Les grandes dames
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Arsene Houssaye >> Les grandes dames
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Genevieve avait recueilli dans son voyage a Paris quelques belles
actions anonymes d'Octave. Elle les dit a sa tante, en leur donnant
une grandeur toute epique. "Allons! allons! dit Mlle de Parisis,
tout cela est bien; mais plus naturel a un Parisis? Ne faut-il pas
canoniser Octave pour avoir ouvert ses mains pleines d'or! Pour moi,
je ne lui pardonne pas de ne pas t'avoir epousee sur ma priere.--Mais,
ma tante, n'oubliez pas la legende des Parisis."
Genevieve conta a sa tante la rencontre sur la plage de Dieppe: "Je
vous jure, ma tante, que je serai la duchesse de Parisis si vous me
faites pauvre." Tout en parlant, Genevieve avait apporte une plume
trempee d'encre et une belle feuille de papier. "Ecrivez, ma tante.
--Que veux-tu que j'ecrive?"
Genevieve dicta un tout autre testament a sa tante qui murmura:
"--J'ecris, mais je ne signerai pas. Je veux faire une surprise pour
pouvoir rire apres ma mort."
La vieille demoiselle mourut le lendemain dans l'apres-midi. Genevieve
donna l'ordre d'envoyer des depeches telegraphiques a toute la
famille, mais elle dicta elle-meme le billet a Octave:
M. Octave de Parisis, avenue de l'Imperatrice, a Paris. Ma tante
vient de mourir; je suis desesperee et vous ne viendrez pas!
GENEVIEVE.
Octave, absent, ne recut le telegramme que le surlendemain. Aussi,
n'arriva-t-il a Champauvert qu'a l'heure des funerailles. Le soir,
il embrassa fraternellement Genevieve et alla coucher au chateau de
Parisis.
Quand le matin il salua la sepulture de sa famille, il lui sembla
qu'il assistait encore a des funerailles, tant il retrouva vivant le
souvenir des siens.
On vint le chercher a midi, pour commencer l'inventaire des papiers
de la succession de sa tante Regine; il avait voulu d'abord se faire
representer, mais le juge de paix et le notaire avaient insiste pour
qu'il fut la a cause des innombrables testaments ou codicilles que sa
tante railleuse s'etait amusee a faire.
C'etait la toile de Penelope. Cette femme, qui avait passe sa vie sans
faire un pas, tout occupee a prier Dieu et a mettre une piece d'or sur
une piece d'or, avait beaucoup vecu par le reve. L'action ne l'avait
jamais tentee; son amour pour l'argent etait un amour tout platonique,
puisqu'elle le cachait et ne s'en servait pas. Mais une de ses plus
grandes distractions etait de rever a toutes les aventures de voyage,
a toutes les bonnes oeuvres, a toutes les feeries qu'elle pourrait
realiser avec les mains pleines d'or. En ces dernieres annees, elle
n'avait plus songe qu'a ses heritiers. Chaque fois qu'elle faisait
un testament, c'etait pour suivre de la pensee dans l'avenir les
evolutions de sa fortune. Jamais on n'avait tant tourmente le papier
timbre; mais on ne joue pas tous les jours avec cinq millions.
On savait dans le pays que Mlle Regine de Parisis recommencait
toujours l'oeuvre de ses dernieres volontes; elle ne s'en cachait
pas d'ailleurs, elle disait a tout le monde qu'elle leguerait des
surprises. Son seul chagrin, dans l'idee de la mort, c'etait de ne pas
pouvoir soulever la tete dans son tombeau pour voir la figure de ses
heritiers.
Octave de Parisis, quoiqu'il fut le vrai chef de la famille, paraissait
avoir bien moins de chances qu'aucun autre a cet heritage. Il n'etait
jamais venu voir sa tante, il lui ecrivait, a peine une fois l'an, des
lettres de quatre lignes, d'un tour charmant, il est vrai, mais trop
sommaires en verite. Comme celle-ci qu'on retrouva dans la correspon-
dance de la tante Regine:
"Bonjour ma tante! Adieu ma tante!
