien!
ce jour-la, mon cousin, je vous donnerai peut-etre ma main."
Genevieve se sentit rougir et se cacha la figure dans son bouquet,
tout en le respirant encore avec ivresse.
Il lui sembla qu'elle respirait le bonheur dans les paroles d'Octave.
Le bonheur! Le bouquet lui tomba des mains. Octave qui la regardait,
vit la paleur se repandre comme un nuage sur cette belle figure.
"Octave! dit-elle en lui tendant la main, je me sens mourir."
Octave ne comprenait pas, mais il ne put empecher Genevieve de tomber
foudroyee. "Oh! mon Dieu! s'ecria Mlle de Moncenac, la voila morte!"
Qui donc avait donne le bouquet de roses-the?
XXXVI
LE BOUQUET DE ROSES-THE ET LE POISON DES MEDICIS
Mademoiselle de la Chastaigneraye qui n'avait pas voulu retourner au
chateau dans un palanquin, y fut portee dans les bras d'Octave.
Ce fut une revolution tout autour d'elle; le cure et le medecin
accoururent en meme temps: c'etait a qui sauverait son ame, c'etait a
qui sauverait son corps.
Le cure n'avait que faire de toutes ses benedictions, parce que
Genevieve etait une de ces pieuses creatures qui traversent le monde
comme une image de Dieu, exemple vivant de toutes les beautes et de
toutes les vertus.
Le medecin pouvait-il sauver le corps? Le duc de Parisis lui dit qu'il
ne doutait pas qu'elle n'eut respire dans un bouquet le poison subtil
des Medicis, dont le secret s'est transmis dans quelques grandes
familles. Le medecin secoua la tete d'un air de doute; mais comme
Octave insistait, il s'ecria: "Attendez donc! Je me souviens que par
Richelieu ou Mazarin j'ai le contrepoison; mais je crois encore que
Mlle de La Chastaigneraye est tout simplement evanouie."
La jeune fille etait couchee sur une chaise longue devant une fenetre
ouverte. L'air vif frappait son front et soulevait ses cheveux. Le
medecin demeurait a la porte du chateau; il courut chez lui, apres
avoir recommande a Octave de tenir toujours des sels sur les levres de
Genevieve.
Quand il revint, Genevieve avait entr'ouvert les yeux; Octave la
soulevait dans ses bras, agenouille devant la chaise longue. Son ame,
devenue une volonte, avait-elle fait le miracle du contrepoison?
Non, sans doute. Genevieve referma ses yeux et sembla retomber plus
profondement dans la mort.
On peindrait mal le desespoir d'Octave; il regardait Mlle de La
Chastaigneraye, il regardait le medecin avec des yeux desoles et
suppliants. "Docteur! docteur! apportez-vous la vie!--A-t-elle parle?
demanda le medecin.--Non; elle a entr'ouvert les yeux et les a
refermes presque aussitot.--Elle m'a regardee, s'ecria Mlle de
Moncenac en poussant des hurlements; je suis sure que c'etait pour me
dire adieu."
Le medecin s'etait penche sur Mlle de La Chastaigneraye; il lui versa
dans la narine et sur la bouche une composition ou dominaient le
chlore, le cafe et le the. "C'est tout simplement le contrepoison des
Orientaux, dit le medecin." En meme temps il oignit les tempes d'une
liqueur blanche qui exhalait une forte odeur marine. "La nature, donne
les poisons, la nature donne les contrepoisons. J'ai essaye cette eau
sur une femme qui venait de mourir; l'action est telle, qu'elle a
remue la tete."
Comme le medecin disait ces mots, Genevieve rouvrit les yeux et tendit
les bras comme pour mieux respirer. La vie etait revenue. "Je ne
comprends pas," dit-elle.
Une heure s'etait passee, elle se croyait encore sur le chemin de
l'eglise; elle n'avait aucune conscience de son evanouissement. Elle
sembla touchee de voir Octave a ses pieds, dans l'attitude de l'amour
et de la douleur; l'emotion l'avait brise, il etait pale et desole,
il ne savait pas si on triompherait du poison; car, pour lui, il ne
doutait pas du poison dans le bouquet de roses-the.
Il se rappelait que c'etait une jolie petite fille, toute blonde et
toute souriante, la plus jeune des paysannes, qui avait offert le
bouquet a Genevieve. Mais ce n'etait pas cet enfant qui avait cueilli
les roses. Il donna l'ordre qu'on recherchat la petite fille. "Que
s'est-il donc passe? demanda Genevieve.--Vous avez respire ce bouquet
qui est la-bas, vous avez pali et vous vous etes trouvee mal.--Bien
mal, sans doute, puisque je me sens mourir encore.--Voyons, voyons,
dit le medecin, il faut vivre, il faut vouloir vivre, vous allez
marcher.--Jamais," dit Genevieve aneantie.