"Quel bonheur d'avoir une tante comme vous, et quel malheur de
ne la voir jamais! J'ai votre portrait et je vous parle tous les
matins; vous me dites des choses qui me vont au coeur; je jure
tous les soirs que j'irai me jeter dans vos bras, mais je ne
suis qu'un neveu denature, et je merite vos maledictions! Avec
lesquelles je vous embrasse._
"OCTAVE DE PARISIS."
Apres tout, avec une tante fantasque comme celle-la, cette lettre
etait peut-etre un vrai titre a l'heritage. Un heritier vulgaire eut
ecrit des platitudes au moins douze fois l'an.
Le dernier hiver, comme on sait, Parisis avait vu sa tante a Paris,
mais il ne lui avait pas fait les caresses d'un heritier presomptif.
Une fois il avait refuse de diner avec elle, une fois seulement il
avait trouve une heure de loisir pour prendre le the, sachant d'avance
que Genevieve ne serait pas la. Il avait ete jusqu'a faire le
reversis; mais il n'etait pas homme a prendre de bonnes habitudes;
rien n'avait pu le decider a retourner chez sa tante, un peu parce
qu'il ne trouvait jamais une heure pour bien faire, un peu beaucoup
dans la peur de rencontrer sa cousine.
Il ne desesperait pourtant pas de sa part d'heritage. Il representait
a lui seul le beau nom de Parisis: sa tante n'avait pu vouloir
desheriter son nom.
On commenca l'inventaire des papiers. Il y avait cinq heritiers
directs: Octave de Parisis; Mlle Genevieve de La Chastaigneraye; un
jeune lieutenant de vaisseau, absent pour le service de l'empereur;
deux petites filles qui etaient au couvent et que representait un
second notaire; et enfin Mme de Portien, une Parisis qui s'etait
encanaillee.
Cette femme n'etait aimee de qui que ce fut dans la contree. Il y a
dans toutes les familles l'image du bien et du mal. Genevieve etait
l'ange, Mme de Portien etait le demon. Et ce n'etait pas un joli
demon.
Le premier notaire apportait quatre testaments deposes en son etude;
le quatrieme detruisait naturellement les trois premiers. Octave
demanda qu'ils fussent tous lus par ordre de date, pour montrer les
diverses aspirations de la testatrice.
Dans le premier testament, Mlle de Parisis ne derangeait presque rien
a l'esprit de la loi; elle se contentait de faire quelques legs
aux pauvres du pays. Dans le second, elle donnait le donjon de La
Roche-l'Epine a son neveu Octave de Parisis, a la charge par lui d'en
remettre les revenus a l'hospice de Tonnerre ou elle avait failli se
faire soeur de charite. Dans le troisieme, elle donnait un million
hors part a sa niece Genevieve de La Chastaigneraye. Dans le
quatrieme, ce million passait aux deux petites orphelines.
Le notaire ne connaissait pas d'autres testaments. Il remua beaucoup
de parchemins, des titres de la terre de Champauvert et de La
Roche-l'Epine. Pendant qu'il semblait chercher, Octave et Genevieve se
regardaient avec un sourire de quietude.
Des cinq heritiers, Octave et Genevieve etaient les seuls qui fussent,
comme on dit, interessants. Et, en effet, c'etaient les seuls pauvres.
Genevieve n'avait rien; Octave n'avait plus rien, a moins que les
mines des Cordilleres ne se rouvrissent pour lui par miracle.
Pourquoi la tante avait-elle abandonne sa niece dans le quatrieme
testament? C'etait inexplicable. Genevieve etait l'ange, le charme,
le sourire de sa vie; elle etait la toujours qui lui donnait son bras
pour se promener, sa voix pour lire, sa gaiete pour la reconforter.
La jeune fille avait pourtant ses heures de reverie, ses mouvements
fantasques, ses tristesses soudaines. En certains jours, elle avait
pu blesser sa tante sans y penser. "Quelle est la date du quatrieme
testament? demanda tout a coup Genevieve.--Deux aout, repondit le
notaire.--Ah! oui, je comprends," reprit Mlle de La Chastaigneraye.
Elle se tourna vers Octave: "Vous rappelez-vous notre rencontre a
Dieppe?--Si je me la rappelle! Pas un mot tombe de vos levres ce
jour-la n'a ete oublie par mon coeur.--C'est beau de me dire cela a
l'heure ou je suis desheritee. Eh bien! figurez-vous, mon cher cousin,
que ce jour-la ma tante, qui ne m'avait accorde que quinze jours,
m'a desheritee parce que le dix-septieme jour je n'etais pas encore
retournee chez elle. Mais rassurez-vous, il y a d'autres testaments,
je n'en doute pas."
A cet instant meme, le notaire venait d'en trouver un sous une
enveloppe qui portait ces mots: _Papiers precieux_.
Ce testament voulait que la fortune fut partagee selon les droits de
chacun, quand Mlle Genevieve de La Chastaigneraye aurait pris d'abord
le donjon de La Roche-l'Epine, les fermes qui en dependaient et tous
les loyers en retard. Les deux petites filles auraient pour elles,
outre leurs parts naturelles, les bijoux, les perles et les diamants,
cent mille francs a peine.
Je ne parle pas du codicille qu'on trouva dans la meme enveloppe,
il ne renfermait que des legs minimes, au cure de Champauvert et au
medecin de la Roche-l'Epine.
Octave commencait a desesperer, il voyait bien, par la lecture de tous
ces testaments, ou son nom etait a peine prononce pour des bagatelles,
que ce n'etait pas a Champauvert qu'il retrouverait une fortune. "Au
moins, se disait-il, je serais console si la meilleure part revenait
a ma belle cousine." "Je sais un autre testament, dit tout a coup
Genevieve, je ne l'ai pas lu, mais j'ai vu ma tante qui, deja malade,
l'ecrivait d'une main tremblante.--Ou est-il? demanda le notaire.--Je
crois qu'il est dans la boite a ouvrage qui a ete enfermee dans
l'armoire aux bijoux.
On leva les scelles de l'armoire aux bijoux, on l'ouvrit avec quelque
emotion, on y trouva non seulement le testament indique par Genevieve,
mais deux autres encore."
Le notaire eleva la voix. "Je lirai les autres testaments tout a
l'heure, mais je vais lire celui-ci dont la date indique que c'est la
derniere et supreme volonte de Mlle Regine de Parisis."
Et il lut tout haut:
"Ceci est mon testament.
"Je donne mon ame a Dieu. Que la terre soit legere a mon corps!
"J'institue pour ma legataire universelle Mlle Anne-Genevieve de
La Chastaigneraye, ma niece bien-aimee, qui a ete pour moi une
fille, qui a ete pour moi un ange. Elle disposera de toute ma
fortune sans aucune reserve; de tous mes biens, meubles et
immeubles, quels qu'ils soient, a la charge par elle de donner
cent mille francs a chacun de mes heritiers naturels.
"Tous les ans, le jour de ma fete, soit qu'elle habite Paris ou
Champauvert, ou tout autre pays, elle prendra deux poignees d'or
dans ses petites mains en allant a la messe pour le premier pauvre
qu'elle rencontrera.
"Je donne mon livre d'Heures a mon cher neveu Octave de Parisis.
"Telles sont mes dernieres volontes. Champauvert, ce 3 aout 1867.
"ANGELIQUE-REGINE DE PARISIS."
Apres la lecture de ce testament, il se fit un grand silence. Tout le
monde fut convaincu que c'etait le dernier mot.
Octave se leva solennellement, prit les mains de sa cousine, la baisa
sur le front et lui dit d'une voix haute: "Ma chere Genevieve, voila
ce qui s'appelle de la justice; je crois que personne ici ne s'avisera
de reclamer contre les dernieres volontes de ma tante; ce qui est
ecrit ici est ecrit la-haut."