Octave comprit, comme le medecin, que l'immobilite etait fatale. Bon
gre, mal gre, il fallut que Genevieve essayat de se tenir debout,
appuyee sur Octave et sur le medecin, avec les larmes de Mlle de
Moncenac pour spectacle.
On avait amene la petite fille. "Mon enfant, qui vous avait donne
ce bouquet?--Mais c'est un bouquet du chateau.--Qui donc l'a
cueilli?--Tout le monde.--Qui est-ce tout le monde?--Je ne sais pas,
on m'a dit que c'etait le plus joli bouquet et qu'il fallait me le
donner a moi, parce que j'etais la plus petite.--Qui vous a dit
cela?--Tout le monde."
Vainement on questionna l'enfant, elle ne repondit pas autre chose.
Octave se promit bien de faire une enquete, mais il ne voulut pas
mettre la petite fille a la question.
Le souvenir de Violette, qu'il croyait avoir entrevue errant autour du
chateau, lui revint tout a coup. "Oh mon Dieu!" murmura-t-il. Mais il
dit aussitot: "Non, ce n'est pas elle."
Cependant Mlle de La Chastaigneraye commencait a marcher toute seule;
sans doute elle trouvait bien doux de s'appuyer sur Octave, mais sa
pudeur s'etait reveillee avant sa force; elle se degagea du bras de
son cousin et alla s'appuyer a la fenetre. "Quel beau ciel, dit-elle
comme pour remercier Dieu.--Oui, dit le medecin, est-il possible que
le ciel soit si pur et qu'il y ait des empoisonneurs sur la terre;
car vous l'avez echappe belle. Il y avait, je n'en doute pas, sur
le bouquet une poussiere d'opium, d'acide prussique, de digitale
pourpree, de noix vomique et de cigue, que j'ai combattue par mon
antidote."
Le medecin ne voulait pas qu'on s'imaginat que ce fut un evanouissement.
"Oui, dit Genevieve, on avait voulu me faire mourir dans les roses; je
sais bien, moi, qui a donne ce bouquet; mais je serai comme la petite
fille, je dirai que c'est tout le monde."
Cependant le bouquet avait disparu. "Ou sont donc ces roses! demanda
tout a coup Genevieve.--Je ne sais pas, dit Octave; j'avais dit qu'on
apportat le bouquet ici, je ne le vois pas." Quelques minutes apres,
on entendit un grand tumulte dans la cour de service; on criait au
secours, on pleurait tout haut. "Qu'est-ce que cela? demanda Mlle de
La Chastaigneraye.--En voici bien d'une autre, dit le medecin qui
remontait tout pale, en agitant le bouquet de roses."
Il se jeta sur un fauteuil. "Parlez! parlez!--Comme je descendais, on
m'a dit? "Accourez donc vite, voila Rose Dumont qui se trouve mal."
Elle se trouvait si mal qu'elle etait morte.--C'est impossible!--C'est
impossible, mais cela est. Et ce qui va bien plus etonner, c'est
qu'elle a ete tuee par le fameux bouquet de roses. Vous voyez bien
que les roses etaient empoisonnees. Vous en etes revenue de loin,
mademoiselle. Figurez-vous que cette grosse bete-la s'est mise a rire
quand on lui a dit que vous etiez empoisonnee par des roses. Elle
avait elle-meme rapporte le bouquet. "De si belles roses!" s'est-elle
ecriee. Et elle a respire a plein nez et a pleine bouche, comme elle
eut fait d'un panier de fraises. Cela n'a pas ete long: quand je suis
descendu, on me l'a montree couchee sur les dalles. Mais j'ai eu beau
faire, le sang est trop vif chez elle, le contrepoison n'a pu agir; il
etait trop tard."
Le medecin avait dit tout cela en tenant a la main le bouquet de
roses. Octave le prit, arracha ce qui restait de papier et denoua le
ruban rouge de Violette. Et comme il prenait les roses une a une,
Genevieve lui dit: "Est-ce que vous voulez les respirer aussi?--Non,
je cherche.--Vous imaginez-vous que vous allez trouver la carte de
celui ou de celle qui a envoye ces roses?--Il faudra pourtant savoir
d'ou elles viennent.--On le saura, dit le medecin. Ah! c'est un beau
cas pour la medecine.--Chut! dit Genevieve, gardez-vous bien de parler
de cela.--Quoi, mademoiselle, je ferais le silence sur un crime aussi
abominable!--Oui, vous ferez le silence; car je serais desesperee
que, hors des murs de ce chateau, on s'occupat de moi.--Mais,
mademoiselle....--Mon cher docteur, vous m'avez sauve la vie, n'est-ce
pas?--Eh bien ... oui, je vous ai sauve la vie.--Achevez votre oeuvre;
n'oubliez pas que vous me ferez mourir de chagrin s'il y a un proces
criminel."