Ces paroles firent une grande impression: on sentait qu'elles etaient
dites du fond du coeur. Octave avait de trop nobles sentiments pour
jouer a l'hypocrisie. Sa tante lui eut laisse un million qu'il n'eut
pas trouve cela mal: mais quoiqu'elle ne lui laissat que cent mille
francs, de quoi vivre cent jours, il trouva cela bien.
Mme de Portien n'etait pas a cette hauteur, il lui fut impossible de
cacher son chagrin et son depit. Elle hasarda quelques mots tout a
fait dignes d'elle; il lui semblait que les testaments les meilleurs
ne sont pas bons; puisque la loi a regle les successions, on avait
toujours tort de violer, par le caprice d'un moment, les regles
immuables de la loi et de la nature; dans un pareil heritage,
puisqu'il y avait cinq heritiers et cinq millions, le mieux eut ete de
laisser aller tout naturellement un million a chaque heritier; enfin
elle ne desesperait pas de voir Mlle Genevieve de La Chastaigneraye se
contenter de quelques avantages comme le donjon de La Roche-l'Epine
qu'elle aimait beaucoup, et abandonner a ses cousines et a ses cousins
une part plus serieuse que les cent mille francs indiques par le
testament.
Octave reprit la parole. Il ne comprenait rien a ce que disait sa
cousine Portien; quand un testament etait fait, c'etait la loi,
puisque la loi autorise les testaments.
La cousine Portien repliqua qu'elle etait bien sure que Genevieve
ne pensait pas comme Octave. Genevieve ne dit pas un mot. Sa figure
sibyllique n'exprimait pas sa pensee. Elle admirait Octave et
savourait dans son coeur toutes les joies de son admiration. Elle
avait subi trop de rebuffades de sa cousine Portien pour s'attendrir
sur le desespoir de cette femme qui ne pardonnait a personne sa
mesalliance.
La vacation avait ete fort longue. Le notaire dit qu'il allait lever
la seance pour faire enregistrer le testament. "Et si on en retrouve
un autre? dit Mme de Portien.--Cela n'est pas impossible, dit le
notaire des deux orphelines.--Non, repondit Genevieve; apres ce
testament, ma tante Regine ne m'a plus demande la plume qu'une seule
fois.--Eh bien! dit Mme de Portien, c'etait peut-etre pour ecrire ses
dernieres volontes.--Non, ma cousine."
Cette fois, Genevieve ne put masquer son emotion. Elle reprit: "C'a
ete pour me dire adieu, car elle ne pouvait plus parler."
Comme Octave etait pres d'elle, elle lui dit tout bas: "Le
croiriez-vous! cette nuit...." Elle se tut. "Non, reprit-elle, je ne
veux rien dire."
Le diner avait ete prepare pour les heritiers, les notaires et le cure
de la Roche-l'Epine. Mme de Portien dit qu'elle etait attendue et
demanda sa caleche; le premier notaire, qui s'interessait surtout au
lieutenant de vaisseau, dit qu'il devait faire signer ce jour-la un
contrat de mariage et demanda son cheval; le second notaire, qui
representait les orphelines, ne savait quelle figure faire et demanda
sa canne.
Il ne resta pour diner que Parisis et Mlle de la Chastaigneraye.
Le cure se fit attendre. Le cousin et la cousine se promenerent un
instant dans le parc sous les grands chataigniers. "Quelle belle
solitude, dit Octave, comme on serait heureux ici!"
Il se tourna vers sa cousine: "Si on n'etait pas seul!--Oui, mon
cousin, mais le bonheur n'est pas de ce monde.--Vous avez bien raison,
ma cousine."
Il lui prit la main. "Et pourtant, quand je songe que si ma tante
m'avait donne sa fortune, je me fusse peut-etre jete a vos genoux
pour vous prier d'etre ma femme!--Peut-etre! mais voila le malheur,
dit avec un charmant sourire Mlle de La Chastaigneraye, je vous
aurais dit? "Relevez-vous, et allez-vous-en, mon cousin. Les La
Chastaigneraye sont aussi fiers que les Parisis. Par exemple, si
je vous donnais ma main pleine de cinq millions, vous ne la
voudriez pas, n'est-ce pas, mon cousin?--Non, non, non, ma cousine.