Le medecin serra la main de Genevieve et sembla lui promettre, en ne
disant plus un mot, qu'il ne parlerait pas de l'empoisonnement.
Octave avait eparpille toutes les roses. Le medecin les ramassa en
disant: "Vous me permettrez au moins, pour mon amour de l'etude,
d'emporter le bouquet, cela paiera ma visite de ce matin."
Le medecin reunit les roses et les emporta, sans oublier le ruban
rouge. "Eh bien! dit Mlle de La Chastaigneraye a M. de Parisis quand
ils furent seuls, que pensez-vous de cela?--Je pense, ma cousine,
qu'il n'en faut rien penser du tout."
XXXVII
L'ADIEU DE VIOLETTE
Or que se passait-il hors de l'eglise?
Violette ne s'etait pas consolee avec le grand d'Espagne des
volageries d'Octave; elle avait beau comprimer son coeur, le premier
amour etait la qui parlait haut. Un instant, quand elle s'etait jetee
dans la vie d'aventures, elle avait espere oublier le duc de Parisis;
mais cette fatale image etait revenue plus despotique que jamais,
s'imposant par toutes les fascinations. Elle voulait devenir une femme
forte; mais elle avait beau mettre tous les masques qui cachent le
coeur, la pauvre petite Violette se reveillait toujours tendre et
douce. Aussi c'etait pitie de lui voir jouer la haute comedie des
coquines.
A peine Octave etait-il parti pour Parisis, qu'elle fut prise d'un
grand desespoir pour s'etre vengee a Dieppe. Puisqu'il s'etait affiche
avec elle, c'est qu'il l'aimait. Elle aurait du se resigner a ses
fantaisies. Elle ne doutait pas qu'en reprenant sa douceur des
premiers jours, elle ne reconquit son amant.
Elle alla pour le voir a son hotel le soir meme de son depart. Un des
domestiques d'Octave, qui voulait du bien a Violette et qui croyait
que son maitre s'ennuyait a Parisis, lui conseilla d'aller le
retrouver au chateau, ou sans doute il serait ravi de la voir arriver.
Rien n'est impossible a une femme amoureuse: elle partit pour Parisis
le jour ou l'on faisait a Champauvert la lecture des testaments.
La Bourgogne etait le pays de sa mere; mais Violette n'y etait pas
allee depuis sa naissance. Elle avait plus d'une fois dit a Octave:
"Nous sommes du meme pays," comme si cela dut la rapprocher encore de
lui.
Le hasard, qui fait bien les choses, la mit nez a nez, a une table
d'hotellerie a Tonnerre, au Lion-d'Or, avec Mme de Portien, qui dinait
la pour n'avoir pas voulu diner avec Genevieve de La Chastaigneraye et
Octave de Parisis.
Quoique Mme de Portien n'eut pas une figure sympathique, il restait
dans son air je ne sais quoi de la femme de race qui plut Violette. On
verra bientot que ces deux femmes devaient fatalement se rencontrer.
Mme de Portien etait encore tout a la fureur qui l'avait prise au
dernier testament lu. Aussi, ne regardant qu'en elle-meme, ce fut a
peine si elle avait entrevu Violette.
La jeune fille avait eu le bon esprit de revetir un simple costume de
voyage comme toutes les femmes du monde qui vont aux eaux, si bien
qu'on ne pouvait s'imaginer que ce fut une femme galante. On sait que
Mlle Violette de Parme avait une figure poetique qui eut ete partout
une lettre de recommandation, meme dans le meilleur monde, quand elle
ne se barbouillait pas trop la figure de poudre de riz.
Comme il n'y avait ce jour-la que des hommes attables dans la salle
a manger, elle se hasarda a parler a Mme de Portien. "Le chateau de
Parisis, madame, est-il bien loin de Tonnerre?"
Mme de Portien leva la tete avec la plus vive curiosite et devisagea
Violette. "Vous allez a Parisis, mademoiselle?--Peut-etre, madame."
Violette avait rougi comme la Violette d'autrefois. "Eh bien! madame,
vous ne trouverez pas M. de Parisis."
Mme de Portien avait dit tour a tour _mademoiselle_ et _madame_ comme
eut fait un juge d'instruction." Il est donc deja reparti pour Paris?
demanda Violette.--Non, mademoiselle; mais il est en train de se
marier au chateau de Champauvert." Cette fois, Violette palit. "Ah!
dit-elle simplement, je ne savais pas cela." Mme de Portien vit bien
qu'elle avait porte un coup a Violette. Ce lui fut une grande joie;
il lui sembla doux de faire souffrir son prochain comme elle-meme:
c'etait son pain quotidien. Meme quand elle etait heureuse, tout le
monde etait malheureux autour d'elle.
De tous les Parisis, Mme de Portien etait indigne de ce beau nom. Sa
mere, une soeur du duc Raoul de Parisis, avait epouse le comte de
Pernan et n'avait eu qu'une fille: aussi Edwige avait bientot domine
la maison avec les caprices violents d'une nature rebelle.
Elle avait mal commence. A seize ans, apres une aventure avec le
vicomte d'Arse, elle allait a Paris avec sa femme de chambre pour
accoucher d'un enfant anonyme qu'elle ne voulut pas revoir, moins dans
l'horreur de sa faute que par l'absence d'entrailles. A dix-sept ans,
elle avait fui le chateau natal avec un aventurier qui avait dirige un
theatre a Lyon et qui etait venu pres de Parisis voir un oncle cure,
dont il esperait quelque argent. On ne dira pas cette vulgaire
histoire d'un enlevement qui ne se fit que par une brutale passion ou
l'amour ne se montra pas. Au bout de quelque temps, le cure arrangea
tout. On aima mieux le deshonneur d'une mesalliance que le deshonneur
d'une aventure. On espera tout sauver: on perdit tout. Theodore
Portion, qui signait Theodore de Portien, avait commence par entamer
la dot, meme avant la ceremonie; il continua de plus belle, jusqu'au
jour ou la mariee se retourna contre lui pour defendre son bien, car
elle etait nee avare; enfant, elle vendait ses poupees pour avoir de
l'argent; jeune fille, elle volait les jetons du jeu; bien mieux, elle
volait les pauvres: quand sa grand'mere, la duchesse de Parisis, qui
etait aussi la grand'mere d'Octave, volilait qu'une aumone arrivat
a son adresse, il ne fallait pas qu'elle passat par ses mains deja
souillees. Quand Theodore Portien trouva une femme rebelle devant
son coffre-fort, il s'imagina qu'il etait sur la scene et parla
melodramatiquement; il menaca de se faire declarer en faillite; le
coffre-fort tint bon. Il montra un poignard; mais la femme etait a la
hauteur du mari: elle saisit le poignard et le leva sur lui; il y eut
une lutte horrible qui retentit jusque dans les journaux du temps. On
se separa, puis on se reprit: il y a des amours qui ne vivent que dans
les injures de la honte et du crime; il y a les voluptes du desespoir.
On se separa encore; cette fois, le tribunal parla. Quand les biens
furent a l'abri, l'horrible femme livra encore son corps. Theodore
Portien jouait le role de ce marquis de la cour de Louis XV qui
ne venait voir sa femme que moyennant cent pistoles, et qui ne se
debottait pas si le souper n'etait pas bon.
Mais la vraie passion de la Portien, c'etait la passion de l'or. Elle
achetait les faveurs de son mari: elle eut vendu les siennes si elle
se fut trouvee sur un tout autre theatre; mais elle vivait tres
oubliee dans une petite terre qui lui restait de sa dot, a quelques
lieues de Parisis, convoitant sa part d'heritage dans la fortune de
Mlle Regine de Parisis, et se promettait bien, des qu'elle aurait
un bon million, d'aller jouir de son reste a Paris. Sa tante Regine
n'avait que quelques annees plus qu'elle, mais elle semblait lui
promettre, par sa paleur maladive, de mourir bientot.
Voila quelle etait Mme de Portien quand mourut Mlle Regine de Parisis.
A l'heure de la mort, elle alla s'installer au chateau comme pour
veiller sur son bien. On n'a peut-etre pas oublie les deux mots
dits par Genevieve a Octave pendant la lecture des testaments: _"Le
croiriez-vous? Cette nuit ... mais je ne veux rien dire...."_ Or, que
s'etait-il passe cette nuit-la? Pendant que tout le monde dormait au
chateau, une vraie nuit de repos apres tant de nuits d'anxiete et de
fatigue, Mme de Portien, tourmentee par le bruit des testaments,
avait penetre a pas de loup dans la chambre de la morte; et la, dans
l'horrible silence des mauvaises pensees et des mauvaises actions,
elle avait force un petit secretaire en bois de rose ou sa tante
ecrivait et cachait ses secrets. Qu'avait-elle trouve? des brouillons
de lettres et des brouillons de testaments. Elle avait lu rapidement.
Elle desesperait de mettre la main sur autre chose, quand un pli
cachete lui apparut avec sa cire rouge: elle le saisit, ne doutant pas
qu'elle ne tint sa ruine ou sa fortune.
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