--Eh bien! parlons politique."
XXXIII
LA DAME BLANCHE
Octave et Genevieve causaient encore politique quand survint M. le
cure.
C'etait une bonne ame de cure, qui croyait a Dieu sans savoir
pourquoi. Il n'avait jamais bien compris l'Evangile; il ne s'egarait
pas dans les subtilites de la theologie. Il prechait sans savoir ce
qu'il disait, hormis qu'il prechait le bien. Il n'aurait pas tue une
mouche, mais il voyait tomber avec un vif plaisir, au temps de la
chasse, les lievres, les perdreaux et les cailles, s'il devait en
avoir sa part. Par exemple, il n'etait pas si bon apotre aux chasseurs
qui ne payaient pas la dime. Il allait tous les jours, comme Louis
XIV, emietter du pain aux carpes de sa piece d'eau et aux poules de sa
basse-cour, mais il les mangeait sans regret. Il etait ne gourmand
et n'avait pas songe que ce peche de gourmandise, mortel pour ses
paroissiens, pouvait le conduire tout droit en enfer. D'ailleurs, bon
aux pauvres, meme quand il n'avait pas dine. Au demeurant, le meilleur
cure du monde.
A peine eut-il salue Parisis et sa cousine, qu'il tira sa montre,
ce qui voulait dire qu'il etait l'heure de se mettre a table. "Oui,
monsieur le cure, dit Genevieve; mais nous vous attendions.--Que
voulez-vous? c'est le catechisme. Ces pauvres enfants, il faut leur
corner la sainte verite comme a des boeufs."
Et le cure marcha en avant.
Octave eut envoye de bon coeur le cure au diable." Rassurez-vous,
lui dit Mlle de La Chastaigneraye, il y a une ame dans cette figure
enluminee. Il a de l'esprit a ses heures. D'ailleurs, ma tante
l'aimait beaucoup. Vous voyez deja qu'il a un beau caractere: il
croyait heriter, il sait deja qu'il n'a rien, et n'en est pas moins
gai."
Genevieve ne put retenir ce mot: "Il est vrai qu'il va se mettre a
table."--Quand ce serait un ange, ma cousine, je ne lui en voudrais
pas moins de rompre notre tete-a-tete?--Est-ce que vous vous imaginiez
que nous allions diner en tete-a-tete?--Pourquoi pas? Je ne suis pas
venu ici pour aller dans le monde.--Eh bien! mon cousin, il faut en
prendre votre parti; mais vous dinerez non-seulement en compagnie du
cure de La Roche-l'Epine, mais aussi en compagnie d'une jeune personne
qui a quatre fois vingt ans, une amie de ma tante, une Minerve qui me
prend aujourd'hui sous son egide." Parisis fit une effroyable grimace.
"Voyons, n'ayez pas peur. o homme sans principes! je ne vous placerai
pas a cote d'elle, je vous ferai une surprise."
A cet instant, la surprise apparut sur le perron.
C'etait une jeune fille d'un chateau voisin, qui etait venue a
Champauvert pour les funerailles de Mlle Regine de Parisis; Genevieve
avait obtenu de la mere de cette jeune fille, Mme de Moncenac, qu'elle
resterait un mois a Champauvert, ou d'ailleurs Mme de Moncenac
viendrait la voir souvent. "Qu'est-ce que cela?" demanda Octave avec
effroi.--"Cela, mon cousin, c'est une Bourguignonne."
Mlle de Moncenac etait rouge comme une cerise, petite, le nez
retrousse, des pieds a dormir debout, des mains d'oie. Et ce beau
corps avait ete habille par une couturiere du village voisin. "Ma
cousine, reprit Parisis, soyez assez bonne pour me placer a cote de
votre Minerve."
On se mit a table, apres les presentations. La conversation s'etablit
entre le cure, Genevieve et Octave. La vieille demoiselle et la jeune
fille babillerent ensemble des modes nouvelles; le cure debita une
parabole fort ingenieuse pour faire entendre a Octave et a Genevieve
qu'ils devraient bien a eux deux retablir les splendeurs de la
Roche-l'Epine, de Champauvert, de Belle-Fontaine et de Parisis. Autant
de demeures seigneuriales qui n'avaient plus de seigneurs. Octave lui
repondit qu'il aviserait; il allait partir pour le Perou, d'ou son
pere avait rapporte tant d'argent. La mine etait presque epuisee,
mais il ne desesperait pas d'y trouver encore une fortune. Il promit
solennellement de restaurer, dans tout l'esprit du style gothique et
de la renaissance, Belle-Fontaine et Parisis. Il ne doutait pas que
Mlle Genevieve de la Chastaigneraye ne le devancat avec plus de
gout et plus d'eclat dans la restauration de la Roche-L'Epine et de
Champauvert.
Octave demanda ses chevaux quand on servit le cafe. "Non, mon cousin,
dit Genevieve; vous m'accorderez au moins cette faveur de passer
vingt-quatre heures chez moi.--Oh! quel bonheur!" s'ecria Mlle de
Moncenac.
Elle rougit encore, si c'est possible. Elle eut peur qu'on ne se fut
mepris sur ce cri de joie qu'elle avait jete, elle ajouta: "Quel
bonheur que tu sois chez toi, Genevieve!--C'est precisement parce que
vous etes chez vous, ma cousine, que j'ai demande mes chevaux sitot.
Que dirait ma cousine Portien? Elle dirait que je veux vous epouser
pour vos millions.--Ma cousine Portien sait bien que vous ne voulez
pas epouser une provinciale.--Je ne sais pas a Paris une Parisienne
aussi parisienne que vous.--Eh bien! parisienne ou provinciale, je
vous ordonne de rester ici jusqu'a demain apres la messe. Et vous irez
avec le livre d'heures de ma tante Regine. Et vous lirez la messe.
J'ai mes idees, je ne veux pas que vous mouriez dans l'impenitence
finale, je veux que vous fassiez votre salut. Vous commencerez demain
votre belle action en venant avec moi a la messe, vous verrez quelle
jolie eglise nous avons a Champauvert. Vous ne savez peut-etre pas
que ma tante y a fait merveilles; par exemple, vous y retrouverez
l'admirable groupe de Bonassieux, representant la Charite; jamais le
ciseau d'or de la Renaissance en France ou en Italie n'a trouve une
plus maternelle et plus divine expression. Ce n'est pas tout, nous
avons un beau vitrail de Marechal et une Assomption de Cabanel, deux
chefs-d'oeuvre. Ma tante ne donnait son argent qu'a Dieu.--Vous faites
comme les papes, ma cousine, vous voulez me conduire au paradis par le
chemin des artistes; vous avez raison, le trait d'union de l'homme
a Dieu, c'est l'art.--Non, mon cousin, c'est l'amour.--L'amour!
Lequel?--Demandez cela a M. le cure."
Le cure venait de voir avec passion sa seconde tasse de cafe. Il ne
disait pas comme l'abbe de Voisenon: "Je ne tiens que chopine;" il
redemandait toujours une seconde fois de tout ce qui passait sur la
table, disant qu'il ne voulait pas contrarier la nature. Il essuya
ses levres avec sa langue, parut se recueillir et repondit avec
componction: "L'amour! je ferai un sermon la-dessus."
C'etait sa maniere de repondre a toutes les questions. "Pas si bete!
dit Octave a Genevieve, car s'il eut parle, il n'eut pas manque de
dire des sottises. Qui donc parlerait bien sur ce chapitre?--Si
ce n'est les plus simples d'esprit comme moi, repondit Mlle de la
Chastaigneraye.--Eh bien! ma cousine, pour devenir un simple d'esprit
comme vous, je consens a aller a la messe demain a Champauvert. Je
vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai trouve Dieu dans
son eglise; car a Paris, en verite, hormis les jours d'enterrement,
l'eglise n'est pas du tout catholique; on y va moins pour Dieu que
pour ses creatures. Voila pourquoi Dieu ne daigne pas s'y montrer. Je
croirais bien plus a l'action divine dans les eglises de village, si
je croyais a quelque chose."
Sur ce mot, le cure dit les Graces. Apres quoi on se leva pour aller
au salon. "Mon cousin, puisque vous etes pris au trebuchet, vous allez
faire le whist.--Ma cousine, j'ai jure que j'obeirais.--J'aime cette
resignation; c'est deja un renoncement et je ne desespere pas de votre
salut."
A onze heures, apres avoir perdu trois francs cinquante centimes,
Octave, emu d'une pareille deveine, montait tout seul le grand
escalier pour aller se coucher. Il connaissait deja sa chambre.
C'etait la chambre d'honneur, une grande piece tendue de perse
ancienne ou s'ennuyaient deux pastels, un monsieur et une dame du
temps de la Regence, condamnes a perpetuite a faire ainsi bon menage.
Octave soupira en les regardant. "Ah! dit-il, s'ils descendaient de
leurs cadres, en voila deux qui me diraient le secret de la vie."
Des livres nouveaux et des gazettes variees parsemaient le gueridon.
Naturellement Octave, qui avait quitte Paris depuis deux jours,
chercha des nouvelles de Paris.
Il avait deja entrelu trois ou quatre journaux quand il ouvrit la
croisee pour respirer l'air vif et ecouter les rossignols, qu'il ne
connaissait que par oui-dire. Il n'entendit que le silence. Il ne
savait pas que les rossignols ne chantent qu'au printemps, les
paresseux! des tenors qui prennent neuf mois de conge!
Octave ressentit toutefois un vrai plaisir a se perdre dans cette
solitude immense qui ne l'avait jamais envahi. Ce parc, ces forets,
ces montagnes, ces horizons, ces etoiles, toutes ces eloquences
emerveillaient son ame. La nature a des attractions et des forces
qui dominent les plus rebelles. Octave comprit qu'il avait trop vecu
jusque-la dans le tourbillon parisien; il reva qu'il lui serait doux
et salutaire de se retremper dans ces luxuriantes vallees de son pays
natal, qui sont comme un exemplaire du Paradis perdu.
Il y avait plus d'une heure qu'il etait a la fenetre, abime dans ses
reveries, quand il vit passer au loin, sous les arbres, un homme tout
de noir habille, comme vous et moi.
Il s'imagina d'abord que c'etait le cure de la Roche l'Epine qui
s'etait attarde dans le parc, mais il vit bientot que l'homme etait
grand et souple. Et, d'ailleurs, son habit n'etait pas une soutane.
Il etait plus de minuit. Minuit! une heure incroyable dans les
provinces. Que pouvait faire a minuit cet homme dans le parc de
Champauvert?
Octave ne fut pas longtemps a adresser cette question indiscrete aux
etoiles.
Une blanche vision lui apparut errant aussi sous les arbres et
marchant vers l'homme noir. "C'est impossible!" dit Octave avec une
fureur subite.
Il avait cru reconnaitre Mlle de la Chastaigneraye.
Il passa ses mains sur ses yeux pour mieux voir. Il ne vit plus
rien. Il ecouta, il n'entendit que le bruissement des feuilles.
"Allons, allons, allons, dit le duc de Parisis, je deviens fou ou
hallucine. Ce que c'est que de ne croire a rien!"
XXXIV
LA MESSE DE DON JUAN
Le lendemain, quand Octave salua Genevieve, elle lui remit le livre
d'Heures de sa tante Regine. "Votre salut est la, mais lisez toutes
les pages," lui dit-elle. Il etait dix heures et demie. M. de Parisis
et Mlle de la Chastaigneraye, suivis de la dame aux quatre-vingts
printemps et de Mlle de Moncenac, faisaient leur entree dans l'eglise
de Champauvert. Tous les habitants du village se retournerent et
saluerent comme si Dieu lui-meme fut entre.
Octave etait distrait: il lui semblait avoir vu Violette errer autour
du chateau. "Pourquoi serait-elle venue?" se demandait-il.
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